remonteraient pas au-delà des croisades. On ne saurait pourtant
confondre les armoiries nobiliaires avec les emblèmes figurés et les
hiéroglyphes de fantaisie qui furent de tout temps représentés sur les
boucliers et les drapeaux (_insignia_) des gens de guerre, car il
fallait bien qu’un chef, couvert d’armes défensives qui lui cachaient le
visage, portât sur lui quelque insigne destiné à le faire reconnaître de
ses soldats dans la mêlée d’une bataille. Ce sont ces signes
caractéristiques et qualificatifs qui devinrent, à l’époque des
croisades, la marque distinctive de la noblesse militaire et qui
formèrent par la suite les armoiries héréditaires des familles nobles.
La première croisade date de 1090. Il est possible que les enseignes
proprement dites aient paru vers la même époque dans les villes, quoique
la première enseigne connue ne date que du commencement du XIIIᵉ siècle.
N’est-il pas permis de supposer que parmi les croisés qui avaient pris
l’enseigne de la Croix sur leurs vêtements il y en eût quelques-uns qui,
empêchés de partir pour la croisade, arborèrent sur leurs maisons la
croix, qu’ils s’honoraient d’avoir prise comme un vœu de faire tôt ou
tard le voyage de la terre sainte? Ce serait là une explication
rationnelle de l’usage multiplié et général du signe de la Croix dans
les enseignes de maisons et de boutiques, Croix rouges, Croix blanches,
Croix d’or ou d’argent, qui représentaient une espèce de croisade des
enseignes.
On ne saurait, d’ailleurs, méconnaître l’analogie singulière et
incontestable qui existe entre les figures de l’écu armorial et celles
des plus anciennes enseignes. On voit dans les enseignes, comme dans les
armoiries, les mêmes figures empruntées à tous les objets qui ont une
forme et un nom dans la création de Dieu et dans celle des hommes; bien
plus, par les enseignes, ces figures sont reproduites avec les couleurs
et les _émaux_ variés qu’elles ont dans les armoiries. Il n’y a de
différence que dans le champ ou le fond sur lequel les figures sont
peintes: la couleur ou le métal de ce champ n’a pas d’importance dans
une enseigne; il est, au contraire, un des caractères de l’armoirie. On
trouverait dans _l’Indice armorial_ (1635) de Louvan Geliot non
seulement la _sommaire explication de tous les mots utiles au blason des
armoiries_, mais encore presque tous les noms des figures que
représentaient les enseignes. Ici, ces figures appartiennent à la nature
humaine: le corps de l’homme, sa tête, son bras, sa main, sa jambe,
etc.; là, à la nature physique: le soleil, la lune, le croissant, les
étoiles, etc.; ici, à la nature animale: le lion, le cheval, le chien,
le loup, le serpent, le poisson, etc.; là, à la nature végétale:
l’arbre, la feuille, la fleur, le fruit, etc. Puis, viennent toutes les
figures des instruments, des ustensiles, des objets divers qui sont
l’œuvre de l’homme: dans les armoiries, on remarque de préférence
quantité d’objets matériels de la vie chevaleresque et nobiliaire; dans
les enseignes, beaucoup d’objets qui rappellent la vie bourgeoise et
marchande. En un mot, enseignes et armoiries offrent l’image diversifiée
de tout ce qui frappe les yeux et la pensée dans l’existence des
peuples. C’est en 1150 qu’on vit apparaître le Blason ou l’Art
héraldique, qui posa les règles de l’ordonnance des armoiries; ce fut
certainement vers ce temps-là que les enseignes, par la loi de
l’imitation, prirent au blason tout ce qu’elles pouvaient lui prendre.
