d’enseignes à Paris. Les marchands conservèrent celles qui avaient fait
la réputation de leurs maisons de commerce; mais il fallut bien
reconnaître, petit à petit, que les enseignes en tableaux étaient
démodées; puis, certains propriétaires trouvèrent à redire à ces
enseignes, qui pouvaient parfois diminuer la valeur d’un immeuble. On
avait aussi constaté qu’une enseigne peinte à l’huile, étant toujours
exposée à l’air, subissait à son détriment les variations de la
température; on devait donc, de temps à autre, la faire revernir ou même
la soumettre à de plus sérieuses réparations. Bien d’autres raisons
achevèrent de discréditer ce genre d’enseignes. On avait pourtant évité
avec soin, malgré le succès énorme de certaines pièces de théâtre,
telles que _la Vie d’un joueur_, _l’Auberge des Adrets_, _le Faussaire_,
_Cartouche_, etc., de donner à tel ou tel magasin une enseigne qui
pouvait prêter à des allusions ou à des rapprochements désagréables. On
vit donc peu à peu disparaître les enseignes empruntées à des pièces de
théâtre, sous prétexte qu’une ancienne pièce n’avait plus de sens aux
yeux d’une génération nouvelle. La suppression de ces enseignes, souvent
fort coûteuses, gagna de proche en proche, et le public n’eut pas l’air
de s’en apercevoir. Ce fut le commencement de la décadence de toutes les
enseignes peintes. On s’était convaincu, par expérience, que si les
annonces de la quatrième page des grands journaux politiques, inaugurées
en 1837 par Emile de Girardin et Dutacq, coûtaient plus cher que les
plus belles enseignes, elles rapportaient dix fois davantage. L’annonce
et la réclame, qui détrônaient décidément l’enseigne, finirent pourtant
par avoir la leur, au nº 31 de la rue Croix-des-Petits-Champs, où
s’étale en belle place une assez pauvre figure d’une _Renommée_
gigantesque, en mosaïque grisaille sur fond d’or, avec cette légende
éloquente: _Ars famæ_[266].
Il existe encore, ainsi qu’on a pu le voir au cours de cet ouvrage, un
assez grand nombre d’anciennes enseignes peintes, mais on n’en fait plus
guère de nouvelles, bien que, devenant plus rares, on doive peut-être
les remarquer davantage. Nous n’avons pas à faire l’histoire de ces
enseignes de la dernière heure, quoique plusieurs soient encore des
signes de la tradition; nous n’en citerons qu’une, qui produisit tout
l’effet de curiosité qu’on pouvait attendre d’une enseigne: _Aux
Mystères de Paris_, ancienne maison Bourdillot, 6, rue du Temple,
Guibert, spécialité de blanc et lingerie. Le succès des _Mystères de
Paris_, d’Eugène Sue, valait bien une enseigne. Il est bon de rappeler
que le _Juif errant_, dont le succès fut encore plus grand, avait été
accueilli au théâtre avec la même faveur que le roman parmi les
lecteurs, mais pas un marchand n’osa s’attribuer une aussi fâcheuse
enseigne, sous peine d’être montré au doigt, comme un juif dénoncé par
son enseigne.
Nous ne pouvons cependant oublier cette enseigne, plus moderne, d’un
chapelier du boulevard de Sébastopol, nº 28 bis, qui aurait pu figurer
dans le chapitre consacré aux enseignes singulières: _A l’Hérissé_,
figure d’un homme à crinière de porc-épic, s’élevant d’un demi-mètre
au-dessus de sa tête, et difficile à coiffer, assurément, pour tout
autre que l’ingénieux industriel qui l’arbore au-dessus de sa boutique
depuis une vingtaine d’années[267].
XXVI
LES ENSEIGNES PENDANT LA RÉVOLUTION
La Révolution commence en 1789, et l’on peut dire, avec Colnet[268], que
l’enseigne va parcourir toutes les phases de cette révolution. «Au lieu
de rester, comme nous l’avons vue jusqu’ici, dit M. Amédée Berger,
tantôt patronale, c’est-à-dire portant l’effigie du saint, protecteur de
la corporation, tantôt parlante et représentant les outils du métier, ou
enfin imaginaire avec des figures capricieuses et insignifiantes, nous
allons la voir devenir politique[269].» Il y avait eu sans doute, et
peut-être de tout temps, des enseignes politiques, mais ce n’était
qu’une exception, au lieu d’être une généralité. Ainsi l’avénement de
Louis XVI au trône avait été signalé par l’enseigne de la _Poule au
pot_, accompagnée de ces vers satiriques:
Enfin la _Poule au pot_ sera donc bientôt mise:
On doit du moins le présumer,
Car, depuis deux cents ans qu’on nous l’avait promise,
On n’a cessé de la plumer.
