celle du _château de Milan_, qui rappelait l’occupation du duché de
Milan par les Français pendant le règne de Louis XII. La ville de Calais
fut reprise sur les Anglais, en 1558, par le duc de Guise, et le
souvenir de cette importante conquête, qui rattachait à la France une de
ses bonnes villes maritimes qu’elle avait perdue depuis 1347, survivait
à l’événement, vingt-six ans plus tard, dans une enseigne représentant
la _prise de Calais_[154]. On peut affirmer, du moins, que cette
enseigne mémorable ne faisait pas allusion au siège que cette ville
avait soutenu contre Édouard III. Il est difficile de préciser quelle
pouvait être une autre enseigne historique, _A l’Armée de
Charles-Quint_, que Noël du Faïl avait signalée dans ses _Baliverneries
ou Contes nouveaux d’Eutrapel_, imprimés pour la première fois en 1548.
Eutrapel se vante d’avoir su _attraper monnoie_, ce qui le rendit «sain
et sauf, jusques à l’hostel, avec l’espée et la dague, bien en poinct,
non pas comme toy, dit-il à Lupolde, comme toy qui vendis, dès
Palaiseau, ton braquemard, revenant à Paris, lorsque la peur s’y vint
loger à l’enseigne de l’_Armée de l’empereur Charles-Quint_[155]». Nous
supposons que cette armée était celle qui envahit la Provence en 1536,
et qui, après avoir répandu l’épouvante dans tout le royaume, fut
bientôt forcée de se retirer, en perdant la moitié de ses soldats,
décimés par la maladie et la disette. Au reste, la mention de cette
enseigne, peut-être imaginaire, ressemble fort à une boutade satirique.
L’enseigne du _Petit Suisse_, qu’on voit encore sur le quai du Louvre,
doit être un souvenir du corps de garde des Suisses, qui était là tout
auprès, vers le milieu du XVIIᵉ siècle[156]: «Entre cette maison (le
Petit-Bourbon) et le Louvre, disent deux Hollandais qui vinrent à Paris
en 1657, il y a une petite place où l’on voit les corps de gardes
françois et suisses: ils s’y mettent en haye toutes les fois que le roy
sort, et presque tous les matins, lorsque S. M. va entendre la messe à
la chapelle du Petit-Bourbon[157].» L’enseigne du _Puits_, que l’on
voyait autrefois dans la rue de la Ferronnerie, avait aussi une
tradition, sinon une origine historique. Selon nos deux voyageurs
hollandais, qui ne quittèrent la rue Saint-Denis _qu’à l’endroit où elle
aboutit avec celle de la Ferronnerie_, «on y montroit encore le puits où
le traistre Ravaillac se cacha pour oster la vie à Henri IV[158].» On a
vu longtemps dans la rue de la Ferronnerie l’enseigne du _Cœur_
_couronné percé d’une flèche_, pendant à la maison en face de laquelle
le roi fut tué. Ce _Cœur couronné_, qui est expressément désigné dans
les _Lettres_ de Malherbe, fut remplacé par un buste de Henri IV. Il y
avait aussi dans la rue Froidmanteau, qui a disparu lors de la
construction du nouveau Louvre de Napoléon III, une enseigne: _Au roi
Henri_, lequel n’était pas Henri IV, puisque la maison et l’enseigne
dataient de 1563[159]; mais la maison ayant été reconstruite en 1606, on
conserva l’enseigne en l’appliquant à Henri IV, dont la statue en pierre
subsista jusqu’en 1792; cette statue, détruite par la Révolution, avait
été remplacée, sous la Restauration, par une mauvaise peinture à
l’huile[160].
