d’enseignes qui auraient offert matière à la censure des descendants du
sieur Caritidès. L’opinion publique, on doit le reconnaître, a eu plus
d’autorité que ne pouvait en avoir un agent officiel de la police pour
mettre à l’index et faire disparaître, en fort peu de temps, ces
incongruités orthographiques. A mesure que se répandirent la
connaissance et la pratique de l’orthographe, les inscriptions qui
prêtaient à la critique ne tardèrent pas à être corrigées ou effacées.
Cependant Dufey de l’Yonne, constatait, en 1820[306], qu’un peintre
d’enseigne, chargé de restaurer, rue du Faubourg-Saint-Antoine, une
ancienne inscription, y avait ajouté, de son chef, une magnifique faute
d’orthographe, en écrivant: _Boulangerie générale des Marchées_. «C’est
sur le dernier mot, dit Dufey, de l’Yonne, que se trouve la correction,
encore toute fraîche.» Il signalait aussi, dans la même rue, cette
inscription, qui datait de plus de cent ans, et qu’on avait laissée
intacte au-dessus d’un hôtel garni qui portait le nº 58: _Hotelle du Bel
Air_. Beaucoup d’enseignes de la même époque s’étaient conservées
jusqu’à nos jours avec l’ancienne orthographe traditionnelle, à la porte
des cabarets et des marchands de vin: Un tel, _fait nopces et festins_.
Quand le Pont-Neuf était d’un bout à l’autre le rendez-vous des
décrotteurs et des tondeurs de chiens, chacun de ces industriels se
constituait un écriteau plus ou moins naïf et bizarre, dont il était
l’inventeur; ces inscriptions étaient émaillées des fautes d’orthographe
les plus originales. Balzac a pourtant passé sous silence ces
chefs-d’œuvre de l’enseigne en plein vent. Il ne cite, dans son _Petit
Dictionnaire critique et anecdotique des Enseignes de Paris_, qu’une
seule inscription de cette catégorie: «_Au Chien fidèle_, Beilliard,
marchand de chiens, boulevard des Italiens, au coin de la rue de
Grammont. _Tond chiens et chats, châtre les uns, coupe les autres. Vat
en ville, et sa femme aussi, et prend des pensionnaires._» Toutes les
enseignes de tondeurs de chiens portaient alors cette expression
sacramentelle et encourageante: _Vat en ville_. On voyait, en ce
temps-là, rue de l’Hôpital-Saint-Louis, cette belle et engageante
inscription: N..., _jardinier, terassier, entrepran jardint, terrases,
et se charge aussi de les rambleyères_. Enfin, le chef-d’œuvre de
l’orthographe d’enseigne se trouvait, sur la route d’Ivry, à cent pas de
la barrière d’Italie: _A la bote d’hoillegnons_.
Au XVIIIᵉ siècle, l’orthographe fantastique et phénoménale affligeait
tellement la vue des passants, qu’un digne prêtre, nommé Teisserenc,
bachelier et théologien, imagina de rendre les enseignes utiles et
intéressantes, au moyen d’un nouveau système d’inscriptions, lequel
serait appliqué sous la direction de l’autorité; il voulait d’abord
«fixer, à chaque espèce d’écriteau et d’enseigne qui regarderait le même
métier et la même matière, une forme et une couleur particulière, pour
les distinguer des autres: ce qui formerait une variété la plus agréable
et la plus utile.» On voit que le style du réformateur des enseignes
aurait eu besoin de subir une réforme académique pour être intelligible
et grammatical.
Puis, «comme la première utilité qu’on doit tirer des enseignes, c’est
celle du maître de l’enseigne et de sa profession», il faudrait, dit-il,
«faire un nombre d’écriteaux suffisants qui portassent les principaux
outils, ouvrages, ou marchandises de la même profession, etc., et le
nombre fixé pour chaque profession.
»Dans les écriteaux qui marqueraient un fait historique, ajouter l’année
en laquelle ce fait est arrivé, comme: _A la Bataille de Fontenoy_,
1745, chez un tel, marchand.» L’inscription serait nécessairement
correcte sous la surveillance de l’autorité. Cet écriteau n’empêcherait
pas le marchand d’y ajouter la peinture qu’il voudrait et l’explication
détaillée du fait lui-même.
