guirlande de roses, est un tableau représentant le port de Dunkerque,
sur lequel retombe à demi un rideau portant cette légende:
«_Au Petit Dunkerque_, quai de Conti, au coin de la rue Dauphine,
Granchez tient le grand magasin curieux de marchandises françoises et
étrangères, en tout ce que les arts produisent de plus nouveau, et vend,
sans surfaire, en gros et en détail.»
Cette belle enseigne du _Petit Dunkerque_ décorait la maison qui fait le
coin du quai Conti et de la rue Dauphine; il y avait, en ce magasin, un
amas d’objets d’art et de curiosité, venus des quatre points du monde,
et tous les jours, de midi à cinq heures, la file de voitures de
maîtres s’étendait au-delà du collège Mazarin[246]. Il en était de même
dans vingt endroits de Paris, où des boutiques, bien connues par leurs
enseignes, voyaient affluer les acheteurs et surtout les acheteuses.
Mais la Révolution approche, précédée de trois ou quatre années de
stériles agitations politiques, et quand aura sonné le tocsin de 89, les
équipages cesseront de se croiser dans les rues, les boutiques les mieux
achalandées seront tout à l’heure désertes, et bientôt les plus belles
enseignes, qui faisaient l’orgueil des marchands, auront disparu, avec
ces coquettes et gracieuses images que l’art du dessin et de la gravure
se plaisait à reproduire avec tant de variétés sur les adresses de
l’aristocratie du commerce parisien.
XXIII
LE JEU DES ENSEIGNES DE PARIS.
Les cartes du jeu de piquet et le tableau du jeu de l’oie ont été le
point de départ d’une foule d’imitations plus ou moins ingénieuses, dans
lesquelles on ne changeait rien à la marche du jeu primitif, en
changeant seulement les figures. On ne peut donc s’étonner que les
enseignes aient fourni matière à un nouveau jeu de l’oie et à un nouveau
jeu de cartes.
Malheureusement, nous ne pouvons parler du jeu de l’oie des enseignes
que d’après des souvenirs un peu confus qui datent de notre première
jeunesse. Quant au jeu de cartes des enseignes de Paris, nous n’en
possédons que quelques cartes, qui serviront du moins de spécimens pour
constater l’existence de ce jeu, qui doit avoir été composé et mis en
vente vers 1820, à l’époque où les enseignes étaient à l’apogée de leur
gloire.
Le jeu de l’oie des enseignes ne différait du jeu de l’oie ordinaire que
par les cent sujets représentés que les joueurs avaient à parcourir,
selon la chance des nombres amenés à chaque coup de dés. Le jeu,
dessiné, gravé et colorié sur une feuille de papier, à l’instar du jeu
de l’oie ordinaire, se composait de cent cases numérotées, dont chacune
d’elles offrait une enseigne, prise au hasard d’après la fantaisie du
dessinateur. Il y avait, comme dans le jeu de l’oie, les bons et les
mauvais numéros, caractérisés par des enseignes de bon ou de mauvais
augure, qui rapportaient au joueur un gain préfixe ou bien qui lui
faisaient payer une amende: on restait enfermé, à l’enseigne des
_Barreaux noirs_, jusqu’à ce qu’on fût délivré par un autre joueur,
lequel prenait la place du premier, si le nombre apporté par le jet des
dés l’amenait au même point; à l’enseigne de l’_Ange gardien_, on était
payé par tout le monde; à l’enseigne du _Bon Puits_, on avait deux coups
à jouer l’un après l’autre; à l’enseigne de la _Tête de Mort_, on
quittait la partie, en laissant son enjeu; à l’enseigne de
l’_Écrevisse_, on reculait de dix cases en arrière; à l’enseigne de la