Nous avons un curieux exemple de la renaissance de l’enseigne historique
plus d’un siècle après l’événement qu’elle reproduisait. Le comte
d’Egmont, qui avait voulu délivrer les Pays-Bas du joug des Espagnols,
fut arrêté par ordre du duc d’Albe et décapité en 1568; quelques
hôteliers de Paris, sans doute en haine des Espagnols, imaginèrent de
représenter sur leur enseigne, en 1648, la tête du comte d’Egmont posée
dans un plat, comme celle de saint Jean-Baptiste. Mazarin, à cette
époque, préparait déjà le traité des Pyrénées et le mariage du roi avec
l’infante d’Espagne Marie-Thérèse: défense fut faite, sous peine de
prison et d’amende, de prendre pour enseigne cette tête coupée[161].
Nous avons vu chez notre confrère et ami M. Paul Lacroix un tableau
représentant la tête, dans un plat, du comte d’Egmont, bonne peinture
qui pourrait avoir été une enseigne.
Il y avait dès lors des enseignes sur lesquelles le jeune roi Louis XIV
était représenté, avec le titre d’empereur, qu’il se donnait, en effet,
dans ses relations diplomatiques avec les souverains mahométans, qui se
qualifiaient de même, comme l’empereur du Maroc[162]. Il ne faut pas
oublier non plus que les marchands étrangers qui ouvraient boutique à
Paris se plaisaient souvent à évoquer dans leurs enseignes une
réminiscence de leur pays: ainsi, pendant la guerre terrible que Louis
XIV faisait à la Hollande, un marchand hollandais, établi à Paris, où le
retenait son commerce, avait pris pour enseigne: _A la Paix
perpétuelle_[163]. La police, si défiante et si chatouilleuse à cette
époque, ne paraît pas s’en être préoccupée plus que de l’enseigne
suivante: «Au mois d’octobre 1742, raconte Barbier dans son _Journal
historique et anecdotique du règne de Louis XV_, tous les passants, et
surtout les étrangers, s’arrêtent pour lire une enseigne, élevée dans la
rue Saint-Antoine, qui annonce la boutique par ces mots: _A l’Empereur
des François_; elle a paru singulière et occasionne beaucoup de
raisonnements.»
Quant aux enseignes qui portaient des inscriptions historiques, il
fallait souvent s’en défier, car elles étaient tantôt antérieures et
tantôt postérieures à la date qu’on pouvait leur assigner. Par exemple,
l’hôtel _Jean-Jacques Rousseau_, rue des Cordiers, avait pris cette
enseigne plusieurs années après l’époque où J.-J. Rousseau y avait
demeuré lors de son premier voyage à Paris; et une seconde fois en
1745. L’hôtel de l’_Empereur Joseph_, rue de Tournon, qui s’appelait
d’abord hôtel de _Tréville_, paraît avoir pris ce nom et cette enseigne
quelques années avant le voyage que l’empereur Joseph II fit à Paris,
sous le nom de comte de Falkenstein, en 1777; seulement, après le séjour
de l’empereur, il compléta son enseigne en s’intitulant hôtel de
_l’Empereur Joseph II_[164]. On s’exposait aussi à faire d’étranges
erreurs en cherchant une enseigne célèbre dans une rue où elle n’avait
jamais été. Les historiens de la Révolution se sont répétés l’un l’autre
en racontant que la veille du 10 août 1792 Westermann, Santerre et les
autres chefs de la conspiration révolutionnaire, qui devaient le
lendemain attaquer la royauté dans le palais des Tuileries, s’étaient
rassemblés secrètement à l’hôtel du _Cadran bleu_, dans la rue
Saint-Antoine, pour dresser les plans de leur entreprise; mais il n’y
eut jamais d’auberge du Cadran bleu dans la rue Saint-Antoine. C’est
dans la rue de la Roquette que cette auberge existait d’ancienne date,
et c’est là qu’eut lieu la réunion des conjurés[165].
J’arrive à la seconde catégorie des enseignes historiques ou
commémoratives: ce sont celles qui n’ont pas de date certaine et qui
semblent avoir été inaugurées en mémoire de quelque fait plus ou moins
connu et plus ou moins authentique. C’est en quelque sorte le témoignage
figuré d’une tradition parisienne.
