Un dragon traverse au grand trot les rues de Paris, les fers de son
cheval font jaillir du pavé des milliers d'étincelles; son sabre
retentit dans le fourreau. On se range en toute hâte sur son passage;
les mères se serrent contre les murailles avec leurs enfants. Les
hommes laissent échapper des paroles de mauvaise humeur. Où vas-tu,
guerrier? où s'arrêtera ton coursier écumant? Vas-tu sur un champ de
bataille rejoindre ton drapeau, donner ou recevoir la mort? ou, simple
messager, apportes-tu la nouvelle d'une victoire ou d'une défaite?
Demain, les cloches des églises appelleront-elles les hommes pieux et
les hommes curieux à un _De profundis_ ou à un _Te Deum_? Quelque
malheur public va-t-il réjouir les employés, les ouvriers et les
lycéens, en fermant les ateliers, les bureaux et les colléges pour
vingt-quatre heures? En te voyant passer si rapidement, on s'interroge,
et plus d'une portière pense à retirer son argent de la caisse
d'épargnes. Où vas-tu, guerrier, et d'où viens-tu? Es-tu un messager de
crainte ou d'espérance, de joie ou de deuil?
Non, le guerrier est une estafette envoyée du ministère des finances à
la rue du Faubourg-Poissonnière, par M. Charles Reynold, employé de ce
ministère, pour porter à sa cousine, mademoiselle Zoé Reynold, la
lettre que voici, et sur laquelle il a écrit: _Service du ministre_.
«Ma chère Zoé,
»Il me sera impossible d'aller ce soir chez mon oncle, comme tu me
pries de le faire. Une partie de plaisir, convenue avec plusieurs
amis, prendra toute ma soirée; mais, demain au soir, je me rendrai
à ton invitation. J'ai, à ma dernière visite, oublié mon
parapluie; fais-le mettre de côté et recommande-le.
»Ton cousin,
»CHARLES REYNOLD.»
Le dragon fit marquer l'heure à laquelle il était arrivé; car il faut
que les affaires de l'État se fassent régulièrement, et ce n'est pas
pour rien que l'on entretient en France une armée de quatre cent mille
hommes; puis il remit son cheval au trot, et disparut. «Voilà, en
effet, dit Zoé, quand elle eut lu la lettre de son cousin, un amant
bien agréable et tout à fait entraînant, que mon cher cousin Charles!»