M. Firmin Maillard, qui a fait une très bonne notice sur les
enseignes[205], n’a pas remarqué les rapports analogiques que nous
constatons entre les enseignes et les armoiries, à l’origine des unes et
des autres; mais il énumère cependant nombre d’enseignes de Paris, la
plupart très anciennes, qui auraient dû l’éclairer sur le rapprochement
naturel qu’on peut faire des armoiries et des enseignes, du moins à
leurs origines communes et simultanées. M. F. Maillard indique seulement
le blason comme une des sources où les faiseurs d’enseignes ont puisé:
«Les animaux, les astres, la religion, le blason, les ustensiles, les
outils, fournissaient aussi leur contingent aux enseignes; les animaux,
dans une grande proportion, et, chose curieuse, les outils dans la
moindre; ainsi nous trouvons le _Lion d’Or_, le _Lion d’Argent_, le
_Cheval_ de toutes les couleurs, le _Cygne_, le _Dauphin_, le _Mouton_,
les _Lévriers_, les _Coulons_ (pigeons), le _Paon_, le _Coq_, les
_Singes_, les _Connins_ (lapins), la _Limace_, les _Pourcelets_,
l’_Écrevisse_, le _Papegaut_ (perroquet), la _Hure de Sanglier_, le
_Pied de Biche_, la _Queue de Renard_, et la _Corne de Cerf_, qui est
une des plus anciennes et qui toujours a été employée; et pour les
outils, le _Maillet_, le _Rabot_, la _Navette_, les _Ciseaux_, la _Faux_
et la _Serpe_.» Comment M. Firmin Maillard ne s’est-il pas aperçu que la
plupart de ces enseignes étaient des emprunts faits aux armoiries? On
rencontrait jadis dans les vieilles enseignes de Paris d’autres
emprunts, encore plus caractérisés, qui accusaient davantage la
fréquente similitude de l’enseigne du blason et de l’enseigne de la rue.
Aussi, sans parler du _Signe de la Croix_, qui rattache sans doute aux
croisades les enseignes, nous aurions à signaler, parmi celles que Berty
a relevées et qui étaient les plus anciennes de la Cité et du quartier
du Louvre, la maison du _Heaume_, la maison de l’_Epée_, la maison de
l’_Epée rompue_, la maison de la _Housse_, etc.
On sait que les armoiries adoptèrent une foule d’animaux chimériques,
qui ne s’étaient montrés que dans les récits des voyageurs crédules ou
menteurs, qui, au retour de leurs voyages dans des pays lointains et
presque inconnus, ne manquaient pas de charger de contes et de détails
extraordinaires leurs récits, d’autant plus curieux qu’ils étaient
incroyables. Le blason et les enseignes firent leur profit de ces
inventions fantastiques. «Les _sauvages_, les _arbres secs_, les _singes
verts_ et autres merveilles des pays lointains, dit M. Alfred Maury[206]
avec beaucoup d’ingéniosité, étaient mis peut-être sur les enseignes des
auberges, par flatterie pour les voyageurs, comme échantillons des
souvenirs et surtout des belles vérités qu’ils rapportaient de loin.» En
effet, la description des animaux imaginaires défrayait alors les
relations des voyageurs. La licorne et le paon blanc étaient au nombre
de ces animaux, quoiqu’on eût apporté à Paris, au XIIIᵉ siècle, un paon
blanc et une prétendue licorne, qui laissèrent leurs noms à deux rues,
où on les montrait au public moyennant une modique redevance; on y avait
vu aussi plus d’une fois des hommes sauvages, d’une taille énorme, avec
de longs cheveux et une grosse barbe touffue; mais les singes verts, que
des voyageurs se vantaient d’avoir rencontrés en Afrique, on ne les vit
jamais que sur les enseignes et sur quelques écussons d’armoirie tout à
fait réfractaires aux lois du blason. Quant à l’Arbre sec, dont le
blason s’était emparé plus volontiers que des Singes verts, c’était,
nous l’avons dit, un arbre mystérieux, dont il est question dans les
anciens fabliaux et que les pèlerins qui revenaient de Jérusalem
assuraient être allés voir non loin de la vallée de Josaphat. Quelques
autres croyances fabuleuses, le Phénix, la Sirène, etc., avaient été
aussi consacrées par les armoiries et les enseignes.
