avaient également des enseignes, mais nous n’en avons pu découvrir que
deux[143], l’une dans le Compte des confiscations de Paris en 1421, pour
les Anglais qui étaient alors maîtres de la ville, l’autre dans le
Compte du Domaine de Paris pour un an fini à la saint Jean-Baptiste
1439: «Maison en laquelle a estuves à femmes, scise rue de la Huchette,
où est l’enseigne des _Deux Bœufs_, faisant le coin de ladite rue, près
de l’Abreuvoir du Pont-Neuf.»--«Hôtel de l’_Arbalestre_, dans la rue de
la Huchette, tenant du côté du Petit-Pont à l’hostel de _Pontigny_, et
du côté du pont Saint-Michel, à l’hostel des _Bœufs_, etc.; _à
l’Arbalestre_, il y avoit estuves pour hommes, et _aux Bœufs_, estuves
pour femmes.» Sauval, qui nous offre ce renseignement précieux par sa
rareté, avait dit dans son _Histoire des Antiquités de la ville de
Paris_[144]: «Vers la fin du siècle passé, on a cessé d’aller aux
étuves. Auparavant elles étaient si communes, qu’on ne pouvoit faire un
pas sans en rencontrer.» De ces étuves, il était resté jusqu’à nos jours
des noms de rues: rues des Vieilles-Étuves-Saint-Martin, rue des
Vieilles-Étuves-Saint-Honoré, la ruelle des Étuves, près la rue de la
Huchette, etc. Mais les enseignes de ces étuves, enseignes qui étaient
sans doute curieuses pour l’histoire des mœurs, n’avaient pas même
laissé un souvenir.
Des étuves et des maisons de baigneurs aux maisons de débauche, il n’y
avait qu’un pas. Le savant Duméril, dans son ouvrage sur les _Formes du
mariage_, soutient qu’au moyen âge un bouchon de paille servait
d’enseigne aux prostituées, et aujourd’hui même un lien de paille est
encore employé dans les rues pour indiquer un objet quelconque à
vendre. Mais les mauvais lieux avaient d’autres enseignes plus
caractéristiques, la prostitution formant un corps de métier. Ainsi,
l’abbé Perau, dans ses additions à la _Description historique de la
ville de Paris_, par Piganiol de la Force[145], affirme que le nom du
quartier du Gros-Caillou n’a pas eu d’autre origine qu’une maison de
débauche: «Il faut dire, à présent, l’origine de ce nom singulier de
_Gros Caillou_, qui lui fut donné après son nom très ancien de _la
Longray_. Dans le lieu où est aujourd’hui sise l’église, étoit une
maison publique de débauche, à laquelle un caillou énorme servoit
d’enseigne, et l’on fut obligé d’employer la poudre pour le détruire et
élever en sa place la croix qui y est aujourd’hui et l’église à la place
de la maison.» L’abbé Perau n’a pas eu égard au nom primitif de _la
Longray_, qui peut avoir été le nom vulgaire d’une pierre druidique,
d’une espèce de dolmen: _le long grais_ ou _gray_. En effet, Jaillot,
dans ses _Recherches sur la ville de Paris_, dit que ce gros caillou
était une borne servant de limite entre les seigneuries de
Saint-Germain-des-Prés et de Sainte-Geneviève. L’enseigne de la maison
de débauche n’en était pas moins la tradition populaire du quartier.
On connaît du moins avec certitude les enseignes d’un grand nombre de
jeux de paume, qui ont été souvent nommés dans l’histoire et dont
Adolphe Berty a recueilli les noms seulement pour les quartiers du
Louvre et du bourg Saint-Germain.
