Amédée Berger dans son étude sur les enseignes[181], et nous ne
connaissons, en fait d’allusion aux affaires du temps, que le fait de ce
marchand parisien, cité par Monteil, qui, pendant le siège de Paris,
voulant bien vivre, et à peu de frais, avec tout le monde, avait écrit
d’un côté de son enseigne: _Vive le roi!_ et de l’autre: _Vive la
Ligue!_ et qui, suivant les circonstances, tournait et retournait son
tableau.» Il faut descendre jusqu’à la Révolution de 1789 pour voir
l’enseigne politique se produire effrontément, mais non pas toujours
sans péril. On n’avait pas eu jusque-là d’autres enseignes politiques
que celles des _logements_ imaginaires que la satire attribuait aux plus
grands personnages de l’Etat. Nous donnerons quelques détails sur ces
enseignes imaginaires dans notre chapitre XX.
Mais si l’enseigne satirique n’osait pas s’attaquer en pleine rue aux
chefs du Gouvernement et critiquer leurs actes par des caricatures ou
des inscriptions plus ou moins transparentes, elle ne se faisait pas
faute de vengeances personnelles, en ridiculisant des individualités
quelquefois honorables et dignes de respect. Nous avons déjà vu, page
34, une maison prendre, en 1671, l’enseigne burlesque du _Chat lié_, par
allusion malveillante à un propriétaire voisin qui s’appelait Challier.
«Il y a, rapporte Tallemant des Réaux, un plumassier de la rue
Saint-Honoré qui a pris pour enseigne le _Grand Cyrus_ et l’a fait
habiller comme le maréchal d’Hocquincourt[182].» En effet, Mˡˡᵉ de
Scudéry, dans son roman du _Grand Cyrus_, où la plupart des personnages
sont des contemporains avec des noms perses et grecs, avait représenté
le maréchal d’Hocquincourt sous les traits du roi Cyrus. Il ne semble
pas que le maréchal se soit fâché d’être métamorphosé en héros de roman
et travesti en matamore dans une enseigne. A cette époque la caricature
s’était emparée des Espagnols, qu’on représentait partout avec le
costume le plus extravagant et le plus ridicule. Abraham Bosse en avait
fourni le meilleur type dans ses estampes. On peut supposer que ces
Espagnols grotesques ne furent pas épargnés sur les enseignes, puisque,
par raillerie, les montreurs de bêtes savantes habillaient à l’espagnole
leurs chiens et leurs singes, avec larges fraises gauderonnées.
[Illustration]
Une enseigne qu’on peut regarder comme une satire _ad hominem_ se voyait
dernièrement encore, rue de l’École-de-médecine, au coin de la rue de
l’Ancienne-Comédie. Il est probable que sa mystérieuse singularité n’a
pas nui à sa conservation. «On voit sculpté sur une grande pierre
incrustée dans le trumeau qui sépare les deux croisées du premier étage
de la maison, dit E. de la Quérière dans ses _Recherches historiques sur
les Enseignes_ (1852), un _chapeau_ rond, à larges bords, dont un côté
est retroussé dans la forme usitée parmi la bourgeoisie du temps de
Louis XIV. Ce chapeau est comme suspendu au-dessus d’une lunette de
fortification, autrement dit _ouvrage à cornes_. Le sculpteur avait-il
voulu faire de cette enseigne une malicieuse épigramme? Nous serions
porté à le croire.» C’était sans doute l’enseigne d’un chapelier. La
légende portait: _Au Chapeau fort_, équivoquant sur le mot _Château
fort_; mais bien aussi sur les _ouvrages à cornes_ que ledit couvre-chef
était destiné à coiffer. L’enseigne du _Chapeau fort_ est aujourd’hui
conservée au musée Carnavalet.
Tallemant des Réaux nous raconte ainsi une vengeance par le moyen de
l’enseigne: «Un commis borgne ayant exigé d’un cabaretier des droits
qu’il ne lui devoit pas, le cabaretier, pour se venger, fit représenter
le portrait du commis, à son enseigne, sous la forme d’un voleur, avec
cette inscription: _Au Borgne qui prend_. Le commis, s’en trouvant
offensé, vint trouver le cabaretier et lui rendit l’argent des droits en
question, à la charge qu’il feroit réformer son enseigne. Le cabaretier,
pour y satisfaire, fit seulement ôter de son enseigne le p, si bien
qu’il resta: _Au Borgne qui rend_, au lieu du _Borgne qui prend_[183].»
