se maintint en honneur jusqu’en 1789, malgré l’opposition d’un grand
nombre de propriétaires, qui se refusaient à donner à leurs maisons le
caractère d’un établissement catholique ou protestant. Cependant on
conservait les anciennes enseignes de dévotion, et on en créait de
nouvelles dans les nouveaux quartiers de Paris. Ainsi, en 1628, un
propriétaire, qui fit bâtir dans la rue Mazarine quatre maisons, à la
place d’une seule, que le siège de Paris avait ruinée pendant la Ligue,
leur donna pour enseignes: le _Port de salut_, l’_Image Sainte
Geneviève_, l’_Image Sainte Catherine_ et la _Trinité_[192]. En cette
même rue, la même année 1628, le nommé Salomon Champin, qui avait fait
élever une maison neuve, au coin de la rue de Seine, lui donnait pour
enseigne le _Jugement de Salomon_, pour faire allusion à son propre nom
de baptême, car nous n’osons pas supposer que ce Salomon Champin était
juif. Ce n’est que de notre temps qu’une enseigne juive a pu, sans
aucune difficulté, être inaugurée au-dessus de la boutique d’un
cordonnier israélite de la rue Croix-des-Petits-Champs, enseigne peinte,
qui représentait Moïse, avec ses cornes de feu, descendant du mont Sinaï
et présentant les tables de la loi au peuple d’Israël[193].
XVII
ANECDOTES SUR QUELQUES ENSEIGNES
Nous n’avons jamais eu l’intention de rassembler ici toutes les
anecdotes relatives aux enseignes de Paris; ce serait un livre à faire,
plutôt qu’un chapitre de cet ouvrage. Une pareille entreprise exigerait
trop de temps et trop de recherches, car il faudrait feuilleter tous les
volumes d’histoire qui ont été écrits depuis qu’il y a des enseignes de
maison et de boutique, c’est-à-dire depuis le XIIᵉ ou le XIIIᵉ siècle.
Nous devons donc nous borner à réunir un petit nombre d’anecdotes
anciennes et modernes que nous n’avons pas eu l’occasion de citer dans
le cours de notre travail.
Nous ne sommes pas parvenu à découvrir quelle était l’enseigne de la
maison de Nicolas Flamel, dans la rue des Écrivains, au coin de la rue
Marivault, près de l’église Saint-Jacques de la Boucherie. Nous
supposons que cette enseigne était l’écritoire que Flamel avait adoptée
comme armes parlantes et qu’il avait fait sculpter au-dessous de son
monogramme N F, sur la petite porte de son église paroissiale
Saint-Jacques de la Boucherie. On voyait à la façade de sa maison de la
rue des Écrivains son image et celle de sa femme Perennelle, entaillées
dans la pierre; ces deux sculptures naïves, mais assez grossières,
subsistaient encore vers le milieu du dernier siècle[194]. L’emplacement
de cette maison du célèbre écrivain hermétique n’est plus
reconnaissable, depuis les démolitions qui ont permis d’ouvrir le square
de la Tour Saint-Jacques, mais on le trouve bien indiqué dans les
Comptes et ordinaires de la Prévôté de Paris en 1450: «Rue de la Pierre
au lait (nouvelle dénomination de la rue des Écrivains). Maison en
ladite rue, près de l’église Saint-Jacques de la Boucherie, à l’opposite
de la ruelle du porche Saint-Jacques, à l’enseigne du _Barillet_, tenant
d’une part à un hôtel de l’_Image Saint Nicolas_, qui fut à feu Nicolas
Flamel, et de présent à Ancel Chardon, et d’autre part à un hôtel où
pendoit l’enseigne du _Gril_[195].» Ces trois maisons nous paraissent
avoir appartenu à Nicolas Flamel; l’enseigne du _Barillet_ n’était autre
que celle de l’_Écritoire_; l’enseigne de _Saint Nicolas_ représentait
le patron de l’écrivain, et l’enseigne du _Gril_ faisait allusion au
_gril_ ou à la _grille_ que les secrétaires du roi et des grands
seigneurs mettaient au-devant de leur signature particulière. Toutes les
enseignes et tous les emblèmes que Nicolas Flamel avait fait sculpter ou
peindre sur les maisons qu’il possédait à Paris, en les accompagnant
d’inscriptions religieuses ou mystiques en vers, furent enlevées, à prix
d’argent, par les _souffleurs_ ou les alchimistes, qui croyaient y voir
le secret de la Pierre philosophale.