_Victoire_, on sautait dix cases en avant; à l’enseigne de la _Boule de
Neige_, le coup était nul; enfin, après avoir parcouru les cent cases du
jeu avec plus ou moins de vicissitudes, on gagnait la partie, en
arrivant au nº 100, qui portait l’enseigne du _Paradis_. Il fallait,
pour ne pas perdre toute espèce de chance favorable, passer par-dessus
les enseignes de l’_Enfer_ et du _Purgatoire_. Nous croyons que ce jeu
de hasard avait été inventé vers 1804, au moment de la réouverture des
églises et du rétablissement du culte, car, de dix numéros en dix
numéros, on rencontrait une enseigne religieuse, comme les enseignes de
l’_Église_, de la _Chapelle_, du _Couvent_, etc. Sous la Restauration,
ce jeu fut renouvelé et appliqué plus exactement aux enseignes en vogue
de Paris, dont il représentait fidèlement les sujets en quatre-vingt-dix
petits tableaux numérotés, avec indication de la spécialité et de
l’adresse des commerçants. La disposition est toujours celle du jeu de
l’oie; mais celui-ci ne se jouait pas avec des dés; c’est une espèce de
loto qui se tire par billets et rappelle les combinaisons de la loterie
royale, ayant, comme elle, quatre-vingt-dix numéros. Les enseignes sont
gravées avec un certain soin et non coloriées, du moins dans
l’exemplaire unique que nous avons vu à la Bibliothèque de la ville. En
voici le titre, inscrit au centre de la spirale, avec la règle du jeu:
«LE JEU DE PARIS EN MINIATURE, _dans lequel sont représentés les
enseignes, décors, magasins, boutiques des principaux marchands de
Paris, leurs rues et numéros_. Éditeur, Mᵐᵉ veuve Chéreau, rue
Saint-Jacques, nº 10.»
Quatre-vingt-dix enseignes y sont figurées, depuis _la Famille des
Jobards_ (marchand de tabac, rue du Faubourg-du-Temple, nº 19), portant
le nº 1, jusqu’au _Retour d’Astrée_ (magasin de nouveautés, boulevard
des Panoramas, nº 12), représenté dans la case triomphale nº 90, tenant
d’une main la corne d’abondance et de l’autre la branche de lis, qui
date cette estampe des environs de 1815. Les numéros gagnants sont: 13,
_la Toison d’Or_.--20, _la Vestale_.--26, _Cendrillon_.--40, _la Corne
d’Abondance_.--54, _les Trois Lurons_.--59, _la Chaste Suzanne_.--77,
_le Diable à quatre_.--80, _Gargantua_.--84, _le Grand Orient_, et 90,
_le Retour d’Astrée_. Les perdants sont: 1, _la Famille des
Jobards_.--7, _la Fille mal gardée_.--32, _Ma Tante Aurore_.--39, _les
Forges de Vulcain_.--44, _le Panier percé_.--64, _le Ci-devant Jeune
Homme_.--69, _les Trois Innocents_.--73, _les Deux Magots_.--88, _le
Gastronome_, et 89, _la Barque à Caron_. La plupart de ces enseignes ne
figurent plus dans le _Dictionnaire anecdotique_ de Balzac, publié dix
ans plus tard.
Nous avons vu aussi à la bibliothèque Carnavalet une suite de seize
vignettes assez finement gravées et coloriées, sous la rubrique commune
_Enseignes de Paris_. Ce sont des enveloppes destinées à ces grands
bonbons plats et carrés dont on garnissait jadis le dessus des boîtes de
jour de l’an. Le certificat du dépôt porte la date de 1826, la même que
celle du _Petit Dictionnaire des Enseignes_, auquel ces vignettes
pourraient servir d’illustration. Nous y remarquons: les _Deux Magots_,
le _Coin de rue_, le _Pauvre Diable_, le _Gastronome_, les _Forges de
Vulcain_, le _Soldat laboureur_, la _Fille mal gardée_, le _Banquet
d’Anacréon_, qui ont fleuri jusqu’à nos jours. Tout cela sent fort la
publicité payante, qui commençait dès lors à se faire la dent.
