Certaines enseignes ont constamment mis en éveil la curiosité des

passants, qui ne les comprenaient pas et qui cherchaient à en trouver le

sens. Telle fut l’enseigne à l’_Y_. Le sieur de Blegny, sous le

pseudonyme d’Abraham du Pradel, cite dans son _Livre commode des

Adresses de Paris_, en 1692, une de ces mystérieuses enseignes à l’_Y_:

«Les aiguilles et les épingles, dit-il, se vendent en gros, près la

Croix du Tiroir, à la _Loupe d’Or_, et, rue de la Huchette, à l’_Y_.» Le

commentaire que j’ai joint à mon édition du _Livre commode_[234]

présente une assez amusante étymologie: «Cette dernière enseigne a

besoin d’être expliquée, ai-je dit. Autrefois on appelait le

haut-de-chausses: _grègues_, _grèques_, à cause de la ressemblance avec

les courtes et larges culottes des Grecs. Le nœud de ruban, que les

merciers vendaient pour l’attacher au pourpoint, se nommait

_lie-grèques_. Or, c’est de ce mot, un peu modifié, que vient notre

enseigne. De _lie-grèques_, en forçant légèrement la prononciation, on

eut l’Y, et la fameuse lettre fut ainsi acquise aux merciers. Elle a,

d’ailleurs, la forme d’une culotte, les jambes en l’air, et par là

convient d’autant mieux, comme armes parlantes, à ces marchands de

culottes et de caleçons.» Adolphe Berty nous avait appris que l’_Y

grégeois_ existait dès 1527 dans les enseignes de Paris. Était-ce la

même enseigne que celle signalée par le sieur de Blegny? Était-ce la

même que celle que l’on voyait encore, en 1854, quai Saint-Michel, et

que relevait cette inscription: _Maison fondée en 1690_? Était-ce la

même que celle qui a été sculptée sur la façade de la maison qui porte

le nº 14 dans la rue de la Huchette? (Voir chap. III, p. 41-43.)

Question peu importante, mais difficile à résoudre. Dans tous les cas,

les enseignes à l’_Y_ sont encore fréquentes chez les merciers de

province, qui ne connaissent pas, à coup sûr, l’origine de leurs

enseignes.

Alfred Bougy avait imaginé une autre interprétation de l’Y des

enseignes, et nous l’aurions adoptée sans doute, si son auteur n’eût pas

attribué ces enseignes aux bonnetiers, tandis qu’elles ont toujours

appartenu exclusivement aux merciers; or, merciers et bonnetiers

formaient deux corps d’état absolument distincts et différents. Mais

l’explication proposée par Alfred Bougy est assez ingénieuse pour qu’on

n’y renonce pas sans regret, la voici: «On se demande souvent pourquoi

les bonnetiers mettent, de très ancienne date, sur leurs devantures, un

Y et quelquefois plusieurs. J’ai toujours pensé, quant à moi, que les

marchands de bas ont trouvé original de s’annoncer au moyen d’un

caractère muni de deux jambes et figurant assez bien un saltimbanque qui

fait l’arbre fourchu. Ce même caractère convient également aux marchands

de chemises et de camisoles de tricot, car ils peuvent dire que l’Y est

pourvu de deux bras qu’il lève théâtralement vers le ciel pour implorer

la faveur d’une bonne et nombreuse clientèle[235].»

Le comte de Laborde, qui avait trouvé l’Y grégeois dans les inventaires

de bijoux du XIVᵉ siècle, n’a pas songé à le chercher sur les enseignes

des merciers; il s’est contenté de faire observer que cet Y, sur des

fermails ou des anneaux d’or, pouvait représenter la forme d’une croix

ou plutôt du Christ crucifié[236]. Nous y voyons plus volontiers, comme

sur quelques marques et enseignes de libraires, l’emblème symbolique du

libre arbitre: la route aboutissant à deux voies inégales, _via lata,

via arcta_.