Enfin, outre les écriteaux explicatifs, les enseignes pourraient offrir
le portrait et les noms du roi, des princes et des autres seigneurs,
les portraits des grands hommes, tous les ordres de chevalerie et toutes
les espèces de monnaies françaises et étrangères. Ce système ingénieux
correspondait à celui que l’auteur avait projeté pour les noms des rues,
auxquels il proposait d’ajouter des noms de pays et de ville, avec plus
ou moins de détails géographiques et historiques. L’ouvrage que l’abbé
Teisserenc avait consacré à son projet est intitulé: _Géographie
parisienne, en forme de dictionnaire, contenant l’explication de Paris
ou de son plan, mis en carte géographique du royaume de France_, pour
servir d’introduction à la Géographie générale (Paris, chez la veuve
Robinot, 1754, in-12). Les feuilles périodiques parlèrent de cet ouvrage
comme de l’œuvre d’un fou, mais ce fou, docte et intelligent, fut comblé
d’éloges par un autre fou, plus ardent et plus violent, qui s’étonna
qu’une idée si neuve et si originale n’eût pas été mise aussitôt à
exécution pour l’instruction du peuple.
Aujourd’hui le public est devenu difficile et fait lui-même la police de
ses enseignes. Il n’y eut qu’un cri d’indignation, dans le quartier de
l’Hôtel de ville, quand un marchand de chaussures ouvrant sa boutique,
lors de la visite de Nasser-ed-Din à Paris, en 1873, écrivit au-dessous
d’un fulgurant portrait du Schah, en grand uniforme, _avec tous ses
diamants_: AU CHAH DE PERSE. Le commissaire de police intervint et
enjoignit au cordonnier philologue de corriger la chose. Mais celui-ci
lui démontra, Littré en main, que le nom du souverain persan s’écrivait
indifféremment _Chah_ ou _Schah_, et que, par conséquent, il avait bien
le droit de faire l’économie d’une lettre sur son enseigne. L’affaire
fit scandale, les journaux s’en mêlèrent; mais, en fin de compte, le
malin cordonnier trouva moyen de satisfaire l’autorité et de réaliser en
même temps l’économie d’une lettre, en adoptant une troisième
orthographe; il fit peindre sur sa boutique: _Au Shah de Perse_,
inscription qui subsiste, quoique le portrait ait disparu depuis peu.
Nasser-ed-Din fut enchanté, paraît-il, de sa popularité et de sa
ressemblance, quand on lui fit remarquer l’enseigne en question, dans
une de ses tournées à travers Paris, où il n’admira franchement que deux
choses, ainsi que son Journal de voyage en fait foi, les exercices du
Cirque et la belle prestance de M. le préfet de la Seine. L’ingrat
personnage ne mentionne pas le portrait-enseigne de la rue de Rivoli.
XXXI
DÉCHÉANCE DES ENSEIGNES ET RÈGNE DES AFFICHES
Depuis la révolution du 4 Septembre 1870, la dernière heure des
enseignes de Paris paraît avoir sonné. Le jour même où cette révolution
s’accomplissait, sans émeute et sans résistance, les enseignes furent
plus compromises que les hommes; on s’attaqua de préférence à celles
dont le sujet semblait avoir quelque complicité avec l’Empire et porter
plus ou moins le cachet napoléonien; on ne fit pas même grâce aux
souvenirs militaires de l’armée française; tout ce qui rappelait ou
pouvait rappeler, de près ou de loin, la première ou la seconde époque
impériale, fut condamné sans forme de procès et proscrit sans rémission.
Dans l’espace de vingt-quatre heures, on enleva ces enseignes maudites
et vouées à la haine des bons républicains, et l’on effaça
consciencieusement toutes les inscriptions qui les concernaient. Il y
avait pourtant un progrès sensible dans les mœurs de la populace, qui ne
s’attaqua point matériellement aux enseignes et qui se contenta de les
voir disparaître. A peine si quelques-unes furent insultées et
maltraitées avant leur enlèvement.