Colnet remarque très judicieusement que les enseignes, à partir de cette
époque, semblent faites pour retracer les mœurs du jour et les
révolutions des idées. En 1789, après le 14 Juillet, «tout est à la
_Bastille_, dit M. Amédée Berger: l’image de la vieille prison est
représentée de cent façons diverses; on la voit sur tous les murs; les
hommes portent, sur leurs habits, des boutons représentant les
différents épisodes de la journée du 14 Juillet, et les femmes se
coiffent avec des bonnets garnis de deux rangs de _créneaux_ en dentelle
noire. Pendant l’année 1790, tout devient à la _Fédération_, et en 1791,
c’est le tour de _Monsieur Veto_.»
L’enseigne suivait le mouvement des esprits: «Il y en avait de
révolutionnaires, dit M. J. Poignant[270], il y en avait de
contre-révolutionnaires, et comme le Parisien est essentiellement de
l’Opposition, ces dernières étaient les mieux achalandées; il y en avait
de gaies, il y en avait de tristes, il y en avait d’indifférentes.» Les
hôtels garnis, dont le nombre augmentait sans cesse avec la population
flottante de Paris, avaient changé leurs enseignes pour se disputer les
voyageurs qui arrivaient de la province plutôt que de l’étranger; un de
ces hôtels, dans la rue de Richelieu, prenait l’enseigne des
_États-Généraux_; un autre, celle de l’_Assemblée nationale_, un autre
celle du _Grand Necker_.
Le plus somptueux d’entre eux existe encore; c’est le grand hôtel
_Mirabeau_ de la rue de la Paix. L’histoire de son enseigne est assez
piquante, et nous a été contée par le petit-fils du fondateur. Ce brave
homme, originaire du village du Lys, aux environs de Senlis, était venu,
comme tant d’autres, chercher fortune à Paris vers 1789. Il avait ouvert
à la Chaussée-d’Antin, qui n’était encore qu’un élégant faubourg, un
modeste hôtel meublé qu’il baptisa _Hôtel du Lys_. Vinrent les premiers
troubles de la Révolution, qui dépopularisèrent la fleur de lis à tel
point, que l’enseigne du _Lys_, toute géographique qu’elle était,
devenait compromettante. Mirabeau venait de mourir dans un hôtel de la
Chaussée-d’Antin, voisin de l’hôtel garni; il n’avait pas dédaigné de
venir s’asseoir à la table d’hôte avec des amis politiques, la rue de la
Chaussée-d’Antin avait reçu son nom par acclamation populaire; l’hôtel
adopta aussi cet illustre patronage, sous lequel il traversa vaillamment
les mauvais jours de la Terreur, l’Empire et, ce qui est plus
surprenant, la Restauration, que tous les hôteliers de Paris
accueillirent avec enthousiasme. Le petit hôtel avait grandi; de la rue
du Mont-Blanc, il était passé rue du Helder, puis rue Napoléon, dès son
ouverture en 1806. A la rentrée des Bourbons, il conserva fièrement son
enseigne, tandis que la rue abdiquait piteusement son nom pour prendre
celui de rue de la Paix. Il ne paraît pas disposé à l’abandonner.
On reconnaît bientôt l’affaiblissement du respect des choses religieuses
par la disparition successive des images de saints qui avaient été les
premiers patrons de l’enseigne, et qui n’étaient pas moins fêtés dans
les rues de la capitale que dans le calendrier. On fait enlever, sans
bruit et sans scandale, certaines enseignes trop royalistes; on efface
certaines inscriptions trop favorables à l’ancien régime: par exemple,
le meilleur confiseur de la rue des Lombards, qui recommandait sa maison
par l’enseigne du _Grand Monarque_, corrige cette enseigne en
l’intitulant: _Au Grand Vainqueur_; mais les royalistes lui gardent
rancune d’avoir débaptisé cette enseigne renommée, et ils lui tournent
le dos pour donner leur clientèle aux magasins du _Fidèle Berger_ et des
_Deux Amis_, deux boutiques voisines dont les enseignes n’ont rien à
démêler avec la politique.