Bonaventure d’Argonne raconte aussi la querelle d’un oiselier avec les
Jésuites, à propos d’une enseigne: «Il y avoit autrefois dans la rue
Saint-Antoine, à Paris, un oiselier qui prenoit la qualité de
_gouverneur_, _précepteur et régent des oyseaux_, _perroquets_,
_singes_, _guenons et guenuches de Sa Majesté_. Ces grands titres
paroissoient écrits en lettres d’or, dans un riche cartouche, au-dessus
de la boutique de ce personnage. La plupart des passans qui lisoient ce
bel écriteau n’en faisoient que rire, mais quelques pédans qui pensèrent
y être intéressés, prenant la chose au point d’honneur, en firent du
bruit et s’en plaignirent comme d’une profanation des titres les plus
glorieux de la république des lettres. La chose vint aux oreilles du
digne précepteur, et il disoit: «Je ne sais pas à qui en ont ces
Messieurs. Mes écoliers valent bien les leurs, ils sont mieux instruits,
et ne sont ni si sots ni si barbouillez.» L’abbé Boisrobert, à qui j’ai
ouï raconter cette histoire, ajoutoit qu’il n’y avoit que du plus ou du
moins entre les écoliers de cet homme et ceux de nos collèges, tout
n’aboutissant qu’à faire faire aux uns et aux autres de certaines
grimaces, ou dire des mots qu’ils n’entendent point[184].»
Le sujet de l’enseigne était quelquefois plus innocent que la légende,
et l’on pouvait, par le commentaire, ajouter à cette légende un
caractère de malignité qu’elle n’avait pas originairement. Ainsi, à la
fin du premier Empire, quand Béranger eut publié sa fameuse chanson du
_Roi d’Yvetot_, un marchand de vin de la rue Saint-Honoré, près de la
rue, aujourd’hui disparue, de la Bibliothèque, tira de la chanson son
enseigne. Il commanda et exposa au-dessus de sa boutique un joli tableau
qu’il ne supposait pas certainement devoir prendre jamais un caractère
séditieux. C’est ce qui arriva cependant; on y vit, comme dans la
chanson, une critique des guerres continuelles de Napoléon, et la police
ordonna la disparition de l’enseigne. C’est alors que le rusé marchand
la plaça dans l’intérieur de sa boutique, où elle est encore, au numéro
182 de la rue Saint-Honoré. La police n’entendait pas raillerie en
matière d’enseignes.
[Illustration]
La conscription, en s’établissant révolutionnairement avec toutes ses
rigueurs, n’avait pas fait disparaître cependant les anciens bureaux de
racolage du quai de la Ferraille, où l’enseigne du _Racoleur_ attirait
nombreuse clientèle depuis plus d’un siècle. L’arrêt d’expulsion de ces
agents d’enrôlement volontaire se trouva formulé gaiement dans ce
refrain d’un couplet de M. de Piis, secrétaire général de la préfecture
de police:
Enjoignons aux vieux ferrailleurs
De vendre leur vieux fer ailleurs.
[Illustration]
Il y eut aussi, à cette époque, comme en tout temps, des querelles, des
altercations, des procès pour cause de contrefaçon d’enseigne. Le fameux
bureau de tabac de la _Civette_, place du Palais-Royal, fut en guerre
ouverte contre toutes sortes de _Civettes_, qui avaient l’audace de
dresser pavillon à peu de distance, sinon en face de l’enseigne
primordiale. La contrefaçon usait de ruse pour jouir impunément du
bénéfice de la concurrence.
Dans le nouveau passage Delorme, qui avait alors le privilège de
centraliser la promenade des flâneurs, un marchand nommé Mercier, ayant
placé sa boutique sous l’invocation du _Beau Dunois_, que la romance de
la reine Hortense venait de mettre à la mode, le locataire de la
boutique voisine fit peindre, pour son enseigne, un beau chien blanc
moucheté de brun, avec cette inscription: _Au Beau Danois_. Les rieurs
prolongèrent le débat des deux marchands, mais la police refusa
d’intervenir en faveur du héros de la romance.