C’était la cinquième fois, depuis 1814, que la politique prenait à parti
ces pauvres enseignes, que la chute d’un gouvernement rendait tout à
coup compromettantes et coupables; non seulement les plus beaux magasins
perdaient avec leurs enseignes le fleuron de leur couronne, mais encore
une foule d’industriels, qui avaient attaché à leurs marques de fabrique
les emblèmes de l’Empire, de la Royauté ou de la République,
reconnaissaient que ces emblèmes, après leur avoir été favorables,
pouvaient tout à coup leur devenir dangereux et nuisibles. Il y avait
toujours eu, à Paris, deux ou trois cents enseignes que la réaction
mettait hors la loi chaque fois que le gouvernement venait à changer en
France; il y avait aussi mille ou douze cents boutiques qui, au moment
d’un cataclysme révolutionnaire, se trouvaient plus ou moins menacées
pour avoir appelé la protection du gouvernement déchu, en acceptant
comme un honneur l’étiquette impériale, royale ou républicaine. Cet état
de choses, toujours identique dans ses résultats, donna donc à réfléchir
aux marchands les plus naïfs, et chacun jugea prudent de s’abstenir
désormais, dans son enseigne, de toute manifestation politique. Or,
comme on peut voir de la politique dans ce qui lui ressemble le moins,
on en vint tout naturellement à supprimer l’enseigne. On se souvenait en
effet que, selon le temps et les circonstances, l’enseigne avait été
une forme caractérisée d’opposition, de protestation ou de flagornerie.
Les enseignes ne se relevèrent guère de cette proscription vague et
indistincte. Nous avons indiqué déjà, dans les chapitres précédents, les
autres raisons qui les firent abandonner peu à peu par un grand nombre
de commerçants, et nous n’y reviendrons pas ici. Signalons seulement la
grande part que prirent naturellement à la disparition des anciennes
enseignes, dont beaucoup étaient si intéressantes, les démolitions
opérées à Paris dans ces vingt-cinq dernières années. Les anciennes
enseignes n’ayant été remplacées presque nulle part, et ce genre
d’annonce commerciale tendant à passer de mode, on comprend que la
rareté des enseignes se soit faite de jour en jour. Aussi peut-on
prévoir que celles qui existent encore finiront par disparaître à leur
tour, quoique, même parmi les plus récentes, quelques-unes soient
vraiment jolies: telles, par exemple, la _Petite Fermière_, de la rue
Lepic; la _Fraternité_, au nº 54 de la rue Monge, etc., tableaux
ingénieux et assez bien peints.
Peut-être l’enseigne sculptée survivra-t-elle cependant, mais plus
artistique et par conséquent plus rare, si l’on peut considérer comme
durable l’espèce de résurrection qu’elle a subie depuis une dizaine
d’années en entrant comme motif d’architecture dans la décoration
générale de la maison, transformation dont nous avons donné déjà des
exemples et dont nous reparlerons tout à l’heure.
En tout cas, nous demandons grâce pour quelques-unes des anciennes
enseignes qui subsistent encore, qu’on doit regarder comme de véritables
œuvres d’art, et qui présentent un curieux spécimen de ce que furent les
enseignes sculptées dans leur beau temps; par exemple, il serait très
regrettable de voir détruire l’enseigne du _Griffon_, rue du
Faubourg-Saint-Antoine, sculpture très fine et très élégante du XVIIIᵉ
siècle, dans un médaillon d’architecture; le _Vieux Satyre_, au coin des
rues du Four et Montfaucon; l’enseigne du _Cherche-Midi_, celle de la
cour du _Dragon_, le
[Illustration]
_Centaure_, de la rue des Lombards, le _Soleil d’Or_, de la rue
Saint-Sauveur, la _Truie qui file_, de la rue Saint-Antoine, l’_Arbre de
Jessé_, au coin de la rue des Prêcheurs, les _Trois Canettes_,
l’_Hercule_, rue Grégoire-de-Tours, le _Lion d’Argent_, rue des
Prouvaires, enseignes dont nous avons reproduit les figures.
Il y a des enseignes, comme plusieurs de celles que nous venons de
citer, qui dureront aussi longtemps que les maisons sur lesquelles
l’artiste les a taillées dans la pierre de la façade; comme aussi le
_Croissant_, de la rue Montorgueil, nº 9; une enseigne d’architecte, au
nº 57 de la même rue; le _Mouton_, de la rue du Four; un curieux et très
bon bas-relief, grandeur nature, non signé, mais daté de 1868,
représentant deux ouvriers prenant des mesures
[Illustration]
sur une pierre de taille, et divers attributs du métier, au nº 12 de la
rue Monge, indiquant sans doute que la maison est celle d’un
entrepreneur ou d’un architecte. Mais vienne à passer par là le tracé
d’une nouvelle voie, et voilà tout à bas, sans que peut-être on songe à
porter l’enseigne intéressante ou curieuse au musée Carnavalet, gardien
naturel de tout ce qui se rattache à l’histoire de Paris.