Le _Journal d’un bourgeois de Paris_, sous le règne du roi Charles VII,
mentionne le jeu de paume du _Petit Temple_ rue Grenier-Saint-Lazare,
où l’on voyait la belle Margot jouer à la paume avec la main nue, en
guise de raquette. L’Illustre Théâtre, où Molière fit ses débuts de
comédien avec la troupe des Béjart, s’installa, en 1643, dans le jeu de
paume des Métayers, situé près de la porte de Nesle; il fut transporté
ensuite au jeu de paume de la Croix noire, situé rue des Barrés, près du
port Saint-Paul; puis enfin, il alla
[Illustration]
terminer sa carrière dramatique, en 1646, au jeu de paume de la Croix
blanche, rue de Bucy. Ce sont là les faits les plus intéressants de
l’histoire des jeux de paume, que nous ne nommerons pas tous, car on n’a
pas relevé encore leurs annales dans tous les quartiers du vieux Paris,
où ils furent si nombreux au XVIIᵉ siècle, lorsque la paume était
l’exercice favori de la jeunesse. Ils ont disparu, la plupart, depuis
que le jeu de billard, qui a remplacé la paume, s’est intronisé dans les
estaminets et les cafés. Un des derniers jeux de paume qu’on ait vus à
Paris, dans la rue Saint-Victor, avait une enseigne fort curieuse pour
l’archéologie, puisqu’elle représentait deux joueurs en action, avec le
costume qu’ils portaient il y a cent cinquante ans environ. Nous
attribuerions aussi à un jeu de paume, sinon à un marchand de raquettes
et d’_éteufs_ ou de balles de paume, l’enseigne d’une maison: _A la
Raquette_, que nous avons fait dessiner, il y a vingt ans, au coin de la
rue Charlemagne et de la rue des Nonnains-d’Hyères.
[Illustration]
Contentons-nous de donner comme spécimen la liste des jeux de paume
désignés par leurs enseignes, tels que Berty les a trouvés dans l’ancien
bourg de Saint-Germain-des-Prés.
_Rue des Boucheries._ Maison et jeu de paume du Dauphin, aboutissant à
la rue des Quatre-Vents, en 1523.--Jeu de paume du Château de Milan.
_Rue de l’Ancienne-Comédie._ Jeu de paume de l’Écu de Savoie, en
1523.--Jeu de paume de l’Écu, en 1592, dans le grand hôtel de l’_Écu de
France_.
Le jeu de paume de l’Écu de Savoie occupait un espace de terrain si
considérable, qu’on y bâtit au XVIIIᵉ siècle plusieurs maisons, dont
les enseignes furent l’Écritoire, la Talemouse, la Tour d’Argent, le
Champ des Oiseaux, l’Ane vert, les Clefs, et la Rose rouge. Ces noms
d’enseigne n’annonçaient pas des maisons très respectables.
Le jeu de paume de l’Étoile, qui existait en 1547, fut remplacé, à la
fin du XVIIᵉ siècle, par la nouvelle salle de la Comédie française, au
nº 14 de la rue de l’Ancienne-Comédie, qui lui doit son nom.
_Rue de Seine._ Les jeux de paume furent plus nombreux dans cette rue-là
que dans tout le quartier Saint-Germain. Voici les noms des principaux:
Jeu de paume de Fort Affaire, 1588.--Jeu de paume des Deux Anges,
1593.--Jeu de paume des Trois Cygnes, 1595.--Jeu de paume du Soleil
d’Or, 1595.--Jeu de paume de la Bouteille, 1600.--Jeu de paume
Saint-Nicolas, 1617.--Jeu de paume des Trois Torches, 1687.
Terminons par une remarque qui a échappé à Berty, le dépisteur de tous
ces jeux de paume: c’est que le jeu de paume des Métayers, près de la
porte de Nesle, où Molière parut sur la scène pour la première fois avec
la troupe de l’Illustre Théâtre, a subsisté bien plus longtemps qu’en
1790. Nous sommes presque certain qu’il conservait sa première
destination, sans avoir changé d’aspect, en 1818, ayant toujours ses
deux entrées, l’une dans la rue de Seine et l’autre dans la rue
Mazarine. Il ne fut détruit qu’en 1823, lors de l’ouverture du passage
du Pont-Neuf; mais on reconnaît, au nº 42 de la rue Mazarine, l’entrée
et l’allée obscure qui conduisaient au jeu de paume. En 1818, tous les
habitants du quartier, fidèles gardiens de la tradition, appelaient
encore ce vieux jeu de paume le _Théâtre de Molière_.