La police de nos jours a été aussi prudente en restant neutre dans
l’exhibition d’une enseigne, des plus cocasses, qu’un écrivain public
avait apposée sur son échoppe, place de l’Hôtel-de-ville. Nous ne
pouvons mieux faire que de transcrire la note publiée, à cet égard, dans
le _Figaro_ du 1ᵉʳ décembre 1881: «Cette enseigne est un mascaron ou
tête d’homme, à face grimacière, à dents cassées, à chevelure abondante,
grosses lunettes, bonne plume d’oie derrière l’oreille, et une paire de
cornes magistrales sur lesquelles sont écrits en majuscules ces mots:
DEMANDES EN SÉPARATION, qui réjouiront le cœur de M. Naquet. Mais
pourquoi des cornes? C’est l’enseigne d’un écrivain public, qui, pour
bien indiquer sa spécialité aux aspirants au divorce, a arboré les
redoutables appendices que les épouses folâtres font pousser sur le
front des maris que vous savez.»
XVI
ENSEIGNES DE SAINTETÉ ET DE DÉVOTION
Nous ne reparlerons pas ici des images de saints et de saintes qui
ornaient autrefois les enseignes de la plupart des maisons et des
boutiques de Paris. Ces images multipliées témoignaient sans doute de la
dévotion, qui était alors homogène et générale dans toutes les classes
de la population parisienne; mais la plupart de ces bienheureuses images
représentaient les corporations, les confréries et les métiers.
Quelques-unes, il est vrai, rappelaient les noms de baptême des
propriétaires ou des locataires de la maison; d’autres avaient été sans
doute inaugurées par le fait d’une vénération spéciale à l’égard de tel
ou tel saint, ou par suite d’un vœu particulier en leur honneur. Quant
aux images de Notre-Dame, qui étaient si nombreuses dans les enseignes,
il faut les attribuer à cette dévotion si sincère, si touchante qu’on
avait pour la sainte Vierge Marie, pour la mère de Jésus, le fils de
Dieu et le rédempteur des hommes. La piété naïve du moyen âge rendait un
culte permanent de respect et d’adoration à ces innombrables Notre-Dame,
que les enseignes mettaient sous les yeux du peuple dans toutes les rues
de la ville.
Il y eut aussi, depuis le XIIᵉ siècle jusqu’au XVIᵉ, des statues de la
Vierge, dans des niches, à l’angle des rues, et quoique ces statues en
pierre ou en bois, souvent peintes ou dorées, ne fussent que des
enseignes, on leur rendait une espèce de culte public. Non seulement on
allumait, la nuit, une lampe devant la niche qui contenait la
Notre-Dame, mais encore on y suspendait des ex-voto et des médailles de
confréries, on y attachait des bouquets de fleurs, surtout aux grandes
fêtes de la sainte Vierge. Les passants saluaient et faisaient le signe
de la croix, sans s’arrêter, quand ils avaient à traverser la rue; les
femmes et les enfants s’agenouillaient et marmottaient une courte
prière, quoique cette Notre-Dame ne fût souvent qu’une simple enseigne
d’hôtellerie ou de cabaret. Ce n’étaient pas seulement les Notre-Dame
qui avaient droit à ces hommages de la part des bonnes gens du peuple.
Beaucoup d’images de saints et de saintes, qui n’étaient que des
enseignes aux portes des maisons et des boutiques, avaient aussi des
lampes qui brûlaient devant elles pendant la nuit. Ce pieux usage dura
jusqu’au milieu du XVIᵉ siècle. Vers cette époque, plusieurs statues ou
images de Notre-Dame furent l’objet d’outrages et de profanations qui
diminuèrent le nombre de ces enseignes vénérées. C’est à partir de ce
temps-là que les niches qui contenaient des statues de Notre-Dame
furent grillées, pour les préserver du fanatisme iconoclaste des
huguenots, qui les brisaient à coups de pierres. On a lieu de s’étonner
que quelques-unes de ces madones de la rue soient arrivées jusqu’à nous
à peu près intactes. Le protestant Agrippa d’Aubigné remarquait avec
quelque dépit qu’à la fin du XVIᵉ siècle il y avait encore dans toutes
les rues de Paris un saint ou une Vierge dans sa niche[185].
Nous pouvons nous faire une idée du nombre d’enseignes de dévotion qu’on
voyait dans les rues de Paris, en citant, d’après Berty, celles qui
pendaient aux maisons dans les quartiers de la Cité, du Louvre et du
bourg Saint-Germain.
CITÉ. RUE DE LA JUIVERIE, maison de l’_Annonciation Notre-Dame_ (1485).
RUE DE LA CALANDRE, maison du _Paradis_ (1345). RUE SAINT-CHRISTOPHE,
maison du _Couronnement de la Vierge_ (1450).