Il est une autre lettre de l’alphabet, le _V_, auquel on avait donné, en

le colorant de vert, un sens fixe, qui se représentait invariablement

dans les enseignes à rébus. Ainsi le comte de Laborde, dans son

_Glossaire des émaux et bijoux du Musée_, décrit, d’après un inventaire

des ducs de Bourgogne, un annel d’or, émaillé de W verts, sous la date

de 1399[237]. Ces W verts voulaient dire: Vertus. Nous devons avouer ne

pas comprendre cette interprétation généralement admise. Ainsi Tabourot,

dans ses _Bigarrures du Seigneur des Accords_, nous présente cette

devise: _Pensées en vertu sont nettes_, dans un rébus qui pourrait bien

avoir figuré sur l’enseigne d’un fabricant de sonnettes: un V vert, dans

lequel sont implantées une tige de pensées et deux sonnettes. La

première édition des _Mémoires de Sully_, imprimée en deux volumes

in-folio, au château de Sully, en 1638, à l’enseigne des _Trois V

verts_, c’est-à-dire des Vertus, offre ces V peints en vert, avec la

légende: _Foy, Espérance, Charité_. La lettre S, traversée par une

barre, a dû sans doute figurer aussi en rébus sur des enseignes, comme

à la fin des lettres d’amour et d’amitié, car Tabourot n’a pas oublié

cette lettre-rébus, qu’il explique ainsi: «Une S fermée par un traict,

pour dire fermesse, au lieu de _fermeté_.» Le sens de ce rébus était si

bien hors d’usage, que les savants de notre temps, qui ne lisent pas les

_Bigarrures du Seigneur des Accords_, s’étaient mis en quête de cette

explication et se sont disputé l’honneur de l’avoir trouvée, sans

l’avoir cherchée sur les enseignes.

XXII

LES ENSEIGNES-ADRESSES DES MARCHANDS

Le savant M. Louis Courajod, dans l’excellente étude qu’il a consacrée à

la Curiosité, en tête du _Livre-Journal_ de Lazare Duvaux[238], n’a pas

oublié de mentionner ces adresses gravées, qui sont ordinairement la

reproduction fidèle des enseignes des marchands. «Ces marchands, dit-il

en parlant de ceux qui composaient l’état-major de la bijouterie au

XVIIIᵉ siècle, outre leurs enseignes dont Watteau nous a laissé un

spécimen remarquable[239], avaient encore des adresses, c’est-à-dire

qu’ils faisaient graver des planches de cuivre indiquant leur demeure,

le symbole sous lequel ils avaient établi leurs boutiques, énumérant les

différents objets qu’ils offraient aux acquéreurs, et figurant les

principaux attributs de leur commerce. Comme ils commandaient fort

souvent ces adresses aux plus habiles dessinateurs et aux meilleurs

graveurs de leurs contemporains, on composerait une jolie collection en

rapprochant les gracieux cartouches qui contiennent leurs noms, leurs

demeures et les ingénieux symboles qui personnifiaient leur industrie.»

M. Courajod ne parle que des enseignes-adresses ou adresses-enseignes

les plus intéressantes, pour le dessin et la gravure, que les

marchands-bijoutiers du XVIIIᵉ siècle avaient fait exécuter, et qui leur

servaient non seulement d’annonces et de prospectus, mais encore de

factures de leurs marchandises.

Ces gravures, dont l’usage remonte certainement aux premières années du

XVIIᵉ siècle, nous font connaître le sujet et la disposition d’un

certain nombre d’enseignes qu’il serait impossible d’apprécier sur une

simple désignation. Ainsi, au XVIIIᵉ siècle, l’enseigne d’une boutique

où se vendaient des objets de mode et de luxe était entourée

généralement d’ornements dans le style rococo, avec des attributs et des

emblèmes peints ou dorés. Nous n’avons découvert aucune de ces

adresses-enseignes avant l’année 1660 environ, mais nous attribuons à

leur invention et à leur emploi dans le commerce de Paris une date

antérieure au plus ancien spécimen connu, qu’on ne saurait considérer

comme l’essai d’un nouveau système d’annonce marchande. Nous devons donc

nous borner à passer en revue chronologiquement les enseignes-adresses

que nous avons vues et dont la plupart nous sont communiquées par un

célèbre amateur[240]; ce sera la meilleure manière de mettre sous les

yeux du lecteur les principales enseignes de Paris pendant plus d’un

siècle.

