«Tony, dit Clotilde, parlez-moi! J'ai peur!--Que vous dirai-je,
mademoiselle? reprit Tony. Tout ce que j'éprouve en ce moment est si
nouveau pour moi, que je ne sais pas de mots pour l'exprimer. Il me
semble que jusqu'ici j'ai toujours dormi et que je m'éveille après des
songes fatigants. Tout est inconnu pour moi. J'ose vous dire que je
vous aime, et j'ose croire que vous m'aimerez; les arbres qui sont
au-dessus de nous, le ciel qui est au-dessus des arbres, ne sont ni les
arbres ni le ciel que j'ai vus jusqu'ici; les étoiles ont un éclat
inusité; le vent, des parfums que je respire pour la première fois. Il
faut que je rapprenne à vivre, à respirer, à parler, pour un autre air,
pour d'autres sensations. Je vous aime, mademoiselle, et je comprends
que ce sera là toute ma vie, que cet amour la remplira et en chassera
tout ce qui n'est pas vous.» C'était, à peu de chose près, les mêmes
paroles qu'Arthur avait dites à Clotilde, et cependant, prononcées par
Tony Vatinel, elles lui semblaient une céleste musique qu'elle écoutait
avec son âme. Aussi n'eût-elle pas trop fait attention au sens des
dernières paroles de Tony, s'il ne se fût avisé de les paraphraser.
«Oh! oui, ajouta-t-il, toute ma vie est là, en vous, en votre amour;
ambitions, honneurs, richesses, je n'ai plus besoin de rien, je ne veux
plus rien; la plus misérable cabane au bord de la mer, le travail le
plus dur et le plus pénible, et je serai le plus riche et le plus digne
d'envie des mortels, si vous me permettez de vous aimer, si vous
m'aimez vous-même. Ah! mademoiselle, tout ce que recherchent et envient
les autres hommes: l'_or_, ce _vil métal_ qu'ils ont déifié; ces
distinctions de la naissance et de la gloire, tout cela a été inventé
pour remplacer ce bonheur que l'amour que je ressens pour vous me fait
connaître. Oh! je comprends l'indifférence que j'avais toujours
ressentie pour tout cela: c'est que j'attendais une passion, la seule
qui pût remplir mon coeur, et le remplir si entièrement, que rien n'y
pourrait subsister en même temps.»
Il eût été singulier de voir le visage de Clotilde pendant que Tony
Vatinel lui tenait ce langage passablement bucolique. Elle restait la
bouche entr'ouverte et les sourcils élevés, en proie au plus grand
étonnement. Ce n'était plus là le Vatinel qu'elle avait imaginé, le
Vatinel qui, tirant de son amour une puissance invincible, devait
arracher à la fortune les plus brillantes faveurs; se faire, à force
d'énergie, un nom et une position, et ne pas laisser regretter à
Clotilde le sacrifice qu'elle voulait lui faire du nom, du rang et de
la fortune que lui offrait Arthur de Sommery.
Cependant elle se remit bientôt en pensant que ce que disait Tony
n'était que l'expression de ses sensations du moment, et elle lui dit:
«Comprenez-vous, Tony, tout ce que l'amour doit donner d'énergie?
Comprenez-vous comme la volonté des autres hommes doit céder devant
celle d'un homme amoureux; comme tout doit lui devenir facile; comme il
doit se sentir fort et invincible; comme il doit être heureux de
conquérir, pour celle qu'il aime, les richesses et les honneurs, et
faire d'elle la plus heureuse et la plus enviée des femmes?
Comprenez-vous tout ce qu'il doit y avoir de bonheur à justifier son
choix, à lui pouvoir dire: «Aucun homme n'eût pu te donner autant que
moi; ce choix que tu as fait par amour, tu pourrais le faire par
ambition, par intérêt, par vanité?»--Qu'est-ce que tout cela,
mademoiselle, reprit Tony Vatinel, auprès de l'union de deux coeurs,
auprès d'un amour partagé? Qu'a besoin de fortune celui qui n'a rien
rencontré dans toute la vie qui lui semblât aussi précieux que cette
fleur, que vous avez laissée tomber l'autre jour?»
Et Vatinel tira d'une poche placée sur sa poitrine une petite fleur
sèche qu'il posa sur ses lèvres.
Clotilde se sentit émue, et elle allait tendre la main à Tony en lui
disant: «Je vous aime aussi, moi!» lorsqu'il ajouta: «Je ne changerais
pas cette fleur pour le grand cordon de la Légion d'honneur. Tout le
temps que j'enlèverais à mon amour, fût-ce une minute, pour devenir
l'homme le plus riche du monde, me semblerait du temps tristement
perdu. Si vous m'aimez, Clotilde, c'est-à-dire si, d'un seul mot, vous
me donnez plus de bonheur que je n'ai jamais cru qu'en contînt la vie,
jamais nous ne quitterons ces lieux, où je vous ai vue pour la première
fois. La petite fortune que m'a amassée mon père suffira à nos besoins.
