La révolution du 24 février 1848 marqua le déclin du règne de ces sortes

d’enseignes à Paris. Les marchands conservèrent celles qui avaient fait

la réputation de leurs maisons de commerce; mais il fallut bien

reconnaître, petit à petit, que les enseignes en tableaux étaient

démodées; puis, certains propriétaires trouvèrent à redire à ces

enseignes, qui pouvaient parfois diminuer la valeur d’un immeuble. On

avait aussi constaté qu’une enseigne peinte à l’huile, étant toujours

exposée à l’air, subissait à son détriment les variations de la

température; on devait donc, de temps à autre, la faire revernir ou même

la soumettre à de plus sérieuses réparations. Bien d’autres raisons

achevèrent de discréditer ce genre d’enseignes. On avait pourtant évité

avec soin, malgré le succès énorme de certaines pièces de théâtre,

telles que _la Vie d’un joueur_, _l’Auberge des Adrets_, _le Faussaire_,

_Cartouche_, etc., de donner à tel ou tel magasin une enseigne qui

pouvait prêter à des allusions ou à des rapprochements désagréables. On

vit donc peu à peu disparaître les enseignes empruntées à des pièces de

théâtre, sous prétexte qu’une ancienne pièce n’avait plus de sens aux

yeux d’une génération nouvelle. La suppression de ces enseignes, souvent

fort coûteuses, gagna de proche en proche, et le public n’eut pas l’air

de s’en apercevoir. Ce fut le commencement de la décadence de toutes les

enseignes peintes. On s’était convaincu, par expérience, que si les

annonces de la quatrième page des grands journaux politiques, inaugurées

en 1837 par Emile de Girardin et Dutacq, coûtaient plus cher que les

plus belles enseignes, elles rapportaient dix fois davantage. L’annonce

et la réclame, qui détrônaient décidément l’enseigne, finirent pourtant

par avoir la leur, au nº 31 de la rue Croix-des-Petits-Champs, où

s’étale en belle place une assez pauvre figure d’une _Renommée_

gigantesque, en mosaïque grisaille sur fond d’or, avec cette légende

éloquente: _Ars famæ_[266].

Il existe encore, ainsi qu’on a pu le voir au cours de cet ouvrage, un

assez grand nombre d’anciennes enseignes peintes, mais on n’en fait plus

guère de nouvelles, bien que, devenant plus rares, on doive peut-être

les remarquer davantage. Nous n’avons pas à faire l’histoire de ces

enseignes de la dernière heure, quoique plusieurs soient encore des

signes de la tradition; nous n’en citerons qu’une, qui produisit tout

l’effet de curiosité qu’on pouvait attendre d’une enseigne: _Aux

Mystères de Paris_, ancienne maison Bourdillot, 6, rue du Temple,

Guibert, spécialité de blanc et lingerie. Le succès des _Mystères de

Paris_, d’Eugène Sue, valait bien une enseigne. Il est bon de rappeler

que le _Juif errant_, dont le succès fut encore plus grand, avait été

accueilli au théâtre avec la même faveur que le roman parmi les

lecteurs, mais pas un marchand n’osa s’attribuer une aussi fâcheuse

enseigne, sous peine d’être montré au doigt, comme un juif dénoncé par

son enseigne.

Nous ne pouvons cependant oublier cette enseigne, plus moderne, d’un

chapelier du boulevard de Sébastopol, nº 28 bis, qui aurait pu figurer

dans le chapitre consacré aux enseignes singulières: _A l’Hérissé_,

figure d’un homme à crinière de porc-épic, s’élevant d’un demi-mètre

au-dessus de sa tête, et difficile à coiffer, assurément, pour tout

autre que l’ingénieux industriel qui l’arbore au-dessus de sa boutique

depuis une vingtaine d’années[267].

XXVI

LES ENSEIGNES PENDANT LA RÉVOLUTION

La Révolution commence en 1789, et l’on peut dire, avec Colnet[268], que

l’enseigne va parcourir toutes les phases de cette révolution. «Au lieu

de rester, comme nous l’avons vue jusqu’ici, dit M. Amédée Berger,

tantôt patronale, c’est-à-dire portant l’effigie du saint, protecteur de

la corporation, tantôt parlante et représentant les outils du métier, ou

enfin imaginaire avec des figures capricieuses et insignifiantes, nous

allons la voir devenir politique[269].» Il y avait eu sans doute, et

peut-être de tout temps, des enseignes politiques, mais ce n’était

qu’une exception, au lieu d’être une généralité. Ainsi l’avénement de

Louis XVI au trône avait été signalé par l’enseigne de la _Poule au

pot_, accompagnée de ces vers satiriques:

Enfin la _Poule au pot_ sera donc bientôt mise:

On doit du moins le présumer,

Car, depuis deux cents ans qu’on nous l’avait promise,

On n’a cessé de la plumer.