Le jeu de cartes des enseignes était, au contraire, tout à fait
inoffensif et simple. Il n’avait pas même été imaginé comme moyen
d’annonce et de réclame, au profit des marchands, auxquels on empruntait
leurs enseignes, sans daigner les nommer. Nous ignorons aussi de combien
de cartes se composait ce jeu innocent, qui devait faire le passe-temps
des arrière-boutiques. On le jouait sans doute à deux, à quatre, à six,
et toujours par nombre pair, car les joueurs devaient tous avoir le
même nombre de cartes. Ces cartes se divisaient en deux catégories
distinctes: les cartes à demandes et les cartes à réponses, placées un
peu au hasard sous les auspices de telle ou telle enseigne. Chaque
carte, entièrement gravée, offrait le dessin d’une boutique surmontée de
son enseigne, le tout assez joliment colorié; au-dessous de cette image,
on lisait soit la description de l’enseigne, soit une réflexion
philosophique ou humoristique à son sujet; puis, au bas, sur deux
colonnes, une double Demande ou une double Réponse, que les joueurs
échangeaient entre eux. C’était là un simple jeu de questions, plus
décent que beaucoup d’autres du même genre.
Citons, comme échantillon, quelques légendes de ces cartes, avec les
demandes ou les réponses, qui en émanent plus ou moins naturellement.
_Au Pauvre Diable._ «Une jeune demoiselle, touchée de la situation d’un
mendiant, lui offre avec grâce de quoi apaiser sa faim. Le malheureux
paraît transporté de reconnaissance, en voyant tant d’humanité dans une
aussi jolie personne.» Balzac, dans son _Petit Dictionnaire_[247],
mentionne la même enseigne, qui était celle d’un marchand de nouveautés,
rue Montesquieu, au coin de la rue Croix-des-Petits-Champs, et la décrit
autrement: «Un jeune homme, dans la figure duquel on aperçoit une sorte
de distinction, bien qu’il soit sous la livrée de l’indigence, paraît
supplier une jeune fille. Que lui demande-t-il? Ses faveurs? Non, non,
mais sa bienveillance.»
Voici les deux demandes en rimes qui se lisent au-dessous de la carte du
jeu des enseignes:
D. Par le masque de la folie,
Peut-on déplaire à son amie?
D. Voulez-vous, avec une bourse,
Attraper l’amour à la course?
Voici maintenant deux réponses, à l’enseigne de la _Pèlerine_, avec une
légende assez gaillarde, qui a la prétention d’être instructive: «Il est
d’usage, en Espagne comme en Italie, de faire des pèlerinages, les
demoiselles pour obtenir des maris, les dames pour devenir mères. Les
jeunes gens fréquentent souvent ces lieux, pour éviter aux dames la
fatigue de recommencer le voyage.» Balzac nous apprend que cette
enseigne était celle d’un magasin de mercerie, rue Saint-Honoré, nº 275,
et que la propriétaire de ce magasin l’avait adoptée, d’après une
romance en vogue qui courait les rues de Paris[248]. Les réponses qui
suivent cette enseigne s’en rapprochent tant bien que mal.
