jeune peintre. Siméon Chardin, élève de Coypel, dut à une enseigne son
premier succès. Cette ovation de l’enseigne est ainsi racontée par
Haillet de Courenne dans son Éloge de Chardin[296]: «Un chirurgien, ami
de son père, demanda au jeune homme de lui faire un plafond ou enseigne
pour mettre au-dessus de sa boutique; il y voulait des instruments de
son art: bistouris, trépans et autres. Ce n’était pas ce que Chardin se
proposait: il peignit une nombreuse composition de figures. Le sujet
était un homme, blessé d’un coup d’épée, qu’on avait apporté dans la
boutique d’un chirurgien qui visitait sa plaie pour le panser. Le
commissaire, le guet, des femmes et autres figures remplissaient la
scène: tout y était plein de feu, de remuement et d’intérêt. Le tableau
n’était que heurté, mais traité avec goût. L’effet en était
singulièrement piquant. Un jour, bien avant que personne fût levé dans
la maison du chirurgien, il le fait poser en place. Le chirurgien voit
de sa fenêtre la foule des passants qui s’arrêtaient devant sa porte, ce
qui l’excite à demander de quoi il est question. Il voit ce plafond. Il
fut tenté de se fâcher, n’y retrouvant plus rien des idées qu’il se
souvenait d’avoir confiées à son peintre, mais les éloges du public
pacifièrent un peu son humeur: il ne se plaignit que très modérément. On
juge bien que le tableau fit du bruit; on s’empressa d’aller en juger.
Toute l’Académie connut les talents du jeune Chardin.» Ce tableau, de
neuf ou dix pieds de long, passa de la boutique du chirurgien dans la
collection du graveur Lebas, mais on ne sait pas ce qu’il est devenu
depuis.
[Illustration]
Si Chardin débuta par une enseigne, Greuze en fit une lorsqu’il était
déjà en possession de toute sa renommée. Ce fut après la brillante
réussite de l’opéra-comique du _Huron_, composé par Marmontel et mis en
musique par Grétry. La représentation de cette pièce en deux actes, qui
eut lieu à la Comédie italienne le 20 août 1769, fut un véritable
triomphe pour le musicien et le point de départ de sa réputation
musicale. Peu de jours après, Greuze, qui s’était pris d’amitié pour
Grétry, alla le trouver et lui dit: «Viens avec moi; je veux te faire
voir une peinture qui te fera grand plaisir.» Il le conduisit près de la
Comédie italienne et lui indiqua du doigt une enseigne fraîchement
peinte: _Au Huron, Nicolle, marchand de tabac_. Grétry entra tout ému
dans la boutique et acheta une livre de tabac. «Quel bon tabac!»
disait-il plus tard[297]. On ne sait ce qu’est devenue l’enseigne du
_Huron_.
[Illustration]
Nous serions en peine de dire à quelle époque l’hôtel de Villette, quai
Voltaire, au coin de la rue de Beaune, fut décoré d’une enseigne en
l’honneur de Voltaire, mort, le 30 mai 1778, au premier étage de cet
hôtel, où il avait pris domicile lors de son arrivée de Ferney, trois
mois auparavant. Il est probable que cette enseigne commémorative ne put
être placée sur la maison mortuaire qu’à la suite de la révolution de
1789, car, antérieurement, le nom de Voltaire était à l’index, et ce
n’est qu’en 1792 qu’on donna ce nom au quai des Théatins, sur lequel se
trouvait l’hôtel du marquis de Villette. L’enseigne _A Voltaire_, la
seule que le propriétaire de l’hôtel ait tolérée sur son immeuble, peut
dater de la même époque. Mais elle a été remplacée, de nos jours, par
une véritable peinture d’enseigne, un portrait forain plus prétentieux
que réussi.
[Illustration]
Une autre enseigne, un peu moins ancienne, contemporaine de la
fabrication du similor, qui prêta un brillant trompe-l’œil aux faux
bijoux du Directoire, portait ce titre: _A l’Impossible_, et
représentait un _Merveilleux_ s’élançant dans les airs pour prendre la
lune. C’était un très joli tableau, très bien exécuté, dans le genre de
Boilly: le similor lui a survécu, et le tableau méritait de survivre au
similor. On le retrouverait peut-être dans l’œuvre de Boilly.