Ainsi, hélas! qu’a-t-on fait du _Pélican_, qu’on voyait encore, en 1862,
déchirant ses flancs pour nourrir ses petits, sur le quai du
Marché-Neuf, presque en face de la Morgue; du _Petit Saint-Antoine_, de
la rue Saint-Sauveur, au coin de la rue Montorgueil, sculpture
grossière, mais
[Illustration]
originale et intéressante par son caractère archaïque, bien que ne
remontant pas au delà du XVIIᵉ siècle? Que sont devenus la _Bouteille
d’Or_, grand bas-relief de la rue de la
[Illustration]
Cité, et le _Puits_, de la rue Saint-Honoré, tableau peint dans un cadre
de sculpture fleuronnée d’assez bon style; et tant d’autres enseignes
curieuses? Pauvres enseignes, à peine reste-t-il de vous un souvenir!
En renonçant à l’enseigne, on en a conservé cependant le titre, comme
une espèce de raison commerciale, et ce titre est resté en inscription
sur la boutique, aussi bien que sur les factures et les prospectus des
marchands. Cette enseigne nominative est une sérieuse propriété que le
commerçant a le droit de défendre vis-à-vis des contrefacteurs. Aussi la
plupart des maisons de commerce en vogue se distinguent-elles par leurs
enseignes nominales, inscrites en grosses lettres au frontispice des
magasins. Le possesseur
[Illustration]
titulaire d’une enseigne se montre très jaloux de son droit acquis,
lorsque la concurrence essaye de le lui disputer: de là des procès qui
ont souvent donné lieu à des dommages-intérêts considérables.
Quelques-unes de ces enseignes sont devenues des fiefs, que leurs
propriétaires n’échangeraient pas contre des duchés-pairies, s’il en
était encore. C’est à la _nouveauté_ que revient la palme dans ce genre
d’illustration: le _Louvre_, le _Bon Marché_, le _Printemps_, etc.,
remplissent l’univers de leurs noms,--c’est-à-dire de leurs
enseignes,--et vous pouvez être certain que, pour une femme, ce grand
nom historique: le Louvre, n’éveille plus aujourd’hui l’idée du royal
palais ni du merveilleux musée, mais celle du magasin «le plus vaste du
monde». D’autres, comme _Pygmalion_, les _Statues de Saint-Jacques_, le
_Gagne-Petit_, relevés en façade sur les grandes rues nouvelles, ont
ressuscité l’enseigne sculptée, en la faisant concourir à la décoration
générale de la maison; ce sont quelquefois de véritables œuvres d’art.
Le magasin de _Pygmalion_ expose en cariatides, de chaque côté de son
entrée principale, un Pygmalion et une Galathée fort habilement modelés.
Les _Statues de Saint-Jacques_ sont d’anciennes statues, retrouvées sur
l’emplacement de Saint-Jacques de l’Hôpital. Les frères Saint, jouant
sur leur nom de famille, ont décoré la façade de leur magasin de
toilerie, rue du Pont-Neuf, des statues fort bien exécutées des saints
patrons des quatre frères. D’autres encore que des magasins de
nouveautés ont également adopté l’enseigne décorative. Le journal _le
Figaro_ s’est installé, en 1874, dans un très élégant hôtel qu’il a fait
construire, rue Drouot, avec une façade des plus luxueuses, au milieu de
laquelle son patron tient tout naturellement la place d’honneur, parmi
de nombreux ornements présentant partout les armes de la maison, un F et
une plume croisés. La statue, qui est en bronze, est l’œuvre très
réussie de MM. Amy et Boisseau[307]. Enfin, rue des Écoles, on voit,
non loin du square Monge, une maison couverte de sculptures dorées, plus
riches que de bon goût, mais surmontée du buste de l’illustre
mathématicien, qui est bien à sa place tout près de l’École
polytechnique, dont il fut l’un des fondateurs. Signalons encore, dans
la rue Bergère, l’ornementation de l’hôtel du _Comptoir d’escompte_,
bâti vers 1880, où figurent, avec les statues du Commerce et de
l’Industrie, des médaillons en mosaïque sur fond d’or représentant les
cinq parties du monde. Mais ce sont là, jusqu’à présent, des exceptions
et nous craignons bien que les enseignes matérielles et décoratives, qui
semblaient être naguère l’accessoire obligé des boutiques, ne reprennent
jamais entièrement possession de leurs antiques prérogatives.