Après l’arrestation du roi et de la famille royale à Varennes (juin
1791), l’Assemblée nationale rend un décret qui ordonne d’effacer
partout les emblèmes de la royauté. Ce décret s’attaque surtout aux
enseignes sur lesquelles figurent les armes royales et les insignes
royaux. Quelquefois le commerçant, irrité de la guerre tyrannique faite
à son enseigne, résistait autant que possible à ces misérables
tracasseries, exercées contre lui au nom du peuple. Un restaurateur, à
l’enseigne du _Tigre royal_, ayant été sommé par la municipalité de
supprimer l’épithète de _royal_, la remplaça par celle de _national_ et
eut l’audace de faire inscrire, à la porte de son établissement: _Au
Tigre national_[271]. Le frontispice d’un Almanach de 1792 représente
des ouvriers enlevant des enseignes qui portaient le nom ou les armes
du roi, ainsi que les symboles du gouvernement monarchique.
Depuis que l’armée des princes se formait à Coblentz dans le but de
venir délivrer Louis XVI, prisonnier de l’Assemblée nationale, les
bureaux des racoleurs fonctionnaient à Paris avec une fiévreuse activité
pour donner des hommes à l’armée royale, qui avait besoin de nouvelles
recrues en prévision d’une guerre d’invasion. D’autre part, ces bureaux
s’étaient multipliés depuis que le ministère payait la prime
d’engagement, et leurs enseignes, exclusivement militaires et
patriotiques, avaient remplacé partout des enseignes bachiques et
affriolantes, qui eurent toujours tant d’empire sur les pauvres dupes du
racolage. De cette époque datent certaines enseignes qui ont subsisté
jusqu’à nos jours, et qui faisaient appel à la bonne volonté des
remplaçants, dont la conscription autorisait légalement le trafic, comme
une espèce de marché de chair humaine. Il n’y a pas longtemps que nous
avons vu disparaître le _Petit Tambour_, au coin de la rue de Bièvre; le
_Grenadier_, rue Corneille, etc.; l’_Ancien Tambour_, quai de la
Tournelle, existe même encore, ainsi que les _Deux Sapeurs_ de la rue
Jean-Jacques-Rousseau.
C’est en 1793, après le 10 Août, que la fermeture des églises porta le
dernier coup aux statues de piété que la dévotion de nos aïeux avait
érigées au coin des rues et sur la façade des maisons. On ne fit pas
grâce à celles que le zèle de quelques courageux propriétaires
s’efforçait encore de protéger. C’est alors que le buste de Marat
remplaça la statue de la Vierge dans la rue aux Ours et qu’un
restaurateur de la rue Saint-Honoré inaugura l’enseigne du _Grand
Marat_, avec une double inscription; savoir, d’un côté: _Il
[Illustration]
fut l’ami du peuple et observateur profond_, et de l’autre côté:
[Illustration]
_Ne pouvant le corrompre, ils l’ont assassiné._ «En même temps, ajoute
M. Amédée Berger, comme le comique a toujours chez nous sa place à côté
des plus lugubres souvenirs, un marchand de la rue Saint-Eustache
placarda l’enseigne suivante au-dessus de sa porte: _Aux cols,
brassières et ceintures nationales_, avec cette incroyable inscription:
«Les hommes étant convenus de porter la cocarde aux trois couleurs,
comme signe de patriotisme, il est étonnant que les femmes ne soient
décorées, ni pour elles ni pour leurs enfants, de rien qui puisse
prouver leur civisme. C’est pour faciliter ce moyen qu’on vient de
fabriquer des ceintures et des brassières aux trois couleurs, qui ne
laissent aucun doute sur les principes de ceux qui les porteront.»
Sous le règne de la Terreur, il n’est pas prudent de jouer avec les
enseignes, et le plus sage est de les ôter tout à fait plutôt que d’en
modifier le sujet et le titre. Aussi faut-il être notoirement
républicain pour oser se donner le luxe d’une enseigne nouvelle, car
tout était matière à suspicion et à dénonciation. Un cabaretier de
Sèvres, qui avait de longue date une belle enseigne: _Au rendez-vous des
marins d’eau douce_, s’imagina que le tutoiement révolutionnaire n’était
pas suffisamment observé dans le mot _rendez-vous_, qu’il changea en
_rends-toi_, et l’on put lire sur cette enseigne: _Au rends-toi des
marins d’eau douce_. Malheur à qui eût osé conserver sur son enseigne
une croix, une couronne, ou un écusson d’armoiries!