L’enseigne du _Cheval d’airain_, qui désignait en 1581 une maison de la
rue de Tournon, rappelait que cette maison, occupant l’emplacement du nº
27 actuel, avait été acquise, en 1531, pour le roi François Iᵉʳ, sous le
nom d’un certain Pierre Spine, qui y fit construire des bâtiments et des
hangars destinés à la fonte d’une statue équestre confiée au fondeur
florentin Jean Francisque. Pierre Spine était sans doute l’entrepreneur
de l’œuvre, puisqu’il dut fournir 10,000 livres de cuivre, dont six
milliers environ entrèrent dans la fonte du cheval, qu’on appela le
_Cheval de bronze_; mais il paraîtrait que la _statue_ qui devait être
sur ce cheval ne fut pas exécutée. Quant au statuaire, auteur du modèle
en terre, nous croyons que c’était un artiste français, nommé François
Roustien, qui touchait 1200 livres tournois de pension annuelle. On ne
sait quel était ce cheval de bronze, fondu par ordre de François Iᵉʳ, ni
quelle fut sa destinée. On avait cessé d’y travailler, au mois de
juillet 1539, lorsque, par lettres patentes délivrées sous cette date,
le roi fit don de la maison du _Cheval d’airain_ à l’illustre poète
Clément Marot, «pour ses bons, continuels et agréables services»[196].
Quelques historiens ont pensé que le _Cheval de bronze_ qui fut placé
sur le terre-plein du Pont-Neuf, avec la figure de Henri IV, fondue par
Jean de Bologne et son élève Tacca, n’était autre que le cheval d’airain
coulé en 1531 dans l’atelier de Pierre Spine, et resté jusque-là sans
destination dans les magasins de l’État. Le procès-verbal retrouvé dans
l’un des pieds du cheval[197], quand le monument fut démoli le 12 août
1792, est venu détruire cette opinion. Nous avons raconté ailleurs
l’histoire de cette statue, cheval et cavalier[198].
La maison des _Carneaux_, dans la rue des Bourdonnais, ne devait pas
avoir d’autre enseigne que les armes de la Trémoille, car c’était un
véritable _châtel_ à carneaux ou créneaux que cette maison seigneuriale,
«fief de la Trémoille, dit Sauval, dont relèvent quantité de maisons
tant de la rue des Bourdonnois que de celle de Béthisy[199]». De là le
nom de Carneaux, donné à tout le quartier qui entourait cet ancien
hôtel, dont il n’existait plus d’apparent qu’un beau donjon renfermant
un escalier à vis, quand les architectes de la ville le firent démolir,
en 1841, sous prétexte d’alignement. Cet hôtel, qu’il était facile de
restaurer de fond en comble et qui eût offert un admirable spécimen de
l’architecture du XIVᵉ siècle, avait été depuis bien des années envahi
par le commerce, qui y arbora l’enseigne de la _Couronne d’or_, en sorte
que l’hôtel de la Trémoille ne s’appelait plus que l’hôtel de la
_Couronne d’or_. Un marchand enrichi avait alors pris la place de
l’illustre Guy de la Trémoille, favori du duc de Bourgogne, ce vaillant
seigneur «entre les mains de qui Charles VI mit l’oriflamme en 1393» et
dont les actions éclatantes firent sortir sa famille de «l’obscurité du
Poitou».
Si une enseigne de marchand parvint à éclipser le nom d’une des plus
glorieuses familles de France, nous voyons d’un autre côté un grand
artiste, dont l’origine était certainement très vulgaire, se faire un
grand honneur de cette origine et ajouter à son nom de famille le nom de
l’enseigne qu’il ne rougissait pas d’avoir vu pendre à sa maison natale.
