L’enseigne du _Puits sans vin_, ou _Puissant Vin_, devait être assez

commune à Paris, puisque Berty nous indique une maison du _Puits sans

vin_, dans la rue Saint-Honoré, avec la date de 1713. Une autre

enseigne, sculptée en bas-relief et peinte, qu’on voit encore dans la

rue Mouffetard, à la porte d’un épicier qui y a fait ajouter, de chaque

côté, en pendentifs, deux pains de sucre, avec cette légende: _A la

bonne Source_, représente deux francs lurons qui tirent de l’eau d’un

puits et qui pourraient bien avoir figuré autrefois à la porte d’un

marchand de vin dans une enseigne du _Puits sans vin_. Berty a signalé

encore, sans le savoir, une enseigne en rébus, dans la rue Fromenteau,

où se trouvait la maison du _Mal assis_, en 1568: le _mal assis_ était

généralement un coq perché sur une patte. Quant à la maison du _Chat

lié_, dans la même rue, en 1671, cette enseigne en rébus faisait

allusion, nous l’avons dit, au nom de Robert Challier, qui avait été

propriétaire d’un hôtel voisin[217].

[Illustration]

Le _Signe de la Croix_, un cygne au pied d’une croix qu’il enlace avec

son cou, et le _Bon Coing_, avec ce fruit odorant, qui veut dire le _bon

coin_, se retrouvent encore sur beaucoup d’enseignes de Paris, sans

avoir changé de sens ni de caractère depuis des siècles. Nous avons

aussi, en plusieurs endroits, notamment rue Saint-Denis, rue des

Deux-Écus, et rue Vauvilliers, la fameuse enseigne du _Chat qui pelote_,

représentant un chat qui jongle avec des pelotes de fil ou de coton. Il

y avait aussi le _Chat qui pêche_ dans une ruelle qui descendait de la

rue de la Huchette jusqu’à la rivière, et qui avait pris le nom de cette

enseigne. Mais nous hésitons fort à reconnaître avec quelques érudits

un peu trop imaginatifs que toutes les enseignes _au Chat_ fussent des

rébus, lors même qu’on nous prouverait que le peuple voyait dans

l’enseigne du _Chat qui pelote_ cette équivoque assez difficile à en

tirer: _Chaque y pelote_, c’est-à-dire chacun y fait sa pelote. On a

voulu traduire aussi le _Chat qui pêche_ par cette légende

insignifiante: _Chaque y pêche_, c’est-à-dire chacun vient s’y fournir

de ce qu’il lui faut. Les rébus de nos pères, avec leurs assonances

approximatives, étaient plus intelligibles et plus ingénieux que les

nôtres.

L’enseigne en rébus: A _l’Assurance_ (un A sur une anse) remonterait au

XVIIᵉ siècle, quoique Sauval ne l’ait pas citée; celle du _Saint

Jean-Baptiste_ (singe en baptiste), représentant un singe avec une

collerette et des manchettes, nous paraît une invention plus bizarre que

spirituelle. Les rébus des enseignes modernes sont la plupart des

réminiscences du passé, et ce ne sont pas les plus curieux qui ont été

conservés ou remis en vogue. Dans tous les cas, on n’a pas gardé ceux

qui ne seraient plus compréhensibles, en raison de l’altération de la

langue, comme les _Gras scieurs_, dans lesquels il fallait voir les

_Gracieux_. Mais on rencontre encore aujourd’hui, dans les faubourgs,

des enseignes qui ont toujours le même attrait pour le populaire des

vieux quartiers de Paris, comme les suivantes: aux _Contents_ (au

comptant), à _l’Épi scié_ (à l’épicier), au _Verre galant_ (au vert

galant), au _Canon de la Bastille_ (place de la Bastille), au _Canon de

Bordeaux_, au _Grand I vert_ (au grand hiver), aux _Vieux par chemins_

(aux vieux parchemins), etc.[218]

[Illustration]

«L’enseigne de l’_Épi scié_, ou des _Épis sciés_ (épiciers), dit M. J.