Les hôtels construits ou habités par des familles nobles portaient comme
enseignes, au-dessus de la porte d’entrée, les armes sculptées ou
peintes de ces familles. Ces écussons nobiliaires excitèrent sans doute
la convoitise des marchands, qui voulurent aussi avoir des armoiries
pour enseignes, et qui placèrent leur industrie ou leur commerce sous la
protection de l’Écu de France ou d’un autre écu armorié de province ou
même d’abbaye. Personne n’y trouvait à redire, et l’on voyait de tous
côtés se multiplier ce genre d’enseigne. Nous croyons, cependant, que
l’Écu de France n’était pas à la libre disposition de tous les marchands
qui voulaient le prendre pour enseigne, et qu’il appartenait de
préférence aux fournisseurs privilégiés du roi et des princes du sang.
Les hôtelleries, qui payaient une forte redevance pour avoir droit de
logis public, et peut-être aussi comme droit d’enseigne, se trouvèrent
bien de la prise de possession d’un écusson royal ou princier, français
ou étranger. Voici, d’après Adolphe Berty, une petite liste des
anciennes maisons à écussons que cet archéologue avait rencontrées, à
différentes dates, dans quelques rues de la Cité, du quartier du Louvre
et du quartier Saint-Germain-des-Prés. On pourra, d’après cette
énumération, se faire une idée de la multitude d’enseignes du même genre
qui devaient exister aux mêmes époques dans les autres quartiers de
Paris.
CITÉ. RUE AUX FÈVES, maison de l’_Écu de France_ (1423-1600). RUE
SAINT-CHRISTOPHE, maison de l’_Écu d’Orléans_ (1425-1601), maison de
l’_Écu de Bretagne_ (1545-1575). RUE DE LA LICORNE, maison de l’_Écu de
Bourgogne_ (1633). RUE DE LA LANTERNE, maison de l’_Écu de Pologne_
(1575-1605).
QUARTIER DU LOUVRE. RUE DU CHANTRE, maison de l’_Écu de Bretagne_
(1700). C’était une hôtellerie qui avait eu tour à tour l’enseigne du
_Cheval rouge_ et celle du _Cheval blanc_; maison de l’_Écu de France_
(1489). RUE DU COQ, maison de l’_Écu_ (1687), maison de l’_Écu de
France_ (1399). RUE FROMENTEAU, maison de l’_Écu de France_ (1572-1655);
autre maison avec la même enseigne (1571). RUE SAINT-THOMAS-DU-LOUVRE,
maison de l’_Écu de Navarre_ (1531-1628); RUE SAINT-HONORÉ, maison de
l’_Écu de Navarre_ (1531). Elle devint, en 1640, maison de l’_Écu de
France_, après avoir été maison du _Cheval rouge_; ce devait être une
hôtellerie. Maison de l’_Écu de Pologne_ (1586-1640), maison de l’_Écu
vert_ (1624), maison de l’_Écu de Bretagne_ (1410).
QUARTIER DU BOURG SAINT-GERMAIN. RUE SAINT-JEAN-SAINT-DENIS, maison de
l’_Écu de Berry_ (1308). RUE DES BOUCHERIES, maison de l’_Écu de France_
(1405-1695). RUE-NEUVE-SAINT-LAMBERT, plus tard RUE DE CONDÉ, maison du
_Petit Écu de France_ (1517-1648).
Nous avons rencontré, dans les Comptes du Domaine de Paris pour l’année
1421[207], l’écu d’un prince de la maison de France, égaré dans une des
rues les plus malhonnêtes de la ville: «De Jean Jumault, etc. Pour les
rentes d’une maison, cour et estables, ainsi que tout se comporte,
scéant à Paris en la rue Grate..., près de Tire..., où pend l’enseigne
de l’_Écu de Bourgogne_, étant en la censive du roi». Cette maison, qui
devait être une hôtellerie mal famée, nous rappelle, à quatre siècles en
arrière, la fameuse chanson de Vatout intitulée: _l’Écu de France_.
