IV

Clotilde avait une robe d'un vert, très-foncé. Tony Vatinel, un paletot

large de gros drap bleu; ses cheveux n'étaient pas encore séchés;

aussi, quand il entra, Clotilde lui dit: «Oh! mon Dieu! comme vous

venez tard, et comme vous voilà fait!»

Tony conta qu'il avait monté sur un des bateaux de son père, qui devait

rentrer de bonne heure; mais que, le vent ayant obligé le patron

d'aller relâcher à Fécamp, il s'était fait approcher le plus près

possible de la plage et était venu en nageant, ce qui lui avait pris un

peu de temps, parce que la mer était assez mauvaise.

La manoeuvre d'Arthur n'avait pas échappé à Tony, et il avait vu

s'évanouir comme des ombres légères toutes les espérances qu'il était

venu chercher à travers un si grand péril.

La veille, en effet, deux fois en remettant dans le sac les boules du

loto, après les parties jouées, sa main avait touché celle de Clotilde,

et il lui avait semblé que Clotilde apportait à ramasser ces boules une

lenteur affectée qui prolongeait ce contact de leurs deux mains.

Ç'avait été pour Tony Vatinel une impression si neuve et si ravissante,

que sa vie n'avait plus pour but que de la retrouver. Clotilde, pour

lui, était quelque chose de si prodigieusement au-dessus de l'humanité,

que le soupçon seul d'être aimé d'elle l'élevait lui-même à ses propres

yeux.

Depuis la veille, il avait vu se reculer l'horizon de sa vie. Tout

avait changé d'aspect: ce n'était plus la même terre sur laquelle il

marchait; ce n'était plus le même soleil qui l'éclairait; le ciel était

d'un autre bleu. Tout ce qui l'intéressait auparavant s'était rapetissé

ou avait complètement disparu. Il ne s'agissait plus que d'une chose,

c'était de sentir la main de Clotilde toucher la sienne.

Il s'assit assez triste à la place que lui avait assignée la stratégie

d'Arthur, n'attendant du jeu de loto, pour ce soir-là, que la somme de

plaisirs qu'il renferme réellement en lui-même.

A ce moment, M. de Sommery commença à élever la voix et à rompre le

silence qu'il gardait depuis un quart d'heure. Il venait de tirer

d'affaire sa _dame_, tenue opiniâtrement en échec par le _cavalier_ de

son adversaire. La bataille changea de face; il prenait à son tour

l'offensive, et il accablait de sarcasmes l'abbé en péril. «L'abbé,

j'ai l'honneur de vous prendre ce _pion_. L'abbé, c'est bien malgré moi

que je dis échec au _roi_. Votre roi n'est plus en échec; mais il faut

sacrifier ou la _tour_ ou le _fou_. Décide si tu peux, et choisis si tu

l'oses. Vous sacrifiez la _tour_, abbé démantelé que vous êtes.--Mais

nullement, reprit l'abbé.--La _tour_ sera à moi dans trois coups,

vénérable prélat.--Je ne crois pas.--Vous allez voir, martyr

très-illustre, intrépide défenseur de la foi.--Je le crois bien

maintenant, dit l'abbé Vorlèze; mais vous me troublez par vos

plaisanteries; on ne peut jouer aux échecs en parlant ainsi. Le jeu

d'échecs doit avoir tout le sérieux d'une bataille véritable.--Mais,

cher abbé, soldat du Dieu des armées, le combat n'exclut pas le

discours. Voyez les héros d'Homère et de Virgile: ils ne manquent

jamais de se lancer chacun une trentaine de vers à la tête avant de se

porter d'autres coups; que diriez-vous donc si je vous traitais

seulement comme Turnus traite le pieux Énée?--Je vous ferais, dit

l'abbé en souriant, ce qu'Énée fit à Turnus, je vous gagnerais la

partie.--Vous voyez bien, apôtre, que vous n'êtes pas insensible aux

douceurs de la réplique; mais, puisque cela vous trouble, je ne vous

dirai plus un mot.»