Poignant, cette enseigne, qui jusqu’en 1855 a fleuri au-dessus d’un café

borgne du boulevard du Temple, servait peut-être au XVIIIᵉ siècle à

illustrer les officines de ces honorables industriels.» Nous avons vu ce

rébus de l’_épi scié_ (l’épicier) dans un livre de la fin du XVIᵉ

siècle. Quant à la fameuse enseigne de la _Femme sans tête_, il

appartenait à la galanterie française de lui faire réparation d’honneur,

en appliquant l’impertinente légende de _Tout en est bon_, non plus à

une femme décapitée, mais à un porc doré des pieds à la tête[219]. Enfin

nous avons recueilli, dans le quartier des Halles, au fameux _débit de

consolation_ de Paul Niquet, le dessin de son enseigne en rébus, peinte

sur le mur, avec beaucoup de talent, dans un cadre ornementé du meilleur

goût: elle représente une mappemonde portant écrit le mot POLE, un nid

avec trois petits oiseaux qui piaillent, un groupe de vaisseaux qui

élèvent leurs mâts derrière le quai d’un port, la lettre N avec

apostrophe dans une haie, des empreintes de pas, et un Maure assis, la

hache à la main. L’obscurité même du rébus fait le plus grand attrait de

l’enseigne, qu’il faut traduire tout bonnement par ces cinq mots: _Paul

Niquet n’est pas mort_.

XX

ENSEIGNES A INSCRIPTIONS, A PROVERBES, A DEVISES ET ENSEIGNES

IMAGINAIRES

Les enseignes avec inscriptions latines devaient être très nombreuses

aux XVᵉ et XVIᵉ siècles, mais ces enseignes pédantes n’étaient pas

faites pour le populaire. Nous ne parlerons pas ici des inscriptions

pieuses avec citations bibliques ou évangéliques: nous en avons parlé

dans les chapitres XI et XVI. Voilà longtemps que ces inscriptions ont

disparu, même dans le quartier de l’Université. Nous n’en citerons

qu’une, qui accompagnait le portrait d’un charlatan célèbre du XVIIᵉ

siècle, nommé Carmeline, lequel tenait ses assises sur le Pont-Neuf.

«Carmeline, qui étoit un fameux arracheur de dents et en remettoit

d’autres en leur place, avoit fait mettre, à côté de son portrait exposé

enveüe sur la fenestre de sa chambre, qui regarde le Cheval de bronze,

le mot de Virgile sur le Rameau d’or, au sixième livre de l’Énéide:

Uno avulso non deficit alter,

et l’application en est heureuse[220].» La citation virgilienne pouvait

se traduire ainsi, en style de dentiste: «Une dent enlevée, une autre

dent ne manque pas de la remplacer.»

On voyait encore, il y a quelques années, une inscription latine gravée

sur la façade d’une maison fort ancienne, au coin des rues de la

Calandre et de la Cité, au-dessus de la boutique d’une lingère, qui ne

pouvait donner aucun renseignement sur cette inscription, que les

antiquaires cherchaient vainement à expliquer:

Urbs me decolavit,

Rex me restituit,

Medicus amplificavit.