Il y avait à Paris, en 1280, une enseigne de maison, _A la Ville de
Jérusalem_, enseigne qui ne pouvait être qu’un souvenir des croisades,
et même de la dernière, celle de Louis IX, qui se termina par la mort de
ce saint roi, devant Tunis, le 25 août 1270. C’était peut-être aussi une
pieuse réminiscence de la part d’un pèlerin au retour de la terre
sainte[166]. L’enseigne de l’_Arbre sec_, lequel donna son nom à une rue
qui le porte encore, était également un souvenir de quelque pèlerinage
en Orient. Cette tradition orientale est ainsi rapportée dans le livre
de messire Guillaume de Mandeville[167]: «A deux lieues d’Ébron est la
sépulture de Loth, qui fut fils au frère Abraham, et assez près d’Ébron
est le Membré, de qui la vallée prend son nom. Là il y a un arbre de
chein, que les Sarrazins appellent _Jape_, qui est du temps Alozohuy,
que l’on appelle l’_Arbre sech_, et dit-on que cet arbre a là esté
depuis le commencement du monde, et estoit tousjours vert et feuillu,
jusques à tant que Nostre-Seigneur mourust en la croix; et lors il
seicha, et si firent tous les arbres par l’universel monde, ou ils
chéirent, ou le cuer dedans pourrist, et demourèrent du tout vuides et
tout creux par dedans: dont il y en a encore maint par le monde.»
Les récits mensongers des voyageurs, au retour de leurs voyages dans les
pays lointains, s’étaient reflétés pour ainsi dire dans les enseignes,
qui représentaient des animaux extraordinaires ou fabuleux, des plantes
imaginaires, des curiosités naturelles plus ou moins étranges et
fantastiques. Ainsi, on avait vu longtemps dans la rue de la Licorne
une enseigne représentant cet animal, qu’on disait avoir été amené
d’Afrique à Paris sur la fin du XVᵉ siècle, et dont la corne avait été
déposée, après sa mort, dans le Trésor de l’abbaye de Saint-Denis. Ainsi
retrouvait-on, dans les enseignes, la _Syrène_, l’_Hydre aux sept
têtes_, le _Mouton végétal_, la _Fontaine ardente_, le _Merle blanc_, le
_Singe vert_, etc.; en un mot, toutes les bêtes prodigieuses, toutes les
singularités de la nature tropicale qui avaient figuré dans les
relations de voyages aux Indes depuis celles de Marco Polo et de
Mandeville. Il y a eu au XVIIIᵉ siècle, par exemple, quinze ou vingt
enseignes sur lesquelles le singe vert était représenté; aujourd’hui
nous ne connaissons qu’une seule enseigne, _aux Singes verts_, dans le
passage Choiseul.
[Illustration]
L’enseigne du _Puits d’Amour_, dont nous avons parlé plusieurs
fois[168], devait son nom à un ancien puits situé à la pointe d’un
triangle que formaient les rues de la grande et de la petite Truanderie
avec celle de Mondétour. Une jeune fille nommée Hellebik, dont le père
tenait un rang considérable à la cour de Philippe-Auguste, se voyant
trahie et abandonnée par son amant, s’était précipitée dans ce puits et
y avait trouvé la mort qu’elle cherchait. Ce fut l’origine de la
célébrité du Puits d’Amour. Un écrivain moderne, qui ne cite aucune
autorité sérieuse, rapporte qu’un prédicateur, qui prêchait à
Saint-Jacques de l’Hôpital, dénonça en chaire avec tant de zèle et
d’éloquence «les rendez-vous qu’on se donnait tous les soirs à ce puits,
les chansons qu’on y chantait, les danses lascives qu’on y dansait, les
serments qu’on s’y faisait, comme sur un autel, et tout ce qui
s’ensuivait, que les pères et mères, les dévots et les dévotes s’y
transportèrent à l’instant et le comblèrent[169]». Sauval, en effet,
rapporte qu’il l’avait vu presque comblé. Il n’y eut probablement pas
d’autre Puits d’Amour, mais on vit les enseignes du _Puits d’Amour_ se
répéter dans différents quartiers, car, disait Henry Sauval, «plusieurs
marchands ont trouvé cette enseigne faite à leur gré, et d’autant plus
qu’ils s’imaginèrent que les enseignes plaisantes, ou qui se font
remarquer, attirent les chalands[170]».
