Beaucoup d’enseignes avaient été mutilées par les balles, et l’émeute

populaire s’était acharnée sur quelques-unes, dans lesquelles on voulait

détruire les emblèmes et les souvenirs de la royauté déchue. C’était une

dépense assez forte à supporter, que de faire restaurer une belle

enseigne ou de la remplacer par une nouvelle. Aussi bien, le passage

des lourdes voitures, omnibus, chariots et messageries, dans les rues

étroites, affectées au commerce, empêchait les passants de s’arrêter

pour regarder les enseignes; c’eût été s’exposer à se faire écraser dans

un moment de distraction et d’imprudence. On jugea, d’ailleurs, que le

public qui va dans un magasin qu’il connaît, ne songe pas à en admirer

l’enseigne. Il y avait économie bien entendue à supprimer une dépense

inutile, en renonçant à ces enseignes coûteuses, qui ne produisaient pas

autant d’effet sur la vente des marchandises qu’une simple annonce de

journal. On vit encore quelques nouvelles enseignes peintes, de

véritables tableaux, comme celle des _Mystères de Paris_, dont nous

parlions tout à l’heure, ou bien des enseignes excentriques, comme celle

d’un tailleur de la rue des Petits-Champs, qui avait figuré les lettres

de son nom avec des os de mort, attirer, occuper un instant les

flâneurs; mais le nombre des enseignes allait diminuant, et la plupart

des marchands finirent par se persuader que le titre seul de l’enseigne,

sans aucune représentation peinte ou plastique, suffisait pour

accompagner l’adresse d’une boutique en lui servant de raison

commerciale, et la recommander aux clients qui avaient été satisfaits de

leurs achats.

XXVIII

IMAGIERS ET PEINTRES D’ENSEIGNES

On peut dire avec assurance qu’il n’y a pas eu d’imagiers et de peintres

d’enseignes proprement dits avant le XVIIIᵉ siècle. Jusque-là les

artistes sculpteurs et peintres formaient des corporations dans

lesquelles tous les membres avaient les mêmes droits de confrérie,

vis-à-vis les uns les autres, sans jamais prétendre à l’égalité de

talents. Le meilleur peintre était compagnon avec le plus exécrable

barbouilleur, et chacun se rendait justice et prenait son rang, selon le

mérite et la qualité de ses œuvres, dans l’exercice de sa profession et

de son métier. L’Académie de Saint-Luc comprenait donc, sans distinction

de personnes, les peintres en bâtiments et les peintres d’histoire, des

statuaires de premier ordre et des fabricants de figures décoratives en

plâtre. La différence des travaux n’était constatée que par la

différence des prix demandés et payés. La création de l’Académie royale

de peinture en 1648 n’eut pas d’autre but que de faire un choix entre

les artistes, à la suite d’un concours où chaque candidat donnait la

mesure de son savoir-faire. Il y eut encore, sans doute, quelques

académiciens qui ne dédaignèrent pas d’exécuter des enseignes, lorsque

l’œuvre était payée à sa valeur; mais, généralement, les enseignes

n’étaient plus peintes ou sculptées que par les derniers élèves de

l’Académie de Saint-Luc et par les plus pauvres membres de la

corporation des peintres et des imagiers.