XIII
LES VIEILLES ENSEIGNES
On s’est demandé souvent autrefois proverbialement: «Où vont les
vieilles lunes?» On aurait pu se demander aussi: «Que deviennent les
vieilles enseignes?»
Sans doute, la pluie, la sécheresse, le soleil, l’humidité et la
poussière faisaient leur œuvre sur ces enseignes, exposées à toutes les
intempéries de l’air et des saisons, pendant de longues années; mais si
on ne les repeignait pas, si on ne les nettoyait pas de temps à autre,
on les changeait trois ou quatre fois dans un siècle, et les vieilles
enseignes n’étaient pas condamnées à faire des fagots pour allumer du
feu. Il y avait sans doute des vendeurs et des acheteurs pour ces
vieilles enseignes, qui passaient d’une maison à une autre et servaient
tour à tour à recommander différentes industries et différents
commerces; car l’enseigne n’avait pas toujours un rapport direct et
caractérisé avec la profession de l’artisan, qui la choisissait par
caprice ou par hasard. C’étaient aussi les mêmes enseignes qu’on voyait
répétées dans le même quartier et dans la même rue, elles ne différaient
souvent que de couleur: s’il y avait trois Croix, trois Lions, trois
Chevaux, trois Pots, trois Cages, trois Paniers, à côté l’un de l’autre,
chacune de ces enseignes se distinguait par une couleur spéciale, de
manière à ce que les mêmes signes distinctifs, représentés et dénommés
dans plusieurs enseignes voisines, ne fussent jamais confondus entre
eux, puisqu’ils n’avaient pas d’autre objet que de désigner une maison
ou une boutique; ainsi la Croix d’Or n’était pas la Croix d’Argent, le
Grand Lion n’était pas le Petit Lion, le Cheval blanc n’était pas le
Cheval rouge, le Pot d’Étain n’était pas le Pot de Cuivre, la Cage bleue
n’était pas la Cage noire, le Panier vert n’était pas le Panier fleuri.
Les signes distinctifs des enseignes ne variaient donc pas à l’infini,
comme on paraît le croire, et leur ressemblance même n’avait rien qui
pût déplaire au marchand ou au propriétaire. Il suffisait qu’il n’y eût
pas deux enseignes absolument semblables dans la même rue. Un changement
d’enseigne ne pouvait être déterminé que par une circonstance
indépendante de l’enseigne elle-même, car ordinairement l’ancienneté
d’une enseigne en faisait la valeur. Aussi, nous avons remarqué que si
la maison changeait d’enseigne deux ou trois fois en un siècle, la
boutique n’en changeait pas, à moins de changer de destination
commerciale. Ce sont là des raisons qui nous font penser que les
enseignes ne se détruisaient pas, en cessant d’appartenir à telle maison
ou à telle boutique, et que l’acquéreur ne manquait pas, pour les
transporter d’un lieu à un autre et pour leur donner une nouvelle
existence en les attachant à un nouveau commerce ou à un nouveau local.
Cependant, nous n’avons pas réussi à découvrir quels étaient les
marchands qui à une époque reculée vendaient les vieilles enseignes
d’occasion, en les faisant réparer et repeindre.