Nous ne devons pourtant pas négliger de mentionner une espèce

d’affiche-enseigne que M. Alfred Bonnardot a trouvée dans un recueil de

pièces concernant la vente de l’hôtel de _Bourgogne_, en 1543, et qui

servait à indiquer des places de terrain à vendre, _selon les

pourtraicts et figures qui auroient esté faicts et attachez sur des

tableaux de bois, ès portes desdits hostels, ès portes du palais du

Chastelet et autres lieux_. «Ce détail est curieux relativement aux

ventes d’immeubles, nous fait observer M. Bonnardot; il s’agit

probablement ici d’une affiche peinte[241].»

Il y a, dans l’œuvre d’Abraham Bosse, au Cabinet des Estampes de la

Bibliothèque nationale, quatre ou cinq adresses-enseignes gravées de

marchands, qui ne portent pas de date, mais qu’on peut placer sous

l’année 1660, à l’époque où l’artiste, ayant perdu beaucoup de sa

réputation, était forcé d’accepter des travaux presque indignes de lui.

Ces adresses-enseignes, dessinées et gravées par Abraham Bosse, devaient

être plus nombreuses que celles qui nous ont été conservées, car

Mariette, dans ses notes manuscrites, en mentionne trois autres que la

Bibliothèque nationale ne possède pas. La plupart de ces

adresses-enseignes devaient servir de passe-partout, en quelque sorte,

pour tous les marchands, qui pouvaient y ajouter à la plume leurs noms

et des détails relatifs à leur commerce car elles laissaient en blanc la

place de l’enseigne et du nom du marchand; ainsi trois des

adresses-enseignes que nous avons sous les yeux représentent trois

femmes, avec les attributs de la Fidélité, de la Renommée et du Commerce

soutenant un écriteau sur lequel on lit: Nº AU, et un espace blanc

réservé pour l’addition manuscrite. Comme les armoiries de la ville de

Tours sont au bas de la page, on doit supposer qu’elles ont été faites

pour des marchands de la ville de Tours, la ville natale d’Abraham

Bosse, qui s’y retira et qui y mourut. Sur une de ces

adresses-enseignes, les armoiries de Tours ont été remplacées par ces

mots: _Fabrique de Isaac Chardon_. Toutes ces gravures sont anonymes.

Celle qui pourrait avoir été faite pour un marchand de Paris offre

l’Agneau pascal portant une croix avec une oriflamme; on lit au bas:

_Gans de l’Agneau Pascal_. Cette pièce a 80 millimètres de haut sur 108

de large. Nous croyons que l’_Agneau Pascal_ était une enseigne de

Paris, et Pascal le nom du marchand[242].

La plus ancienne de ces enseignes-adresses, avec des noms de marchands

de Paris, c’est-à-dire la première de cette espèce que nous ayons pu

découvrir, est celle de deux marchands d’étoffes de soie: c’est une

eau-forte, format in-4º, qui ne porte pas de date, mais Hennin l’a

placée, sous la date de 1682, dans sa grande collection d’estampes

historiques[243]. La voici:

«_A la Teste noire._ Verdier et Dumazelle, marchands, rue des

Bourdonnois, à la _Teste noire_, vendent toutes sortes d’étoffes de

soye, de draps d’or et d’argent, des taffetas, popeline, moires, ras de

Saint-Maur, grisettes, et généralement toute sorte de soyerie, en gros

et en détail.»

Il y a, dans la collection alphabétique des Portraits, à la Bibliothèque

nationale, une autre eau-forte, de format in-8º, sans date, mais signée

par Ertinger, né à Colmar en 1640, ce qui nous permettrait de reporter

cette pièce à l’année 1676 ou 1678; en voici la description:

«_Au Buste de Monseigneur._ A la rue Dauphine, vis-à-vis la rue d’Anjou,

à Paris, M. Savin peint, à l’huile, à fresque, à détrempe et en

miniature, des Tableaux d’Histoire sainte, grecque et latine,

Métamorphoses, Portraits, etc.; dessine et peint Médailles, Devises,

Emblèmes, Blason, Perspective, Architecture civile et militaire,

décorations pour les Églises et les Spectacles, ornemens pour les

Maisons religieuses et séculières, desseings pour les graveurs et pour

ouvrages en broderie sur satin, moire et taffetas, rehaussés d’or et

d’argent, etc. Il enseigne à dessiner et à peindre avec facilité, et a

plus de 200 tableaux à vendre sur toute sorte de sujets et en

miniature.»