R. D’accord! Mais pourquoi tant le dire?
R. De rester près de vous, d’admirer vos attraits.
Passons à l’enseigne de _Jean de Paris_ et à ses demandes. La légende
nous donne le sujet de cette enseigne: «Le roi, surnommé Jean de Paris,
vivement épris de la fille d’un pêcheur, afin de gagner le cœur de sa
belle, ne dédaigne pas de prendre le costume de cette profession. Le
père le surprend aux genoux de sa fille et devient furieux. Le roi, pour
se soustraire à sa juste indignation, est forcé de se faire
reconnaître.»--Balzac critique fort cette enseigne d’un magasin de
soieries, rue du Bac, nº 4. «Quoi! la princesse de Navarre se laisse
baiser la main par Jean de Paris! s’écrie le grand sénéchal, avec un
étonnement tout à fait comique. Eh bien! oui, l’indifférente princesse
connaît enfin les délices de l’amour. Sur l’enseigne de la rue du Bac,
c’est comme dans l’opéra, si ce n’est cependant que dans la pièce la
princesse a l’air noble et la mise élégante, tandis que sur le tableau
elle ressemble à une cuisinière endimanchée, et Jean de Paris à un
conscrit. N’oublions pas de dire que le peintre, infiniment ingénieux, a
mis un chêne centenaire, tout entier, dans la tête de l’héroïne et que
cela produit un effet... Et le sénéchal donc, il est sublime comme un
intendant[249].»
D. N’avez-vous pas l’âme interdite
Par quelque émotion subite?
D. D’amour attirant l’étincelle,
Pensez-vous à la bagatelle?
_Au Diable boiteux._ «Le Diable boiteux, dit la légende du jeu de
cartes, délivré du pouvoir magique qui le retenait dans une bouteille,
voulant marquer sa reconnaissance à son libérateur, lui fait remarquer
l’intérieur des maisons et lui fait connaître les mœurs, les différents
quartiers et les vices de toutes les classes de la société.» Dans
Balzac, «le Diable boiteux est l’enseigne d’un magasin de nouveautés,
rue de la Monnaie, nº 23, et c’est une demoiselle qu’il prend sous sa
protection, et le petit bonhomme à béquilles suffit pour la préserver
des séductions d’une légion de diables qui ont un comptoir pour champ
d’honneur et pour arme une demi-aune[250].»
R. Je ne saurais rien révéler,
Mon état est de tout cacher.
R. Je ne veux rien vous accuser!
D’un aveu l’on peut abuser!
_A la Blanche Marguerite._ «Une jolie demoiselle, éprise d’un page,
interroge une fleurette que l’on nomme marguerite, en l’effeuillant pour
savoir si elle est aimée _un peu, beaucoup, passionnément, pas du tout_.
Elle en était à la troisième fleur qui lui ôtait toute espérance,
lorsque son amant, caché dans un arbre, s’empresse de la désabuser.»
Balzac n’a pas décrit cette enseigne.
D. Ne craignez-vous pas qu’on abuse
D’une bonté que rien n’excuse?
D. Quand un objet parle à notre âme?
_A la Belle Anglaise._ «Les Anglaises sont belles et fières; on les dit
sages, mais, pour l’amabilité, la finesse, l’esprit, la beauté et le
plaisir, on préfère les Françaises.» Balzac fait l’éloge de cette
enseigne d’un magasin de soieries, rue Saint-Denis, nº 94: «Le dessin de
cette enseigne est assez artistement entendu; le peintre avait
probablement un modèle. Ah! si c’était la maîtresse de la maison! Mais
pourquoi pas[251]?»
R. Être accueilli de vous, et mes vœux sont comblés!
R. Qu’à vos désirs vous imposiez la loi.
_A la Balayeuse._ «Par leurs jolies balayeuses, depuis nombre d’années
les marchands de lingerie attirent les chalands.» Silence de Balzac sur
la _Balayeuse_, qui était une sorte de falbala garnissant le bas de la
robe des femmes et qu’on a remis à la mode il y a trois ou quatre ans.
D. Que désirez-vous de moi? Je suis tout à vous.
D. A quoi pensez-vous maintenant?
_A la Pie voleuse._ «Une servante du village de Palezo (_sic_), accusée,
jugée et exécutée pour un prétendu vol, a été reconnue innocente, après
son exécution, par la découverte d’une pie, qui était l’auteur du vol.»
Rien de Balzac sur _la Pie voleuse_.
R. Une réponse compromet
Ceux que l’amour tient au secret.