Le moment était si lugubre et si redoutable, que personne n’avait le
cœur d’être plaisant, même sur une enseigne; mais du moins la
plaisanterie pouvait cacher la peur. Ainsi un marchand, nommé Basset,
avait joué sur son nom en se donnant un chien pour enseigne et en
l’intitulant: _Au Basset_[272]. Un autre, qui demeurait sur la place
Vendôme, avait cru se faire de son enseigne un paratonnerre politique en
y inscrivant une phrase de Robespierre relative à l’Être suprême[273].
La police, à cette époque terrible, trouvait le temps d’éplucher les
enseignes et de les mettre toutes au diapason de la circonstance. Après
la création du Calendrier républicain, adopté par la Convention le 24
novembre 1792, un arrêté du Bureau central de Paris enjoignit aux
cabaretiers de substituer, sur leurs enseignes, aux mots: _bière de
mars_, ceux-ci: _bière de germinal_[274].
M. Firmin Maillard a caractérisé ainsi les enseignes de la Terreur:
«Brutus, Spartacus et quelques autres martyrs de la liberté deviennent
des héros d’enseignes. C’est à la _Lanterne nationale_ ou à la
_Carmagnole_ que vont se désaltérer les garçons bouchers: ils arrivent
au cabaret, drapeau déployé, drapeau sur lequel il y a un énorme couteau
et ces six mots écrits au bas: «_Tremblez, aristocrates, voici les
garçons bouchers!_» Voilà leur enseigne! mais rien ne peut égaler celle
du libraire Tisset, «coopérateur des succès de la République française.»
L’abominable homme restait rue de la Barillerie, nº 13, et il avait
au-dessus de sa porte une guillotine enluminée entre les montants de
laquelle se trouvaient inscrits les noms des personnes qui devaient être
exécutées dans la journée. Du reste, cet aimable personnage éditait une
liste de condamnés qu’il appelait: _Compte rendu aux Sans-Culottes, par
très haute, très puissante et très expéditive dame Guillotine_, rédigé
et présenté aux _amis de ses prouesses_, par Tisset.»
[Illustration: AU LION D’ARGENT.]
Alors on pouvait dire qu’au-dessus de la France, il y avait une enseigne
terrible, sur laquelle flamboyaient ces trois mots, qui depuis ont pris
quelque chose de solennel: _A la Terreur!_ Puis, tout finit avec des
_Notre-Dame-de-Thermidor_, hommage ridicule, mais honnête, rendu à Mᵐᵉ
Tallien, qui eut assez d’empire sur son mari pour le forcer à jouer sa
tête en décidant la Convention à mettre fin au règne sanglant des
Jacobins, par la révolution du 9 Thermidor.
[Illustration: AU LION FERRÉ.]
Toutes les enseignes n’ont pas disparu pendant la Révolution; ainsi
qu’on a pu le voir par celles que nous avons citées, beaucoup de figures
en pierre ou en bois trouvèrent grâce devant le vandalisme brutal de la
populace, quand elles n’avaient aucun sens politique, comme le _Lion
d’Argent_, charmant détail de la maison nº 1 de la rue des Prouvaires,
dont la gracieuse ornementation est un des rares spécimens intacts du
style Louis XV; le _Lion ferré_, de la rue Saint-Martin, le _Vieux
Satyre_, de la rue Montfaucon, et surtout comme l’_Hercule_, de la rue
Grégoire-de-Tours, alors rue des Mauvais-Garçons-Saint-Germain, que les
républicains du quartier avaient pris sous leur sauvegarde, en le
surnommant le _Vieux Sans-Culotte_, et qui, comme les trois qui
précèdent, existe encore aujourd’hui.
[Illustration]
On vit renaître les enseignes non politiques et inoffensives sous le
Directoire, mais d’abord en très petit nombre. La Terreur avait donné
des leçons de prudence et de réserve aux plus aventureux[275]; on
hésita quelque temps, avant de se remettre à vivre au dehors, pour ainsi
dire. Dans les premiers jours de défiance et de trouble qui suivirent la
grande délivrance de Thermidor (27 juillet 1794), on avait eu l’idée de
faire inscrire sur les portes des maisons les noms des personnes qui
habitaient ces maisons; on renonça bientôt à
[Illustration]
cette inquisition intolérable. La Révolution avait tué l’industrie des
peintres d’enseignes; on ne les vit renaître de leurs cendres qu’au
milieu du Directoire. En attendant, on avait remplacé les enseignes
comme on avait pu. Mercier, dans la description qu’il fait du
Palais-Égalité, ci-devant Palais-Royal, en 1799, nous fournit à ce sujet
un détail bien singulier: «Les tableaux sortis des cabinets curieux, les
gravures libertines, les romans érotiques, servent d’enseignes
[Illustration]
à une foule de prostituées logées aux mansardes[276].» On ne faisait
alors aucun cas des meilleurs tableaux anciens, qui pourrissaient dans
la boue chez les marchands de bric-à-brac. Sébastien Mercier, dans un
autre endroit du même ouvrage, raconte qu’un savetier avait pris, pour
en faire l’auvent de son échoppe, un superbe tableau de maître,
représentant la Cène.