Colnet remarque très judicieusement que les enseignes, à partir de cette

époque, semblent faites pour retracer les mœurs du jour et les

révolutions des idées. En 1789, après le 14 Juillet, «tout est à la

_Bastille_, dit M. Amédée Berger: l’image de la vieille prison est

représentée de cent façons diverses; on la voit sur tous les murs; les

hommes portent, sur leurs habits, des boutons représentant les

différents épisodes de la journée du 14 Juillet, et les femmes se

coiffent avec des bonnets garnis de deux rangs de _créneaux_ en dentelle

noire. Pendant l’année 1790, tout devient à la _Fédération_, et en 1791,

c’est le tour de _Monsieur Veto_.»

L’enseigne suivait le mouvement des esprits: «Il y en avait de

révolutionnaires, dit M. J. Poignant[270], il y en avait de

contre-révolutionnaires, et comme le Parisien est essentiellement de

l’Opposition, ces dernières étaient les mieux achalandées; il y en avait

de gaies, il y en avait de tristes, il y en avait d’indifférentes.» Les

hôtels garnis, dont le nombre augmentait sans cesse avec la population

flottante de Paris, avaient changé leurs enseignes pour se disputer les

voyageurs qui arrivaient de la province plutôt que de l’étranger; un de

ces hôtels, dans la rue de Richelieu, prenait l’enseigne des

_États-Généraux_; un autre, celle de l’_Assemblée nationale_, un autre

celle du _Grand Necker_.

Le plus somptueux d’entre eux existe encore; c’est le grand hôtel

_Mirabeau_ de la rue de la Paix. L’histoire de son enseigne est assez

piquante, et nous a été contée par le petit-fils du fondateur. Ce brave

homme, originaire du village du Lys, aux environs de Senlis, était venu,

comme tant d’autres, chercher fortune à Paris vers 1789. Il avait ouvert

à la Chaussée-d’Antin, qui n’était encore qu’un élégant faubourg, un

modeste hôtel meublé qu’il baptisa _Hôtel du Lys_. Vinrent les premiers

troubles de la Révolution, qui dépopularisèrent la fleur de lis à tel

point, que l’enseigne du _Lys_, toute géographique qu’elle était,

devenait compromettante. Mirabeau venait de mourir dans un hôtel de la

Chaussée-d’Antin, voisin de l’hôtel garni; il n’avait pas dédaigné de

venir s’asseoir à la table d’hôte avec des amis politiques, la rue de la

Chaussée-d’Antin avait reçu son nom par acclamation populaire; l’hôtel

adopta aussi cet illustre patronage, sous lequel il traversa vaillamment

les mauvais jours de la Terreur, l’Empire et, ce qui est plus

surprenant, la Restauration, que tous les hôteliers de Paris

accueillirent avec enthousiasme. Le petit hôtel avait grandi; de la rue

du Mont-Blanc, il était passé rue du Helder, puis rue Napoléon, dès son

ouverture en 1806. A la rentrée des Bourbons, il conserva fièrement son

enseigne, tandis que la rue abdiquait piteusement son nom pour prendre

celui de rue de la Paix. Il ne paraît pas disposé à l’abandonner.

On reconnaît bientôt l’affaiblissement du respect des choses religieuses

par la disparition successive des images de saints qui avaient été les

premiers patrons de l’enseigne, et qui n’étaient pas moins fêtés dans

les rues de la capitale que dans le calendrier. On fait enlever, sans

bruit et sans scandale, certaines enseignes trop royalistes; on efface

certaines inscriptions trop favorables à l’ancien régime: par exemple,

le meilleur confiseur de la rue des Lombards, qui recommandait sa maison

par l’enseigne du _Grand Monarque_, corrige cette enseigne en

l’intitulant: _Au Grand Vainqueur_; mais les royalistes lui gardent

rancune d’avoir débaptisé cette enseigne renommée, et ils lui tournent

le dos pour donner leur clientèle aux magasins du _Fidèle Berger_ et des

_Deux Amis_, deux boutiques voisines dont les enseignes n’ont rien à

démêler avec la politique.