L’enseigne du _Chien_, rue des Marmousets, au coin de la rue des
Deux-Hermites, était celle d’une maison qui fut rebâtie sur
l’emplacement d’une autre maison démolie, au XVᵉ siècle, en vertu d’un
arrêt du Parlement contre le pâtissier qui faisait des pâtés de chair
humaine avec les corps des victimes auxquelles son voisin le barbier
avait coupé la gorge. Il n’y avait pas de légende mieux établie dans la
Cité, et l’on se rappelait traditionnellement que la place où s’élevait
la demeure des deux scélérats était restée vide et maudite pendant un
siècle. Une haute borne, appuyée contre la maison et profondément
enfoncée dans le sol, conservait, affreusement mutilée, l’image du chien
qui fit découvrir l’effroyable association du barbier et du
pâtissier[171]; l’animal grattait la terre de ses pattes et tenait un os
dans sa gueule. En 1848, une fruitière y adossait son étalage et
achevait de la dégrader. Un antiquaire, M. Th. Pinard, fit sur la pauvre
pierre commémorative une notice qui fut publiée, avec le dessin qui
l’accompagnait, dans la _Revue archéologique_ de cette année-là[172].
Lors de la transformation de la Cité sous le règne de Napoléon III, le
bibliophile Jacob adressa un mémoire à M. Haussmann, préfet de la Seine,
pour le prier de vouloir bien faire surveiller l’enlèvement de la borne
historique de la rue des Marmousets; ce qui fut fait vers 1864. Cette
pierre fut déposée dans les magasins de la ville et réservée pour le
Musée archéologique municipal. Nous ignorons ce qu’elle est devenue
depuis.
[Illustration]
Nous avions vu, il y a vingt-cinq ans, dans la rue du
Monceau-Saint-Gervais, une ancienne enseigne, avec cette inscription: _A
l’Orme Saint-Gervais_. Elle représentait un vieil arbre, à l’écorce
rugueuse, dont le pied était entouré d’un parapet de pierre en forme de
puits. Il est probable que c’est la même enseigne qu’on retrouve
aujourd’hui dans la rue du Temple. L’orme de Saint-Gervais est resté
debout, en face de l’église, pendant plus de trois siècles: c’était sous
son ombrage que se tenait autrefois, après la messe, un tribunal de
simple police; c’était là aussi que se payaient certains impôts de
voirie. Cet arbre vénérable a subsisté longtemps après la reconstruction
de l’église sous Louis XIII; les vues gravées au XVIIIᵉ siècle le
représentent encore bordé de sa margelle de pierre. Ingres avait fait
don au Musée de la ville de Paris d’une peinture du XVIᵉ siècle
représentant les danses populaires sous un arbre qui pourrait bien être
l’orme de Saint-Gervais, dans les branches duquel les musiciens ont
établi leur orchestre en plein vent. L’attribution peut sembler un peu
risquée; en tout cas, on en peut juger _de visu_ au musée Carnavalet, où
se trouve encore ce curieux tableau échappé par miracle à l’incendie de
1871.
Une image de _saint Fiacre_, qui servait d’enseigne à une maison de la
rue Saint-Antoine où on louait des carrosses, donna, selon Sauval, le
nom de _fiacre_ à ces carrosses de louage, sous le règne de Louis XIII.