Ces trois lignes sont aisées à traduire: «La ville me décapita, le roi

me rétablit, un médecin m’augmenta.» Le bibliophile Jacob a donné une

explication ingénieuse de cette inscription énigmatique: «On pourrait

supposer, dit-il[221], que le voyer de Paris ayant fait abattre un ou

deux étages de cette maison, qui était trop haute, elle fut rétablie

dans son premier état, d’après les ordres du roi, et encore exhaussée

par un médecin qui la possédait; mais nous croyons plutôt qu’un crime

_détestable_ avait été commis dans une maison qui s’élevait à cet

endroit, laquelle fut démolie et la place laissée vide, en mémoire du

crime, par arrêt du Parlement. Le roi seul avait le droit d’infirmer un

arrêt de ce genre, en permettant de bâtir sur le terrain vague et

infâme.» Deux pages plus loin, le Bibliophile semble donner la preuve de

sa supposition: «Le samedi 24 janvier 1604, raconte Pierre de l’Estoile

dans son _Journal du règne de Henri IV_, un gentilhomme anglois tua, en

une maison de la rue de la Calandre, un élu de la ville, qui lui avoit

donné un soufflet, et eut sa grâce du roi, pource qu’il étoit Anglois.»

Les inscriptions étaient ordinairement plus intelligibles, et elles

servaient souvent à expliquer ce qu’il y avait d’obscur et d’inusité

dans les enseignes. Ainsi, il y a quelques années, on voyait dans le

quartier du Temple une enseigne représentant deux escargots qui se

faisaient amoureusement les cornes, avec cette légende: _A la

sympathie_. Il eût fallu certainement une inscription pour rappeler que

cette enseigne, assez étrange, avait été inaugurée vers 1851, à

l’occasion d’une des plus bizarres mystifications qui eussent jamais

préoccupé la société bourgeoise de Paris. Le poète romancier Méry, qui

eut le génie et presque le privilège de ces énormes mystifications

publiques, se prit à raconter dans les journaux qu’un savant

naturaliste, Jules Allix, qui devint plus tard membre de la Commune,

avait découvert qu’il existait une telle sympathie entre les escargots

mâles et femelles, qu’en séparant deux de ces mollusques, qu’on trouvait

collés l’un à l’autre pendant la saison de leurs amours, on pouvait les

employer en guise de télégraphe électrique, de telle sorte qu’ils

continuaient de communiquer ensemble à des distances incommensurables.

Par exemple, on gardait l’un en France, dûment mis en chartre privée, et

l’on envoyait l’autre en Amérique bien enfermé dans une boîte; alors,

grâce à la sympathie mystérieuse qui unissait les deux escargots, il

était facile d’établir entre eux un courant d’électricité, qui se

produisait simultanément de l’un à l’autre, en caressant légèrement avec

les barbes d’une plume l’extrémité des cornes de ces deux escargots. Le

professeur Allix était très sérieusement convaincu et personne ne douta

d’abord de la réalité de cette découverte, qui provoqua bientôt un

immense éclat de rire. Mais, deux ans après, l’enseigne des _Deux

Escargots_ survivait seule au souvenir du puff propagé par Méry et

Girardin pour mystifier _le bourgeois_. Nous croyons qu’une enseigne

qui, il y a peu d’années, se voyait à l’entrée de la rue Laffitte, chez

un gantier, était encore plus aisée à comprendre que celle des _Deux

Escargots_. Le gantier avait fait inscrire sur sa boutique: _Aux Deux

Sœurs_, et au dessous: _Nos peaux seules font nos gants_. Les deux sœurs

n’étaient autres que deux chèvres!

Les enseignes à proverbes et devises devaient être très nombreuses au

XVIᵉ siècle, mais il n’en reste peut-être pas une seule en place. Cette

espèce d’enseigne fut surtout appréciée de certains libraires et

imprimeurs de Paris, qui évitaient de donner un caractère religieux et

surtout protestant à leurs enseignes.