Ce n’est qu’au XVIIIᵉ siècle que nous trouvons ces marchands-là: «Chez
les marchands de ferraille du quai de la Mégisserie sont des magasins de
vieilles enseignes, dit Mercier[146], propres à décorer l’entrée de tous
les cabarets et tabagies des faubourgs et de la banlieue de Paris. Là,
tous les rois de la terre dorment ensemble: Louis XVI et Georges III se
baisent fraternellement, le roi de Prusse couche avec l’impératrice de
Russie, l’Empereur est de niveau avec les Électeurs; là, enfin, la tiare
et le turban se confondent. Un cabaretier arrive, remue avec le pied
toutes ces têtes couronnées, les examine, prend au hasard la figure du
roi de Pologne, l’emporte, l’accroche et écrit dessous: _Au Grand
Vainqueur_.» Mais il ne s’agit ici que de têtes peintes représentant des
portraits de rois et de reines, qui étaient en faveur, à ce qu’il
paraît, auprès des cabaretiers de Paris et de la banlieue. Ces marchands
de ferraille avaient à leur disposition les peintres d’enseigne pour
rafraîchir et enjoliver la marchandise au plus juste prix: «Un autre
gargotier demande une impératrice; il veut que sa gorge soit
boursouflée, et le peintre, sortant de la taverne voisine, fait présent
d’une gorge rebondie à toutes les princesses de l’Europe.» La police,
si tracassière et si épineuse pour tant de sujets indifférents, ne
prenait pas sous sa protection ces pauvres souverains, auxquels le
peintre donnait «un air hagard ou burlesque, des yeux éraillés, un nez
de travers, une bouche énorme.» On se contentait d’exiger que la légende
de l’enseigne ne fût pas injurieuse.
«Quand je vois, ajoute philosophiquement Mercier, toutes ces vieilles
enseignes, pêle-mêle confondues, comme on les change, comme on les
marchande; quand je songe aux destinées qui promènent de cabarets en
cabarets ces grotesques portraits de souverains; au vent qui les
ballotte, aux épithètes dont le barbouilleur, ennemi de l’orthographe,
les décore, à leur dernier emploi enfin, qui est de guider les pas
chancelants des ivrognes, il me prend envie de composer, sur ces
métamorphoses et sur ces vicissitudes de la royauté, un petit dialogue
où ces augustes enseignes converseraient entre elles à la porte des
bouchons.»
Les vieilles enseignes peintes, qui traînent dans la crotte, à la porte
des marchands de bric-à-brac, et qui ne rencontrent plus une âme
charitable pour les recueillir et les sauvegarder, eurent pourtant de
nos jours un bon saint Vincent de Paul, qui daigna prendre en pitié ces
peintures dégradées et abandonnées. Le prince de Pons, élève d’Abel de
Pujol, s’était pris d’admiration pour tous les anciens tableaux et
surtout pour les plus enfumés et les plus écaillés, dans lesquels il
s’imaginait retrouver les œuvres originales des plus célèbres peintres
grecs de l’antiquité. Les vieilles enseignes se prêtaient naturellement
à son innocente folie: il en avait rempli son atelier, et il passait sa
vie à les débarbouiller, à les nettoyer, à les repeindre à la grecque,
après avoir cherché à découvrir sous les couleurs et les vernis
quelques précieux vestiges d’une peinture d’Apelle ou de Parrhasius. Ce
musée d’enseignes retomba dans le bric-à-brac de dernier étage, à la
mort du prince de Pons, qui était parvenu, sous la préoccupation de son
étrange manie, à gâter, à sacrifier de très beaux tableaux de maîtres,
et à couvrir des plus horribles barbouillages d’enseigne les meilleures
peintures[147].
M. A. Bonnardot a recueilli l’enseigne d’un cabaret de la _ruelle de
l’Abreuvoir-Popin_ (voir la figure ci-dessus, page 127), qui représente
cette ruelle si pittoresque quelques années avant sa démolition, vers
1825. Elle débouche sur la Seine par _l’Arche Popin_, que surmonte, du
côté du quai, la maison de quincaillerie à l’enseigne des _Deux Clefs_.
M. Bonnardot a fait graver cette enseigne si curieuse dans sa
monographie du Châtelet de _Paris à travers les âges_.