Quinze ou vingt ans plus tard, un certain Nicolas Sauvage, facteur du
maître des coches d’Amiens, loua dans la rue Saint-Martin, vis-à-vis de
celle de Montmorency, une grande maison appelée, dans quelques anciens
papiers terriers, l’hôtel _Saint Fiacre_, «parce qu’à son enseigne étoit
représenté un autre saint Fiacre, qui y est encore,» dit Sauval. Nous
avons établi ailleurs que le premier qui s’avisa d’avoir de ces sortes
de voitures publiques s’appelait Fiacre et demeurait rue
Saint-Thomas-du-Louvre. Il devint le parrain de ses successeurs.
N’est-il pas tout naturel que deux des premiers se soient installés dans
des maisons portant l’enseigne de _Saint Fiacre_[173]? «Non seulement,
ajoute Sauval, le nom de _fiacre_ fut donné aux carrosses de louage et à
leurs maîtres, mais aussi aux cochers qui les conduisoient, et même je
pense que cette manière de gens a pris saint Fiacre pour patron.»
Malheureusement, ce nom ne fut pris qu’en mauvaise part, lorsque les
entrepreneurs ne fournirent plus au public que de vieux chevaux fourbus,
des carrosses mal tenus et sans rideaux, et des cochers mal habillés et
malpropres.
[Illustration]
L’enseigne des _Trois Canettes_, au numéro 18 de la rue de ce nom, est
peut-être le produit de la légende de la cane de Montfort. «Je m’assure
aussi, écrit Mᵐᵉ de Sévigné à Mademoiselle de Montpensier (30 octobre
1656), que vous n’aurez jamais ouï parler de la cane de Montfort,
laquelle tous les ans sort d’un étang avec ses canetons, passe au
travers de la foule du peuple en canetant, vient à l’église et y laisse
de ses petits en offrande.» Cette légende a été recueillie, par un
chanoine de Sainte-Geneviève, dans le _Récit véritable de la venue d’une
cane sauvage depuis longtemps en l’église de Saint-Nicolas de Montfort_
(ou Montfort-la-Cane, Ille-et-Vilaine), _dressé par le commandement de
Mademoiselle_[174]. Enseigne et légende, c’était tout un, autrefois.
L’enseigne du _Louis d’argent_, que la voix populaire au XVIIIᵉ siècle
avait surnommé le _Louis des Frimaçons_, était alors le point central de
la réunion des membres de la première société secrète des francs-maçons.
Ce fut dans le cabaret de la rue des Boucheries, cabaret dont le patron
était un traiteur anglais nommé Hure, que fut constituée, le 7 mars
1729, la première loge des francs-maçons de Paris, par Lebreton,
imprimeur de l’Almanach royal[175].