Le plus fameux architecte français du XVIᵉ siècle, «Jacques Androuet,
_Parisien_, comme l’a dit expressément La Croix du Maine dans sa
_Bibliothèque françoise_, fut surnommé du _Cerceau_, qui est à dire
_Cercle_, lequel nom il a retenu pour avoir un cerceau ou cercle pendu à
sa maison, pour la remarquer et y servir d’enseigne; ce que je dis, en
passant, pour ceux qui ignoreroient la cause de ce surnom.» Jacques
Androuet du Cerceau était né vers 1540, dans une maison du faubourg
Saint-Germain, où son père vendait du vin aromatisé et se trouvait ainsi
obligé de se conformer aux ordonnances qui prescrivaient aux marchands
de vin de sauge et de romarin, ou mélangés de substances aromatiques et
liquoreuses, de pendre un cerceau à la porte de leur boutique. Jacques
Androuet, dit du Cerceau, signa de son surnom les premières études
d’architecture qu’il grava et publia d’abord à Orléans, où il paraît
avoir passé sa jeunesse, sans doute parce que son père avait des
vignobles et des caves dans l’Orléanais. Quand il revint à Paris et
qu’il y recueillit les _Dessins et Portraits de la plupart des anciens
et modernes bâtimens et édifices_ de la capitale, il se préparait à
mettre au jour, sous les auspices de la reine mère Catherine de Médicis,
les deux grands volumes _Des plus excellents bâtimens de France_,
«dressés par Jacques Androuet, dit du Cerceau.» On rapporte même que cet
habile architecte, devenu l’architecte de la reine mère et du roi,
acheta une maison à l’entrée du petit Pré aux Clercs, à la porte de
Nesle, et qu’il donna pour enseigne à cette maison le _Cerceau_, qui
rappelait son origine et son surnom, «comme une espèce de titre
seigneurial[200]».
Pierre Costar, écrivain prétentieux de l’école de Balzac, n’avait ni
l’esprit ni le talent de Jacques Androuet du Cerceau; il fut poursuivi
toute sa vie par le souvenir de son père, qui était chapelier, sur le
pont Notre-Dame, à l’_Ane rayé_, c’est-à-dire au _Zèbre_. Cet honnête
chapelier n’avait pas épargné la dépense pour faire élever son fils
comme un savant; aussi le fils n’eut-il rien de plus à cœur que de
prouver qu’il n’était pas fait pour fabriquer et vendre des chapeaux. Il
commença par changer son nom de famille, qui était _Coustard_ et non
_Costar_, et, pour se dépayser encore davantage, il alla s’établir en
province, où il passa la plus grande partie de sa vie. Ami de Voiture et
de Chapelain, il eût été membre de l’Académie française, s’il avait
voulu résider à Paris, où il était né; mais l’_Ane rayé_ fut toujours
pour lui une sorte de spectre qui le poursuivait partout. Il affectait
de se croire et de se dire provincial; aussi Tallemant des Réaux
raconte-t-il que «quelqu’un lui dit poliment qu’il feroit tort à Paris
de lui ôter la gloire d’avoir produit un si honnête homme, et que, quand
même il le nieroit, Notre-Dame pourroit fournir de quoi le convaincre.»
Plaisante allusion à l’_Ane rayé_ du pont Notre-Dame.
Une curieuse anecdote, que nous puisons à une source quelque peu
suspecte, tendrait à faire admettre que le lieutenant de police, au
XVIIIᵉ siècle, avait l’œil ouvert sur les enseignes et qu’il ne les
regardait pas toujours avec indifférence. Voici ce qu’on lit dans les
_Mystères de la Police_[201], ouvrage anonyme, dont l’auteur n’est autre
que l’ardent journaliste de la Commune, Auguste Vermorel: «Une marchande
de modes avait fait peindre, avec assez de soin, dans son enseigne, un
abbé choisissant des bonnets et courtisant les filles de la boutique; on
lisait, sous cette enseigne: _A l’Abbé Coquet_. Hérault, lieutenant de
police en 1725, dévot et homme assez borné, voit cette peinture, la
trouve indécente et, de retour chez lui, ordonne à un exempt d’aller
enlever l’_Abbé Coquet_ et de le mener chez lui. L’exempt, accoutumé à
ces sortes de commissions, va chez un abbé de ce nom, le force à se
lever et le conduit à l’hôtel du lieutenant général de police.