La troisième enseigne-adresse connue est de la plus grande beauté et

porte une date certaine; elle est de format in-folio, dessinée dans le

goût de Lebrun et admirablement gravée par Antoine Dieu; si elle

reproduit fidèlement l’enseigne de la boutique de ce peintre, elle nous

donne une grande idée de ce que pouvaient être les enseignes à cette

époque.

«_Au Grand Monarque._ Le sieur Dieu, Mᵉ peintre, à Paris, sur le

Petit-Pont, proche la porte de l’Hostel-Dieu, fait et vend toutes sortes

de tableaux, tant d’histoire que de dévotion et autres; tous les

Portraits de la Cour, grands et petits, en bordures ovalles et quarrées;

bordures tant dorées que d’autres façons, pieds de pendules, pieds de

porcelaines, crucifix sur velours et autres ouvrages de sculpture et

dorure, images de vélin, de cole de poisson et roche de toutes façons,

et généralement toute sorte d’ouvrages de peinture, sculpture, dorure,

et le tout à prix raisonnable et en tient magazin en gros et en

détaille. 1698.--_Ant. Dieu inv. et sculps._»

Cette adresse est surmontée du portrait de Louis XIV, en buste, couvert

d’une armure, dans un cadre ovale, soutenu par deux Renommées;

au-dessous, à droite, la France, sous les traits d’une nymphe couronnée

de lauriers, tenant une pique à la main, foule aux pieds la Discorde

vaincue.

Citons encore une gravure, de même format, plus naïve et moins finement

exécutée, qui paraît être du même temps, mais qui n’a pas de date. Ce

n’est plus un peintre, c’est un simple perruquier suisse:

«_Aux Treize Cantons suisses._ Le Petit Suisse, marchand perruquier,

fait et vend toutes sortes de perruques et des plus à la mode, vend

aussi toutes sortes de cheveux de France, d’Angleterre, de Hollande,

Flandre, Allemagne et d’autres des plus beaux, en gros et en détail:

demeurant à Paris, sur le quay de l’Orloge du Palais, entre les deux

grosses tours. _Ladame scul._»

[Illustration]

Au-dessous de l’inscription de l’enseigne, dans un encadrement formé des

armes des treize cantons, est représenté le portrait d’un personnage, en

tête à perruque, posée sur un tapis fleurdelisé, avec cette légende: _C.

Patu, autrement renommé le Petit Suisse_. Ce Patu, qui devait être

fameux pour les perruques, comme les grands perruquiers Binet et Pascal,

n’est pourtant pas nommé dans le _Livre commode_ d’Abraham du Pradel

(Nicolas de Blegny).

Voici encore une petite adresse-enseigne des dernières années du règne

de Louis XIV:

«_Au Perroquet_, rue Petite-Truanderie, proche les Halles, la veuve

Beltemont, marchande teinturière, vend toutes sortes de fils, etc.

Paris, 1711.»

Nous abordons la régence du duc d’Orléans avec une enseigne-adresse qui

n’a pas de date, mais dont les équivoques du texte et de la gravure

annoncent que l’esprit gaulois veut reprendre tous ses droits, au risque

d’effaroucher les derniers représentants du règne de Mᵐᵉ de Maintenon:

_A la Vice d’Or couronnée_. C’est une vis de forme assez étrange, qui

est représentée, sous une couronne, au-dessus du cadre ornementé, où

figurent tous les instruments et outils de la coutellerie.