Nous finirons ce chapitre en rappelant une enseigne historique qui ne
fut comprise par personne, lorsqu’un charcutier lyonnais nommé Cailloux
vint l’arborer, en 1777, sur sa boutique à l’entrée de la rue des
Petits-Champs (aujourd’hui nº 5): _A l’Homme de la Roche de Lyon_. Cette
enseigne était encore inexplicable pour les Parisiens, quand M. Étienne,
successeur du charcutier lyonnais, la fit repeindre en 1816. On lisait,
en effet, dans la _Chronique de Paris_, numéro du 29 juillet 1816: «Les
fortes têtes du quartier cherchent en vain quel rapport il y a entre un
chevalier et des saucissons.» Nous ne pouvons mieux faire que de
reproduire ici, en la complétant un peu, la notice que Balzac a
consacrée à l’Homme de la Roche de Lyon: «Bon Dieu! qu’ai-je aperçu? Un
chevalier cuirassé, dont le front est couvert d’un casque à visière, au
milieu des boudins en bois, des saucisses, des hures en peinture,
emblèmes chers aux gastronomes de la petite propriété. Mais, se
demande-t-on, que fait, au milieu des pieds de cochon, ce preux
chevalier? Pourquoi cette bourse qu’il offre à tout venant? Or, sachez
qu’il y avait autrefois à Lyon un certain M. Jean Fléberg, né à
Nuremberg en 1485, grand guerrier en même temps qu’officier de bouche de
François Iᵉʳ, qui, riche et généreux, dotait de 300 francs, chaque
année, vingt-cinq jeunes filles, comme de raison sages, et dans ce
temps-là il y en avait beaucoup; qui sauva la ville d’une famine, fonda
son célèbre hôpital, et mourut en 1546 à l’âge de soixante-deux ans. On
lui a élevé un monument dans le quartier qu’il habitait, appelé la Roche
ou le Bourgneuf, et deux fois la reconnaissance des Lyonnais a relevé le
monument que le vernis du temps n’avait pu conserver. M. Étienne, en se
plaçant sous les auspices de Jean Fléberg, a voulu prouver qu’il était
de Lyon; mais, compatriote de l’Homme aux bienfaits, a-t-il hérité des
pieuses dispositions de l’Homme de la Roche? Ceci ne nous regarde pas;
tout ce que nous pouvons dire, c’est qu’il a une boutique fort
appétissante et une enseigne riche en souvenirs.
«Nous oubliions de dire que Louis XVI a ordonné, en mémoire de Fléberg,
que trois filles sages seraient dotées encore tous les ans. Allons,
jeunes beautés, sages et modestes, on donne encore à Lyon trois prix de
vertu[176]!»
M. Dronne, successeur de M. Étienne, a pieusement, de nos jours, redoré
son enseigne (nous allions dire son blason); et le fac-simile de
l’antique statue de Jean Fléberg illustre toujours la devanture de la
boutique, où, tout en perfectionnant l’art de la charcuterie, il a
trouvé moyen de consacrer à son histoire un beau volume curieusement
illustré[177].
XV
ENSEIGNES SATIRIQUES ET ÉPIGRAMMATIQUES
Les documents nous manquent pour donner à ce chapitre l’étendue et
l’importance qu’il devrait avoir, car on ne saurait douter que dans une
foule de circonstances les enseignes n’aient servi à exercer des
vengeances ou des représailles plus ou moins motivées, plus ou moins
déguisées, et cela sans doute à toutes les époques. Mais dans la plupart
des cas il suffisait de la décision et de l’injonction d’un commissaire
de police pour faire disparaître l’enseigne qui causait du scandale ou
qui excitait des rumeurs dans le quartier. Il y eut certainement,
néanmoins, des inspirateurs d’enseigne plus obstinés et plus batailleurs
que d’autres pour défendre devant les tribunaux de simple police, ou
même devant les Chambres et la Cour du Parlement, le droit de maintenir
une enseigne qui n’était ni indécente, ni injurieuse, ni impie, mais qui
blessait seulement la susceptibilité exagérée de quelques particuliers.
Ce sont les pièces de ces procès à propos d’enseignes qu’il faudrait
rechercher dans la poussière des archives judiciaires, mais nous n’avons
trouvé, sur ce sujet curieux, que des indications sommaires et assez
vagues. On peut, toutefois, se faire une idée du rôle que les enseignes
jouaient dans les querelles des bourgeois et des marchands, quand on se
rappelle l’usage que le clergé du moyen âge fit d’une espèce d’enseigne,
en plaçant à l’entrée du chœur de Notre-Dame un marmouset hideux, en
pierre, qui n’était autre que la caricature du savant jurisconsulte
Pierre de Cugnière, avocat du roi sous le règne de Philippe de Valois.
