J'aime la nuit. A cette heure, l'homme qui veille possède à lui seul
tout ce que, le jour, il lui faut partager avec tout le monde.
La lune est à lui avec ses bleuâtres clartés.
C'est pour lui seul que les acacias ouvrent leurs petites cassolettes
blanches pleines de parfums.
A lui tout seul est cette belle voûte bleue du ciel avec ses étoiles
d'or.
Et les chants mélancoliques du rossignol dans les chèvrefeuilles en
fleurs.
Et, comme si ce n'était pas assez encore d'hériter ainsi, pendant
plusieurs heures, de tous les gens qui dorment, le poëte qui veille
voit pour lui la nature se remplir de créations nouvelles.
Les peupliers deviennent une longue file de grands fantômes noirs.
Le vent, dans les feuilles, lui dit des choses plus belles que la
poésie et la musique n'en peuvent exprimer.
Les ombres de ses journées lui apparaissent, et ses amours morts se
réveillent et viennent peupler avec lui cette terre dont il est le
roi--jusqu'au jour.
Les vers luisants s'allument dans l'herbe comme les étoiles dans le
ciel.
Tout se pare et s'embellit.
La nature, qui se trouvait suffisante le jour pour tous les hommes
réunis, revêt pour le poëte seul de plus magnifiques atours. C'est que
le monde entier, c'est la foule; le poëte, c'est l'amant...