«_A la Vice couronnée._ Hebert, maître coutellier à Paris, rue de

l’Arbre-Scec, à la _Vice d’Or couronnée_, fait de bons razoirs,

lancettes, couteaux, cizeaux, trépans et toutes sortes d’instrumens

servans aux chirurgiens et barbiers, et vend de très bonnes pierres à

razoirs, comme aussi de bons cuirs.»

Au-dessous, de chaque côté, deux Amours assis, tenant l’un une serpette,

et l’autre une sorte de cisaille, qui affectent des formes inusitées,

lesquelles avaient leur raison d’être sous la Régence.

C’est encore une enseigne-adresse de coutelier qui nous offrira la date

de 1715, mais sans jouer sur les mots, comme la pièce précédente; les

instruments de la coutellerie sont également représentés au-dessous du

nom de l’enseigne:

«_Au Pied de Biche._ Jacques Aumounin, maître coutellier, à Paris,

demeurant rue du Mail, à l’enseigne du _Pied de Biche_, etc., 1715.»

Nous sommes en pleine Régence, avec l’enseigne des _Trois Pucelles_,

qui, néanmoins, n’a pas de date. Cette enseigne, surmontée de la

couronne royale, est agrémentée dans le style rococo, avec des éventails

de toute espèce.

«_Aux Trois Pucelles_, rue Saint-Denis, entre la Fontaine des

Saints-Innocents et la Picardie, Prevoteau vend toutes sortes

d’éventails de nacre, yvoire, baleine, montés en peau, papier et

taffetas, des plus à la mode; tient aussi magasin de dentelle noire,

blonde de soye, taffetas pour mantelets; le tout en gros et en détail. A

Paris.»

Puis viennent deux enseignes-adresses de joailliers, qui n’ont pas de

date, mais qui sont du même temps, c’est-à-dire du commencement du règne

de Louis XV; ces deux joailliers ont la même enseigne et la même

adresse, l’un ayant succédé à l’autre:

«_A la Gerbe d’Or_, rue Saint-Antoine, vis-à-vis la vieille rue du

Temple, Dessemet, marchand orfèvre, joaillier, fait, vend et achète

toutes sortes d’ouvrages d’orfèvrerie, tant en or qu’en argent, achète

les galons brûlés ou non brûlés et les vieilles vaisselles; il vend et

achète toutes sortes de jettons. Le tout à juste prix.»

L’enseigne est dans un ovale rococo, terminé en corne d’abondance, d’où

s’échappent quantité de menus bijoux, et tout à l’entour figurent les

objets d’argenterie qui composent le commerce de l’orfèvre.

L’adresse-enseigne de La Chambre, marchand orfèvre _joyailler_, est

tout à fait semblable à celle de Dessemet; on n’y a changé que le nom du

marchand.

Deux enseignes-adresses de doreurs, datées, dont l’une offre ces jeux de

mots qui témoignaient du caractère jovial et de l’esprit facétieux de

certains marchands de Paris:

«_Au Coq lié de Perles_, rue de la Verrerie, vis-à-vis les murs de

l’église Saint-Mery, Collié, maistre marchand doreur, argenteur sur

métaux, etc. 1726.»

Ce _Collié_ ou _Coq lié_ eût sans doute mieux réussi, avec son

calembour, au XVIᵉ siècle qu’au XVIIIᵉ. Son confrère Passevin avait une

enseigne plus simple et moins bizarre.

«_A la Providence_, rue de la Verrerie, au coin de la rue des Coquilles,

Passevin, maistre et marchand doreur. Paris, 1725.»

Son enseigne-adresse, sans image, avait été imprimée par P. Gissey, rue

de la Vieille-Boucherie, à l’_Arbre de Jessé_.

On mettait sans façon sur des adresses comme sur les enseignes les

portraits des princes morts et vivants, et lors même que ces portraits

étaient horriblement peints, personne n’y trouvait à redire, car le

marchand ne songeait qu’à placer son commerce sous une bonne

recommandation, en cherchant sa clientèle parmi les gens de cour.

«_Au Duc de Bourgogne_, quay de Gesvres, maison de la _Coquille d’Or_,

Boucard fait et vend toutes sortes de bonnes éguilles, épingles

d’Angleterre et de Paris, cire d’Espagne, cure-dents, fers à coëffer,

dez à coudre de Blois et de Paris, et toutes sortes d’aiguilles à

tapisseries de Langres et de Blois, etc. 1728.»

