VII

«Tony, dit Clotilde, parlez-moi! J'ai peur!--Que vous dirai-je,

mademoiselle? reprit Tony. Tout ce que j'éprouve en ce moment est si

nouveau pour moi, que je ne sais pas de mots pour l'exprimer. Il me

semble que jusqu'ici j'ai toujours dormi et que je m'éveille après des

songes fatigants. Tout est inconnu pour moi. J'ose vous dire que je

vous aime, et j'ose croire que vous m'aimerez; les arbres qui sont

au-dessus de nous, le ciel qui est au-dessus des arbres, ne sont ni les

arbres ni le ciel que j'ai vus jusqu'ici; les étoiles ont un éclat

inusité; le vent, des parfums que je respire pour la première fois. Il

faut que je rapprenne à vivre, à respirer, à parler, pour un autre air,

pour d'autres sensations. Je vous aime, mademoiselle, et je comprends

que ce sera là toute ma vie, que cet amour la remplira et en chassera

tout ce qui n'est pas vous.» C'était, à peu de chose près, les mêmes

paroles qu'Arthur avait dites à Clotilde, et cependant, prononcées par

Tony Vatinel, elles lui semblaient une céleste musique qu'elle écoutait

avec son âme. Aussi n'eût-elle pas trop fait attention au sens des

dernières paroles de Tony, s'il ne se fût avisé de les paraphraser.

«Oh! oui, ajouta-t-il, toute ma vie est là, en vous, en votre amour;

ambitions, honneurs, richesses, je n'ai plus besoin de rien, je ne veux

plus rien; la plus misérable cabane au bord de la mer, le travail le

plus dur et le plus pénible, et je serai le plus riche et le plus digne

d'envie des mortels, si vous me permettez de vous aimer, si vous

m'aimez vous-même. Ah! mademoiselle, tout ce que recherchent et envient

les autres hommes: l'_or_, ce _vil métal_ qu'ils ont déifié; ces

distinctions de la naissance et de la gloire, tout cela a été inventé

pour remplacer ce bonheur que l'amour que je ressens pour vous me fait

connaître. Oh! je comprends l'indifférence que j'avais toujours

ressentie pour tout cela: c'est que j'attendais une passion, la seule

qui pût remplir mon coeur, et le remplir si entièrement, que rien n'y

pourrait subsister en même temps.»

Il eût été singulier de voir le visage de Clotilde pendant que Tony

Vatinel lui tenait ce langage passablement bucolique. Elle restait la

bouche entr'ouverte et les sourcils élevés, en proie au plus grand

étonnement. Ce n'était plus là le Vatinel qu'elle avait imaginé, le

Vatinel qui, tirant de son amour une puissance invincible, devait

arracher à la fortune les plus brillantes faveurs; se faire, à force

d'énergie, un nom et une position, et ne pas laisser regretter à

Clotilde le sacrifice qu'elle voulait lui faire du nom, du rang et de

la fortune que lui offrait Arthur de Sommery.

Cependant elle se remit bientôt en pensant que ce que disait Tony

n'était que l'expression de ses sensations du moment, et elle lui dit:

«Comprenez-vous, Tony, tout ce que l'amour doit donner d'énergie?

Comprenez-vous comme la volonté des autres hommes doit céder devant

celle d'un homme amoureux; comme tout doit lui devenir facile; comme il

doit se sentir fort et invincible; comme il doit être heureux de

conquérir, pour celle qu'il aime, les richesses et les honneurs, et

faire d'elle la plus heureuse et la plus enviée des femmes?

Comprenez-vous tout ce qu'il doit y avoir de bonheur à justifier son

choix, à lui pouvoir dire: «Aucun homme n'eût pu te donner autant que

moi; ce choix que tu as fait par amour, tu pourrais le faire par

ambition, par intérêt, par vanité?»--Qu'est-ce que tout cela,

mademoiselle, reprit Tony Vatinel, auprès de l'union de deux coeurs,

auprès d'un amour partagé? Qu'a besoin de fortune celui qui n'a rien

rencontré dans toute la vie qui lui semblât aussi précieux que cette

fleur, que vous avez laissée tomber l'autre jour?»

Et Vatinel tira d'une poche placée sur sa poitrine une petite fleur

sèche qu'il posa sur ses lèvres.

Clotilde se sentit émue, et elle allait tendre la main à Tony en lui

disant: «Je vous aime aussi, moi!» lorsqu'il ajouta: «Je ne changerais

pas cette fleur pour le grand cordon de la Légion d'honneur. Tout le

temps que j'enlèverais à mon amour, fût-ce une minute, pour devenir

l'homme le plus riche du monde, me semblerait du temps tristement

perdu. Si vous m'aimez, Clotilde, c'est-à-dire si, d'un seul mot, vous

me donnez plus de bonheur que je n'ai jamais cru qu'en contînt la vie,

jamais nous ne quitterons ces lieux, où je vous ai vue pour la première

fois. La petite fortune que m'a amassée mon père suffira à nos besoins.