La sculpture et la peinture des enseignes de Paris avaient de quoi

occuper alors une grande quantité d’artistes, et malgré la modicité du

prix de ces ouvrages, on peut estimer que la multitude des labeurs de

cette espèce représentait tous les ans une dépense considérable, car,

chaque année, on exécutait à Paris quinze cents à deux mille enseignes,

et le nombre des membres de la corporation des peintres et des imagiers

ne s’élevait pas à plus de 250. Il faut rappeler aussi qu’avant le

XVIIIᵉ siècle, un artiste, quel que fût son talent, acceptait

communément tous les travaux qui lui étaient offerts et en réglait

l’exécution d’après la destination de ces travaux. Ainsi, au XVIᵉ

siècle, les plus grands sculpteurs, les plus grands peintres, attachés à

la Maison du roi, ne se croyaient pas déshonorés pour avoir décoré des

appartements et des galères, sculpté des corniches et des chambranles,

peint à la détrempe des lambris et des battants de portes, des coffres

et des tentures. Il y avait donc, en ce temps-là, parmi les enseignes,

d’excellents tableaux peints sur bois, d’admirables bas-reliefs,

modelés en plâtre ou en terre cuite, de superbes statues taillées en

pierre. Nicolas de Blegny dit expressément, dans son _Livre commode des

Adresses de Paris_: «Il est difficile de mettre les prix justes aux

ouvrages de la sculpture et peinture, particulièrement aux tableaux et

statues; c’est suivant les maîtres qui y sont employés que le prix doit

être réglé, parce que c’est la beauté qui en règle la valeur; aussi, les

curieux qui voudront avoir du beau de l’un des deux arts, doivent

s’informer des bons maîtres, qui ne laissent rien sortir de leurs mains

que de bien fini.» Le sieur de Blegny, à la suite de ces sages

observations, n’indique aucun prix d’estimation pour les peintures, mais

il nous apprend que si une figure de pierre de saint Luc, grande comme

nature, vaut 75 livres, une pareille figure, faite par un habile homme

et bien finie, vaut au moins 300 livres.

On préférait autrefois les enseignes sculptées aux enseignes peintes,

parce qu’elles duraient longtemps et qu’elles n’étaient pas sujettes,

comme les secondes, à des détériorations résultant des intempéries de

l’air et des saisons. On peut dire même que, dans l’origine et jusqu’au

milieu du XVᵉ siècle, il n’y avait que des enseignes de pierre sculptées

en ronde bosse. La plus ancienne qui s’était conservée, et qui datait

probablement de cette époque, était la fameuse _Truie qui file_, petit

bas-relief plaisant et naïf, qui se trouvait au nº 24 du marché aux

Poirées, au coin de la rue de la Cossonnerie. On comptait encore plus de

cinq à six cents enseignes sculptées, dans Paris, au commencement du

siècle; aujourd’hui, le nombre en a beaucoup diminué. La plupart d’entre

elles étaient grossièrement travaillées et d’après un mauvais modèle;

mais plusieurs pouvaient être considérées comme de bons ouvrages d’art.