Le silence se rétablit pendant quelques instants; mais, l'avantage

demeurant toujours au colonel, il ne tarda pas à trouver un nouveau

moyen de harceler le curé sans sortir des termes de la capitulation.

Il se mit, selon la circonstance et la _pièce menacée_, à fredonner des

airs dont les paroles étaient assez connues pour que l'air les rappelât

sans qu'on eût besoin de les dire, et il chantonna tour à tour entre

ses dents:

La tour, prends garde...

Où allez-vous, monsieur l'abbé...

Viens, gentille dame...

Le bon roi Dagobert...

«Échec au _roi_, abbé, je suis forcé de le dire. Vous ne m'en voudrez

pas pour le mot, le seul que j'aie prononcé depuis vos plaintes.»

M. Vorlèze fit faire à son roi un pas de côté pour le tirer d'échec, et

M. de Sommery continua à chanter:

Malbroug s'en va-t-en guerre...

God save the king.--_Domine salvum fac regem._

Mais la confiance de M. de Sommery lui devint fatale, et ce fut bientôt

lui qui, à son tour, eut à défendre son _roi_. Il redevint alors morne

et silencieux; et, quand l'abbé s'avisa de fredonner, par représailles

et en prenant une _tour_, l'air:

La tour prends garde...

le colonel fit avec la langue un claquement d'impatience et de mauvaise

humeur, et il renvoya du pied Baboun, qui était resté au coin du feu

toute la soirée.

Je n'ai pas encore parlé de Baboun. Baboun était un petit chien anglais

noir, à poil ras, le museau et les pattes orange; Baboun avait servi

avec son maître, M. de Sommery, dans les carabiniers. Né au régiment,

véritable enfant de troupe, Baboun avait six ans de services, trois

campagnes, une blessure et des rhumatismes; les soldats prétendaient

que Baboun avait le rang de brigadier dans le régiment. Baboun avait

quitté les drapeaux en même temps que le colonel, et tous deux étaient

venus prendre leurs invalides à Trouville.

Baboun était vieux; le jais de son dos et de ses tempes était mélangé

de poils blancs. Il restait volontiers couché une partie du jour sur un

coussin de velours d'Utrecht vert, au coin du feu et assis entre les

jambes de M. de Sommery; ce n'était plus, à beaucoup près, le Baboun

d'autrefois, leste, fringant, le premier levé quand on sonnait le

réveil, toujours prêt à monter sur le cheval de son maître pour le

mener à l'abreuvoir; toujours sautant, courant, rentrant exactement à

l'heure des repas et à celle de la retraite. Baboun était devenu lourd

et paresseux. Si on l'appelait, il détirait ses pattes, bâillait,

prenait la plus renfrognée de ses mines, et s'avançait au pas. Je dirai

plus, Baboun devenait morose et humoriste, si on l'éveillait sans

ménagement. Il grommelait entre le reste de ses vieilles dents, qu'il

montrait en rechignant et retirant ses babines. Il devenait difficile

et dédaignait des mets qu'il n'eût pas osé rêver quand il était au

service. Il n'aimait pas à être réveillé de bonne heure, et s'endormait

aussitôt le dîner fini. Si le chat de la maison s'avisait de vouloir

jouer et venait se frotter contre lui en faisant le gros dos, ce

qu'autrefois Baboun eût pris parfaitement, un sourd grognement

annonçait qu'il ne voulait pas être troublé dans sa méditation, et, si

le chat insistait, il ne devait pas tarder à faire un bond en arrière,

pour éviter un coup de croc que le pauvre Baboun donnait dans le vide.

Ses dents claquaient les unes contre les autres, et ses yeux mornes se

ranimaient un moment et lançaient des éclairs qui ne tardaient pas à

s'éteindre. Si Baboun eût su parler, il eût radoté.