Après l’arrestation du roi et de la famille royale à Varennes (juin

1791), l’Assemblée nationale rend un décret qui ordonne d’effacer

partout les emblèmes de la royauté. Ce décret s’attaque surtout aux

enseignes sur lesquelles figurent les armes royales et les insignes

royaux. Quelquefois le commerçant, irrité de la guerre tyrannique faite

à son enseigne, résistait autant que possible à ces misérables

tracasseries, exercées contre lui au nom du peuple. Un restaurateur, à

l’enseigne du _Tigre royal_, ayant été sommé par la municipalité de

supprimer l’épithète de _royal_, la remplaça par celle de _national_ et

eut l’audace de faire inscrire, à la porte de son établissement: _Au

Tigre national_[271]. Le frontispice d’un Almanach de 1792 représente

des ouvriers enlevant des enseignes qui portaient le nom ou les armes

du roi, ainsi que les symboles du gouvernement monarchique.

Depuis que l’armée des princes se formait à Coblentz dans le but de

venir délivrer Louis XVI, prisonnier de l’Assemblée nationale, les

bureaux des racoleurs fonctionnaient à Paris avec une fiévreuse activité

pour donner des hommes à l’armée royale, qui avait besoin de nouvelles

recrues en prévision d’une guerre d’invasion. D’autre part, ces bureaux

s’étaient multipliés depuis que le ministère payait la prime

d’engagement, et leurs enseignes, exclusivement militaires et

patriotiques, avaient remplacé partout des enseignes bachiques et

affriolantes, qui eurent toujours tant d’empire sur les pauvres dupes du

racolage. De cette époque datent certaines enseignes qui ont subsisté

jusqu’à nos jours, et qui faisaient appel à la bonne volonté des

remplaçants, dont la conscription autorisait légalement le trafic, comme

une espèce de marché de chair humaine. Il n’y a pas longtemps que nous

avons vu disparaître le _Petit Tambour_, au coin de la rue de Bièvre; le

_Grenadier_, rue Corneille, etc.; l’_Ancien Tambour_, quai de la

Tournelle, existe même encore, ainsi que les _Deux Sapeurs_ de la rue

Jean-Jacques-Rousseau.

C’est en 1793, après le 10 Août, que la fermeture des églises porta le

dernier coup aux statues de piété que la dévotion de nos aïeux avait

érigées au coin des rues et sur la façade des maisons. On ne fit pas

grâce à celles que le zèle de quelques courageux propriétaires

s’efforçait encore de protéger. C’est alors que le buste de Marat

remplaça la statue de la Vierge dans la rue aux Ours et qu’un

restaurateur de la rue Saint-Honoré inaugura l’enseigne du _Grand

Marat_, avec une double inscription; savoir, d’un côté: _Il

[Illustration]

fut l’ami du peuple et observateur profond_, et de l’autre côté:

[Illustration]

_Ne pouvant le corrompre, ils l’ont assassiné._ «En même temps, ajoute

M. Amédée Berger, comme le comique a toujours chez nous sa place à côté

des plus lugubres souvenirs, un marchand de la rue Saint-Eustache

placarda l’enseigne suivante au-dessus de sa porte: _Aux cols,

brassières et ceintures nationales_, avec cette incroyable inscription:

«Les hommes étant convenus de porter la cocarde aux trois couleurs,

comme signe de patriotisme, il est étonnant que les femmes ne soient

décorées, ni pour elles ni pour leurs enfants, de rien qui puisse

prouver leur civisme. C’est pour faciliter ce moyen qu’on vient de

fabriquer des ceintures et des brassières aux trois couleurs, qui ne

laissent aucun doute sur les principes de ceux qui les porteront.»

Sous le règne de la Terreur, il n’est pas prudent de jouer avec les

enseignes, et le plus sage est de les ôter tout à fait plutôt que d’en

modifier le sujet et le titre. Aussi faut-il être notoirement

républicain pour oser se donner le luxe d’une enseigne nouvelle, car

tout était matière à suspicion et à dénonciation. Un cabaretier de

Sèvres, qui avait de longue date une belle enseigne: _Au rendez-vous des

marins d’eau douce_, s’imagina que le tutoiement révolutionnaire n’était

pas suffisamment observé dans le mot _rendez-vous_, qu’il changea en

_rends-toi_, et l’on put lire sur cette enseigne: _Au rends-toi des

marins d’eau douce_. Malheur à qui eût osé conserver sur son enseigne

une croix, une couronne, ou un écusson d’armoiries!