R. Sans charades ni calembours,
Mon silence répond toujours.
Voilà tout ce que nous possédons de ce beau jeu des _Enseignes de Paris_
sous la Restauration... Mais j’oublie qu’il en reste encore une carte, à
l’_Ange gardien_, dont la Réponse pouvait bien annoncer la fin du jeu:
«La Providence, pour sauver un jeune enfant près de tomber dans un
précipice, se sert de la tendre sollicitude de l’Ange gardien.» Balzac a
connu cette enseigne d’un magasin de lingeries, rue Saint-Honoré, et il
lui consacre quelques lignes du dernier galant: «Ce magasin doit, en
effet, être bien gardé par son enseigne, car il n’est voleur qu’elle ne
puisse effrayer. Il est vrai de dire que les dames des lingeries sont
fort attrayantes, et qu’il faudrait n’avoir pas le sou pour ne pas
acheter cravates, mouchoirs de poche, etc., etc.» Cet _et cætera_ en dit
plus qu’il n’est gros, et la Demande du jeu promet tout ce que la
Réponse devait tenir:
D. Eh bien! comment suis-je à vos yeux?
D. Que feriez-vous si je vous disais oui?
Hélas! le jeu s’arrête là, au plus bel endroit, et les enseignes se
taisent sur le reste.
XXIV
ENSEIGNES AVEC INSCRIPTIONS EN VERS
Les enseignes, accompagnées d’inscriptions en vers français, même en
vers grecs et latins, devaient être nombreuses au XVIᵉ siècle, alors que
le goût et la mode des inscriptions étaient si généralement répandus,
qu’on alla jusqu’à attribuer au roi François Iᵉʳ ce quatrain[252] en
l’honneur d’Agnès Sorel, qu’il aurait composé quand il visita, à Loches,
le tombeau de cette maîtresse de Charles VII.
Gentille Agnès, plus de los tu mérite,
La cause estant de France recouvrer,
Que tout ce que en un cloître peut ouvrer
Close nonnain, ni en désert hermite.
Le sentiment de cette inscription célèbre était meilleur que le style du
roi chevalier, qui, ayant fait rétablir la tombe de la belle Laure, à
Avignon, voulut en composer lui-même l’épitaphe, qui fut gravée sur le
monument et qui ne fera pas mauvaise figure au milieu de cette poésie
d’enseignes:
En petit lieu comprins, vous pouvez veoir
Ce qui comprend beaucoup de renommée:
Plume, labeur, la langue, le devoir
Furent vaincus par l’Amant de l’Aimée.
O gentille Ame, estant tant estimée,
Qui te pourra louer, qu’en se taisant?
Car la parole est toujours réprimée,
Quand le sujet surmonte le disant.
François Iᵉʳ voulut aussi que son poète valet de chambre, Clément Marot,
consacrât quelques vers à la mémoire de la muse bien-aimée de
Pétrarque[253]. L’exemple de François Iᵉʳ fut généralement suivi sous
son règne, et jusqu’à la fin du siècle on faisait composer, par les
poètes les plus renommés, des épitaphes en vers, qui étaient gravées sur
les tombeaux[254]. La poésie était en honneur; les distiques grecs,
latins et français illustraient aux jours de fêtes publiques les arcs de
triomphe en toile peinte, les fontaines en torchis et les décors de
l’Hôtel de ville. Il est tout naturel que les inscriptions en vers
soient descendues de ces monuments d’apparat sur les enseignes.
Malheureusement, ces enseignes enlevées ou détruites, on n’en a pas
conservé les vers, si ce n’est dans quelques marques typographiques de
libraires et d’imprimeurs[255]. On sait que ces marques n’étaient
souvent que la représentation de leurs enseignes, qui sont ordinairement
indiquées dans l’adresse même du libraire ou de l’imprimeur[256]. La
plupart des marques typographiques datent du XVIᵉ siècle, et, comme nous
l’avons déjà dit (voir chap. XVI, ENSEIGNES DE SAINTETÉ ET DE DÉVOTION),
elles ne laissent pas douter qu’un certain nombre des libraires de Paris
ne fussent secrètement attachés à la réformation luthérienne ou
calviniste.