Néanmoins, la fin de la vie de Baboun devait être douce; il était aimé

de tout le monde et respecté des domestiques. Il n'était pas permis de

le tutoyer, et, en parlant de lui, on devait dire _monsieur Baboun_. Le

médecin de la famille donnait des soins à Baboun, car M. de Sommery

n'eût jamais consenti à le livrer à un simple vétérinaire. Baboun

adorait M. de Sommery: quand celui-ci sortait pour une course que le

grand âge de Baboun ne lui permettait pas d'entreprendre, le pauvre

chien se tournait et se couchait du côté de la porte d'entrée du salon,

et, longtemps avant qu'on pût entendre le moindre bruit, il sentait

l'approche de son maître, il redressait les oreilles, agitait son nez

noir, se levait et allait renifler par-dessous la porte; et, quand M.

de Sommery entrait, c'étaient des trémoussements, des souvenirs de

bonds et de sauts, de petits cris de joie. M. de Sommery alors le

faisait sauter par-dessus sa canne, mais il avait soin de la mettre

très-bas et de la baisser encore si le saut de Baboun paraissait

manquer. Hélas! quelques années auparavant, Baboun sautait ainsi

plusieurs fois de suite et à une grande hauteur par-dessus le sabre du

colonel. Maintenant, un saut l'essouffle, et il ne tarde pas à aller se

coucher sur son canapé, où il reste quelques minutes la langue

pendante, la respiration fréquente et le flanc agité.

Baboun, poussé du pied par son maître, se lève et le regarde

tristement. «Viens, viens, dit M. de Sommery, viens mon vieux camarade,

reviens prendre ta place. C'est l'abbé qui me met de mauvaise humeur.

Reviens à ta place.» Baboun revint en remuant la queue; il lécha la

main de son maître qui le flattait, et se remit sur son coussin de

velours vert, et il ne tarda pas oublier ce petit chagrin dans un

sommeil profond et bienfaisant.

«Colonel, dit l'abbé Vorlèze, j'aurai la douleur de vous enlever ce

_fou_.--Comment! comment! monsieur Vorlèze?--Hélas! oui, monsieur de

Sommery, votre _fou_ blanc est perdu.--Il me semble, l'abbé, que vous

pourriez dire simplement que vous me prenez un _fou_, si toutefois vous

pensez que je suis aveugle ou que je ne sais pas le jeu, sans faire des

plaisanteries inutiles, et que ne comporte pas un jeu sérieux. _J'ai la

douleur_,--_hélas!_ etc.--Hélas! mon bon monsieur du Sommery, dit le

curé, je n'ai pas l'imagination assez féconde pour avoir inventé ces

plaisanteries que je croyais innocentes, et que je n'hésiterai pas à

déclarer mauvaises, puisqu'elles vous contrarient, sans cette

circonstance embarrassante que je ne fais que répéter ce que vous me

disiez il y a un quart d'heure.--Il y a un quart d'heure, reprit M. de

Sommery, la partie n'était ni si intéressante, ni si avancée.»

L'abbé ne répondit pas et continua à jouer. Deux coups après, il prit

avec sa _reine_ un _cavalier_ qui s'était aventuré aux alentours de la

résidence royale, et avec lequel M. de Sommery comptait, le coup

suivant, mettre en échec le _roi_ de son adversaire. L'abbé prit le

_cavalier_ sans rien dire, et mit sa _dame_ sur la case du vaincu.

«Mais que faites-vous, l'abbé?»