On a cherché, néanmoins, à les remplacer de différentes manières et même
à plus grands frais. On inventa des tableaux mécaniques, qui n’étaient,
à vrai dire, que des enseignes en ronde bosse, compliquées et
ingénieuses; mais si ces enseignes mouvantes avaient le privilège
d’attirer beaucoup de spectateurs émerveillés et tenus en contemplation,
ces spectateurs n’étaient que des curieux qui fournissaient bien peu de
chalands. On inventa ensuite les enseignes lumineuses, qui produisirent
d’abord beaucoup d’effet et qui, le soir, encombraient de badauds
immobiles les boulevards et les rues où elles étaient offertes en
spectacle aux passants. On n’a pas oublié celles d’un magasin de
toilettes de femme, boulevard Saint-Denis, au coin de la rue du
Faubourg-Saint-Martin: il y a quinze ou vingt ans, dès que la nuit était
assez obscure, les dix fenêtres de l’entresol de ce magasin se
changeaient en transparents, où l’on voyait successivement les portraits
en pied de Rachel dans tous ses rôles et dans tous ses costumes.
On tenta aussi de remettre à la mode un genre d’enseigne vivante, qui
avait eu grand succès, sous le Directoire, lorsqu’on installa aux portes
du _Jardin turc_, sur le boulevard du Temple, de véritables Turcs, en
chair et en os, choisis parmi les plus beaux hommes qu’on avait pu
trouver pour ce rôle fatigant et stationnaire, que les belles-de-nuit se
plaisaient à rendre difficile. On avait tenté depuis un essai analogue,
au Palais-Royal, dans le café des _Mille Colonnes_, où l’on exhibait à
la porte les monstrueuses nudités de la Vénus hottentote, que l’on peut
aller voir en squelette, dans la salle des monstres humains, au Cabinet
d’histoire naturelle du Jardin des Plantes.
Mais ce qui devait contribuer le plus à la décadence des enseignes, ce
furent les affiches illustrées, qui n’étaient qu’un nouveau procédé de
publicité commerciale, imité des toiles peintes que les bateleurs
exposent dans les foires pour attirer les curieux, par la représentation
figurée des animaux rares et extraordinaires qu’on voit au naturel dans
leurs baraques. Ces affiches parlantes, avec des figures dessinées ou
peintes, ont existé dans l’ancienne Rome; on en voit encore
quelques-unes à Pompéi, et ces affiches étaient réellement des
enseignes, quand l’image de deux serpents peints en noir sur une
muraille défendait au passant de s’y arrêter pour satisfaire un besoin
naturel. Nous trouvons à chaque pas, dans nos rues, des inscriptions
municipales qui expriment la même défense que les deux serpents de
l’antiquité romaine. Les affiches illustrées, qui n’ont reparu que de
nos jours, n’ont pas tardé à ressusciter l’enseigne à l’état éphémère,
mais sans cesse renouvelable avec des variantes continuelles. Ce n’est
plus l’enseigne à demeure, immobilisée au-dessus d’une boutique: c’est
l’enseigne qui se multiplie à l’infini et s’étale à la fois sur tous les
murs de Paris; c’est l’enseigne qui se montre à tout le monde, dans
toutes les rues de la capitale et qui ne disparaît, au bout de quelques
jours, que pour reparaître bientôt sous une nouvelle forme, avec de
nouvelles promesses et de nouvelles couleurs.
On avait d’abord imité, dans ces enseignes murales, les proportions
gigantesques des anciennes enseignes de Paris au XVIIIᵉ siècle, alors
qu’on voyait pendre à la boutique d’un marchand de vin une bouteille
grosse comme celles que Rabelais a mises dans les mains de Gargantua, et
à la boutique d’un cordonnier une botte énorme, telle qu’en portaient
les ogres des contes de fées. On aperçoit encore, sur quelques grands
murs nus, qui attendent le moment où ils seront cachés par de hautes
constructions, les derniers échantillons de ces immenses affiches: _A la
Redingote grise_, avec l’image grandiose de la fameuse redingote du
Petit Caporal, c’est un marchand d’habits; _A la Vigne de la Terre
promise_, avec un cep de vigne chargé de grappes de raisin qui
donneraient chacune de quoi remplir un litre, c’est un marchand de vin;
_Au Chapeau rouge_, avec le modèle de ce chapeau à larges bords qui
coifferait bien une des statues assises de la place de la Concorde,
c’est un chapelier. Cette bigarrure d’affiches peintes d’une façon
presque indélébile, à des hauteurs prodigieuses, partout où un mur nu
leur a permis de se déployer, aurait bientôt fait de Paris la ville des
enseignes colossales, si l’affiche illustrée, de petite dimension, en
noir et en couleurs, n’était venue mettre les annonces des marchands à
la portée des yeux du passant, dans toutes les rues où la paroi d’une
muraille libre pouvait être conquise et louée par l’afficheur.