«_Au Prince de Condé_, Bruno, doreur ordinaire des équipages et

vennerie de Monseigneur le Duc, qui demeuroit cy devant rue des

Prouvaires, près Saint-Eustache, demeure présentement rue des

Mauvais-Garçons, faubourg Saint-Germain, au _Prince de Condé_. Paris,

1733.»

Nous avons, pour les années 1735 et 1737, un tabletier, un fondeur et

deux quincailliers, avec de bien singulières enseignes[244]:

«_Au Singe verd_, rue des Arsis, proche Saint-Mery, Auxerre, tabletier,

etc. 1735.»

Ce singe vert est représenté jouant seul au trictrac.

«_A la Renommée des Trois Chandeliers_, rue des Arcis, du côté de la rue

de la Haute-Vannerie, La Vache, fondeur, etc., 1737.»

L’enseigne représente une Renommée, sonnant de la trompette, au milieu

d’une quantité d’objets d’église et de luxe mondain, parmi lesquels sont

trois chandeliers de différentes formes.

«_Au Mulet chargé._ La Mulle et Doublet, marchands, rue de la Monnoie,

près le Pont-Neuf, vendent et achètent toutes sortes d’armes et de

marchandises de clinquaillerie, etc. 1737.»

Le mulet chargé de l’enseigne rappelait au client que les deux marchands

La Mulle et Doublet portaient une double charge dans leur commerce et

demandaient un peu d’aide.

Mais les enseignes-adresses avaient produit de si heureux résultats pour

les marchands qui y avaient recours, que chacun s’ingéniait à faire

mieux que son voisin. Gersaint, qui avait eu la bonne fortune de

recommander son magasin par une enseigne peinte de la main de Watteau,

voulut avoir une adresse-enseigne dessinée et gravée par Boucher. Cette

adresse est ainsi décrite par M. Louis Courajod: «Un Chinois ou un

Japonais, la tête et les épaules couvertes d’une épaisse fourrure qu’il

soulève, et tenant une pagode à la main, est assis sur un cabinet de

vernis de la Chine. Il semble contempler au-dessous de lui divers objets

disposés au pied d’une console, sur laquelle est posé le cabinet de la

Chine. Ce sont les principaux meubles vendus par les marchands de

curiosités, entre autres des tableaux, un coq de porcelaine, un miroir

des Indes, des éventails, des manchettes, des rouleaux d’estampes, un

cabaret, des coquillages, des pièces de minéralogie, une guitare,

etc[245].» L’adresse est gravée au bas de l’estampe:

«_A la Pagode_, Gersaint, marchand jouailler, sur le pont Notre-Dame,

vend toute sorte de clinquaillerie nouvelle et de goût, bijoux, glaces,

tableaux de cabinet, pagodes, vernis et porcelaines du Japon,

coquillages et autres morceaux d’histoire naturelle, cailloux, agathes

et généralement toutes marchandises curieuses et étrangères, à Paris,

1740.»

Toutes les adresses-enseignes n’étaient pas aussi intéressantes, et bien

souvent le marchand ne faisait pas des frais de gravure pour son

enseigne, qu’il se contentait d’indiquer sur ses adresses, comme dans

celle-ci:

«_A la Belle Teste_, Pevèrie, maître-tourneur, demeurant rue aux Ours,

au coin de la rue Quinquempoix, fait et vend toutes sortes d’ouvrages au

tour, savoir: fauteuils et chaises des plus à la mode, bidet, double

bidet et chaises à deux dos, chaises fauteuils et angloises en verd pour

les jardins, rouets à filer des plus fins; montre à filer, sans

intérêts; dévidoir, quenouille, guéridon, porte-écran à la mode, testes

à coëffer pour les dames, des plus parfaites, testes à perruques,

métiers à broder et à travailler en tapisserie, jeux de quilles de Siam,

et autres, boëtes, fiolles, poulies à puits, bâtons à perroquets et

bâtons à faire le chocolat, le tout à juste prix, à Paris, 1739.»