Ainsi, la _Fontaine de Jouvence_, rue du Four-Saint-Germain, que nous

avons décrite ailleurs (chap. V), était une fort jolie sculpture du XVIᵉ

siècle, qui a subi de regrettables mutilations. On citait naguère, avec

éloge, parmi ces enseignes sculptées, le bas-relief de la _Chaste

Suzanne_, rue aux Fèves, dans la Cité. «Ce bas-relief, que la perfection

de son style, dit E. de La Quérière, avait fait attribuer à Jean Goujon,

fut acheté, à un prix très élevé, par un amateur, et aujourd’hui un

moulage en plâtre occupe sa place.» Dans la même rue, auprès de la

maison où était l’enseigne de la _Chaste Suzanne_, on voyait un autre

bas-relief, en ronde bosse, sculpté dans le mur de façade d’une maison

voisine, au-dessus de la porte: c’était l’enseigne de la _Gerbe d’Or_,

ayant de chaque côté une brebis dressée sur ses pattes de derrière, dans

un cadre de feuillage; au-dessous de cette sculpture du XVIᵉ siècle, une

console en pierre, formant piédestal, était ornée d’une sculpture

bizarre: une tête d’homme à moustaches, laquelle se terminait en gaine

avec des ornements. Le travail de cette sculpture était commun et

grossier. L’enseigne de la _Petite Hotte_, dans la rue des Prêcheurs, nº

30, offrait un meilleur travail de la même époque: «Dans une niche en

pierre, dit E. de La Quérière, on voit une petite hotte, supportée par

un cul-de-lampe orné de feuilles d’eau et surmontée d’un dais également

sculpté. La hotte est remplie de fruits à pépins et nous paraît avoir

servi d’enseigne à un marchand fruitier.» Près de la place Maubert, rue

de Bièvre, nº 12, est encore un saint Michel, en pierre, haut de 75

centimètres; c’est une sculpture assez bizarre de la fin du XVᵉ

siècle[288]. L’enseigne du _Puits d’Amour_, que nous avons déjà citée en

racontant la vieille légende qui s’y rattache, était certainement bien

postérieure à cette légende; elle se trouvait au nº 15 de la grande

Truanderie, mais le boulanger, ayant transporté son four à l’angle de la

rue de la petite Truanderie, avait fait enlever l’enseigne pour la

replacer sur sa nouvelle demeure[289]. Citons encore celle du _Cheval

blanc_, avec la date de 1618, qui était au nº 19 de la rue de

l’Arbre-Sec; le _Chien rouge_, de la rue de la Ferronnerie, sculpture

peinte; l’_Étoile dans les nuages_, au nº 19 de la rue Greneta,

enseignes aujourd’hui disparues.

[Illustration]

Il reste encore quelques bonnes enseignes en pierre du XVIIᵉ siècle;

entre autres, celle des _Quatre Vents_, rue du Faubourg-Saint-Denis;

celle du _Cherche-Midi_, au nº 19 de la rue qui porte ce nom, en beau

style académique de la fin du siècle; celle du _Centaure_, au coin de la

rue Saint-Denis et de la rue des Lombards, grand bas-relief d’exécution

magistrale; celle de l’_Annonciation_, de la rue Saint-Martin,

[Illustration]

etc. Voici des enseignes qui paraissent appartenir à la première moitié

du XVIIIᵉ siècle: le _Gagne-Petit_, de la

[Illustration]

rue des Moineaux, tout récemment transporté Avenue de l’Opéra; un autre

_Gagne-Petit_, tout à fait différent et fort curieux pour les détails du

costume et de l’attirail, rue des Nonnains-d’Yères; la _Barbe d’Or_, au

nº 21 de la rue des Bourdonnais, très élégante sculpture d’ornement; le

_Petit Maure_, au nº 26 de la rue de Seine, médaillon un peu lourd; une

_Renommée_, au nº 31 de la rue de la Ferronnerie, jolie statuette dorée;

le _Panier fleuri_, quai Saint-Michel, sculpture d’artisan; le _Chat

noir_, au nº 32 de la rue Saint-Denis, figurine en haut-relief,

reproduite à chacune des encoignures de la maison et peinte en noir

(voir figure page 346); enfin, le _Repos d’Hercule_, sculpture en

demi-bosse, qu’on voyait, il y a vingt ans, au nº 100 de la même rue,

entre les fenêtres du second étage de la maison. Nous

[Illustration]