«Monseigneur, lui dit-il, l’abbé Coquet est ici.--Eh bien! répond le
magistrat, qu’on le mette au grenier.» On obéit. L’abbé Coquet,
tourmenté par la faim, faisait de grands cris. Le lendemain:
«Monseigneur, lui dirent les exempts, nous ne savons plus que faire de
cet abbé Coquet, que vous nous avez fait mettre au grenier; il nous
embarrasse extrêmement.--Eh! brûlez-le, et laissez-moi tranquille!» Une
explication devenant nécessaire, la méprise cessa, et l’abbé se contenta
d’une invitation à dîner et de quelques excuses.» C’était l’enseigne de
la marchande de modes que le lieutenant général de police avait ordonné
de faire enlever et de mettre au grenier. Par bonheur, les exempts
n’allèrent pas jusqu’à brûler le pauvre abbé, comme on leur en donnait
l’ordre. Cette même anecdote est racontée plus longuement, et avec
beaucoup de bonne humeur, par Jules Janin, dans _Paris et Versailles il
y a cent ans_ (Paris, Firmin Didot, 1874, in-8º); mais il ne nous dit
pas d’où il a tiré son histoire.
Il est à regretter que les renseignements nous manquent tout à fait sur
les enseignes des marchandes de modes de Paris, car ces enseignes
devaient être inventées et peintes par les artistes élégants et gracieux
que Charles Blanc a caractérisés sous le nom de _peintres des fêtes
galantes_. Il est impossible que Lemoine, Natoire, Boucher, Eisen, et
leurs imitateurs, n’aient pas mis la main à ces enseignes qui
convenaient si bien à leur imagination accoutumée à s’égarer dans
l’Olympe des Amours et des Grâces. Nous possédons des adresses gravées
qui nous donnent une idée très avantageuse de ce que devaient être ces
enseignes. Nous savons que la marchande de modes de Mᵐᵉ du Barry avait
pour enseigne: _Aux traits galants_; mais nous ignorons absolument de
quelle manière l’artiste avait représenté ces _traits galants_. Nous
avons vu une estampe, faite d’après une enseigne, qui représentait des
Amours ou des Génies femelles coiffés de bonnets et de chapeaux, mais
armés d’arcs et de flèches qu’ils lançaient à droite et à gauche.
N’étaient-ce pas les _traits galants_ de la marchande de modes? Au
reste, une marchande, sous la Restauration, voulut imiter l’enseigne de
la protégée de Mᵐᵉ du Barry, et elle mit au-dessus de la porte de sa
boutique un tableau que l’histoire ne décrit pas, avec une inscription:
_A la Galanterie_. Les demoiselles du magasin ne s’accommodèrent pas de
cette inscription, qui semblait faite pour leur donner un renom suspect;
elles se révoltèrent contre la marchande de modes et de galanterie. Il y
eut même bataille de femmes, et l’enseigne disparut, pour l’honneur du
beau sexe.
Une enseigne qui pouvait être aussi impertinente que celle de la
_Galanterie_ porta malheur à son éditeur responsable. «Il y avait,
raconte M. E. de la Quérière, il y avait un éveillé de cordonnier, à la
rue Saint-Antoine, à l’enseigne du _Pantalon_, qui, quand il voyait
passer un arracheur de dents, faisait semblant d’avoir une dent gâtée,
puis le mordait très serré et criait _au renard_! Un arracheur de dents,
qui savait cela, cacha un petit pélican (pince de dentiste) dans sa main
et lui arracha la première dent qu’il put attraper; puis, il se mit à
crier _au renard_!» C’est Tallemant qui rapporte ce fait, dans le
chapitre des _Naïvetés et Bons Mots_[202]; mais il ne nous dit pas
quelle était cette enseigne du _Pantalon_. Un caleçon à pieds, un
haut-de-chausses avec les bas, ou bien le bouffon masqué, qui fut un des
personnages typiques de la Comédie italienne? Une enseigne analogue, _A
la Culotte_, osa se produire, en pleine Restauration, sous l’œil
pudibond de la Censure. Balzac nous apprend que cette enseigne s’étalait
impunément au-dessus de la boutique de M. Detry, bandagiste, bourrier,
gantier, culottier, rue du Four-Saint-Germain, nº 55: «L’enseigne
représente une main qui tient une culotte de peau de daim, dont on
faisait jadis usage, et au milieu de laquelle est placée une oie, oui,
une oie... Qu’est-ce que cela signifie? demande-t-on en ricanant. Eh!
messieurs, lisez la légende: _Prenez votre culotte et laissez tomber là
mon oie_. Entendez-vous? Pas si bête, M. Detry, pas si bête[203].»