LOUVRE. RUE CHAMPFLEURY, maison du _Saint-Esprit_ (1489). RUE DU
CHANTRE, maison _ayant un Crucifix sur l’huis_ (1489), maison du _Nom de
Jésus_ (1687). RUE JEAN-SAINT-DENIS, maison du _Saint-Esprit_ (1575),
maison du _Bon Pasteur_ (1680). RUE SAINT-HONORÉ, maison de
l’_Annonciation Notre-Dame_ (1432), maison de l’_Enfant Jésus_ (1687),
maison du _Saint-Esprit_ (1575). RUE DU COQ, maison du _Nom de Jésus_
(1623).
BOURG SAINT-GERMAIN. RUE DES BOUCHERIES, maison de l’_Annonciation
Notre-Dame_ (1522), maison de la _Trinité_ (1527), maison du _Seygne_
(cygne) _de la croix_. RUE DE BUCY, maison de l’_Annonciation_ (1547).
RUE DU FOUR, maison de l’_Agnus Dei_, maison de la _Véronique_ (1595).
RUE DU PETIT-LION, maison de l’_Image Notre-Dame_ (1523). RUE DE SEINE,
maison de l’_Arche de Noé_ (1654). RUE DES CANETTES, maison du _Chef
Saint-Jean_ (1500).
C’étaient là des enseignes de maison, et non des enseignes de boutique,
qui furent beaucoup plus nombreuses et qui changèrent souvent, au XVIᵉ
siècle, quand la religion réformée fit la guerre aux images de la Vierge
et des saints; au XVIIᵉ siècle, quand l’influence des poètes athées de
l’école de Théophile, de Saint-Amant[186] et de Desbarreaux s’exerça
jusque sur les enseignes de dévotion, qui poursuivaient leurs regards
dans toutes les rues de Paris et qui leur adressaient une sorte de
reproche, même à la porte des cabarets; au XVIIIᵉ siècle, enfin, quand
l’action sarcastique des philosophes et des encyclopédistes répandit
dans les familles bourgeoises l’hérésie d’une nouvelle secte
d’iconoclastes irréligieux. Puis, vint la révolution de 93, qui n’eut
pas de peine à faire disparaître les dernières enseignes, dans
lesquelles s’était perpétuée une pieuse tradition de nos ancêtres. On ne
s’expliquerait pas que quelques-unes de ces vieilles enseignes aient pu
échapper à la fureur inquisitoriale de la persécution républicaine, si
l’on ne savait pas les miracles de courage, d’adresse et de dévouement
que la foi chrétienne a pu faire par l’entremise des simples et des
faibles. Les enseignes de cette espèce, qui ont traversé impunément une
époque terrible où elles étaient proscrites sous peine de mort, avaient
été sans doute enlevées de la place qu’elles occupaient et mises en
lieu sûr, sinon recouvertes de plâtre ou cachées derrière d’autres
enseignes indifférentes. Nous signalerons, parmi ces rares épaves du
grand naufrage des enseignes pieuses, deux enseignes sculptées du XVIIᵉ
siècle, _Au Caveau de la Vierge_, rue de Charonne, et _A
l’Annonciation_, rue Saint-Martin; une autre du XVIᵉ siècle, _Au Bon
Samaritain_, nº 15, rue de la Lingerie; une enseigne en fer forgé, _A
l’Enfant Jésus_, rue Saint-Honoré, etc. (voir ci-dessus, à la page 88).
[Illustration]
Ces enseignes furent peut-être respectées comme objets d’art, mais nous
ne croyons pas qu’on ait sauvé alors une seule des statues de la Vierge,
si multipliées dans l’ancien Paris, et qu’on voyait encore avant 1789 en
toutes les rues, la plupart dans des niches ou sur des piédestaux
extérieurs. Beaucoup de ces statues étaient honorées, depuis des
siècles, d’une sorte de culte muet, qui se traduisait par des
génuflexions
[Illustration]
et des signes de croix; quelques-unes, parmi ces
[Illustration]
statues, avaient même été sanctifiées dans la tradition locale, par des
récits de guérisons miraculeuses; quelques-unes aussi méritaient d’être
conservées, dans les musées, sous le rapport de la beauté ou de la
singularité de leur exécution artistique. La charmante statue de la
Vierge, en marbre, qui, jusqu’en 1844, servit d’enseigne à la
boulangerie Barassé, rue du Faubourg-Saint-Antoine, nº 186, provenait de
l’abbaye Saint-Antoine-des-Champs, et avait été achetée en 1790 à la
liquidation de l’abbaye. Elle appartient aujourd’hui à M. A. Barassé,
notaire à Crécy-en-Brie[187].