Mathurin Régnier n’eût pas rougi de loger à cette enseigne, lui qui,
dans ses vers, envoie sa chambrière _jusques à l’Escu de Savoie_. Ces
enseignes à l’écu étaient encore en faveur au XVIIIᵉ siècle, mais elles
disparurent toutes pendant la Révolution, quand elles eurent été mises
hors la loi par la République. On raconte qu’une enseigne de cette
espèce, la dernière qui ait protesté contre les enseignes à la
_Guillotine_, fit trancher la tête à son imprudent défenseur, lequel osa
répondre devant le tribunal révolutionnaire que, pour témoigner de son
respect aux règlements de la police républicaine, il ferait peindre sur
son enseigne la France sans un écu.
Les artisans et les marchands avaient toujours été fiers de mettre un
écu armorié sur leur maison ou sur leur boutique. Ne pouvant se faire
anoblir individuellement, même à prix d’argent, ils demandèrent et
obtinrent, en juillet 1629, des armoiries pour cinq des six grands corps
de métiers, et cela, grâce à l’influence de Christophe Sanguin, seigneur
de Livry, prévôt des marchands[208]: il fut donc permis aux marchands
merciers, grossiers et joailliers de la ville de Paris de prendre pour
armoiries trois nefs d’argent à bannière de France, un soleil d’or à
huit rais en chef, entre deux nefs, sur champ de sinople; aux marchands
drapiers: un navire d’argent à bannière de France, flottant, un œil en
chef, sur champ d’azur; aux marchands épiciers et apothicaires: un coupé
d’or et d’azur, et sur l’azur une main d’argent tenant des balances
d’or, et sur l’or deux nefs flottantes, aux bannières de France,
accompagnées de deux étoiles à cinq pointes de gueules, avec la devise
en haut: _Lances et pondera servant_; aux marchands bonnetiers: cinq
nefs d’argent aux bannières de France, une étoile d’or à cinq pointes en
chef, sur champ violet pourpre; aux marchands de vin, qui avaient
remplacé les pelletiers dans les six corps: un navire d’argent à
bannière de France, flottant, avec six autres petites nefs d’argent à
l’entour, une grappe de raisin en chef, sur champ d’azur. Dieu sait si
les membres de ces cinq corps se firent faute d’exposer sur leurs
enseignes ces belles armoiries blasonnées par d’Hozier, juge d’armes de
France! Les orfèvres, qui n’avaient pas voulu recevoir d’armoiries
nouvelles, déclarèrent se contenter de celles qu’ils tenaient de saint
Louis: de gueules, à la croix denchée d’or, cantonnée au premier et au
quatrième d’une couronne d’or, et au second et au troisième d’un ciboire
couvert d’or; au chef d’azur semé de fleurs de lis d’or sans nombre,
avec cette devise: _In sacra inque coronas_. Plusieurs communautés,
envieuses de ces armoiries attribuées aux six corps, se donnèrent, de
leur propre autorité, des armes parlantes, dans un écu factice, où les
couleurs et les émaux n’étaient pas toujours conformes aux lois de la
science héraldique. Les perruquiers, qui faisaient remonter au règne de
saint Louis l’origine de leur corporation, se contentèrent d’un écusson
d’azur avec des fleurs de lis sans nombre. Tous ces inventeurs
d’armoiries marchandes eurent à payer, en guise d’amende, ou à titre de
confirmation, le droit d’armoiries, quand l’édit du roi de 1696 ordonna
de prélever, sans examen contradictoire, ce droit sur tous ceux qui
avaient des armoiries ou qui s’étaient targués d’en avoir. La vanité des
bourgeois et des marchands fut mise ainsi à contribution au profit du
roi. Ils y gagnèrent, toutefois, de n’avoir plus à craindre les
recherches et les vexations des juges d’armes, qui enregistrèrent
d’office, _ne varietur_, ces armoiries de métiers. Ce fut, en quelque
sorte, l’établissement de la noblesse marchande: «J’ai vu, dit Charles
Maurice[209], les boutiques des perruquiers de Paris peintes en bleu
d’azur sur toute leur étendue extérieure, et parsemées de fleurs de
lis. C’était un privilège de leur corporation.»