Il y a, il y aura toujours des enseignes menteuses, comme des enseignes
trompeuses. L’hôtel du _Bon La Fontaine_, dans la rue de
Grenelle-Saint-Germain, a pour enseigne depuis plus de cent cinquante
ans un buste de La Fontaine, avec l’inscription: _Au Bon La Fontaine_,
et personne dans le quartier n’oserait soutenir que l’auteur des Fables
et des Contes n’a pas logé dans cet hôtel, auquel il aurait laissé son
nom. Horace Walpole y alla descendre, sous le règne de Louis XVI, pour
dire, à son retour en Angleterre, qu’il avait couché dans la maison même
du grand poète français La Fontaine. Or, ce fut un neveu du fabuliste
qui donna son nom à cet hôtel, en devenant propriétaire de l’immeuble,
au XVIIIᵉ siècle.
L’enseigne du _Fidèle Berger_, rue des Lombards, date du milieu du
XVIIIᵉ siècle; elle avait été peinte par un élève de Boucher, et le
confiseur qui tenait ce célèbre magasin de bonbons fut longtemps le
fournisseur obligé de la moitié des baptêmes de Paris. Le sujet de cette
enseigne, où l’on voyait une bergère en costume d’opéra-comique, la
houlette en main, assise au milieu de ses moutons et recevant de son
fidèle berger une boîte de dragées, n’était que la marque de fabrique de
cette maison de confiance. «Qui ne connaît ce riche et doux
établissement? écrivait Balzac en 1826[204]: c’est là que l’hypocondre
vient chercher des pistolets en chocolat; que le parrain court acheter
les dragées du baptême, et que l’auteur de vingtième ordre apporte ses
charades, ses énigmes et ses rébus. Afin de conserver son antique vogue,
M. Desrosiers place, au jour de l’an, des gendarmes à sa porte.» Nous ne
savons pas si M. Desrosiers était encore le patron du _Fidèle Berger_,
au jour de l’an 1838, mais le 6 janvier de cette année-là on représenta
pour la première fois, au théâtre de l’Opéra-Comique, une pièce en trois
actes, intitulée: _le Fidèle Berger_, dont Adam avait fait la musique.
Le poème, composé par Scribe et Saint-Georges, fut si mal reçu du
public, que la représentation se termina au milieu du tumulte et des
sifflets, et c’est à peine si le chanteur Chollet, qui s’était surpassé
dans son rôle, put nommer les auteurs. On accusa le propriétaire du
magasin et de l’enseigne du _Fidèle Berger_ d’avoir monté la cabale qui
fit tomber cette pièce, où la confiserie parisienne semblait tournée en
ridicule. Ce fut en vain qu’on essaya de la relever dans les
représentations suivantes: la cabale des confiseurs était toujours à son
poste, et le _Fidèle Berger_ dut disparaître de l’affiche de spectacle,
sans avoir porté atteinte à la vieille renommée de l’enseigne de la rue
des Lombards.
Je ne saurais mieux finir ce chapitre qu’en racontant les grandeurs et
les décadences de deux enseignes du Paris moderne, mais sans nommer le
bourreau et la victime, qui appartenaient à deux familles honorables. La
génération actuelle n’a pas gardé le souvenir de l’immense mystification
du _Chou colossal_. C’était, en 1836 ou 1837, une enseigne fort modeste
de la rue Saint-Honoré. Cette enseigne représentait seulement un chou,
d’assez belle venue et d’une couleur verte tout à fait réjouissante. La
boutique ne contenait rien que des caisses et des boîtes chinoises, plus
ou moins authentiques, assez semblables à celles qui figurent chez les
marchands de thé. Sur le comptoir, une balance de cuivre et des sacs de
papier de Chine. Au milieu de la boutique, un énorme vase en faïence
chinoise, d’où s’élevait un chou gigantesque, haut de six ou sept pieds,
ayant au moins quinze pieds de circonférence. Ce chou extraordinaire
était entièrement desséché et, pour en mieux assurer la conservation, on
l’avait soigneusement repeint et verni comme un tableau. M. X...,
l’inventeur du Chou colossal, avait fait annoncer dans tous les journaux
et sous toutes les formes de l’annonce que ce chou, originaire de la
Chine, n’était pas plus difficile à cultiver que le chou ordinaire et
arrivait aisément à une grosseur monstrueuse, qui lui donnait un poids
de 15 à 25 kilogrammes. M. X... avait compté sur la crédulité naïve de
tous les planteurs de choux de la France et de l’étranger. Ils
accoururent, en effet, de toutes parts, et ils achetèrent, au prix de 20
francs la livre et même davantage, des graines de chou ordinaire, que
leur vendait le plus sérieusement du monde l’auteur de cette prodigieuse
spéculation. Il s’était promis de faire sa fortune en moins d’une année,
et il l’aurait faite si la passion du jeu n’eût dérangé les plans de
son audacieuse escroquerie.