On comprend que d’excellents tableaux se soient ainsi égarés et perdus
quelquefois parmi les enseignes qui avaient tenu leur place au soleil.
Mille circonstances, inappréciables au point de vue rétrospectif,
pouvaient faire du meilleur tableau ancien ou moderne une simple et
modeste enseigne. On raconte qu’à l’époque de la Révolution un
charbonnier de Paris avait acheté une tête de Greuze, une de ces têtes
de jeune fille si remarquables par l’expression naïve et voluptueuse à
la fois du modèle, ainsi que par l’éclat et la vérité du coloris. A
cette époque il y avait sur tous les quais et sur tous les ponts une
exposition permanente des plus précieuses épaves du XVIIIᵉ siècle
artistique, et ces trésors de l’art français ne trouvaient pas, même à
vil prix, d’acheteurs, car les vrais sans-culottes ne se piquaient pas
d’être des connaisseurs, et les connaisseurs qui n’étaient pas encore
arrêtés et emprisonnés comme suspects craignaient de se compromettre en
achetant les reliques de l’ancien régime. Notre charbonnier n’avait rien
à craindre de ce côté-là. Le tableau acheté pour quelques francs, il le
barbouilla consciencieusement avec de la poussière de charbon ou de la
suie, car cette peinture lui semblait trop brillante et trop blanche et
rose pour l’usage qu’il en voulait faire, puis il la cloua, sans cadre,
au-dessus de sa boutique, en la prenant pour enseigne, avec cette
inscription: _A la belle Charbonnière_. L’enseigne resta pendant dix ou
quinze ans à tirer l’œil du client, qui, en venant chercher un boisseau
de charbon, ne manquait pas d’admirer la belle charbonnière. Enfin un
amateur passa par là, vit l’enseigne, y reconnut une peinture de Greuze
sous la teinte noire qui la recouvrait, et le tableau, une fois nettoyé
et reverni, alla reprendre la place qu’il méritait dans une des plus
célèbres galeries de la Restauration. C’est là que le charbonnier
retrouva un jour son enseigne. «Si je l’avais accrochée à ma boutique
dans ce bel état de fraîcheur, dit-il, je me serais fait moquer de moi,
car les charbonniers ne se débarbouillent que le dimanche.»
Nous racontons ailleurs (chapitre des PEINTRES D’ENSEIGNE) l’histoire de
l’enseigne que Watteau avait faite pour son ami Gersaint, le marchand de
tableaux du pont Notre-Dame, et qui fut achetée à très haut prix par M.
de Julienne, pour entrer ensuite dans un Musée comme un des
chefs-d’œuvre du maître. On aurait à citer plus d’une histoire de ce
genre, car les grandeurs et les décadences de l’enseigne furent de tous
les temps et de tous les pays. Nous avons vu, chez un de nos plus chers
amis (Paul Lacroix), une admirable peinture de Frans Hals, qui
représente le portrait du timonier de l’amiral Tromp, attablé dans un
cabaret, buvant et fumant avec délices, et qui fut pendant plus d’un
siècle l’enseigne d’un _musico_ d’Amsterdam. M. Paul Lacroix a trouvé
aussi une enseigne d’un _marchand d’estamples_ (sic), peinte en camaïeu
brun, figurant un coin d’atelier de graveur au XVIIIᵉ siècle, avec une
gravure de portrait d’homme, en cours d’exécution, entourée des outils
de l’artiste.
[Illustration: LES DEUX GASPARD.]
M. Poignant s’écriait, en 1877, dans une très intéressante étude sur les
enseignes de Paris[148]: «Dans quels coins moisissent, si elles
moisissent encore, les belles enseignes de la Restauration: _les
Architectes canadiens_, rue Dauphine; _les Deux Gaspard_[149], _les Deux
Philibert_, _les Trois Innocents_, boulevard Poissonnière et boulevard
Bonne-Nouvelle? Où sont _les Danaïdes_, _l’Avocat Patelin_, _le
Débarquement des Chèvres du Thibet_, qui, de 1820 à 1830, faisaient
l’admiration des badauds et la joie des enfants?