Le moment était si lugubre et si redoutable, que personne n’avait le

cœur d’être plaisant, même sur une enseigne; mais du moins la

plaisanterie pouvait cacher la peur. Ainsi un marchand, nommé Basset,

avait joué sur son nom en se donnant un chien pour enseigne et en

l’intitulant: _Au Basset_[272]. Un autre, qui demeurait sur la place

Vendôme, avait cru se faire de son enseigne un paratonnerre politique en

y inscrivant une phrase de Robespierre relative à l’Être suprême[273].

La police, à cette époque terrible, trouvait le temps d’éplucher les

enseignes et de les mettre toutes au diapason de la circonstance. Après

la création du Calendrier républicain, adopté par la Convention le 24

novembre 1792, un arrêté du Bureau central de Paris enjoignit aux

cabaretiers de substituer, sur leurs enseignes, aux mots: _bière de

mars_, ceux-ci: _bière de germinal_[274].

M. Firmin Maillard a caractérisé ainsi les enseignes de la Terreur:

«Brutus, Spartacus et quelques autres martyrs de la liberté deviennent

des héros d’enseignes. C’est à la _Lanterne nationale_ ou à la

_Carmagnole_ que vont se désaltérer les garçons bouchers: ils arrivent

au cabaret, drapeau déployé, drapeau sur lequel il y a un énorme couteau

et ces six mots écrits au bas: «_Tremblez, aristocrates, voici les

garçons bouchers!_» Voilà leur enseigne! mais rien ne peut égaler celle

du libraire Tisset, «coopérateur des succès de la République française.»

L’abominable homme restait rue de la Barillerie, nº 13, et il avait

au-dessus de sa porte une guillotine enluminée entre les montants de

laquelle se trouvaient inscrits les noms des personnes qui devaient être

exécutées dans la journée. Du reste, cet aimable personnage éditait une

liste de condamnés qu’il appelait: _Compte rendu aux Sans-Culottes, par

très haute, très puissante et très expéditive dame Guillotine_, rédigé

et présenté aux _amis de ses prouesses_, par Tisset.»

[Illustration: AU LION D’ARGENT.]

Alors on pouvait dire qu’au-dessus de la France, il y avait une enseigne

terrible, sur laquelle flamboyaient ces trois mots, qui depuis ont pris

quelque chose de solennel: _A la Terreur!_ Puis, tout finit avec des

_Notre-Dame-de-Thermidor_, hommage ridicule, mais honnête, rendu à Mᵐᵉ

Tallien, qui eut assez d’empire sur son mari pour le forcer à jouer sa

tête en décidant la Convention à mettre fin au règne sanglant des

Jacobins, par la révolution du 9 Thermidor.

[Illustration: AU LION FERRÉ.]

Toutes les enseignes n’ont pas disparu pendant la Révolution; ainsi

qu’on a pu le voir par celles que nous avons citées, beaucoup de figures

en pierre ou en bois trouvèrent grâce devant le vandalisme brutal de la

populace, quand elles n’avaient aucun sens politique, comme le _Lion

d’Argent_, charmant détail de la maison nº 1 de la rue des Prouvaires,

dont la gracieuse ornementation est un des rares spécimens intacts du

style Louis XV; le _Lion ferré_, de la rue Saint-Martin, le _Vieux

Satyre_, de la rue Montfaucon, et surtout comme l’_Hercule_, de la rue

Grégoire-de-Tours, alors rue des Mauvais-Garçons-Saint-Germain, que les

républicains du quartier avaient pris sous leur sauvegarde, en le

surnommant le _Vieux Sans-Culotte_, et qui, comme les trois qui

précèdent, existe encore aujourd’hui.

[Illustration]

On vit renaître les enseignes non politiques et inoffensives sous le

Directoire, mais d’abord en très petit nombre. La Terreur avait donné

des leçons de prudence et de réserve aux plus aventureux[275]; on

hésita quelque temps, avant de se remettre à vivre au dehors, pour ainsi

dire. Dans les premiers jours de défiance et de trouble qui suivirent la

grande délivrance de Thermidor (27 juillet 1794), on avait eu l’idée de

faire inscrire sur les portes des maisons les noms des personnes qui

habitaient ces maisons; on renonça bientôt à

[Illustration]

cette inquisition intolérable. La Révolution avait tué l’industrie des

peintres d’enseignes; on ne les vit renaître de leurs cendres qu’au

milieu du Directoire. En attendant, on avait remplacé les enseignes

comme on avait pu. Mercier, dans la description qu’il fait du

Palais-Égalité, ci-devant Palais-Royal, en 1799, nous fournit à ce sujet

un détail bien singulier: «Les tableaux sortis des cabinets curieux, les

gravures libertines, les romans érotiques, servent d’enseignes

[Illustration]