L'abbé, sans parler, replaça le _cavalier_ et la _reine_ sur les cases

qu'ils occupaient avant le coup, et le recommença. «C'est juste, mais

on ne prend pas ainsi sans rien dire: il n'y a pas moyen de contrôler

les coups; c'est une véritable surprise, et il ne doit pas y en avoir

au jeu d'échecs.--Mais, colonel, vous vous fâchez quand je parle et

aussi quand je ne parle pas.--Je me fâche, je me fâche! je ne me fâche

pas, ou plutôt je me fâche, c'est vrai, mais avec raison: parce que vos

paroles, comme votre silence, sont une plaisanterie de mauvais goût et

un sarcasme déplacé. Ou vous m'enlevez les pièces sans m'en avertir, ou

vous me dites: _J'ai la douleur de vous prendre_,--_hélas!_--Monsieur

de Sommery, dit l'abbé confus, j'aime mieux vous rendre votre

cavalier.--Tenez! voilà bien les gens d'Église, dit M. de Sommery; avec

leur fausse humilité, on croirait qu'ils cèdent, et cette parole

soumise qu'ils laissent dévotement tomber de leur lèvres, les yeux

baissés et la voix tremblante, n'est autre chose qu'une nouvelle

insulte.»

Ici, le regard et la voix du colonel reprirent de la douceur et de

l'enjouement; il était content de sa phrase et de son attaque si bien

amenée contre l'Église; il triomphait. Il ajouta en souriant: «Allons,

allons, l'abbé, ne soyons pas Tartufe, même aux échecs.» Et il se mit à

rire de tout son coeur, d'un rire bruyant, d'un rire de maître de

maison prenant d'avance pour lui seul toute la gaieté que pouvait

produire le mot qu'il croyait avoir dit. Il était tard. L'abbé se

retira. «J'espère, l'abbé, que vous n'êtes pas fâché?» dit M. de

Sommery, et il fit répéter plusieurs fois une réponse négative; il se

leva pour lui souhaiter le bonsoir en lui serrant les mains. L'abbé se

retira touché de ces manifestations inusitées. S'il fût resté, je crois

que M. de Sommery l'eût fait asseoir dans son fauteuil, tant le brave

colonel était bon homme au fond, et, tout en aimant à sabrer, était

désolé de la pensée d'avoir blessé quelqu'un. Néanmoins, quand l'abbé

fut parti, il reprit sa thèse contre les gens d'Église. Il fit l'éloge

de la religion protestante, qu'il ne connaissait pas, et de l'abbé

Châtel, qui venait, à Paris, de se faire sacrer évêque par un ancien

évêque assermenté, devenu épicier rue de la Verrerie, et qui avait

pris, rue de la Sourdière, une église de garçon garnie, au premier

au-dessus de l'entre-sol, où la cheminée servait d'autel, et le

portier, sexagénaire, d'enfant de choeur; puis il finit par un discours

sur le fanatisme et la tyrannie du clergé; le tout à propos du pauvre

abbé Vorlèze, qui, depuis deux ans, demandait inutilement qu'on fit au

presbytère quelques réparations dont l'urgence l'eût rendu inhabitable

pour un homme moins simple et moins craintif. On finit alors la partie

de loto, et Tony Vatinel se retirait fort triste, quand Clotilde

s'approcha de lui, saisit sa main et y glissa un papier fort petit, sur

lequel il lut, quand il fut sorti de la maison: «Cette nuit, à une

heure, à la niche de la Vierge.»

V

Quand Clotilde se fut retirée dans sa chambre; quand elle se fut

assurée qu'elle possédait la clef de la maison pour pouvoir sortir et

rentrer; quand elle n'eut plus à lutter contre les difficultés de son

entreprise; quand elle ne vit plus d'obstacles à sa volonté, elle eut

peur. Seulement alors, elle aperçut tous les inconvénients et toute

l'imprudence de sa démarche; la résistance que lui avaient opposée les

habitudes de la maison avait irrité sa volonté et l'avait affermie dans

une résolution qui l'épouvantait depuis que cette sorte de lutte avait

cessé.