ne rappellerons pas ici quelques autres enseignes sculptées, d’un assez

bon travail, que nous avons déjà décrites ailleurs (notamment chapitre

V), mais nous ne devons point oublier un beau mascaron du XVIIIᵉ siècle,

représentant une tête de satyre chargée d’un panier de fruits et formant

le claveau d’une voussure de porte, à l’angle d’une maison de la rue

Montfaucon. Le marchand qui a fait de cette porte architecturale

l’entrée de sa boutique, s’est approprié comme enseigne la sculpture

décorative, en la baptisant: _Au Vieux Satyre_. Mentionnons aussi la

_Flotte d’Angleterre_, tableau en relief, représentant trois vaisseaux,

assez bien sculptés, au-dessus d’un magasin de quincaillerie déjà

établi en 1750 rue de la Barillerie, nº 15, et qui s’est transporté au

nº 24 du boulevard de Sébastopol, lors des démolitions effectuées dans

la Cité en 1857. Tout près de ce magasin étaient les _Forges de

Vulcain_, dont nous avons déjà parlé et qu’on retrouvera plus loin. Ce

n’est pas un bon sculpteur, mais un simple praticien imagier, qui a fait

l’enseigne assez connue des _Trois Canettes_, puisqu’elle a donné son

nom à la rue des Canettes: elle représente, au nº 18 de cette rue, trois

canettes barbotant dans l’eau, sous les yeux de la mère cane. Cette

naïve sculpture, assez gracieuse (voir figure page 214), avait remplacé

sans doute au XVIIIᵉ siècle l’enseigne primitive, qui datait du XVᵉ; ce

petit bas-relief entouré d’un cartouche rococo, avec une tête de Minerve

en pendentif, était peint, comme l’enseigne des _Trois Poissons_, fort

habilement sculptés au milieu des roseaux, dans un médaillon de forme

ovale, au nº 14 de la rue Saint-Germain-l’Auxerrois[290].

On est en droit de supposer que ceux de ces bas-reliefs, de ces

médaillons, de ces statues en pierre qui ont survécu jusqu’à nos jours,

durent leur conservation au mérite de l’œuvre ou à la singularité de la

composition. Mais combien d’autres enseignes, sculptées par des imagiers

de médiocre talent, ont été détruites, à la restauration ou à la

reconstruction des anciennes maisons, dans les vieilles rues de Paris!

Ces imagiers n’étaient pas plus habiles que la plupart des peintres

d’enseigne, qui leur succédèrent à partir du XVIᵉ siècle et dont la

profession finit par tomber, après le XVIIIᵉ, dans un mépris devenu

proverbial. Les peintres qui s’adonnaient à ce genre de travail

n’étaient plus guère alors, en effet, que des apprentis, de pauvres

élèves d’ateliers, ou des artistes déclassés par la débauche et la

misère. La plus cruelle injure qu’on pouvait adresser à un artiste,

c’était de l’appeler _peintre d’enseigne_.

La chanson, la satire, le théâtre ont ridiculisé les peintres

d’enseignes, surtout au XVIIIᵉ siècle. Il y en eut un, nommé Jérôme, qui

devint, dès 1760, le type de ces peintres de bas étage. Favart, dans

l’_Écosseuse_, parodie de l’_Écossaise_, de Voltaire, avait fait rire le

public de l’Opéra-Comique aux dépens de ce Jérôme. C’est le

contrebandier La Rose, qui demande à Marianne quel était son âge quand

elle fut séparée de ses parents: Marianne répond qu’elle avait cinq ans,

«au départ de son père, et dix à la mort de sa mère.» La Rose s’écrie:

«Comme tout ça s’arrange!» Puis, il chante en aparté:

Montrons-lui ce portrait

Que feu Monsieur Jérôme,

Grand peintre en jeux de paume,

Nous fit au cabaret.

Il déploie alors un portrait à la silhouette (dessin fait sur l’ombre du

visage, placé de profil); ce qui fait beaucoup rire le gros public[291].

Jérôme, peintre d’enseignes de jeu de paume, fut dès lors le

représentant caractéristique de son métier. Charles-Nicolas Cochin, dans

une de ses brochures satiriques sur le Salon de 1769, le fit reparaître,

avec les qualités de _râpeur de tabac_ et _riboteur_. Cette spirituelle

critique est intitulée: _Lettre sur les peintures, gravures et

sculptures qui ont été exposées en cette année au Louvre par M. Raphaël,

peintre de l’Académie de Saint-Luc, entrepreneur général des enseignes

de la ville, faubourgs et banlieue de Paris, à M. Jérosme, son ami,

râpeur de tabac et riboteur_ (Paris, Delalain, 1769, in-8º de 49 pages).

Il publia ensuite la _Réponse de M. Jérosme, râpeur de tabac et

riboteur, à M. Raphaël_, etc. (Paris, Joubert, 1769, in-8º de 33 pages).