Mais où sont les neiges d’antan!»
Ce vers de Villon, qui termine cette plaintive évocation au sujet des
enseignes de Paris aujourd’hui disparues, peut-être négligées et
oubliées dans quelque ville de province ou de l’étranger, peut-être
passées à l’état de planches dans quelque ouvrage de menuisier,
peut-être brûlées et détruites; ce vers de Villon, si mélancolique et si
touchant, revient plusieurs fois dans la ballade célèbre où le poète se
demandait ce qu’étaient devenues Héloïse, Jeanne d’Arc et bien d’autres
femmes illustres que la mort avait mises en poussière depuis tant
d’années et qui eurent les honneurs de l’enseigne dans un temps où
l’enseigne ne respectait rien.
On s’explique comment des écrivains et des poètes romantiques se sont
passionnés pour de vieilles enseignes, et comment ils ont poussé la
passion jusqu’à les enlever nuitamment, à leurs risques et périls, comme
le berger Pâris enleva Hélène. Un ami de Jules Janin nous a raconté que
ce _prince des critiques_, après avoir fait partie de la bande joyeuse
de Romieu, qui s’amusait à décrocher les enseignes dans le faubourg
Saint-Germain et à les changer de boutique, à la plus grande
stupéfaction des propriétaires de ces enseignes, s’était amendé et avait
pris l’enseigne au sérieux, à tel point qu’il en avait emporté chez lui
deux ou trois des plus portatives pour orner son cabinet de travail, ou
plutôt sa petite chambre de la rue Saint-Dominique-d’Enfer. «Ce sont là,
disait-il, mes trophées de jeunesse.»
Un autre fantaisiste de la plume, un véritable _curieux_ dans toute
l’acception du mot, mon bon confrère Champfleury, avait bien voulu
m’adresser une aimable et spirituelle lettre, dont je me permets de
transcrire ce passage: «J’ai, à la maison, une enseigne du XVIIIᵉ
siècle, en bois sculpté, enseigne de marchand de vin, avec une légende
incompréhensible. Je l’ai décrochée, il y a tantôt trente ans, dans une
nuit de folles aventures, et je ne m’en repens pas, ayant sauvé un
monument du quai de la Mégisserie à l’époque des racoleurs: un
garde-française, assis dans un cabaret aux murs duquel sont accrochés de
nombreux brocs, tend son pot en l’air. Dans un ruban contourné
au-dessous de la sculpture, on lit: AU BAN (?). L’enseigne était
coloriée; les habits du soldat portent traces du rouge, et le travail du
bois, quoique grossier, est curieux par son cartouche. Ce fut ma fin de
jeunesse, quoique à l’occasion je me sente encore capable de recommencer
un Musée de la nature de celui dont j’ai fait l’aveu dans les _Souvenirs
des Funambules_ (p. 243 à 245, édition Lévy). Je ne vous cite pas ce
passage par gloriole, mais ce sont des dates que ces décrochements
d’enseigne. Les collégiens décrochent-ils encore aujourd’hui des
enseignes? L’enseigne a-t-elle aujourd’hui le côté tentateur
d’autrefois? J’appelle votre attention sur ces briseurs d’images de la
fin de la Restauration. Ce fut une école, de 1830 à 1844; j’en devins
un des plus ardents sectaires[150].»