Il y a bien cinquante ans que ce système d’affiches marchandes a été
inauguré à Paris, d’abord avec une extrême réserve, et surtout au profit
de la librairie, qui annonçait ainsi ce qu’elle nommait des
_nouveautés_. La plupart des affiches étaient en noir, avec des gravures
sur bois; plus tard, les dessins dont elles étaient ornées furent
coloriés au pinceau, et, à une époque plus rapprochée, ce coloriage se
fit avec des tampons d’imprimeur; puis, enfin, avec le secours de la
lithographie en couleurs.
Aujourd’hui, ces chromo-lithographies qu’on affiche sur les murs sont de
véritables enseignes qui ont l’apparence de gouaches et d’aquarelles.
Nous ne saurions mieux faire apprécier l’intérêt et la curiosité de ces
tableaux de papier peint qu’en décrivant, d’après un article de journal
(_le Petit Parisien_, 20 janvier 1883), la singulière et splendide
collection d’affiches illustrées que M. Dessolier est parvenu à réunir
dans vingt volumes in-folio maximo, contenant plus de 7 000 pièces,
divisées en trois séries: la première comprend les affiches relatives
aux publications de librairie; la seconde, les affiches des théâtres,
bals et concerts; la troisième, qui n’est pas la moins intéressante, les
affiches-enseignes du commerce et de l’industrie. On peut imaginer les
efforts d’intelligence, de patience et d’adresse qu’il a fallu mettre en
œuvre pour rassembler, depuis quarante ans, une pareille collection,
qui, nous l’espérons, viendra un jour prendre sa retraite à la
bibliothèque de la Ville.
«Les premières affiches illustrées, dit le _Petit Parisien_,
collectionnées par notre héroïque amateur, ne remontent pas au delà de
1830. Il possède les affiches dessinées par Raffet, pour le _Némésis_ et
le _Napoléon en Égypte_, de Barthélemy et Méry; pour le _Compagnon du
tour de France_, de George Sand; pour une _Bible_, pour l’_Algérie
ancienne et moderne_. Il y a des affiches, dessinées par Tony Johannot,
par Meissonier (avec grandissement, par Gavarni); par Célestin Nanteuil,
pour _Robert Macaire_ et _Don César de Bazan_; par Manet, par Félix
Braquemont, ainsi que toutes les ravissantes fantaisies de Chéret,
aujourd’hui le maître triomphant de l’affiche d’art, illustrée et
coloriée.
»Cette collection, où la Confiturerie Saint-James et les Machines à
coudre coudoient les plus délicieuses excentricités de Chéret et de
Grévin, donne d’innombrables renseignements sur les mœurs, les costumes,
les voyages, les succès d’un jour, les spectacles, les modes, les
plaisirs, les préoccupations, les caprices quotidiens, les folies
sociales et politiques de Paris depuis un demi-siècle.»
Le journaliste, dans la piquante énumération de ces affiches, n’a oublié
que les enseignes des marchands, qui figurent aussi avec éclat dans la
précieuse et originale collection de M. Dessolier.
Quant aux enseignes de Paris, peintes ou sculptées, que les démolitions
successives de tant de vieilles maisons ont fait recueillir,
quelques-unes ont été transportées au musée Carnavalet. Notre ami M.
Jules Cousin a bien voulu en faire pour nous un petit catalogue
descriptif et raisonné, qui formera l’Appendice naturel de l’_Histoire
des Enseignes de Paris_.
APPENDICE
LES ENSEIGNES DU MUSÉE CARNAVALET
Après le _Musée des enseignes_, qui fait l’objet de notre vingt-neuvième
chapitre, venons aux enseignes des musées.