L’Académie de Saint-Luc, que l’Académie royale de peinture poursuivait

de ses dédains et de sa jalousie, était ainsi représentée comme la

pépinière des peintres d’enseignes. Aucune injure n’était épargnée à ces

malheureux peintres, et lorsque le suisse Denker exécuta une suite

d’estampes pour le _Tableau de Paris_, de Sébastien Mercier, il grava un

atelier de peintre d’enseigne dans lequel figurent diverses enseignes

burlesques avec leur orthographe traditionnelle. J.-B. Pujoulx, qui

avait été peintre avant de se faire écrivain d’art et de théâtre, prend

vivement la défense des peintres d’enseignes, ce qui fait supposer qu’il

avait plus d’un de ces ouvrages sur la conscience: «Si vous conseillez,

dit-il, à un peintre qui meurt de faim, de faire quelque tableau de

fantaisie, en attendant un amateur qui l’achète, il vous répondra qu’on

ne vit pas d’espérance; si vous lui commandez une enseigne, fût-ce une

_Rose rouge_ ou un _Lion d’Or_, il la fera sans difficulté, car il faut

vivre, et dans le fond, même en consultant son amour-propre, quel

déshonneur y a-t-il de faire une enseigne[292]?»

Nous montrerons bien, dans le chapitre suivant, que les plus grands

peintres se sont rendus coupables d’une ou de plusieurs enseignes.

Il est à regretter qu’on n’ait pas recueilli des documents sur les

meilleurs peintres d’enseignes, qui ne seraient pas indignes de figurer

dans l’histoire de la peinture, non seulement à cause de leur talent, si

dévoyé qu’il fût, mais en raison de leur originalité. Un de ces

artistes, nommé Davignon, mourut, en 1842, des suites d’un accident qui

devait être assez fréquent dans les travaux des peintres d’enseignes.

Nous lisons dans le _Bulletin de l’Alliance des arts_[293]: «Le peintre

en lettres Davignon, qui s’était fait une réputation par son talent, son

insouciance et sa prodigalité tout artistique, est mort à l’Hôtel-Dieu.

Depuis deux jours Davignon travaillait à l’enseigne d’un marchand de

vin, place du Châtelet; le troisième jour, au matin, l’artiste ayant

fait, à ce qu’il paraît, des libations plus abondantes que de coutume,

monta à l’échelle, mais arrivé à la hauteur du premier étage la tête lui

tourna, il perdit l’équilibre et tomba sur le pavé! Relevé à l’instant

même, tous les secours lui furent prodigués; puis, sur sa demande, on le

transporta à l’Hôtel-Dieu, où, après plusieurs jours de souffrance, il

expira. Davignon était un autre Lantara; il travaillait pour boire, il

buvait pour travailler, et il s’est tué à la porte d’un marchand de

vin.»

Les peintres en lettres étaient aussi peintres d’enseignes et surtout

peintres des tableaux de foire, qui sont de véritables enseignes,

faisant ainsi concurrence à certains saltimbanques qui se chargent

d’exécuter eux-mêmes les étonnantes et mirobolantes _bagatelles de la

porte_, qu’ils exposent devant la baraque de leur théâtre en plein vent.

«O matrones de Rubens! s’écrie Jean de Paris, un de nos plus brillants

feuilletonistes; ô soldats gigantesques! Crocodiles épouvantables!

femmes à barbe, qui montrez avec tant de grâce votre jambe dodue! vous

faites mon bonheur. Cependant vous m’intéressez moins que ceux qui ont

peinturluré vos épaules puissantes, vos râteliers redoutables et vos

charmes rebondis. Les signatures les plus fréquentes au bas de ces

compositions criardes sont celles d’Auclair, dont l’atelier est situé

sur la montagne Sainte-Geneviève; de Cocural, qui opère sur les hauteurs

de Belleville; d’Abel Trinocq, et de Desmaret, qui de sa fenêtre voit

les Buttes-Chaumont.» Nous sommes surpris de ne pas retrouver parmi les

noms de ces maîtres de l’enseigne peinte celui de David, qu’on ne

confondra pas avec le grand peintre Jacques-Louis David, mais qui

cependant, à un degré très inférieur sans doute, avait acquis une espèce

de célébrité par ses ouvrages de peinture, destinés exclusivement à

l’exposition permanente du _Salon de la rue_.