Les marchands, très friands de noblesse, parvenaient souvent à faire
souche de nobles. On sait que le duc de Villeroy descendait d’un
marchand de poissons enterré aux Innocents. Sous Louis XIII, Castille,
gendre d’un président du Parlement, était marchand à l’enseigne des
_Trois Visages_; il s’anoblit d’une étrange manière, en se faisant
passer pour le descendant d’un bâtard de Castille. Sa grande fortune fit
le reste, la fortune étant, comme on disait, la meilleure savonnette à
vilain. Un satirique du temps de Louis XIV[210] a raconté ainsi un de
ces anoblissements de marchands, et l’anecdote suivante vient à l’appui
de cette dédaigneuse révélation de Ménage: «Les armoiries des nouvelles
maisons sont, la plus grande partie, les insignes de leurs anciennes
enseignes.»
L’enseigne de son père étoit un ladre vert:
Aussitôt l’écusson d’argent se vit couvert,
Un lion de sinople ensuite l’on applique
Sur le champ argenté, mais lion magnifique,
Mais lion lampassé, rampant, onglé, gueulé,
Et qui sentoit beaucoup son noble signalé:
Ensuite il prit le nom d’une maison illustre,
Et par là prétendit mettre la sienne en lustre.
Certain marquis en eut quelques milliers de louis,
Marquis de qui les biens s’étoient évanouis,
Noble, mais qui devoit jusques à sa chemise,
Et, pour trancher le mot, gueux comme un rat d’église.
Jamais homme ne fut ni plus fat ni plus vain,
Que (déguisons son nom) ce Monsieur le vilain....
Un de ces beaux messieurs, fils d’un vendeur de sarge,
Devint un gros Monsieur, mais en fort peu de temps....
L’enseigne se mariait souvent avec l’écusson nobiliaire, qu’elle
redorait. Ainsi, en 1690, Fleuriau d’Armenonville ayant épousé la fille
de Gilbert, le marchand de draps à l’enseigne des _Rats_, on le
chansonna sur l’air de _Pierre Bagnolet_, alors fort à la mode, et les
Rats revenaient dans chaque couplet. Le seigneur d’Armenonville n’en fit
pas moins bonne figure avec la dot de sa femme, lorsqu’on chantait
autour de lui:
Le roi fait deux présidents,
Jean Gilbert et Montferrant;
L’un jadis fut rat de ville,
Et l’autre fut rat des champs[211].
Le contrôleur général Philibert Orry avait bravement arboré sur son écu
le _Lion grimpant_, enseigne du libraire Orry, son grand-père; et l’on a
prétendu que les mains apaumées du blason des Potiers, ducs de Gèvres,
etc., n’étaient autre chose que les _gants_ qui servaient d’enseigne à
leur aïeul le marchand pelletier.
Il ne faut pas oublier que l’enseigne a quelquefois fait le nom d’une
famille, qui s’est anoblie avec son sobriquet d’enseigne. Les Trudaine,
par exemple, qui s’élevèrent par la noblesse échevinale à la noblesse de
cour, et qui comptaient dans leur famille, au XVIIIᵉ siècle, un prévôt
des marchands, deux membres de l’Académie des sciences, un économiste,
ami de Turgot, et deux poètes, amis d’André Chénier, devaient leur nom à
l’enseigne d’un de leurs ancêtres. Cette enseigne, la _Truie qui daine_,
c’est-à-dire la Truie qui fait la _daine_ ou la _dame_, avait formé le
surnom de _Truie daine_, et ce surnom, en passant par la bouche du
peuple, laissa le nom de _Trudaine_[212] au marchand, qui le légua à ses
enfants avec sa fortune honorablement acquise et sa réputation d’honnête
homme, si dignement continuée par ses descendants.