Pierre de Cugnière avait osé, dans l’assemblée des États généraux de
1329, s’attaquer à l’autorité ecclésiastique, en soutenant les droits du
roi, le temporel contre le spirituel: ce fut pour se venger de cet
adversaire que son image satirique devint pendant plus de deux siècles
un objet de mépris et de dérision, ne servant qu’à éteindre les cierges
de la cathédrale. Le peuple, ignorant l’origine de ces insultes
vindicatives, allait brûler des cierges devant l’_enseigne de M. de
Cugnet_ et les éteignait sous le nez de ce marmouset couvert de cire et
noirci de fumée.
Un petit livre populaire, intitulé _les Rues de Paris_ et imprimé en
gothique vers 1493, assure qu’on brûlait ainsi pour deux cents livres de
bougies par an, et dans beaucoup d’églises de France on voyait à quelque
encoignure de l’édifice une enseigne du même genre, une figure
grimaçante, qu’on employait aussi à éteindre les cierges[178].
Il ne faisait pas bon se mettre en lutte avec le clergé, même sur la
question des enseignes, mais les luttes de cette espèce furent sans
doute assez rares et finirent toujours par la condamnation et la
suppression des enseignes que l’autorité ecclésiastique avait jugées
attentatoires au respect des choses saintes. Nous avons rappelé ailleurs
(chap. XVI), d’après Tallemant des Réaux, le procès que le curé de
Saint-Eustache dut intenter contre un cabaretier de la rue Montmartre,
qui avait pris pour enseigne la _Tête-Dieu_. Cette enseigne était
certainement injurieuse, moins par son nom de _Tête-Dieu_ que par la
représentation de cette _tête_, car il y eut des enseignes en l’honneur
de la Véronique qui ne scandalisèrent personne. Ces enseignes impies, ou
plutôt simplement indécentes, ne se montrèrent probablement qu’à
l’époque des guerres de religion, au XVIᵉ siècle.
C’est également à cette époque qu’il faut faire remonter l’apparition
momentanée de pareilles enseignes. «On n’épargnait pas même la religion,
dit M. Amédée Berger dans son excellent travail sur les enseignes[179],
et souvent la police fut obligée d’intervenir pour faire enlever des
inscriptions telles que le _Juste Prix_ (le Christ enchaîné), le _Cerf
mon_ (le sermon), le _Cygne de la croix_ (le signe de la croix), le
_Singe en batiste_ (le saint Jean-Baptiste), et autres inconvenances
qui se trouvaient jusque sur les façades des maisons de débauche.» Nous
avions cru reconnaître, dans un passage des _Règles, Statuts et
Ordonnances de la Caballe des filous_, pièce facétieuse du XVIIᵉ siècle,
la caricature de ce _Singe en batiste_: «Un homme de chambre, botté,
fraisé comme un veau, gauderonné comme un singe», et nous avions dit, à
ce propos: «Une vieille enseigne de Paris représentait un de ces magots
ainsi accoutrés, avec cet affreux calembour pour légende: _Au Singe en
batiste_[180].» Ce n’est pas le personnage de cette caricature que la
police avait pu mettre à l’index, mais seulement l’inscription, qui
n’était qu’un jeu de mots malsonnant. Pierre de l’Estoile, dans son
_Journal du règne de Henri IV_, rapporte une facétie non moins
impertinente, que s’était permise, en 1610, un des écrivains satiriques
qui raillaient impunément la Ville et la Cour, sous le pseudonyme de
maître Guillaume, lequel avait rempli l’office de fou du roi. Le savant
canoniste Jacques Gillot, conseiller au Parlement de Paris, ayant
rassemblé et publié, par ordre de Henri IV, un recueil des _Libertés de
l’Eglise gallicane_, on supposa que maître Guillaume avait écrit au
pape: «Je vous advise que j’ay mis un bouchon et une enseigne aux
_Libertés de l’Eglise gallicane_, pour dire qu’ici se vend le bon vin.»
Nous ne croyons pas, cependant, que les _Libertés de l’Eglise gallicane_
aient donné lieu à une enseigne politique, dont le sens eût échappé à
presque tout le monde.