L’_Incroyable_ figure encore sur une enseigne de Gautier, chemisier, rue
de Rivoli, vis-à-vis de la place Lobau; ce tableau, assez bien peint, a
précédé les _incroyables_ si populaires de la _Fille de Madame Angot_.
Carle Vernet, qui excellait dans la caricature, peignit plusieurs
enseignes; on en a gravé une, dans le _Musée des Familles_, en 1866. Une
enseigne peinte par un bon peintre ne reste pas longtemps l’ornement de
la rue et va tôt ou tard figurer dans le cabinet d’un amateur.
Cependant, nous avons vu celle du _Bœuf à la Mode_, qui date du
Directoire, garder sa place jusqu’à présent, à l’entrée d’un restaurant
fameux de la rue de Valois; elle n’a rien d’agréable, il est vrai, pour
faire un tableau de cabinet, quoiqu’elle soit très bien peinte par
Swagers. Il en existe d’ailleurs une bonne gravure par S.-C. Ruotte.
Le premier tableau de Prudhon avait été une enseigne, celle d’un
chapelier, «ornée d’un bonhomme prodigieux», disait un journaliste, le
20 janvier 1874, en annonçant l’ouverture de l’exposition de toutes les
œuvres de Prudhon, à l’École des beaux-arts.
De Géricault il y eut aussi une enseigne, qui annonçait encore, en 1841,
la forge d’un maréchal ferrant, non pas à Paris, mais sur la route de
Saint-Germain en Laye, au coin de la grande rue du village de
Roquencourt. Plusieurs autres enseignes, représentant un cheval ou
plusieurs chevaux, furent attribuées aussi, avec plus ou moins de
probabilité, à Géricault, comme le célèbre _Cheval blanc_ de l’auberge
de Montmorency.
On attribuait également à Horace Vernet l’_Hirondelle_, assez bien
peinte, qu’on voyait représentée volant à tire-d’aile sur le plafond du
café de Foy, au Palais-Royal. On racontait qu’un ouvrier maladroit,
chargé de repeindre ce plafond, y avait fait une tache qu’il essayait
vainement de faire disparaître. Horace Vernet, âgé de vingt ans, aurait
alors pris des mains de l’ouvrier le pinceau et la palette et, grimpant
à l’échelle, se serait amusé à transformer la tache qui déshonorait le
plafond en un charmant oiseau que le café de Foy a conservé jusqu’à la
fin de son règne. Cette hirondelle n’était pas indigne du talent preste
et vif d’Horace Vernet, mais ce grand artiste, qui ne rougissait pas
d’avoir fait des caricatures plaisantes et satiriques, se montrait
blessé de ce qu’on lui attribuât cette peinture anonyme.
Au contraire, Abel de Pujol ne désavouait pas le moins du monde les
enseignes qu’il avait faites, et il en gardait soigneusement les croquis
dans ses cartons, lors même qu’il fut membre de l’Académie des
beaux-arts. Ces croquis spirituels, on les vit parmi ses compositions, à
la vente de ses dessins, en décembre 1861, et ils ne manquèrent pas
d’amateurs. La _Chronique des Arts_, du 15 décembre, enregistrait le
fait: «Les projets, les croquis se sont pieusement distribués entre
quelques amis du mort. Nous citerons, comme curiosité, huit compositions
d’enseignes, et particulièrement celle de _Monsieur et Madame Denis_
s’offrant cette prise de tabac qui fit tant rire nos pères et tant
rougir nos mères, et celle de la _Fille mal gardée_, magasin situé jadis
dans la rue de la Monnaie. N’est-ce pas une note curieuse dans
l’histoire d’un académicien?» Où sont-elles à présent, ces enseignes qui
étaient de vrais tableaux décoratifs?
Il ne faut pas oublier un très bon tableau d’enseigne qui date du
Directoire, ou plutôt du Consulat; le nom de l’artiste, qui peignait ce
tableau vers 1801, n’est pas connu, mais la maison Corcellet, qui
rivalise avec la maison Chevet, depuis près d’un siècle, pour la vente
des comestibles, a toujours conservé son enseigne: _Au Gourmand_[298].