[Illustration]
Les premières enseignes peintes qui reparurent à Paris furent celles des
restaurants, des cafés, des marchands de comestibles: c’est de ce
temps-là que datent l’enseigne de l’hôtel des Américains, rue
Saint-Honoré, près de l’Oratoire; la _Flotte Sainte-Barbe_, rue
Saint-Martin; le _Gourmand_, de Corcellet; le _Bœuf à la Mode_, de la
rue de Valois; le _Veau qui tette_, de la place du Châtelet, aujourd’hui
rue des Halles; l’enseigne des _Trois Frères provençaux_, etc. Après les
établissements de gastronomie, les débits de tabac eurent des enseignes,
telles que la _Bonne Prise_, encore à sa place au nº 7 de la rue
Saint-Jacques, la _Civette_, de la place du Palais-Royal et la _Grosse
Carotte_. «Saint-Germain-l’Auxerrois[277], respecté, disent les frères
de Goncourt, a tout à côté de lui une renommée nouvelle, une enseigne
fameuse: la _Grosse Carotte_, ce débit de tabac qui rivalise avec la
célèbre _Carotte américaine_ des Halles.» Le jardin Turc, dont la vogue
commençait à se prononcer au boulevard du Temple, n’avait trouvé rien de
mieux, pour remplacer une enseigne peinte, que d’avoir à sa porte des
Turcs, de vrais Turcs, en costume, qui fumaient indolemment leur pipe,
de midi à minuit[278]. C’était le premier essai des tableaux vivants.
XXVII
LES ENSEIGNES AU XIXᵉ SIÈCLE
A la fin du Directoire, il y eut comme une renaissance des enseignes, à
Paris. Beaucoup de celles qu’on avait mises au grenier, au début de la
Révolution et surtout pendant la Terreur, reprenaient leur ancienne
place sur les boutiques, sans aucun changement ou avec de légères
modifications exigées par l’état social et politique. Ce fut bientôt une
mode, une fureur, une folie. On ne souffrait plus qu’une boutique qui
avait acquis une clientèle respectable fût dépourvue d’enseigne. Il
fallait donc en faire peindre de nouvelles, en toute hâte, et les
peintres en lettres, qui venaient de traverser la Révolution, n’y
avaient pas gagné du côté de l’art et de l’orthographe. Ces enseignes
improvisées, qui semblèrent sortir de terre pour se répandre dans tous
les quartiers et toutes les rues, ne faisaient pas honneur à la peinture
française, à l’esprit français et à la langue française. C’était un
affreux désordre d’enseignes horribles, ou ridicules, de toutes formes
et de toutes grandeurs, qui se disputaient le terrain et qui
n’obéissaient qu’à la loi du plus fort ou du plus effronté. On avait
commencé, pour leur faire place, par effacer l’odieuse inscription:
_Liberté, Égalité, Fraternité, ou la Mort_, qui s’était imposée, comme
une épitaphe sépulcrale, sur tous les murs et sur toutes les portes, en
guise d’enseigne révolutionnaire.