M. X... était marié, mais sa femme, une honnête et digne femme, n’avait
pas voulu s’associer aux faits et gestes de son mari; elle l’avait
abandonné aux inévitables conséquences de l’entreprise du _Chou
colossal_, et, en se séparant de lui, elle était allée, rue de
Richelieu, ouvrir un magasin de lingerie et occuper une superbe
boutique, décorée dans le style moyen âge avec des statuettes et des
inscriptions gothiques, à l’enseigne du _Sergent d’armes_. Cette dame
était fort ingénieuse et très habile, mais elle avait malheureusement
dépensé aux bagatelles de l’enseigne une partie des fonds que son jeune
frère avait mis à sa disposition. Le succès de la boutique moyen âge et
du _Sergent d’armes_ n’eut qu’un temps; les affaires de la lingerie ne
prospéraient déjà plus au moment où celles du _Chou colossal_ n’avaient
produit partout que de petits choux cabus et quelquefois même de petits
choux de Bruxelles. Notre escroc, ruiné par le jeu, ne ferma boutique
que pour échapper aux revendications de ses dupes et aux poursuites de
la justice. Il osa se présenter chez sa pauvre femme pour lui demander
une somme d’argent avec laquelle il pût quitter la France. Cette somme,
la pauvre lingère ne l’avait pas; elle n’avait même plus les moyens de
la trouver. Furieux, désespéré, le misérable tira un poignard et en
frappa sa femme, qui gisait mourante à ses pieds, lorsque le frère, qui
était près de là, dans l’appartement de sa sœur, accourut aux cris, un
pistolet à la main: «Scélérat! cria-t-il, en dirigeant son pistolet sur
l’assassin; fais-toi justice et sers-toi de ton poignard pour te
soustraire à l’échafaud!» Et, comme l’assassin, tremblant, ne savait
plus que répondre, il lui mit le pistolet dans la main et le força de se
brûler la cervelle. Le misérable tomba mort auprès de sa victime.
L’enseigne du _Sergent d’armes_ et celle du _Chou colossal_ disparurent
à la fois.
XVIII
ENSEIGNES ARMORIÉES
Nous avons lu quelque part que les armoiries de la noblesse ne sont pas
antérieures aux enseignes des artisans et des marchands, et que les
unes, comme les autres, furent inventées presque en même temps et dans
le même but, qui était de se distinguer et de se faire connaître. La
définition du mot ENSEIGNE, que nous avons déjà citée (voir p. 28),
d’après le _Dictionnaire étymologique de la langue françoise_, par
Ménage, donne raison, en effet, à ce rapprochement historique, qui n’a
pas été fait avec intention de rabaisser les armoiries de la noblesse:
«_Enseigne_, dit Ménage, c’est une marque qui, aidant à discerner
quelque personne, ou quelque chose, d’avec une autre, la fait connaître:
l’enseigne d’une maison, d’une hôtellerie, d’une compagnie de gens de
pied; une enseigne, qui se portoit autrefois au chapeau ou en quelque
autre endroit; l’enseigne d’un sergent ou d’un messager, qui est une
chose semblable à ce qui s’appelle l’_émail_, à l’égard des hérauts
d’armes; et de là cette façon de parler: _à telles enseignes_;
d’_insigne_ ou d’_insignium_.» L’un et l’autre mot latin étaient
employés, au moyen âge, pour désigner également l’écu armorié d’un noble
et l’enseigne d’une boutique. Il est donc tout naturel que, dès
l’origine, les enseignes des maisons et des marchands se soient
approprié les armoiries de la noblesse.