Voici, d’ailleurs, un petit spécimen de ces devises, en grec, en latin

et en français, joyeuses ou philosophiques, littéraires ou

professionnelles, qui étaient peintes sur des enseignes de libraires ou

d’imprimeurs, généralement au-dessous de leurs marques typographiques,

qu’on retrouvait gravées sur tous les livres sortant de leur imprimerie

ou de leur librairie: Jean Bignon portait autour de son écusson une

sorte de gibecière entre trois grenades: _Repos sans fin, sans fin

repos_.--Jean Barbier, au Palmier: _Honneur partout_.--Jean Bonfons, rue

Neuve-Notre-Dame, à l’enseigne Saint-Nicolas: une colombe sur un arbre

entouré d’un serpent: _Estote prudentes sicut serpentes, et simplices

sicut columbas_.--Gilles Couteau, un grand couteau et deux petits,

plantés au milieu d’arbustes: _Du grant aux petis_[222].--Simon de

Colines, le Temps qui fauche: _Hanc aciem sola retundit virtus_.--Galiot

du Pré, une galiote ou galée: _Vogue la galée_ (jeu de mots sur la

_galée_, espèce de cadre à rebord où le compositeur d’imprimerie met les

lignes à mesure qu’il les compose).--François Estienne, un cep de vigne

chargé de grappes de raisin: Πλέον έλαίου ἤ οἴνου. _Plus olei quam

vini._--Gilles de Gourmont, l’écu de ses armoiries soutenu par deux

cerfs ailés et ayant pour cimier saint Michel qui terrasse le démon (il

avait été anobli par le roi):

Tost ou tard, près ou loing,

A le fort du feble besoing.

Denis Janot, un chardon: _Nul ne s’y frotte_.--Pierre le Brodeux, à

l’Oranger, avec son écu d’armoiries: _Lege cum prudentia, stude cum

sapientia, metue cum patientia_.--Frédéric Morel, avec un arbre feuillu:

Πᾶν δέηδρον άγαθὁν χαρποὔς χαλους ποιεί.--Gérard Morrhy, la fée

Mélusine: _Nocet empta dolore voluptas_.--Denis Roce, son écu soutenu

par deux griffons: _A l’aventure tout vient à point qui peut

attendre_.--Geoffroy Tory, le Pot cassé, dans lequel poussent des

fleurs: _Non plus_, et au dessous: _Omnis tandem marcessit

flos_.--Pierre Vidoue, la Fortune: _Audentes juvo_.--Laurent Le Petit:

un écusson soutenu par deux licornes:

Chascun soit content de ses biens:

Qui n’a suffisance n’a rien.

[Illustration]

Il faut remarquer que la devise, qui se rapportait souvent à un emblème

ou à un rébus, pouvait n’avoir aucune analogie avec l’enseigne

proprement dite. Cette devise-là était généralement énigmatique, car

elle avait trait à quelque détail intime de la vie ou du caractère de

l’homme. Ainsi la devise de Geoffroy Tory était-elle aussi difficile à

comprendre que sa célèbre enseigne du _Pot cassé_. Geoffroy Tory prit

cette devise (_non plus_) et adopta cette enseigne (le Pot cassé), après

la perte qu’il avait faite d’une fille bien-aimée. Parfois, une enseigne

pouvait être aussi peu compréhensible qu’une devise. Pourquoi une maison

de la rue Saint-Antoine avait-elle en 1361 l’enseigne de l’_Ours_?

C’est que cette maison appartenait à l’abbaye d’Ours-champs[223]. Or,

nous retrouvons encore cette vieille enseigne de l’_Ours_ dans la rue du

faubourg Saint-Antoine. Pourquoi une maison de la rue du

Renard-Saint-Sauveur avait-elle pour enseigne, en 1382, un renard, qui

donna son nom à la rue? C’est que cette maison appartenait à maître

Robert Renard[224].

Ces enseignes analogiques furent peut-être l’origine des enseignes

imaginaires et des satires à l’enseigne qui eurent tant de vogue pendant

les XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles, où elles amusaient alors la cour et la

ville. Ces enseignes imaginaires apparaissent, dès le commencement du

XVIᵉ siècle, dans le monologue en vers intitulé: _le Pèlerin passant_,

que nous avons analysé au chapitre des enseignes d’hôtelleries. Ce

monologue semble avoir été imité très ingénieusement dans l’envoi du

_Paysan françois_ à la reine Marie de Médicis, que l’auteur supplie de

lui donner bon gîte:

Je logeai au _Dauphin_, à petit hostellage,

Ne pouvant à l’_Escu_, pour y peu dépenser,

Ni à la _Fleur de lys_, car il y fait trop cher:

Hôtelleries des grands, non des gens de village.