«Un bon gros vivant, costumé comme on l’était encore sous la
Restauration: ailes de pigeon, queue de rat, culotte courte, bas chinés,
souliers à boucles, est assis devant une table et travaille à faire
envie à Gargantua. Il y a beaucoup d’esprit et une grande justesse de
mouvement dans cette figure.» M. Poignant[299], à qui nous empruntons la
description et l’éloge de cette plaisante enseigne, ne paraît pas avoir
soupçonné que ce gourmand n’était autre que Grimod de la Reynière, peint
d’après nature, à l’époque du Consulat, lorsqu’il allait publier son
fameux _Almanach des Gourmands_, en tête duquel il est représenté tel
qu’il l’était sur l’enseigne de Corcellet.
C’est M. Poignant qui nous fournit encore la description d’une autre
enseigne gastronomique, dont l’auteur était aussi un assez bon peintre
qui n’a pas signé son œuvre et ne s’est pas fait connaître: «Un autre
tableau, également bien exécuté et reproduisant le même sujet: _Au
Gourmet_, sert d’enseigne à un charcutier, place de l’Ecole. Celui-ci a
joui un instant d’une notoriété publique, quand il fut mis en place,
vers 1820. On voulut voir, dans ce personnage attablé, une ressemblance
avec le roi Louis XVIII. Les passions politiques s’en mêlèrent. Les
partis opposés se donnaient rendez-vous sur la petite place de l’Ecole;
des rassemblements se formaient, des horions pleuvaient. Si l’on avait
su quel était le peintre de l’enseigne, on lui aurait fait un mauvais
parti.» C’était un fâcheux renom, pour un peintre d’histoire, que d’être
cité comme peintre d’enseigne! Il y en eut plus d’un, cependant, qui fut
peintre d’enseigne malgré lui. Un peintre, nommé Marcel, qui n’était pas
sans talent, eut un grand tableau deux fois refusé au Salon, la première
fois sous le titre de _Passage de la Bérésina_, et la seconde fois sous
celui de _Passage de la mer Rouge_. Cette toile finit par être vendue
comme enseigne à un marchand qui l’intitula: _Au port de Marseille_.
Gavarni, dont le coquet et gracieux talent s’essaya d’abord à dessiner
des modes, n’était pas peintre, mais il était excellent dessinateur.
Après avoir dessiné des cartes d’adresse de marchands, entre autres
celles de Mesler, graveur sur métaux, il consentit, vers 1836, à peindre
une enseigne: _Aux deux Pierrots_, au bas de la rue Saint-Jacques, et le
succès de cette enseigne faillit le décider à faire de la peinture.
«Combien d’enseignes valent mieux que des tableaux!» L’enseigne des
_Deux Pierrots_ avait été criblée de balles pendant l’insurrection de
juin 1848; elle fut depuis restaurée, mais en même temps défigurée,
puisqu’elle ne donne plus qu’une idée très imparfaite de ce qu’était
l’œuvre primitive; au reste, Gavarni avait pris soin de la reproduire
lui-même en lithographie[300].
Champmartin, dont les tableaux d’histoire et surtout les portraits
avaient été fort remarqués aux Salons antérieurs à la révolution de
Juillet, voulut prouver qu’il n’était pas un peintre incorrigiblement
royaliste; il peignit, pour un magasin de la rue Saint-Nicaise, au coin
de la rue de Rivoli, une enseigne qu’il aurait pu signer: _Au Tambour de
Juillet_. Cette enseigne représentait un ouvrier en costume de travail,
les bras nus, battant la charge sur une barricade, au milieu de la fumée
des fusillades. Quelquefois un peintre en vogue ne dédaignait pas de
vendre la copie d’un de ses tableaux pour en faire une enseigne, et
cette copie était peinte dans son atelier par un de ses élèves. Telle
était l’enseigne d’un cordonnier de la rue du Bac: _A la Grâce de Dieu!_
Cette enseigne n’était autre qu’une copie fidèle d’un tableau que
Steuben avait exposé en 1827: _Pierre Iᵉʳ enfant, poursuivi par les
Strélitz jusqu’aux pieds de la statue de la Vierge_. «Le tableau n’était
pas bien bon, dit M. Poignant; l’enseigne ressemble au tableau[301].»