à une foule de prostituées logées aux mansardes[276].» On ne faisait

alors aucun cas des meilleurs tableaux anciens, qui pourrissaient dans

la boue chez les marchands de bric-à-brac. Sébastien Mercier, dans un

autre endroit du même ouvrage, raconte qu’un savetier avait pris, pour

en faire l’auvent de son échoppe, un superbe tableau de maître,

représentant la Cène.

[Illustration]

Les premières enseignes peintes qui reparurent à Paris furent celles des

restaurants, des cafés, des marchands de comestibles: c’est de ce

temps-là que datent l’enseigne de l’hôtel des Américains, rue

Saint-Honoré, près de l’Oratoire; la _Flotte Sainte-Barbe_, rue

Saint-Martin; le _Gourmand_, de Corcellet; le _Bœuf à la Mode_, de la

rue de Valois; le _Veau qui tette_, de la place du Châtelet, aujourd’hui

rue des Halles; l’enseigne des _Trois Frères provençaux_, etc. Après les

établissements de gastronomie, les débits de tabac eurent des enseignes,

telles que la _Bonne Prise_, encore à sa place au nº 7 de la rue

Saint-Jacques, la _Civette_, de la place du Palais-Royal et la _Grosse

Carotte_. «Saint-Germain-l’Auxerrois[277], respecté, disent les frères

de Goncourt, a tout à côté de lui une renommée nouvelle, une enseigne

fameuse: la _Grosse Carotte_, ce débit de tabac qui rivalise avec la

célèbre _Carotte américaine_ des Halles.» Le jardin Turc, dont la vogue

commençait à se prononcer au boulevard du Temple, n’avait trouvé rien de

mieux, pour remplacer une enseigne peinte, que d’avoir à sa porte des

Turcs, de vrais Turcs, en costume, qui fumaient indolemment leur pipe,

de midi à minuit[278]. C’était le premier essai des tableaux vivants.

XXVII

LES ENSEIGNES AU XIXᵉ SIÈCLE

A la fin du Directoire, il y eut comme une renaissance des enseignes, à

Paris. Beaucoup de celles qu’on avait mises au grenier, au début de la

Révolution et surtout pendant la Terreur, reprenaient leur ancienne

place sur les boutiques, sans aucun changement ou avec de légères

modifications exigées par l’état social et politique. Ce fut bientôt une

mode, une fureur, une folie. On ne souffrait plus qu’une boutique qui

avait acquis une clientèle respectable fût dépourvue d’enseigne. Il

fallait donc en faire peindre de nouvelles, en toute hâte, et les

peintres en lettres, qui venaient de traverser la Révolution, n’y

avaient pas gagné du côté de l’art et de l’orthographe. Ces enseignes

improvisées, qui semblèrent sortir de terre pour se répandre dans tous

les quartiers et toutes les rues, ne faisaient pas honneur à la peinture

française, à l’esprit français et à la langue française. C’était un

affreux désordre d’enseignes horribles, ou ridicules, de toutes formes

et de toutes grandeurs, qui se disputaient le terrain et qui

n’obéissaient qu’à la loi du plus fort ou du plus effronté. On avait

commencé, pour leur faire place, par effacer l’odieuse inscription:

_Liberté, Égalité, Fraternité, ou la Mort_, qui s’était imposée, comme

une épitaphe sépulcrale, sur tous les murs et sur toutes les portes, en

guise d’enseigne révolutionnaire.