XIX
ENSEIGNES EN RÉBUS
Ces sortes d’enseignes, qui ont eu un moment de vogue vers la fin du
XVIᵉ siècle, parmi le peuple de Paris, ne nous paraissent pas avoir
existé avant la première moitié de ce siècle-là. On trouve, en effet,
dans Rabelais, de véritables rébus, auxquels il ne manque que d’être
représentés en figures. Clément Marot, dans son épître du Coq-à-l’âne,
qui doit être de l’année 1536 ou 1537, a parlé le premier du rébus de
Picardie, et en a donné un spécimen, en disant:
Car, en rébus de Picardie,
Une estrille, une faux, un veau,
Cela fait _estrille fauveau_.
Plusieurs enseignes de cette époque, en effet, avaient adopté ce rébus
de l’_Estrille fauveau_. Tabourot, dans ses _Bigarrures du Seigneur des
Accords_, dont le premier livre a paru d’abord en 1572, s’est donc
trompé, quand il ne fait remonter la mode des rébus qu’à l’année 1567 ou
1568. Voici comme il raconte l’origine de cette drôlerie plus amusante
que spirituelle[213]: «Sur toutes les folastres inventions du temps
passé, j’entends depuis environ trois ou quatre ans en ça, on avoit
trouvé une façon de devise par seules peintures, qu’on souloit appeler
de Rébus, laquelle se pouvoit ainsi définir, que ce sont peintures de
diverses choses ordinairement cognues, lesquelles, proférées de suite
sans article, font un certain langage; que ce sont équivoques de la
peinture à la parole. Est-ce pas dommage d’avoir surnommé une si
spirituelle invention de ce mot _rébus_, qui est général à toutes choses
et lequel signifie des choses...? Quant au surnom qu’on leur a donné de
Picardie, c’est à raison de ce que les Picards, de tous les François,
s’y sont infiniment plus adonnez et délectez.» Étienne Tabourot nous
offre ensuite de nombreux exemples des rébus de Picardie, qu’il va
chercher jusqu’en Italie; mais nous n’avons à nous en occuper qu’au
point de vue des enseignes de Paris.
«Je vay donc commencer, dit-il, à ce que j’ay remarqué, et premièrement
aux enseignes de Paris, car ce sont rébus équivoquaux sur le langage
usité en icelles, lequel, comme tesmoigne Glarean, _De opt. lat.
græcique sermonis pronontiat._, attribué par aucuns à Erasme, abhorre
les R R et ne les prononce sinon à demy, au lieu de S, comme _Jerus
Masia_.» Ainsi, pour les enseignes en rébus, on avait soin de reproduire
en quelque sorte le langage du peuple de Paris, avec sa prononciation,
dans les figures qu’on employait pour l’interpréter. Cette prononciation
populaire était représentée aussi exactement que possible dans une
enseigne que Sauval a citée, sans aucune observation[214], et qui n’a
pas été bien comprise depuis par ceux qui l’ont mentionnée d’après cette
citation. Cette enseigne, selon Tabourot, était placée «devant le logis
d’un invitateur pour les morts», c’est-à-dire d’un _clocheteur des
trépassés_, qui allait, de rue en rue, sonnant sa clochette, avertir les
parents et les amis de venir assister aux obsèques d’un mort. «Elle est
ainsi, dit Tabourot: un os, un sol neuf, des poulets morts, autrement
trespassez, qui se prononce, selon leur dialecte: _Os sou neu poulets
trespassez_, c’est-à-dire: _Aux sonneurs pour les trespassez_. Son
voisin, le reprenant, disoit qu’il devoit peindre de ces trinquebaleurs
de cloches, qui portent une robbe courte d’audience, allans par les rues
de Paris.»