L'amour sera notre luxe. Ici, d'ailleurs, mademoiselle Clotilde, tous
les sentiments ont plus de grandeur et d'élévation; je ne voudrais pas
éparpiller dans les soucis et les plaisirs de Paris des jours arrachés
à une vie que votre amour rendrait si heureuse.»
Chaque mot de Vatinel produisait sur Clotilde un effet bizarre.
Clotilde était ambitieuse par tempérament; l'amour que lui avait
inspiré Vatinel n'était qu'un accident dans sa vie, une graine tombée
sur un sol aride, qui germe, s'élève, fleurit et meurt après avoir
exhalé de sa pâle corolle un parfum languissant. Quelque doux que lui
parût l'amour depuis qu'elle connaissait Tony Vatinel, elle ne le
regardait cependant que comme un luxe qui ne pouvait prendre rang
qu'après les nécessités de la vie, c'est-à-dire une grande fortune et
une belle position dans le monde.
Aussi les idées champêtres de Vatinel lui faisaient perdre tout son
prestige aux yeux de Clotilde. Elle se sentait plus forte que lui; il
lui fallait soutenir et entraîner cet homme fort, sur lequel elle avait
cru pouvoir s'appuyer. Ses indécisions cessèrent, et, avant que Tony
eût cessé de parler, elle avait résolu d'épouser Arthur et ne songeait
plus qu'à se tirer de l'embarras où l'avait mise sa démarche auprès de
Tony, démarche causée par un moment d'hallucination ou d'ivresse dont
elle ne pouvait plus se rendre compte.
Elle plaça sa petite main sur le bras de Vatinel, et lui dit:
«Tony, je ne me suis pas trompée en vous jugeant un bon et noble coeur,
et je ressens pour vous une véritable amitié. J'ai deviné que vous vous
laissiez entraîner par un sentiment plus vif, et j'ai voulu vous
arrêter. Mon coeur n'est pas libre.» Tony devint froid et pâle. «Mon
coeur n'est pas libre, et, ce qui est un secret pour tout le monde,
j'ai voulu que ce n'en fût pas un pour vous. J'ai tout bravé pour vous
parler cette nuit, parce que j'ai cru m'apercevoir que vous aviez
souffert, ce soir, et que vous aviez souffert pour moi. J'ai eu en vous
la confiance qu'on accorderait à un ancien ami. Je veux que vous soyez
mon ami; l'amour, dans un coeur comme le vôtre, doit être capable des
plus grands et des plus nobles sacrifices. Quand je vous aurai dit que
je vais me marier, et que ce mariage fera mon bonheur, je suis sûre
que, s'il était en votre puissance de le rompre, vous ne voudriez pas
le faire.» Tony restait immobile et étourdi de la chute qu'il venait de
faire du haut de ses espérances.
Clotilde continua: «L'homme que j...» Elle n'osa pas finir ce mot.
«L'homme que je vais épouser est M. Arthur de Sommery. Vous avez eu ce
soir un peu d'aigreur contre lui; il ne faut plus que cela arrive. Si
vous m'aimez réellement, vous ne pouvez haïr l'homme auquel je crois
pouvoir confier ma destinée!» Tony ne répondit pas, malgré l'intention
interrogative que Clotilde avait donnée à sa phrase. «Ne voulez-vous
donc pas, Tony, dit-elle en prenant sa main, qu'il avait laissée tomber
le long de son corps, ne voulez-vous donc pas de toute cette part de
mon coeur que je vous réserve et que je vous donne? Voulez-vous être
l'ennemi de mon bonheur et le mien?»
Tout en parlant, elle avait repris le chemin de la maison de Sommery,
et elle marchait, et Tony, absorbé, la suivait machinalement.
«Tony, dit-elle, vous réfléchirez à mes paroles; je vous aime comme une
soeur. Voudrez-vous repousser cette affection que je vous offre? vos
actions seront votre réponse. Si vous acceptez, si vous partagez ce
sentiment, vous aimerez Arthur et vous éviterez tout ce qui peut
l'alarmer. Si vous faites autrement, je saurai que penser de votre
attachement, je verrai que je me suis trompée, et je renfermerai dans
mon coeur...»
A ce moment, on était arrivé devant la petite porte de la maison. Tony
dit: «Mademoiselle, je n'aimerai ni M. Arthur ni vous, et je ne vous
reverrai jamais ni l'un ni l'autre.» En disant ces mots, il tourna la
maison et disparut.
Clotilde tremblait et ne pouvait ouvrir la porte, dont la serrure lui
semblait vaciller et éviter la clef qu'elle tenait à la main.
Mais, une fois entrée, une fois qu'elle eut fermé en dedans la porte
de sa chambre, son coeur se desserra, et elle dit: «Ah! mon Dieu! je
vous remercie.»
Elle ne pouvait songer sans effroi combien elle avait manqué d'engager
toute sa vie, ou plutôt de la perdre; et elle cherchait en vain les
traces de la pensée ou plutôt de la folie qui l'avait conduite
jusque-là. Elle passa le reste de la nuit à répondre à la lettre
d'Arthur.