L’histoire de l’une de ces saintes images a été racontée par Tallemant
des Réaux[188] avec plus de malice que de naïveté: «Il y avoit sur le
pont Nostre-Dame une enseigne de Nostre-Dame, comme il y en a en
plusieurs lieux. Durant un grand vent, je ne sçay quels sots se mirent
dans la teste qu’ils avoient veu cette image aller d’un bout à l’autre
du fer où elle estoit pendue; chose qui ne se pouvoit naturellement, car
le vent peut bien faire aller une enseigne d’un costé et d’autre ou
l’arracher tout à fait, mais non pas la faire couler le long de ce fer.
Après cela ils s’imaginèrent qu’elle avoit pleuré et jetté du sang;
enfin, cela alla si loing, que Monsieur de Paris fut contraint de la
faire apporter, de peur qu’on n’en fît une Nostre-Dame à miracles. Pour
une bonne fois, il devroit défendre de mettre des choses saintes aux
enseignes, comme la _Trinité_ et autres semblables.»
L’enseigne du pont Notre-Dame, qui avait paru se mouvoir, qui avait
pleuré, qui avait jeté du sang, exaltait au plus haut degré la
superstition de la foule; mais il y eut de bons chrétiens qui
s’indignèrent de cette comédie pieuse, et les protestants se mirent de
la partie pour demander que les images de sainteté ne figurassent plus
dans les enseignes. La Notre-Dame qui avait causé tout ce bruit étant
remplacée par une nouvelle, qui, au sortir des mains de l’imagier,
n’avait fait encore aucun miracle, un quidam, resté inconnu, lui tira,
dit-on, un coup de pistolet, qui aurait blessé cette image si
réellement, que le sang sortait de la plaie. Tout Paris y courut pour
voir l’effet du miracle; par malheur, on ne pouvait reconnaître la
blessure faite à l’objet de la vénération publique que par les yeux de
la foi. On n’en fit pas moins une gravure qui eut beaucoup de
vogue[189]. Ce n’était pas la première fois que ces attentats
s’adressaient à des Notre-Dame exposées dans les rues de Paris. Le plus
sage eût été de les ôter, mais on n’osa pas chicaner et contrarier les
habitudes de la population bourgeoise et marchande. On continua donc de
laisser les symboles les plus vénérés de la religion figurer parfois de
la manière la plus indécente dans les enseignes.
Ce fut à ce sujet que le poète dramatique Edme Boursault écrivit au
commissaire Bizoton cette lettre très sensée, quoique très plaisante:
«N’est-ce pas une allusion grossière, mais criminelle, de faire peindre
un _cygne_ à une enseigne, avec une _croix_, pour faire une équivoque
sur le _signe de la croix_? Ne devroit-on pas condamner à une grosse
amende un misérable cabaretier qui met à son enseigne un _cerf_ et un
_mont_, pour faire une ridicule équivoque à _sermon_? Ce qui autorise
des ivrognes à dire qu’ils vont tous les jours au _sermon_, ou qu’ils en
viennent! Ne fait-il pas beau voir un cabaret avoir pour enseigne: _Au
Saint-Esprit_, pour faire une impertinente allusion au nom du Maître, et
quoique je le croie assez honnête homme pour n’y penser aucun mal, ne
sait-il pas que le cabaret, étant un lieu de débauche, ce n’est pas là
que le Saint-Esprit doit être placé? J’en dis autant de la _Trinité_, de
l’_Image Notre-Dame_, et de je ne sais combien de saints qui servent
d’enseignes de cabaret et qui enseignent peut-être encore pis. J’ai vu,
dans une fort petite rue, qui donne d’un bout dans la rue Saint-Honoré
et de l’autre dans celle de Richelieu, une de ces petites auberges ou
gargotes où l’on prend des repas à juste prix, et voici quelle enseigne
il y avoit: c’étoit Jésus-Christ que l’on prenoit au jardin des Oliviers
ou jardin des Olives, et pour inscription de l’enseigne: _Au juste
pris_, pour faire voir qu’on mangeoit là dedans à juste prix. Je fus si
indigné contre le marchand qui avoit trouvé cette odieuse équivoque, que
je ne pus retenir mon zèle, tout indiscret qu’il étoit. Je fis du bruit
et menaçai même d’aller chercher un de vos confrères pour la faire
abattre, et comme les commissaires sont plus craints de la populace
qu’ils n’en sont aimés, la menace que je fis eut son effet, et quand je
repassai l’enseigne n’y étoit plus[190].»