«Le Consulat, dit M. Amédée Berger, à qui nous laissons la parole, faute
de pouvoir mieux dire, le Consulat eut beaucoup à faire pour nettoyer
les murailles de Paris, qui s’étaient singulièrement illustrées depuis
la Révolution: les reliefs et les massifs se balançaient de plus belle
au-dessus des passants alarmés; et en présence des inscriptions les plus
grossières, le besoin d’un nouveau Caritidès se faisait de nouveau
sentir.» La réforme fut radicale, et une ordonnance de Bureau central du
canton de Paris, en date du 1ᵉʳ frimaire an VIII (novembre 1799),
obligea tous les boutiquiers à supprimer les enseignes pendantes, à les
remplacer par des tableaux incrustés dans les murs, enfin «à corriger
dans les enseignes tout ce qui pouvait s’y rencontrer de contraire aux
lois, aux mœurs et à la langue française». Pour prévenir tout abus, on
devait soumettre d’avance à l’autorité la copie des inscriptions que
l’on avait l’intention de placer au-dessus des boutiques, et il était
interdit de modifier le texte approuvé par l’administration[279]. Cette
intrusion pédantesque de la police dans la liberté des enseignes ne plut
pas à tout le monde. «En attendant que l’on s’occupe de la restauration
des lettres, disait avec dédain le dramaturge Arnault dans une note de
journal, on procède à la correction des enseignes. Nos édiles ont pris,
en effet, un arrêté excellent sous plusieurs rapports. Des magistrats
qui savent lire ne veulent plus que des écrivains ne sachent pas
écrire[280].» On lisait, le 1ᵉʳ décembre 1810, dans le _Mercure de
France_, une autre note, qui doit être de Jouy, puisqu’il l’a intercalée
depuis dans son _Hermite de la Chaussée d’Antin_: «M. Caritidès
(personnage des _Fâcheux_ de Molière) voulait, avec raison, qu’on
réformât la détestable orthographe des enseignes, et l’on vient de faire
droit, en 1810, au placet qu’Éraste fut chargé, par lui, de présenter à
Louis XIV, en 1661. Tant de grossières absurdités vont enfin
disparaître, et il ne restera plus à désirer aux beaux esprits les plus
minutieux que de voir s’établir une sorte d’analogie entre les enseignes
et les professions. Ce défaut était moins choquant autrefois qu’il ne
l’est aujourd’hui; il y avait quelque raison pour qu’un cordonnier fût à
l’_Image de saint Crépin_, un tabletier au _Singe d’ivoire_, un marchand
de tabac à la _Civette_. Mais quelle espèce de rapport peut-on établir
entre le _Masque de fer_ et des bonnets de coton, entre _Jocrisse_ et un
joaillier, la _Vestale_ et une lingère, le _Petit Candide_ et un bureau
de loterie, la _Bonne foi_ et un tailleur? Nous ne manquons pas de
mauvais plaisants tout prêts à trouver là des sujets d’épigrammes.»
L’orgueilleux Étienne de Jouy ne pardonnait pas à la lingère qui lui
avait emprunté une scène de son opéra de la _Vestale_ pour en faire une
enseigne. «Sous l’Empire, dit Amédée Berger, une révolution s’était
opérée dans l’aspect des rues marchandes de Paris: le magasin avait
supprimé la vieille boutique, et alors avait commencé une curieuse lutte
de façades, d’étalages et d’enseignes. Chacun voulait avoir son
enseigne, et un marchand du faubourg Saint-Denis, ne sachant à quel
saint se vouer, écrivit au-dessus de sa boutique: _A n’importe quoi_.»
M. Auguste Luchet complète cette description dans un chapitre sur les
_Magasins de Paris_[281], où il étudie la métamorphose de la boutique en
magasin: «On perdit deux cents, trois cents aunes d’étoffe en guirlandes
d’étalage. On n’eut point d’enseignes, on eut des tableaux, des tableaux
à l’huile, peints sur toile, que l’on payait jusqu’à mille écus: luxe
inouï, incroyable, qui pendant dix ans donna un aspect fantastique aux
rues Saint-Honoré, Saint-Denis, Neuve-des-Petits-Champs, et commença la
pompe merveilleuse des boulevards de Paris.»
La monomanie d’enseignes peintes avait pourtant donné lieu à bien des
critiques dès l’année 1810; on lisait dans la Chronique du _Mercure de
France_, le 29 décembre de cette année-là: «Les calembours, bannis du
théâtre, semblent vouloir se réfugier sur les enseignes. Un marchand
gainier, nommé Aymon, a trouvé très spirituel de prendre pour enseigne:
_Aux Quatre Fils Aymon_. Un marchand de tableaux du passage du Panorama,
du nom de Pierre Legrand, a fait peindre au-dessus de sa porte le
portrait du Czar; au-dessous est écrit: _Au Czar, Pierre Legrand,
marchand_ _de tableaux_. Enfin, un libraire connu a joué sur son nom
plus agréablement encore, en l’inscrivant ainsi: _A la Sagesse de
Charron, libraire_. C’est à présent qu’on peut dire avec vérité que
l’esprit court les rues; on s’en aperçoit quand on le retrouve dans les
salons[282].»