Nous avons entendu dire que plus d’un peintre de l’école romantique
s’était donné le plaisir de faire une enseigne et de chercher un succès
populaire en dehors des concours et des académies. On nommait, parmi ces
essayeurs du Salon de la rue, Eugène Delacroix, Poterlet, Jeanron et
d’autres. Il faut se rappeler que les tableaux d’Eugène Delacroix,
envoyés à l’Exposition de peinture, étaient alors refusés par le jury
académique[302]. Quoi qu’il en soit, on pourrait citer quelques
enseignes peintes par des jeunes gens qui, comme Nanteuil et Baron,
suivaient avec passion les
[Illustration]
errements de l’école romantique. Il en est une surtout, _A Maître
Albert_, au nº 56 du boulevard Saint-Germain, près de la rue de Bièvre,
qu’on attribuait à Delacroix, et qui offre, en effet, des analogies avec
la composition, le style et la couleur des ouvrages de ce grand peintre.
[Illustration]
Cette belle enseigne représente le célèbre philosophe Albert le Grand
expliquant les livres d’Aristote aux écoliers de l’Université de Paris,
en 1215. Une pareille enseigne est bien là à sa place, à deux pas de la
vieille rue du Feurre ou du Fouarre, où se tenaient les écoles au moyen
âge[303].
On admirait beaucoup, à l’angle de la rue de la Barillerie et du quai
aux Fleurs, l’enseigne des _Forges de Vulcain_. Cette peinture, très
éclatante en couleur, n’était pas sans mérite, comme le déclarait Eugène
Delacroix, qui s’arrêtait toujours pour la regarder. On y voyait Vénus,
entièrement nue, s’appuyant sur l’épaule de Vulcain.
En 1860, tout ce côté de la rue de la Barillerie disparut pour faire
place au tribunal de commerce. Le magasin de quincaillerie, exproprié,
transporta son matériel et son enseigne place du Châtelet, à l’entrée de
la rue Saint-Denis, nº 3. Mais la vieille peinture ne parut plus digne
des splendeurs du nouveau quartier, le propriétaire la fit reproduire,
en faïence émaillée, par l’un de nos plus illustres peintres céramistes
modernes, M. A. Jean. C’est une œuvre vraiment remarquable, la plus
grande composition de ce genre qui existe à Paris. La reproduction du
nu, d’une teinte uniforme, dans ces proportions qui exigent un grand
nombre de carreaux de rapport, offrait une difficulté dont l’artiste n’a
pu triompher qu’en donnant aux chairs un ton sensiblement jaune, qui
traduit mal l’éclat de la blonde Vénus.
XXX
ORTHOGRAPHE DES ENSEIGNES
Depuis l’origine des enseignes de Paris, il est permis d’affirmer, même
en l’absence de toute espèce de preuve, que leurs inscriptions
laissaient beaucoup à désirer sous le rapport de la langue et de
l’orthographe, d’autant plus que la langue était à peine formée au XVᵉ
siècle et que l’orthographe ne fut pas établie avant la fin du siècle
suivant. Il n’y avait, à cette époque, que bien peu d’écrivains, poètes
ou prosateurs, qui sussent écrire grammaticalement, et si l’orthographe
était déjà perfectionnée dans les bonnes éditions de Henri Estienne et
de Michel Vascosan, elle pouvait passer pour inconnue dans l’usage de la
vie ordinaire. Il est donc aisé d’imaginer quelle était alors la
barbarie des légendes de la plupart des enseignes, dans un temps où la
grande majorité des Français ne savait ni lire ni écrire; quant à leur
orthographe, elle devait être des plus fantaisistes, puisque les
personnes même de la cour, les plus distinguées par la culture de leur
esprit, ne rougissaient pas d’accuser à cet égard une ignorance complète
dans leurs lettres particulières. On n’avait généralement aucune idée de
la bonne orthographe, et la plupart des femmes de la haute société, par
exemple, n’étant point là-dessus plus instruites que les femmes et les
filles des marchands, il n’y avait pas lieu d’exiger des peintres
d’enseignes qu’ils respectassent davantage les lois de la grammaire et
de l’orthographe.