L'amour sera notre luxe. Ici, d'ailleurs, mademoiselle Clotilde, tous

les sentiments ont plus de grandeur et d'élévation; je ne voudrais pas

éparpiller dans les soucis et les plaisirs de Paris des jours arrachés

à une vie que votre amour rendrait si heureuse.»

Chaque mot de Vatinel produisait sur Clotilde un effet bizarre.

Clotilde était ambitieuse par tempérament; l'amour que lui avait

inspiré Vatinel n'était qu'un accident dans sa vie, une graine tombée

sur un sol aride, qui germe, s'élève, fleurit et meurt après avoir

exhalé de sa pâle corolle un parfum languissant. Quelque doux que lui

parût l'amour depuis qu'elle connaissait Tony Vatinel, elle ne le

regardait cependant que comme un luxe qui ne pouvait prendre rang

qu'après les nécessités de la vie, c'est-à-dire une grande fortune et

une belle position dans le monde.

Aussi les idées champêtres de Vatinel lui faisaient perdre tout son

prestige aux yeux de Clotilde. Elle se sentait plus forte que lui; il

lui fallait soutenir et entraîner cet homme fort, sur lequel elle avait

cru pouvoir s'appuyer. Ses indécisions cessèrent, et, avant que Tony

eût cessé de parler, elle avait résolu d'épouser Arthur et ne songeait

plus qu'à se tirer de l'embarras où l'avait mise sa démarche auprès de

Tony, démarche causée par un moment d'hallucination ou d'ivresse dont

elle ne pouvait plus se rendre compte.

Elle plaça sa petite main sur le bras de Vatinel, et lui dit:

«Tony, je ne me suis pas trompée en vous jugeant un bon et noble coeur,

et je ressens pour vous une véritable amitié. J'ai deviné que vous vous

laissiez entraîner par un sentiment plus vif, et j'ai voulu vous

arrêter. Mon coeur n'est pas libre.» Tony devint froid et pâle. «Mon

coeur n'est pas libre, et, ce qui est un secret pour tout le monde,

j'ai voulu que ce n'en fût pas un pour vous. J'ai tout bravé pour vous

parler cette nuit, parce que j'ai cru m'apercevoir que vous aviez

souffert, ce soir, et que vous aviez souffert pour moi. J'ai eu en vous

la confiance qu'on accorderait à un ancien ami. Je veux que vous soyez

mon ami; l'amour, dans un coeur comme le vôtre, doit être capable des

plus grands et des plus nobles sacrifices. Quand je vous aurai dit que

je vais me marier, et que ce mariage fera mon bonheur, je suis sûre

que, s'il était en votre puissance de le rompre, vous ne voudriez pas

le faire.» Tony restait immobile et étourdi de la chute qu'il venait de

faire du haut de ses espérances.

Clotilde continua: «L'homme que j...» Elle n'osa pas finir ce mot.

«L'homme que je vais épouser est M. Arthur de Sommery. Vous avez eu ce

soir un peu d'aigreur contre lui; il ne faut plus que cela arrive. Si

vous m'aimez réellement, vous ne pouvez haïr l'homme auquel je crois

pouvoir confier ma destinée!» Tony ne répondit pas, malgré l'intention

interrogative que Clotilde avait donnée à sa phrase. «Ne voulez-vous

donc pas, Tony, dit-elle en prenant sa main, qu'il avait laissée tomber

le long de son corps, ne voulez-vous donc pas de toute cette part de

mon coeur que je vous réserve et que je vous donne? Voulez-vous être

l'ennemi de mon bonheur et le mien?»

Tout en parlant, elle avait repris le chemin de la maison de Sommery,

et elle marchait, et Tony, absorbé, la suivait machinalement.

«Tony, dit-elle, vous réfléchirez à mes paroles; je vous aime comme une

soeur. Voudrez-vous repousser cette affection que je vous offre? vos

actions seront votre réponse. Si vous acceptez, si vous partagez ce

sentiment, vous aimerez Arthur et vous éviterez tout ce qui peut

l'alarmer. Si vous faites autrement, je saurai que penser de votre

attachement, je verrai que je me suis trompée, et je renfermerai dans

mon coeur...»

A ce moment, on était arrivé devant la petite porte de la maison. Tony

dit: «Mademoiselle, je n'aimerai ni M. Arthur ni vous, et je ne vous

reverrai jamais ni l'un ni l'autre.» En disant ces mots, il tourna la

maison et disparut.

Clotilde tremblait et ne pouvait ouvrir la porte, dont la serrure lui

semblait vaciller et éviter la clef qu'elle tenait à la main.

Mais, une fois entrée, une fois qu'elle eut fermé en dedans la porte

de sa chambre, son coeur se desserra, et elle dit: «Ah! mon Dieu! je

vous remercie.»

Elle ne pouvait songer sans effroi combien elle avait manqué d'engager

toute sa vie, ou plutôt de la perdre; et elle cherchait en vain les

traces de la pensée ou plutôt de la folie qui l'avait conduite

jusque-là. Elle passa le reste de la nuit à répondre à la lettre

d'Arthur.

Clotilde · 第 23 / 169 题