Je fus bien, toutesfois. «Puissé-je, dis-je alors,

Trouver à me loger au _Dauphin_ toujours, lors

Que dans la _Fleur de lys_, ou à l’_Escu de France_,

Je ne pourrai loger.» Or, encores dit-on

Que l’on est bien traitté et qu’en somme il fait bon

A l’_Escu Médicis_, ou celuy _de Florence_[225].

Dans les _Logements de cour de Louis XIII_[226], l’auteur choisit ces

logements à différentes enseignes, comme s’il était le maréchal des

logis de la cour. Il marque le logis du roi à l’_Aigle impériale_; il

aurait désiré loger la reine _au Dauphin_, mais, faute de mieux, il la

loge à l’_Espérance_. Il retient trois logements, au lieu d’un, pour le

cardinal de Richelieu: la _Couronne ducale_, l’_Ancre_ et l’_Écu de

Bretagne_. Il loge assez malheureusement Monsieur, frère du roi, au

_Grand Serf_. Il marque l’_Homme d’Argent_, pour M. le prince de Condé;

la _Cage_, pour M. le comte de Soissons; mais les deux princes préfèrent

loger à la _Bannière de France_; Il loge M. de la Valette à l’_Épée

royale_; le chancelier, au _Cerf volant_; le général des galères

Pont-Courlay, au _Chameau_; le P. Joseph, au _Chapeau rouge_; le grand

maître de l’artillerie, à la _Harpe_; le surintendant des finances

Bullion, au _Mortier_; Bouthillier, autre financier, au _Bras d’Or_; le

trésorier du Houssay, au _Cheval bardé_; le président de la Chambre des

comptes, Cornuel, à la _Galère_; M. d’Émery, à l’_Écu de Savoie_; les

secrétaires, à la _Main d’Argent_; la nièce de Richelieu, Mᵐᵉ de

Combalet, qui voulait avoir l’_Écu de Bourbon_, et qui ne peut pas même

se loger à l’_Écu d’Orléans_, sera contrainte de prendre l’_Abbaye_.

L’_Écu de Milan_ est réservé à M. de Créqui; un grand prélat, qu’on ne

nomme pas, devra loger au _Moulin à vent_.

Sous le règne de Louis XIV, en 1677, les logements ont bien changé, avec

les personnes à loger; le duc de Mazarin loge à la _Seringue_, près les

Petites-Maisons; Madame de Bourbon, à la _Linotte_, rue du Moulinet;

Mademoiselle, à _l’Espérance_, rue Dauphine. Dans une _Mazarinade_ de

1649, le château de Saint-Germain étant occupé par la reine

d’Angleterre, force est de chercher dans la ville les logements de la

cour de France; voici quelles étaient les enseignes de ces logements:

«Nous choisîmes, pour le roy, le _Mouton_; Monsieur fut logé au

_Papillon_, et la reine, au _Chapeau rouge_; mais, parce que le logis et

principalement les chambres étoient mal accommodés, nous y logeâmes son

train, et sa personne eut pour elle le _Saucisson d’Italie_, bien qu’il

luy fût fort agréable pour la gentillesse; les filles furent logées à la

_Petite Vertu_; M. le cardinal fut logé à la _Harpe_, la _Couronne_ luy

ayant été desniée.»

Sous le règne de Louis XV, les enseignes imaginaires prêtèrent fort aux

épigrammes. Nous allons citer les meilleures que l’on en tira dans le

petit pamphlet intitulé: _Noms et demeures des principaux acteurs du

théâtre d’aujourd’hui_. «Le roi loge à la _Beauté couronnée_, rue des

Innocents; le cardinal de Fleury, à la _Cassette de Diamants_, rue des

Mauvaises-Paroles; le Moliniste, au _Fil retors_, rue d’Enfer; M.