Lorsque, dans un taillis, vous apercevez un chevreuil broutant les

jeunes pousses des arbres, si vos pieds ont fait frémir les vieilles

feuilles des chênes, qui ne sont tombées que lorsque les nouvelles ont

paru, le chevreuil frissonne, lève sur vous deux grands yeux noirs;

puis, détendant les ressorts de ses jarrets d'acier, il s'élance à

travers les broussailles. Cette fuite, cette résistance, vous animent,

et vous frappez de loin d'un plomb meurtrier le chevreuil, qui fait

encore deux ou trois bonds convulsifs, et tombe en tachant seulement de

quelques gouttes de sang sa robe fauve et lustrée. Mais, si vous

eussiez pu voir de près ses regards inquiets, ses flancs agités par la

crainte, s'il vous eût laissé plus longtemps contempler son corps

svelte et ses petits pieds frémissants, et surtout le calme et la paix

qu'il trouvait entre les genêts aux fleurs d'or, sur ces tapis de

bruyère rose, à la douce odeur qu'exhale le feuillage des chênes; s'il

vous eût fallu de près le tuer avec vos mains, vous eussiez reculé

d'épouvante à cette seule pensée, et alors, à votre tour, la poitrine

oppressée, suspendant vos pas, vous eussiez craint de déranger ce

bonheur caché.

Clotilde avait peur; elle ne comprenait plus elle-même comment elle

avait osé, comment elle avait pu aller si loin.

Cet entretien avec Tony Vatinel, qui lui avait semblé ne pouvoir être

retardé tant qu'elle l'avait cru impossible, elle n'en voyait plus,

sinon la nécessité, du moins l'urgence, maintenant que rien ne

l'empêchait plus. Un frisson qu'elle ne pouvait réprimer agitait tous

ses membres; elle se levait, elle s'asseyait, elle regardait sa

pendule: tantôt elle eût voulu que l'heure indiquée arrivât tout à coup

pour ne pas lui laisser de réflexion, tantôt elle regardait avec

terreur l'aiguille avancer fatalement. Elle cherchait dans sa mémoire

les causes qui l'avaient conduite à donner un rendez-vous à Tony

Vatinel, et elle ne les retrouvait plus. Arthur était amoureux d'elle;

elle avait encouragé cet amour; elle marchait à son but. Avec de

l'adresse et de la suite dans les actions et dans les idées, elle

devait devenir madame de Sommery. Le père et la mère d'Arthur la

chérissaient; elle n'était séparée d'Arthur que par des préjugés contre

lesquels M. de Sommery n'avait pas passé une journée de sa vie sans

faire au moins une phrase.

Que voulait-elle de Tony Vatinel? Être aimée de lui, c'était perdre

tout ce qu'elle avait voulu, tout ce qu'elle avait rêvé; c'était

rejeter le fruit de plusieurs années de soins, d'adresse,

d'humiliations; c'était renoncer à ce nom, à cette fortune qui lui

coûtaient déjà si cher!

Mais Clotilde aimait Tony Vatinel; il lui semblait qu'aimée de lui elle

trouverait tout en lui. Il était si beau, si énergique, la fortune ne

pourrait rien lui refuser; s'il l'aimait, lui, il saurait faire de ce

nom obscur de Vatinel un nom dont elle serait fière, un nom que lui

envieraient les autres femmes, un nom qui ne lui laisserait jamais

regretter celui d'Arthur. S'il l'aimait, il deviendrait riche et

puissant. Il devait exercer sur le monde entier cette puissance de

fascination que possédait sur elle son regard.

A sa voix, tout le monde devait comme elle frissonner et obéir. Ah!

quand cet homme fort sera amoureux, il se fera reconnaître au monde

pour un de ses maîtres.

Et elle, Clotilde, cette énergie qu'elle a trouvée dans sa tête pour

travailler en secret à la réalisation d'un plan déjà si avancé, combien

elle sera doublée quand elle y ajoutera toutes les puissances de son

âme; où n'arriveront-ils pas ensemble, unis, s'appuyant l'un sur

l'autre!...

Oh! oui, il fallait lui parler, car, le matin, Arthur avait écrit à

Clotilde: «C'est dans quelques jours la fête de mon père; je me

jetterai à ses genoux, et je lui demanderai votre main.»