Tallemant des Réaux cite un autre trait de l’insolence impie des
cabaretiers de Paris: «Un fou de cabaretier de la rue Montmartre avoit
pris pour enseigne la _Teste-Dieu_; le feu curé de Saint-Eustache eut
bien de la peine à la luy faire oster; il fallut une condamnation pour
cela[191].» La police avait droit sans doute de faire décrocher les
enseignes indécentes qui blessaient les yeux ou la conscience du public,
mais une enseigne outrageante pour la religion devait certainement
amener devant les tribunaux l’auteur de l’impiété ou de l’hérésie qui
s’était produite, en pleine rue, de propos délibéré ou avec
préméditation. On doit supposer que, dans le cours du XVIᵉ siècle, le
Parlement eut à juger plus d’un procès de cette espèce. Il est avéré que
les images de saints, et surtout les statues de la sainte Vierge,
étaient, à cette époque, exposées à des insultes continuelles de la part
des protestants, et qu’il fallut souvent garantir par des grilles ou des
barreaux de fer ces statues et ces images contre les attaques nocturnes,
qui se renouvelaient fréquemment, malgré la terrible pénalité que
pouvaient entraîner de pareils attentats.
Lorsque les premiers imprimeurs furent venus d’Allemagne, de Hollande et
de Suisse pour s’établir à Paris, ils annoncèrent, par des enseignes ou
des marques mystiques accompagnées de citations de l’Écriture sainte,
leur industrie, qu’on regardait comme émanée d’une inspiration divine;
puis, quand les idées de réformation religieuse qui étaient entrées dans
les esprits depuis Wiclef ou Jean Huss prirent une forme et un corps de
doctrine sous l’influence de Luther, de Zwingle et de Mélanchthon, les
imprimeurs se trouvaient tout préparés à recevoir ces idées et à les
répandre; il en résulta que la Réforme se propagea rapidement dans
l’imprimerie et la librairie de Paris. On peut dire avec certitude que
libraires et imprimeurs devinrent la plupart sympathiques à ce mouvement
général du protestantisme, que les savants et les lettrés avaient si
puissamment encouragé à la cour de François Iᵉʳ. Voici quelques marques
ou enseignes typographiques dont les devises sont tirées de la Bible et
des Évangiles. Jean André, libraire: un cœur au milieu des flammes, avec
ce mot, _Christus_, et au-dessous, cette inscription: _Horum major
charitas_ (c’est-à-dire: le plus grand amour des vrais chrétiens);
Conrad Badius, libraire et imprimeur: un atelier d’imprimerie, avec ces
mots traduits de l’Écriture: _A la sueur de ton visage, tu mangeras ton
pain_; mais quand cet imprimeur se fut retiré à Genève pour se consacrer
à l’impression des ouvrages de Calvin, il adopta une autre marque,
représentant le Temps, qui fait sortir du fond d’une caverne la Vérité
nue, avec ce distique pour devise:
[Illustration]
Des creux manoirs et pleins d’obscurité,
Dieu, par le Temps, retire Vérité.
Gilles Corrozet, libraire, avait pris pour marque et pour enseigne: un
cœur, chargé d’une rose (rébus sur _Cor rozet_), avec ces paroles du
livre des Proverbes: _In corde prudentis requiescit patientia_; Nicole
de la Barre, imprimeur: un cœur, contenant son monogramme, surmonté de
signes hiéroglyphiques, avec cette sentence biblique: _Benedicite et
nolite maledicere, hæc dicit Dominus_ (Bénissez, et gardez-vous de
maudire, dit le Seigneur); Michel Fezandat, le libraire éditeur de
Rabelais: un serpent, au milieu d’un bûcher, s’élance sur une main qui
sort d’un nuage, et cherche à la mordre, avec ces mots: _Ne la mort, ne
le venin_; Alain Lotrian, libraire: un écusson, à son monogramme, entre
un évêque et un docteur, avec cette devise: _Nulluy ne peut Jésus-Christ
décevoir_, etc. Les libraires et les imprimeurs attachés sincèrement à
la religion catholique n’hésitaient pas à faire figurer le Christ dans
leurs marques et leurs enseignes: par exemple, le libraire Jean de Brie
avait dans sa marque saint Jean-Baptiste soutenant un écusson qui porte
l’Agnus Dei; Guillaume Du Puy faisait représenter dans son enseigne
Jésus et la Samaritaine s’entretenant auprès d’un puits.