Hérault loge à l’_Occasion_, rue Tirechape; le garde des sceaux

Chauvelin, à la _Petite Vertu_, rue Cloche-Perce; M. le chancelier

d’Aguesseau, à la _Casaque retournée_, rue de Judas; le cardinal de

Rohan, au _Bon Valet_, rue des Aveugles; la nouvelle Sorbonne, à la

_Carcasse_, rue des Aveugles; le peuple, à la _Besace_, rue des

Martyrs[227].»

XXI

ENSEIGNES SINGULIÈRES, GROTESQUES, RIDICULES

Il y eut de tout temps des enseignes bizarres, extravagantes,

saugrenues, qui n’en avaient pas moins de vogue et de célébrité.

Quelques-unes, comme celle de la _Truie qui file_, eurent une popularité

extraordinaire et furent reproduites dans toutes les villes de France,

au moyen âge, sans qu’on puisse bien se rendre compte de ce que

signifiaient ces figures caricaturales et sans doute satiriques qu’on

retrouvait sur les sculptures des chapiteaux de colonnes et de piliers,

dans la plupart des cathédrales gothiques, ainsi que sur les

encadrements fleuronnés des Heures manuscrites. Cette _Truie qui file_,

dont le type original est encore visible dans une enseigne sculptée de

la rue Saint-Antoine (voir chap. V, p. 92), se montre dans les tours de

pages en miniature des manuscrits liturgiques, comme dans les ornements

sculptés de l’architecture des XIIIᵉ et XIVᵉ siècles. Cette _Truie qui

file_ apparaît, dès l’année 1301, comme enseigne d’une maison de la

Halle-aux-Poirées, appartenant à l’Hôtel-Dieu, et cette maison portait

encore la même enseigne en 1654[228]. Il y avait une autre _Truie qui

file_, en 1389, dans la rue Grenier-Saint-Ladre[229]. Cette Truie qui

file, dans laquelle les savants ont voulu reconnaître la reine Pedauque,

c’est-à-dire la reine Berthe, femme du roi Robert, était, suivant

d’autres érudits, une création légendaire et fabuleuse des romans de la

Table ronde. On pourrait disserter à perte de vue sur cette tradition

fabuleuse du moyen âge. Rien n’était plus populaire que cette

enseigne-là; elle est citée dans les conteurs du XVIᵉ siècle, notamment

dans le _Moyen de parvenir_ de Béroalde de Verville; on la retrouve dans

le _Ballet de la Mi-Carême_, dansé à la cour sous le règne de Louis

XIII: deux fous vont visiter la Truie qui file, sans soupçonner que ce

soit une enseigne[230]. Devant cette petite sculpture en pierre, les

garçons de boutique, les apprentis, servantes et portefaix des halles se

livraient à toutes sortes de folies, le jour de la mi-carême. Cette

enseigne était assez connue pour qu’on y fît souvent allusion dans la

conversation. Lorsqu’au mois de juin 1593, le duc de Feria, ambassadeur

du roi d’Espagne, vint proposer aux États de la Ligue de faire nommer

par le roi, son maître, un prince français catholique qui monterait sur

le trône de France, le duc de Mayenne ne trouva pas bonne cette

proposition. Alors un des fougueux prédicateurs qui étaient à la solde

de l’Espagne monta en chaire, à Saint-Merry, pour _prêcher_ le duc de

Mayenne, et dit de lui «qu’une quenouille eut été plus propre qu’une

épée à ce gros pourceau,» et tout le monde comprit cette allusion à la

_Truie qui file_[231].