Combien de peintres habiles, sinon éminents, qui s’étaient distingués

dans deux ou trois expositions de peinture, sont tombés par degrés dans

la triste catégorie des peintres d’enseignes! Il faut se rappeler un

temps peu éloigné, où les peintres, ne pouvant pas vendre leurs

tableaux, mouraient de faim. C’est dans ce temps-là qu’un artiste, qui

n’était pas sans mérite, avait fait un tableau à la fois comique et

navrant, tableau qui représentait sans doute son propre intérieur peint

d’après nature, et qui n’était pas destiné à devenir l’enseigne d’un

éditeur d’estampes de la rue Saint-Jacques, avec cette légende

douloureuse: _Au Peintre dans son ménage_.

[Illustration]

Ne pourrait-on pas dire que le Français, _né malin_, comme dit Boileau,

dans l’_Art poétique_, naquit aussi peintre d’enseignes? Voici ce qu’on

écrivait de Gallipoli, en juin 1854, au _Morning Chronicle_, journal

anglais de Londres: «Un marchand au détail, qui était venu s’établir

ici, a fait une grande fortune qu’il doit au talent artistique d’un

capitaine d’état-major français. Il avait besoin d’une enseigne: le

capitaine auquel il s’adressa lui peignit un zouave et un highlander,

tous deux en grand uniforme, se donnant la main et trinquant

cordialement. Ce tableau, quoique fait à la hâte et négligé dans

plusieurs détails, a eu le succès le plus complet dans les deux armées,

et y a fait plus de sensation que tous les chefs-d’œuvre du Louvre ou de

la Galerie nationale. Des pachas turcs, des officiers anglais, des

négociants arméniens, ont offert de l’acheter à un prix très élevé, mais

le marchand a obstinément refusé de le vendre, et il a déclaré qu’il

l’emporterait partout avec lui, comme un trophée et l’origine de sa

fortune.» Ainsi le dernier épisode de la guerre de Crimée aura été le

triomphe de l’enseigne d’un marchand de vin et liqueurs!

XXIX

MUSÉE DES ENSEIGNES

Il y a longtemps qu’un autre a dit avant moi: «S’il était possible de

réunir les plus belles enseignes qui ont été peintes par de grands

maîtres et de bons artistes, pour les marchands de Paris, on aurait une

des collections de peinture les plus intéressantes et les plus

curieuses: ce qu’on appelle le _Salon de la rue_ deviendrait alors le

_Musée des Enseignes_.» C’est un coin de ce musée que nous allons

décrire par ordre chronologique, sans avoir sous les yeux,

malheureusement, tous les originaux qui sont aujourd’hui égarés, ou

perdus, ou détruits.

Jean Lepautre (né à Paris en 1617 et mort en 1682), qui fut dessinateur

et graveur plutôt que peintre, avait peint l’enseigne d’un armurier ou

d’un fourbisseur, lequel demeurait sur le pont au Change. Cette

enseigne, _A la Valeur_, représentait un combat à l’arme blanche très

mouvementé et très finement dessiné. Ce joli tableau fut acheté par un

riche financier. Nous n’en possédons plus que la gravure. Jean Lepautre

avait gravé aussi son adresse, qui pouvait

[Illustration]

bien être l’enseigne de sa boutique ou de son atelier. Les graveurs

marchands d’estampes avaient tous des enseignes peintes. Nous en avons

vu une, très curieuse en ce genre, chez notre vieil ami Paul Lacroix:

elle représente un portrait d’homme, sans doute celui de l’artiste,

attaché aux quatre coins sur un carton, comme pour servir de modèle à la

gravure; d’un côté, un médaillon de Louis XV jeune; de l’autre, plumes,

crayons et tous les attributs du graveur, avec une inscription à moitié

oblitérée, sur laquelle on ne peut lire que les mots: MARCHAND

D’ESTAMPLES (_sic_).