Mon confrère Champfleury, en commettant ce pieux larcin, semblait
prévoir que les enseignes peintes et sculptées ne tarderaient pas à
disparaître, et qu’il fallait en conserver à tout prix les derniers
monuments authentiques. Quant à la légende de son enseigne, qui avait
été certainement, comme il l’a si bien deviné, celle d’une boutique de
racoleur au XVIIIᵉ siècle, faut-il lire: _Au Ban_, ou bien: _Au Bau_? Le
ban était, en termes de féodalité, «la convocation que le prince faisait
de la noblesse pour le servir à la guerre,» suivant la définition du
_Dictionnaire de l’Académie française_; mais, en plein XVIIIᵉ siècle, on
ne parlait plus guère de ban. Il faut donc lire: _Au Bau_, sur cette
vieille enseigne. Le pauvre imprudent ou innocent racolé, qui se
laissait enrôler au service du roi en vidant des pots de vin bleu avec
son pêcheur d’hommes ou son vendeur de chair humaine, ne savait
peut-être pas que le _bau_ de l’enseigne du marchand de vin n’était
autre qu’un grand filet que l’on traîne dans la rivière et qui ramasse
tout ce qu’il rencontre sur son chemin.
XIV
ENSEIGNES HISTORIQUES ET COMMÉMORATIVES
On ne connaît qu’un très petit nombre de ces sortes d’enseignes, qui ont
dû être fort multipliées, mais dont le souvenir n’a été ni recueilli ni
conservé. Nous les diviserons en deux catégories distinctes, en donnant
à chacune d’elles un ordre chronologique, d’après les faits indiqués et
commémorés jusqu’en 1789, sans comprendre dans cette double nomenclature
les enseignes modernes, qui ont eu souvent un caractère et même une
origine historiques, mais qui se trouveront mieux à leur place dans
l’ensemble de cet immense _Pandémonium_ de tableaux d’enseignes que le
Paris du XIXᵉ siècle s’était fait pour obéir au goût du jour et au
despotisme de la mode.
Les deux catégories d’enseignes que nous allons passer en revue dans ce
chapitre comprendront: 1º les enseignes qui se rattachent ou qui
semblent se rattacher à des personnages de notre histoire; 2º les
enseignes qui ont trait à des traditions, à des usages, à des événements
historiques de toute nature et qui représentent à diverses époques les
idées et les préoccupations du peuple de Paris.
Il y avait en 1718, «derrière le cloître Saint-Marcel», au faubourg
Saint-Marceau, une hôtellerie à l’enseigne de la _Reine Blanche_[151],
appartenant à Mᵐᵉ Peloton. Cette enseigne rappelait non seulement que
les veuves des rois de France prenaient le nom de _reines Blanches_,
puisque ces veuves devaient porter toute leur vie le deuil de leur mari,
en vêtements blancs; mais encore elle désignait une maison bâtie sur
l’emplacement d’un hôtel de la _Reine Blanche_, que Blanche de Navarre,
seconde femme de Philippe de Valois, avait occupé, durant son veuvage,
«dans le voisinage peut-être de l’église Saint-Marcel, et d’une rue
qu’on ne nomme point autrement, dit Sauval, que la rue de la
Reine-Blanche[152]». L’hôtel de la _Reine Blanche_ subsistait encore en
1392, puisque c’est là que Charles VI faillit être brûlé vif dans la
tragique mascarade des Hommes sauvages. Sauval a trouvé dans les pièces
d’archives du vieux Paris la mention de plusieurs autres hôtels
appartenant aux Reines Blanches[153]. Faut-il attribuer une pareille
origine à l’enseigne d’un cabaret qui existait autrefois à
l’entrée du passage du Dragon, en face de la rue Gozlin, jadis rue
Sainte-Marguerite, et qui s’était ouvert sous les auspices du _Dragon de
la Reine Blanche_? Quelle était cette reine Blanche? Peut-être celle qui
avait habité, selon la légende, un vaste hôtel de la rue du
Vieux-Colombier, presque au coin de la rue de l’Égout-Saint-Germain, sur
laquelle s’ouvrait alors l’entrée du passage. Quant au Dragon, c’était
certainement celui qui figure encore au-dessus de la porte monumentale
du passage et dont nous avons donné la figure à la page 40 de ce livre.