Nous citerons seulement quelques distiques et quelques quatrains, gravés
autour de ces marques ou imprimés au dessous. La marque de Conrad
Badius, qui, après avoir exercé l’imprimerie à Paris, transporta ses
presses à Genève, pour pouvoir professer librement la religion nouvelle,
représente le Temps qui retire du puits la Vérité; ce distique est
imprimé à droite et à gauche du sujet qu’il interprète:
Des creux manoirs et pleins d’obscurité,
Dieu, par le Temps, retire Vérité.
Le libraire Jean Trepperel, qui fit paraître un grand nombre de vieux
romans de chevalerie en prose, avait mis ce distique autour de son
enseigne à l’_Écu de France_:
En provoquant ta grant miséricorde,
Octroie-nous charité et concorde.
Gilles de Gourmond, imprimeur privilégié du roi, avait ajouté ce
distique à ses armoiries, soutenues par deux licornes, sous les auspices
de saint Georges:
Tost ou tard, près ou loing,
A le fort du feble besoing.
L’imprimeur Le Petit Laurens, qui avait aussi dans sa marque deux
licornes soutenant un cercueil couvert d’un poèle de deuil, avec ce nom:
_la Blanche_, ne nous explique pas un sujet aussi lugubre dans ce
distique philosophique:
Chascun soit content de ses biens.
Qui n’a suffisance n’a rien.
Voici maintenant des quatrains qui expriment tous la dévotion,
catholique ou protestante. Le libraire Jean Denis, dont la marque
représente un docteur enseignant un berger, avec l’image du Christ dans
une sphère, fait parler ainsi son berger:
Enseigne-moy, mon Dieu,
Que ton vouloir je face,
Tant que au céleste lieu
Je puisse veoir ta face.
Le fameux libraire des rois Louis XII et François Iᵉʳ, Antoine Vérard,
qui fut à la fois dessinateur et graveur sur bois, avait fait inscrire
ces quatre vers, chargés de fautes grammaticales et d’abréviations,
autour de sa marque, représentant un cœur, avec ses initiales, soutenu
par deux aiglons et protégé par les armes de France:
Pour provoquer, Jésus, ta grant miséricorde,
De tous pécheurs faire grâce et pardon,
Anthoine Vérard humblement te recorde
Ce qu’il a il tient de toy par don.
Jean Bouyer et Guillaume Bouchet, libraires et imprimeurs, qui avaient
affronté un bœuf et un mouton héraldiques au-dessus de leurs initiales,
faisaient cette prière à Dieu, dans leur enseigne:
En la parfin de l’œuvre, louer Dieu
Chacun de nous doit, pour avoir sa grâce.
A luy doncques, pource qu’il luy a pleu
Nous donner temps de ce faire et espace.
Cette inscription, assez pauvrement rimée, inscrite en lettres gothiques
autour de la marque, était heureusement presque illisible. Les cinq vers
suivants, gravés autour de l’enseigne de Guillaume Nyverd, laquelle
représentait l’Annonciation, n’étaient pas beaucoup plus faciles à
déchiffrer, quoique ces vers fussent sans le moindre doute empruntés à
quelque poète du temps, qui avait voulu représenter par des images
allégoriques l’Incarnation de Jésus-Christ:
Tout ainsi que descend en la fleur la rosée,
La face au mirouer, et au cœur la pensée,
Le soleil en voirrière sans estre entamée,
La voix en la maison sans estre defformée,
Entre le Filz de Dieu en la Vierge honorée.
