XIX

Un dragon traverse au grand trot les rues de Paris, les fers de son

cheval font jaillir du pavé des milliers d'étincelles; son sabre

retentit dans le fourreau. On se range en toute hâte sur son passage;

les mères se serrent contre les murailles avec leurs enfants. Les

hommes laissent échapper des paroles de mauvaise humeur. Où vas-tu,

guerrier? où s'arrêtera ton coursier écumant? Vas-tu sur un champ de

bataille rejoindre ton drapeau, donner ou recevoir la mort? ou, simple

messager, apportes-tu la nouvelle d'une victoire ou d'une défaite?

Demain, les cloches des églises appelleront-elles les hommes pieux et

les hommes curieux à un _De profundis_ ou à un _Te Deum_? Quelque

malheur public va-t-il réjouir les employés, les ouvriers et les

lycéens, en fermant les ateliers, les bureaux et les colléges pour

vingt-quatre heures? En te voyant passer si rapidement, on s'interroge,

et plus d'une portière pense à retirer son argent de la caisse

d'épargnes. Où vas-tu, guerrier, et d'où viens-tu? Es-tu un messager de

crainte ou d'espérance, de joie ou de deuil?

Non, le guerrier est une estafette envoyée du ministère des finances à

la rue du Faubourg-Poissonnière, par M. Charles Reynold, employé de ce

ministère, pour porter à sa cousine, mademoiselle Zoé Reynold, la

lettre que voici, et sur laquelle il a écrit: _Service du ministre_.

«Ma chère Zoé,

»Il me sera impossible d'aller ce soir chez mon oncle, comme tu me

pries de le faire. Une partie de plaisir, convenue avec plusieurs

amis, prendra toute ma soirée; mais, demain au soir, je me rendrai

à ton invitation. J'ai, à ma dernière visite, oublié mon

parapluie; fais-le mettre de côté et recommande-le.

»Ton cousin,

»CHARLES REYNOLD.»

Le dragon fit marquer l'heure à laquelle il était arrivé; car il faut

que les affaires de l'État se fassent régulièrement, et ce n'est pas

pour rien que l'on entretient en France une armée de quatre cent mille

hommes; puis il remit son cheval au trot, et disparut. «Voilà, en

effet, dit Zoé, quand elle eut lu la lettre de son cousin, un amant

bien agréable et tout à fait entraînant, que mon cher cousin Charles!»

Clotilde · 第 45 / 169 题