Le luxe augmente, et aussi l’amour de la dépense: les dames de la cour

donnent le ton, et toute la bourgeoisie riche s’efforce de les surpasser

en prodigalités et en folies. Une enseigne-adresse, gravée avec un goût

exquis, de la grandeur d’une carte à jouer, par un artiste nommé Le

Villain, qui l’avait encadrée de roses, invitait ainsi les femmes du

monde à venir chez le bijoutier dépenser l’argent de leurs maris et de

leurs amants:

«_A la Tabatière d’Or_, Tellier, marchand joailler bijoutier, vend des

bijoux d’or et d’argent, sacs à ouvrage, éventails, nœuds d’épée, et

tout ce qui concerne la bijouterie; revend aussi des ouvrages en

pierreries du plus nouveau goût, donne à ses pierres l’éclat et le jeu

du diamant, rend les couleurs et nuances à celles qui lui sont

présentées; il vend des bagues et doublets qui imitent le feu, vend les

parfums, fait les envois dans tout le royaume et chez l’étranger. A

Paris.»

Les hommes ne restent pas en arrière, quand il s’agit de briller à la

cour et à la ville; on sème l’or à pleines mains, pour acheter tout ce

qui se fait en or et en argent, pour la toilette, le mobilier et les

équipages. Nous avons sous les yeux cette jolie vignette

d’enseigne-adresse gravée par Bellanger et dans laquelle le _Soleil

d’Or_ est tout encadré de roses:

«_Au Soleil d’Or_, Vieille Rue du Temple, au coin de la rue Barbette,

vis-à-vis l’hôtel de Soubise, ci-devant rue Saint-Denis. Vᵉ Gallot tient

magasin de galons or et argent fin, filés or et argent, paillettes or et

argent, tout ce qui concerne l’ornement d’église tant en galons d’or et

d’argent, tant fin que faux et en soie, tout ce qui concerne le meuble

en crette de soie, cordons, glands, franges or et argent, tant fin que

faux, tout ce qui concerne la voiture tant or et argent qu’en soie,

guides et tresses, tout ce qui concerne la broderie en or et argent, le

tout à juste prix. A Paris.»

Ce n’est plus Louis XV qui règne, c’est Mᵐᵉ de Pompadour ou la Dubarry.

L’enseigne-adresse, qui est devenue une délicieuse gravure signée Eisen

ou Marillier, pénètre dans tous les boudoirs, et les femmes ne sortent

plus que pour aller à des rendez-vous dans les petites-maisons des

grands seigneurs et des financiers, ou pour faire des emplettes.

Ici on va chercher des étoffes et des chiffons:

«_Au lever de la Reine_, Bellehure tient magasin de gazes et de

dentelles, linons, taffetas de toutes qualités, satin, rubans gros grain

et autres, coiffure de marli brodé, vraie soie d’Angleterre à filet, et

fil anglois à filet, cordons de montres et bourses à cheveux; il tient

aussi des modes et des plumes dans tous les genres, garnit les robes et

fait des commissions pour la province, 1770.»

Là, on ne trouve que des fleurs artificielles, qui font déjà tort aux

fleurs naturelles et qui se vendent à des prix extraordinaires:

«_A la Gloire du Zéphire_, rue Bourbon-Villeneuve, au coin de la rue

Saint-Claude. Wenzel tient fabrique et magasin de fleurs. A Paris.»

Une femme à la mode a chez elle une collection d’éventails, et cette

collection s’accroît tous les jours:

«_A l’Éventail des Quatre-Saisons_, à Paris, rue Greneta, Josse, l’aîné,

tient fabrique d’éventails de toutes sortes de goûts et de prix, en gros

et en détail, pour la France et les pays étrangers. Il se charge de

faire traiter toutes sortes de sujets; il les raccommode, fournit les

feuilles et les bois séparément, le tout à juste prix.»

Dans cette jolie enseigne-adresse, le cadre qui la contient est surmonté

d’un éventail ouvert, et dans le bas, un paon déploie sa queue en

éventail de plumes.

Histoire des enseignes de Paris · 第 17 / 27 段