Le vieux Paris pouvait alors montrer plusieurs enseignes du même genre,

qui n’avaient pas autant de notoriété, mais qui ne devaient pas être

moins plaisantes: _l’Ane qui viole_, un âne qui jouait de la viole; _la

Nonnain qui ferre l’oue_ (l’oie), près de la chapelle de Braque[232];

_la Pie aux Piats_ (ses petits); _la Vieille qui bat le cabas_,

c’est-à-dire qui cherche à tromper le monde; _l’Étrille Fauveau_,

allusion au vieux roman de _Fauvel_, etc. Plusieurs de ces enseignes

n’ont pas pour nous un sens appréciable. C’étaient des équivoques, des

_entend-trois_ ou des amphibologies, des énigmes, des _contrepeteries_,

etc. Nous avons remarqué deux ou trois maisons à l’enseigne du _Bastoy_,

c’est-à-dire du _Battoir_: n’était-ce pas des lavoirs, où les

lavandières exposaient en écriteau leur devise professionnelle,

qu’Étienne Tabourot a consignée dans les _Bigarrures du Seigneur des

Accords_: «Les lavandières ont un proverbe ordinaire: _Si vous l’avez,

ne le prestez pas; si vous ne l’avez pas, prestez-le-moy_, qui s’entend

d’une palette ou battoir propre à laver les draps?» L’équivoque consiste

dans le mot _lavez_ ou _l’avez_. Les équivoques des enseignes n’étaient

pas plus décentes au XVIIIᵉ siècle qu’au XVIᵉ, témoin l’enseigne du

serrurier Ledru: «Au-dessus du petit portail de la Foire Saint-Germain,

qui fait face à la rue des Quatre-Vents, écrivait Auguste Poullain de

Saint-Foix en 1805, on lisait encore, l’année dernière, cette

inscription:

Ledru, qui a inventé la manière

De poser les sonnettes dans le cul

De sac à côté.

«Cette inscription a, dit-on, fait la fortune du serrurier qui en est

l’auteur; elle a existé pendant longtemps. L’équivoque, au reste, ne

provenait que de la façon dont les mots étaient écrits.» Cette enseigne

que tout Paris alla voir était donc une de celles qui, d’après l’opinion

candide du neveu de l’auteur des _Essais historiques sur Paris_, «ne

font point d’honneur au goût des Français». Il en cite une autre, qui

était un chef-d’œuvre d’absurdité, quoique ce fût l’enseigne d’un habile

ingénieur opticien: «Dans la rue Saint-Antoine, en face de la rue

Geoffroy-Lasnier, on découvre un aigle assez mal figuré. Cet aigle tient

dans son bec un mouton qui n’a pas la dixième partie de la grosseur de

l’oiseau; à peine le voit-on. Au-dessous, cette inscription: «Avec mes

ailes je coupe les vents, et le baromètre sous moi annonce les

changements de temps[233].» Il y a eu d’ancienne date, il y aura

toujours des sots, même en matière d’enseignes. On a vu longtemps, rue

Mouffetard, nº 108, un marchand d’habits, qui s’était donné cette

enseigne: _A l’Asticot_. Le tableau représentait un pêcheur à la ligne,

qui, croyant avoir pris un goujon, tirait de l’eau une culotte.

[Illustration]

Les sages-femmes ont eu, de tout temps, la spécialité des enseignes

équivoques et gaillardes, qui faisaient une partie de leur notoriété.

Balzac décrit deux de ces enseignes dans son _Petit Dictionnaire_, et

nous n’avons pas négligé de les reproduire dans notre chapitre XXIV,

parce qu’elles sont accompagnées de vers. Nous citerons ici une autre

enseigne de sage-femme et la plus réjouissante de toutes, avec une

plaisante inscription: _J’ouvre la porte à tout le monde_. Cette

enseigne facétieuse a longtemps amusé les flâneurs sur le quai

Saint-Paul.

Histoire des enseignes de Paris · 第 16 / 27 段