[Illustration]

La superbe enseigne due au talent de Ant. Watteau et faite pour

Gersaint, son ami, a figuré longtemps à l’entrée de la boutique de ce

marchand de tableaux et d’objets d’art, sur le pont de Notre-Dame. Par

la suite, elle fut achetée par M. de Julienne, qui lui donna une place

honorable dans sa galerie, après l’avoir fait réparer, et qui la fit

plus tard graver par P. Adeline. On a cru longtemps que cette charmante

peinture, qui représentait l’intérieur de la boutique de Gersaint,

toute garnie de tableaux et remplie d’amateurs des deux sexes, regardant

et achetant des objets d’art, était absolument perdue, mais elle n’était

qu’égarée. M. Edmond de Goncourt découvrit qu’une partie de la toile qui

composait ce grand tableau, haut de cinq pieds sur neuf, avait passé

dans le cabinet d’un abbé Guillaume, à la mort duquel ce fragment de

l’original avait été acquis par la Prusse, en 1769. «J’écrivais alors en

Allemagne, dit M. Edmond de Goncourt[294], et j’apprenais que ce morceau

de l’enseigne n’était pas perdu, mais qu’il avait été complété par

l’achat du second fragment, fait je ne sais à quelle époque et dans

quelle vente; en sorte que l’enseigne, tout entière, mais encadrée dans

deux cadres, est aujourd’hui dans le vieux palais de Berlin (chambre

d’Élisabeth, chambre rouge).» Voilà une enseigne qui a eu des aventures,

avant de se compléter et de trouver un asile définitif dans un musée

impérial! On suppose que le second fragment, séparé du premier pendant

un siècle et demi, s’était retrouvé par hasard dans l’atelier d’un

peintre, nommé Auguste, élève d’Ingres, et premier prix de Rome, lequel

mourut à Paris vers 1848. M. Edmond de Goncourt avait vu ce fragment

d’enseigne chez le baron de Schwiter, mais, selon lui, c’était «une

peinture bien grosse et ne donnant aucune idée d’un travail où Watteau

avait mis sa dernière fièvre».

Gersaint ne s’était pas contenté d’une enseigne peinte par Watteau; il

avait fait, en outre, dessiner son adresse par Boucher, et cette

adresse, dont il n’existe qu’une seule épreuve à la Bibliothèque

nationale, aurait été gravée par le comte de Caylus, en 1740. Elle

représente un Chinois ou un Japonais, la tête et les épaules couvertes

d’une épaisse fourrure, tenant une pagode à la main, assis sur un

cabinet de vernis de la Chine, et qui semble contempler, au-dessous de

lui, tous les objets qu’un marchand de curiosités entassait alors dans

son magasin. Il serait très possible que le dessin de Boucher eût fourni

le modèle d’une enseigne peinte, que Gersaint avait fait exécuter, après

avoir cédé sa première enseigne à M. de Julienne. Les amateurs ne

dédaignaient pas, comme on le voit, de chercher, parmi les enseignes,

quelques bons tableaux pour leur galerie. L’enseigne du _Petit

Dunkerque_, à la descente du Pont-Neuf, entre la rue de Nevers et la rue

Dauphine, qui datait de 1767, représentait le port de Dunkerque avec

l’arrivage des vaisseaux, qui apportaient de l’Inde et de la Chine la

plupart des curiosités qu’on recherchait avec passion pour l’ornement

des appartements et que vendait là Granchez, l’heureux propriétaire du

célèbre magasin[295]. Cette enseigne, longtemps admirée, était de Joseph

Vernet, selon les uns; de La Croix, de Marseille, selon les autres: elle

fut acquise enfin, aux approches de la Révolution, et remplacée par un

simple vaisseau en fer assez finement forgé, qui sert aujourd’hui

d’enseigne à un marchand de vin, mais qui rappelle au moins l’ancienne

marine qui l’avait précédé.

Histoire des enseignes de Paris · 第 22 / 27 段