«Le Consulat, dit M. Amédée Berger, à qui nous laissons la parole, faute

de pouvoir mieux dire, le Consulat eut beaucoup à faire pour nettoyer

les murailles de Paris, qui s’étaient singulièrement illustrées depuis

la Révolution: les reliefs et les massifs se balançaient de plus belle

au-dessus des passants alarmés; et en présence des inscriptions les plus

grossières, le besoin d’un nouveau Caritidès se faisait de nouveau

sentir.» La réforme fut radicale, et une ordonnance de Bureau central du

canton de Paris, en date du 1ᵉʳ frimaire an VIII (novembre 1799),

obligea tous les boutiquiers à supprimer les enseignes pendantes, à les

remplacer par des tableaux incrustés dans les murs, enfin «à corriger

dans les enseignes tout ce qui pouvait s’y rencontrer de contraire aux

lois, aux mœurs et à la langue française». Pour prévenir tout abus, on

devait soumettre d’avance à l’autorité la copie des inscriptions que

l’on avait l’intention de placer au-dessus des boutiques, et il était

interdit de modifier le texte approuvé par l’administration[279]. Cette

intrusion pédantesque de la police dans la liberté des enseignes ne plut

pas à tout le monde. «En attendant que l’on s’occupe de la restauration

des lettres, disait avec dédain le dramaturge Arnault dans une note de

journal, on procède à la correction des enseignes. Nos édiles ont pris,

en effet, un arrêté excellent sous plusieurs rapports. Des magistrats

qui savent lire ne veulent plus que des écrivains ne sachent pas

écrire[280].» On lisait, le 1ᵉʳ décembre 1810, dans le _Mercure de

France_, une autre note, qui doit être de Jouy, puisqu’il l’a intercalée

depuis dans son _Hermite de la Chaussée d’Antin_: «M. Caritidès

(personnage des _Fâcheux_ de Molière) voulait, avec raison, qu’on

réformât la détestable orthographe des enseignes, et l’on vient de faire

droit, en 1810, au placet qu’Éraste fut chargé, par lui, de présenter à

Louis XIV, en 1661. Tant de grossières absurdités vont enfin

disparaître, et il ne restera plus à désirer aux beaux esprits les plus

minutieux que de voir s’établir une sorte d’analogie entre les enseignes

et les professions. Ce défaut était moins choquant autrefois qu’il ne

l’est aujourd’hui; il y avait quelque raison pour qu’un cordonnier fût à

l’_Image de saint Crépin_, un tabletier au _Singe d’ivoire_, un marchand

de tabac à la _Civette_. Mais quelle espèce de rapport peut-on établir

entre le _Masque de fer_ et des bonnets de coton, entre _Jocrisse_ et un

joaillier, la _Vestale_ et une lingère, le _Petit Candide_ et un bureau

de loterie, la _Bonne foi_ et un tailleur? Nous ne manquons pas de

mauvais plaisants tout prêts à trouver là des sujets d’épigrammes.»

L’orgueilleux Étienne de Jouy ne pardonnait pas à la lingère qui lui

avait emprunté une scène de son opéra de la _Vestale_ pour en faire une

enseigne. «Sous l’Empire, dit Amédée Berger, une révolution s’était

opérée dans l’aspect des rues marchandes de Paris: le magasin avait

supprimé la vieille boutique, et alors avait commencé une curieuse lutte

de façades, d’étalages et d’enseignes. Chacun voulait avoir son

enseigne, et un marchand du faubourg Saint-Denis, ne sachant à quel

saint se vouer, écrivit au-dessus de sa boutique: _A n’importe quoi_.»

M. Auguste Luchet complète cette description dans un chapitre sur les

_Magasins de Paris_[281], où il étudie la métamorphose de la boutique en

magasin: «On perdit deux cents, trois cents aunes d’étoffe en guirlandes

d’étalage. On n’eut point d’enseignes, on eut des tableaux, des tableaux

à l’huile, peints sur toile, que l’on payait jusqu’à mille écus: luxe

inouï, incroyable, qui pendant dix ans donna un aspect fantastique aux

rues Saint-Honoré, Saint-Denis, Neuve-des-Petits-Champs, et commença la

pompe merveilleuse des boulevards de Paris.»

La monomanie d’enseignes peintes avait pourtant donné lieu à bien des

critiques dès l’année 1810; on lisait dans la Chronique du _Mercure de

France_, le 29 décembre de cette année-là: «Les calembours, bannis du

théâtre, semblent vouloir se réfugier sur les enseignes. Un marchand

gainier, nommé Aymon, a trouvé très spirituel de prendre pour enseigne:

_Aux Quatre Fils Aymon_. Un marchand de tableaux du passage du Panorama,

du nom de Pierre Legrand, a fait peindre au-dessus de sa porte le

portrait du Czar; au-dessous est écrit: _Au Czar, Pierre Legrand,

marchand_ _de tableaux_. Enfin, un libraire connu a joué sur son nom

plus agréablement encore, en l’inscrivant ainsi: _A la Sagesse de

Charron, libraire_. C’est à présent qu’on peut dire avec vérité que

l’esprit court les rues; on s’en aperçoit quand on le retrouve dans les

salons[282].»

Histoire des enseignes de Paris · 第 20 / 27 段