Ce fut sans doute, de la part de Molière, une grande audace que d’oser
faire paraître, dans sa comédie des Fâcheux, et cela en présence de la
cour de Louis XIV, le personnage de Caritidès, qui avait l’impertinence
de vouloir présenter un placet au roi pour la réforme de l’orthographe
des enseignes. Voici quel était le commencement de ce placet, qui
s’attaquait indirectement à la plupart des nobles spectateurs, assistant
alors (1661) à la première représentation de cette comédie, au château
de Vaux, chez le surintendant Fouquet:
«Sire,
«Votre très humble, très obéissant, très fidèle et très savant sujet et
serviteur, Caritidès, Français de nation, Grec de profession, ayant
considéré les grands et notables abus qui se commettent aux inscriptions
des enseignes des maisons, des boutiques, cabarets, jeux de boule et
autres lieux de votre bonne ville de Paris, en ce que certains
ignorants, compositeurs desdites inscriptions, renversent, par une
barbare, pernicieuse et détestable orthographe, toute sorte de sens et
de raison, sans aucun égard d’étymologie, analogie, énergie ni allégorie
quelconque, au grand scandale de la république des lettres et de la
nation française, qui se décrie et se déshonore par lesdits abus et
fautes grossières envers les étrangers, et notamment envers les
Allemands, curieux lecteurs et spectateurs desdites inscriptions:
»Supplie humblement Votre Majesté de créer, pour le bien de son État et
la gloire de son empire, une charge de contrôleur, intendant,
correcteur, reviseur et restaurateur général desdites inscriptions.»
Les éclats de rire qui accueillirent cet étrange placet cachaient
peut-être un certain embarras de la part des grands seigneurs, qui
auraient été fort en peine de signaler les abus d’orthographe qu’il
fallait corriger sur les enseignes. On pourrait supposer aussi que le
placet du sieur Caritidès existait réellement, et avait été fourni à
Molière par le jeune roi, pour faire honte à ses courtisans de leur
mauvaise orthographe. Ce Caritidès pourrait bien être le type de Jean de
Soudier, sieur de Richesource, qui tenait chez lui une école de
philosophes orateurs et qui prétendait prouver que tous les écrivains,
même les plus célèbres, outrageaient, dans leurs écrits, les principes
de la langue française[304]. Il est très probable que quelque
intraitable puriste avait adressé au lieutenant de police, sinon au
roi, une supplique pour la réformation de l’orthographe des enseignes.
«Les enseignes n’ont jamais brillé par l’orthographe,» dit M. Firmin
Maillard dans son étude sur les enseignes[305]. Il est donc avéré que le
projet du sieur Caritidès a été bien des fois renouvelé, sans plus de
succès; car nous rencontrons jusqu’à nos jours les mêmes protestations
contre l’orthographe des enseignes, sans que jamais l’édilité parisienne
se soit décidée, avant l’époque du Directoire, à contrarier la liberté
individuelle à propos d’orthographe, d’autant plus que ces protestations
indignées ne venaient pas en ligne directe de l’Académie française. Nous
avons rappelé plus haut (page 367) l’ordonnance du Bureau central du
Canton de Paris, en date du 1ᵉʳ frimaire an VIII (novembre 1799),
obligeant les boutiquiers à diverses modifications dans le mode
d’application de leurs enseignes, et à y corriger «tout ce qui pouvait
s’y rencontrer de contraire aux lois, aux mœurs et à la langue
française.» Nous rencontrons une phrase à ce sujet dans l’ouvrage
d’Henrion, intitulé: _Encore un Tableau de Paris_ (Paris, Favre, an
VIII, in-12): «Le Département a sagement proscrit les enseignes
grotesques et leur orthographe vicieuse.» Il paraîtrait que la
Révolution du 18 Brumaire, en créant le Consulat, accorda une sorte de
répit aux enseignes condamnées; huit ou neuf ans plus tard, elles
n’avaient pas encore été corrigées administrativement, selon le bon
plaisir des Caritidès du Directoire, car l’auteur-éditeur du _Cicérone
parisien_, le libraire A.-G. Debray, fulminait ainsi contre ces
enseignes déshonorantes, dans son _Indicateur_, imprimé en 1808: «Rien
de plus grotesque que le style et l’orthographe de la plupart des
écriteaux et des enseignes de Paris; on peut dire que, sous ce rapport,
la langue n’est nullement ailleurs aussi grièvement insultée que dans la
capitale, et cela est véritablement honteux. Mais combien ces fautes
grossières contre la langue ne sont-elles pas plus ridicules encore
lorsqu’elles se rencontrent dans des inscriptions faites par ordre de
l’autorité! On vient de terminer un nouveau numérotage des rues, et je
vis dernièrement écrit en beaux caractères, à trois endroits différents:
_Carfour de l’Odéon_. Cela fait vraiment pitié. Quand donc nommera-t-on
un censeur des écriteaux? Et quelle opinion veut-on que l’étranger
prenne des habitants de la grande ville, lorsqu’il voit partout
l’ignorance et la sottise étalées sur les murs?» Le censeur des
écriteaux n’avait pas été nommé, et les enseignes sans orthographe
continuaient à blesser les yeux des bons Français, amis de la grammaire.