Ce soir-là encore, M. de Sommery l'avait appelée _ma fille_. Arthur

l'avait alors regardée, et elle s'était sentie toute rouge. Il fallait

parler à Vatinel; elle avait fait cent fois dans sa tête, de diverses

manières, le _discours_ qu'elle voulait lui tenir. Ah! il est une

heure; elle part; elle craint qu'on n'entende le bruit de son coeur,

tant il bat fort dans sa poitrine. Elle tourne lentement la clef dans

la serrure; elle sort, elle referme la porte, et elle glisse comme une

ombre légère.

La lune s'est levée derrière Trouville et éclaire la mer, que l'on

aperçoit de la hauteur à travers les branchages des haies qui bordent

le chemin. Depuis longtemps, le vent s'est apaisé; la mer est muette

comme l'air. Au milieu de ce profond silence, le moindre de ses

mouvements cause un bruit qui l'effraye. Si sa robe touche un buisson,

elle s'arrête, écoute, et n'ose retourner la tête. Le bruit de ses

artères l'empêche d'entendre; elle se calme, personne ne la suit. Elle

est seule, seule sous ces grands arbres qui projettent des ombres

bizarres; elle avance; elle les fuit, et le chemin tourne en

s'enfonçant un peu dans les terres. Tout à coup, elle aperçoit la niche

de la Vierge, dans le mur, au coin d'une haie.

«Est-ce vous, Vatinel?--Est-ce vous, mademoiselle?--Mon Dieu! que j'ai

peur!» Et elle s'appuya sur son bras comme si elle se fût sentie près

de tomber. En effet, elle était pâle et extraordinairement émue. Pour

Vatinel, il sentait les mots qu'il voulait dire lui serrer la gorge et

l'étrangler; aussi se contenta-t-il, pendant quelque temps, de la

regarder sans parler et sans presque respirer. Il étendit son manteau

sur le banc de pierre placé au-dessous de la niche de la Vierge, et l'y

fit asseoir.

Un homme jeune comme Vatinel, exalté comme lui, place si fort au-dessus

des nuages la première femme qu'il aime, qu'il ne peut, sans une

extrême surprise, lui voir faire quelque chose dans les humbles

conditions de l'humanité.

Nous avons dit plus haut, et nous ne savons si notre phrase a été bien

comprise, faute d'être claire, bien entendu, que Vatinel n'osait pas

_aimer_ Clotilde et n'en était encore qu'à l'_adorer_. Le moment était

venu brusquement de quitter pour l'autre le premier de ces deux

sentiments. Clotilde, divinité quelques heures auparavant, devenait

tout à coup une femme, sans rien perdre de son influence ni de son

charme. Mais Vatinel était assailli de sensations qu'il n'avait

jusque-là pas même soupçonnées. Il avait senti le corps de Clotilde sur

son bras, et le frisson que lui causait toujours la présence de la

jeune fille avait tout à coup changé de nature.

Clotilde était aussi en proie à des sensations toutes nouvelles. Ce

n'était pas une fille romanesque. C'était moins encore une rêveuse. Les

femmes en général le sont peu, ou du moins leurs rêveries restent

circonscrites dans les espaces réels; elles n'ont pas au même degré que

l'homme la perception de l'infini. Il faut que toute idée puisse se

traduire à leurs yeux par une forme visible; leur religion est l'amour

pour un Dieu fait homme. Mais, nous l'avons dit, Clotilde aimait

Vatinel et elle était dominée par lui. Elle était sous l'empire d'une

exaltation étrangère à sa nature; l'amour prenait pour elle un parfum

tout mystique, et, en même temps que Clotilde devenait une femme pour

Vatinel, Vatinel pour Clotilde devenait un Dieu.

Cependant, d'où ils étaient placés, ils voyaient toujours, au loin et

sous leurs pieds, la mer mollement éclairée des pâles rayons de la

lune.

Clotilde · 第 21 / 169 题