Michel et Philippe Lenoir, père et fils, libraires et imprimeurs, en
faisant soutenir par deux nègres un écusson d’armoiries, pour faire
allusion à leur nom, se plaisaient à répéter ce petit quatrain autour de
leur enseigne emblématique:
C’est mon désir
De Dieu servir,
Pour acquérir
Son doux plaisir.
Enfin, André Bocard, libraire et imprimeur, qui avait placé dans sa
marque l’écusson de l’Université et celui de la Ville de Paris,
au-dessous de l’écu de France, avait fait inscrire autour de son
enseigne le quatrain suivant, qui s’adressait moins à Dieu qu’à ses
saints:
Honneur au Roy et à la Court!
Salut à l’Université,
Dont nostre bien procède et sourt!
Dieu gard de Paris la cité!
C’est assez pour faire connaître les enseignes poétiques des libraires
et des imprimeurs parisiens du XVIᵉ siècle.
Nous rapprocherons de ces enseignes une inscription d’une date plus
récente (sans doute du siècle suivant), qui était gravée au-dessus de la
porte d’un passage conduisant de l’ancien cimetière de Saint-Séverin à
la rue de la Parcheminerie. Il est probable que cette inscription
édifiante, en jeux de mots, était surmontée de quelque peinture funèbre,
comme celle qui existait autrefois à l’entrée du charnier de l’église
Saint-Paul:
Passant, penses-tu pas passer par ce passage
Où, pensant, j’ai passé?
Si tu n’y penses pas, Passant, tu n’es pas sage,
Car, en n’y pensant pas, tu te verras passé[257].
Vers le même temps on avait placé un buste de Henri IV, avec un distique
latin, sur la façade du nº 3 de la rue Saint-Honoré, maison devant
laquelle ce roi fut assassiné par Ravaillac, et qui a été démolie vers
1869, quand on a fait passer par là la large rue des Halles. Ce buste
avait fini par devenir une enseigne, dont ces deux mauvais vers
faisaient la légende:
Henrici Magni recreat presentia cives,
Quos illi æterno fœdere junxit amor.
Ce qui signifie mot à mot: «La présence de Henri le Grand réjouit les
citoyens, que l’amour a joints à lui par un pacte éternel.» En dernier
lieu le buste et l’inscription servaient d’enseigne à un marchand de
draps. Nous comprendrions, pour un tailleur, l’enseigne du roi Dagobert;
mais Henri IV? L’inscription seule, gravée en lettres d’or sur une
plaque de marbre noir, se retrouve encore aujourd’hui au musée
Carnavalet. Quant au buste de Molière, qu’Alexandre Lenoir avait fait
poser, sous les Piliers des Halles, devant la maison où l’on croyait que
notre grand comique était né, ce buste était devenu aussi une enseigne
pour un marchand revendeur de vieilles étoffes, mais on avait eu la
pudeur de le peindre en noir, en l’appelant _la Tête noire_, et Molière
n’y était pas nommé, ni en prose ni en vers. Au surplus, les enseignes à
la _Tête noire_ étaient alors assez communes à Paris, mais elles
n’avaient pas le même type. Celle d’un marchand de meubles, dans la rue
du Faubourg-Saint-Antoine, offre un type de nègre coiffé d’un turban,
qu’on nommera peut-être un jour Othello ou Toussaint-Louverture.
[Illustration]
Nous avons lu dans les poètes du XVIIIᵉ siècle différentes inscriptions
en vers pour des cadrans solaires, mais comme nous ne savons point où
ces cadrans solaires étaient posés, peut-être dans des cours d’hôtels
aristocratiques, nous nous bornerons à citer une inscription de ce
genre, qui avait été demandée à Voltaire dans sa jeunesse, et qui fut,
dit-on, longtemps visible sur l’enseigne d’un horloger du quartier
Saint-Gervais:
Vous qui vivez dans ces demeures,
Êtes-vous bien, tenez-vous y,
Et n’allez pas chercher midi
A quatorze heures.