Les libraires semblaient s’être entendus pour faire une levée de
boucliers contre les enseignes saugrenues et mal orthographiées. Ce
n’était pas l’honnête Debray qui avait commencé l’attaque, c’était le
fameux éditeur des _Révolutions de Paris_, le révolutionnaire Louis
Prudhomme, qui, après avoir publié les _Crimes des Reines de
France_ et les _Crimes de Marie-Antoinette_, dénonça les crimes
anti-orthographiques des enseignes, dans son _Miroir de l’ancien et du
nouveau Paris_ (1805, 2 vol. in-18, t. II, p. 208-10). J.-B. Salgues,
qui n’était pas libraire, mais qui travaillait sans cesse pour les
libraires, traita aussi _ex professo_ la question de l’orthographe des
enseignes dans un recueil intitulé: _De Paris, des mœurs, de la
littérature et de la philosophie_ (Paris, J.-G. Dentu, 1813, in-8º).
Salgues, pour mieux dire leur fait aux barbouilleurs d’enseignes
fautives et condamnables, a écrit la lettre d’un peintre d’enseigne à un
commissaire de police. «J’avais cru, dit-il dans cette lettre, qui
ressemble à une pétition pour obtenir la place à créer d’inspecteur et
censeur des enseignes de Paris, j’avais cru que ma science me ferait
remarquer; que, loin d’être confondu avec ces barbouilleurs de
carrefours qui insultent Vaugelas et outragent Ronsard, on citerait mes
ouvrages et mon nom avec estime et reconnaissance; que la renommée
publierait mes chefs-d’œuvre et m’inscrirait avantageusement parmi les
hommes qui s’élèvent au-dessus du commun de leurs confrères et honorent
leur profession; mais, monsieur, rien de tout cela n’est arrivé, et
quoique j’aie peint plusieurs fois la Renommée, pour annoncer la _bière
au pot_ et le _riz au lait_, l’ingrate m’a laissé dans l’oubli. Je vois
chaque jour l’ignorance de mes confrères triompher, et les règles de
l’orthographe indignement profanées par des mains barbares et
sacrilèges. Comment, monsieur, dans une ville telle que Paris, au milieu
d’une foule d’Académies, de Lycées et d’Athénées, ne s’élève-t-il pas un
homme courageux qui dénonce tant de scandales?»
L’homme courageux, c’était lui, c’était J.-B. Salgues, qui aspirait à
être désigné comme inspecteur et correcteur des enseignes de Paris, car
la création de cette place était à l’ordre du jour. Il donna ensuite, à
l’appui de ses justes critiques, l’indication de quelques enseignes
monstrueuses qu’il avait relevées dans Paris et contre lesquelles les
grammairiens criaient vengeance. «Croiriez-vous, monsieur, que, sur la
porte d’un savant instituteur, je lus, en grosses lettres: COURS
D’ARITEMÉTIQUE ET DE GÉOMETERIE? Plus loin, une marchande de modes
annonçait qu’elle vendait de _bonnes piques_; c’étaient des bonnets
piqués qu’elle voulait dire. J’ai remarqué, au-dessus d’une porte
d’auberge, qu’on y donnait _à mangé à l’Ange gardien_. Et, pour peindre
d’un seul trait tous les désordres de ce genre, j’ai vu, il y a quelques
années, dans un chef-lieu de canton, ces mots écrits sur le cabinet d’un
fonctionnaire public: BURO DU JUGE DE PET.» Le peintre d’enseigne dans
la peau duquel s’était mis le bonhomme Salgues finissait par déclarer
que «toutes les inscriptions devaient être revues par un écrivain-juré.»
Malgré ses offres de service, Salgues ne fut pas choisi pour remplir la
place à laquelle il aspirait. On institua un inspecteur vérificateur des
épitaphes dans les cimetières de Paris, mais on ne créa pas cette place
de censeur des enseignes, qui avait donné l’éveil à de modestes
ambitions.