Tabourot décrit, à la suite de cette enseigne, quatre autres enseignes,
qui étaient également parisiennes et du même _dialecte_ que la
précédente: une seule de ces enseignes était connue, comme la première;
c’est celle qui avait fourni le nom de la rue du _Bout-du-monde_ et qui
a subsisté jusqu’au milieu du siècle dernier. «Selon le mesme dialecte,
dit Tabourot, on a fait ceste-ci, d’un soldat qui appareille une poulle,
et y a au dessous: _Au compagnon pour la pareille_, quasi dicat: _Poule
appareille_.
«Un os, un bouc, un duc, un monde sont prins pour dire: _Au bout du
monde_.
«_Aux babillars_, pour dire un homme qui bat des billars.
«A la place Maubert est celle-ci: _Au poing d’or et moins d’argent_,
rapportée par un poing doré et une main argentée.»
Citons encore deux rébus d’enseigne, qui pourraient bien, surtout le
second, avoir figuré sur des enseignes de Paris. «Un G d’or et un G
d’argent signifie de mesme: J’ay d’or, j’ay d’argent, car on prononce
_jé_, au lieu de _j’ay_.
«_Aux Chassieux_, pour des chats qui scient un plat de bois, quasi: _Aux
chats sieurs_.»
Ces rébus de Picardie, qui s’étaient glissés jusque dans les armoiries,
avaient eu sans doute plein succès dans les enseignes, mais ces
enseignes ont bientôt disparu, et nous n’en retrouvons qu’un petit
nombre qui datent de l’origine du rébus. Les plus anciennes sont celles
des libraires; la plus compliquée est celle de Guillaume Godard, qui
demeurait sur le pont au Change, devant l’horloge du Palais, à
l’enseigne de l’_Homme sauvage_; voici la description de ce rébus, gravé
sur cinq lignes au verso du titre d’une édition des _Heures de
Nostre-Dame à l’usaige de Paris_, imprimée en 1513; 1ʳᵉ ligne: un
_salut_ d’or, monnaie du temps, un os, NS, la Vierge Marie à genoux
devant Jésus crucifié; ce qui signifiait: _Saluons Marie priant Jésus en
croix_; 2ᵐᵉ ligne: N, un os, le signe abréviatif de la syllabe _con_,
une scie, une anse, deux éperons, une _sappe_ ou prison, ce qui
signifiait: _En nos consciences espérons sa paix_; 3ᵉ ligne: le signe
abréviatif de _je_, A, Dieu le père, un monticule, un cœur, et la note
de musique _mi_, ce qui signifiait: _J’ay à Dieu mon cœur mis_; 4ᵉ
ligne: le signe abréviatif de _je_, une poire, un parc de chasse ou de
pêche en osier, A, X, ce qui signifiait: _J’espère paradis_; 5ᵉ ligne,
un loup, un ange, A, Dieu le père, C, ce qui signifiait: _Louange à Dieu
soit_. Le rébus de l’enseigne de Jean de Brie, gravée également sur le
titre d’un livre d’_Heures à l’usaige de Paris_, nous donne l’adresse du
libraire et de son associé Jean Bignon, demeurant
[Illustration]
rue Saint-Jacques en 1512: _In vico Sancti Jacobi, à la Limace, cy me
vend et achate_. Cette légende, moitié latine, moitié française, est
ainsi représentée: Ī, une vis, un coq, un saint Jacques en costume de
pèlerin, A, la note de musique la, une limace, une scie, ME, un van, EA,
une chatte. Un autre libraire, nommé Jehan de la Landre, dont nous
pouvons nous représenter l’enseigne en rébus, demeurait, en 1566, au
jeu de paume des _Rats bottés_, dans le faubourg Saint-Marceau[215].
Sauval cite quatre enseignes en rébus, sans nous apprendre dans quelles
rues elles se trouvaient: «Quant aux enseignes, dit-il, le ridicule qui
s’y trouve vient d’un mauvais rébus: _A la Roupie_, une pie et une roue;
_Tout en est bon_, c’est la _Femme sans tête_; la _Vieille Science_, une
vieille qui scie une anse; _Au Puissant Vin_, un puits dont on tire de
l’eau[216]».