de saint Louis, donne les statuts des _estuveurs_ ou baigneurs, et ne
mentionne pas ceux des barbiers, qui n’avaient pas le droit d’exercer
leur métier dans les étuves; mais, dès cette époque, les barbiers, du
moins quelques-uns, s’occupaient de chirurgie et de tout ce qui
constituait la médecine manuelle, que les _mires_ ou médecins proprement
dits dédaignaient de pratiquer eux-mêmes, notamment la saignée et le
pansement des clous, bosses, apostumes et autres plaies. Charles V
compléta en ce sens les statuts des barbiers par son ordonnance du 3
octobre 1372, où il déclarait que les pauvres n’avaient pas les moyens
de recourir aux chirurgiens, _qui sont gens de grand état et de grand
salaire_. Par une ordonnance de 1383, Charles VI augmenta et confirma
les privilèges des barbiers au point de vue chirurgical. Des lettres
patentes de Charles VII, datées de juin 1444, achevèrent de transmettre
aux barbiers une partie des attributions de la chirurgie, et leur
permirent en quelque sorte de faire ouvertement concurrence aux
chirurgiens. Les barbiers avaient ajouté déjà aux armes parlantes de
leur métier celles de la chirurgie, c’est-à-dire les trois palettes
peintes en rouge, qu’ils suspendaient à leurs bassins professionnels. La
palette était une petite écuelle de métal destinée à recevoir le sang
dans les saignées et pouvant contenir environ quatre onces de ce sang,
qu’on mesurait, pour ainsi dire, en le tirant de la veine. On comprend
les discussions et les contestations, auxquelles ces trois palettes et
ces bassins fournissaient des prétextes continuels, qui amenèrent
quantité de procès entre la communauté des barbiers et le collège des
maîtres chirurgiens.
Nous n’avons à nous occuper que des enseignes de l’un et de l’autre
corps de métier, lesquelles furent en cause dans ces procès débattus au
Parlement, et qui avaient souvent donné lieu à des jugements de simple
police pour contravention; car, par un arrêt du 26 juillet 1603, le
Parlement avait autorisé les barbiers à s’intituler: _maîtres
barbiers-chirurgiens_, et à faire figurer dans leurs enseignes les
bassins ou plats à barbe et les trois palettes de la saignée; mais,
parmi les barbiers, beaucoup n’avaient pas subi l’examen d’anatomie et
de chirurgie pratique, qu’ils étaient tenus de passer devant les
maîtres-jurés de la communauté pour avoir le droit de saigner et de
panser les pauvres malades; ceux-là ne devaient donc pas, sous peine
d’amende, arborer les trois palettes emblématiques au-dessous de leurs
bassins. Quant aux maîtres barbiers-chirurgiens, ils se permirent de
changer quelque chose à leur qualification, et ils s’intitulaient, de
leur autorité privée, sur leurs enseignes, _chirurgiens-barbiers_, ce
qui fut matière à nouveaux procès, après lesquels les barbiers durent se
contenter du titre de barbiers-chirurgiens. En revanche, les chirurgiens
eurent, à leur tour, des procès à soutenir contre les barbiers, qui les
accusaient de contrefaire leur enseigne professionnelle et de prendre
indûment quelquefois le titre de barbier; les chirurgiens, qui
saignaient comme les barbiers, prétendaient aussi faire la barbe comme
eux: ces chirurgiens-là n’étaient que des barbiers-chirurgiens; ils
avaient des enseignes, de même que les barbiers, et des enseignes
presque semblables. Le cas était épineux, la question difficile à
résoudre, car les chirurgiens produisaient des lettres patentes du roi
Jean, en date du 5 avril 1353, qui les autorisaient à raser et saigner,
avant que les barbiers eussent obtenu du roi Charles V leurs statuts,
qui n’avaient d’analogie que sur ces deux points. Les chirurgiens
pouvaient donc pendre des bassins à leur porte, comme enseigne de leur
profession, et, en outre, des _boîtes_ d’onguents qui ressemblaient
assez aux palettes des barbiers. On plaida, on replaida, et le
Parlement, reconnaissant que le droit des chirurgiens à prendre des
bassins pour enseigne était antérieur à celui des barbiers, déclara que
ces derniers n’en auraient pas moins, par leurs statuts, l’entière
possession de leurs bassins et de leurs palettes d’enseigne. Mais, pour
établir une juste distinction entre les chirurgiens et les barbiers, il
fut décidé, par un nouvel arrêt, que les chirurgiens auraient des
bassins de cuivre avec trois _boîtes_, et les barbiers, des bassins
d’étain ou de plomb avec trois _palettes_[127].
Les chirurgiens renoncèrent eux-mêmes à toute espèce d’enseigne,
lorsqu’ils eurent exclu de leur corps les chirurgiens-barbiers et les
chirurgiens-apothicaires; les barbiers reprirent alors possession de
leurs bassins et de leurs palettes de cuivre. Monteil, dans son
_Histoire des Français de divers états_[128], avait fait dire à un
maître chirurgien, dès le XVᵉ siècle: «Le public devrait bien distinguer
leurs enseignes des nôtres, en bas desquelles ne pendent pas des plats à
barbe, mais des boîtes; le public devrait bien aussi ne pas ignorer que
nous sommes maîtres chirurgiens jurés.»
Les barbiers n’étaient plus que chirurgiens lorsque la mode voulait
qu’on portât la barbe longue; mais ils redevenaient barbiers dès que
l’on en revenait à couper la barbe. De là sans doute les alternatives de
misère et de fortune de la _barberie_. On peut voir, d’après la _Taille_
de 1492, que les barbiers de Paris étaient au nombre de 151, et comme
chacun d’eux avait à payer pour sa part 8 à 12 sous, ce qui était
comparativement une imposition assez élevée, on peut en conclure qu’ils
faisaient assez bien leurs affaires à cette époque[129]. Tous, il est
vrai, n’étaient pas aussi habiles, malgré les promesses de leurs
enseignes. Ainsi, vers 1500, Pierre Gringore les traitait assez mal,
dans son poème des _Faintises du monde qui règne_, où il dit avec
dédain:
Tel pend à son huys le bassin,
Qui ne sauroit raire (raser) une chièvre.
C’est que sous le règne de Charles VIII les Français avaient rapporté
des guerres d’Italie l’habitude de laisser croître leur barbe. Cette
habitude persista toujours, avec les guerres d’Italie, sous Louis XII et
sous François Iᵉʳ, qui avait inauguré la mode des grandes barbes. Il y
eut alors plus de chirurgiens que de barbiers, quoiqu’une bien
singulière mode fût aussi venue d’Italie en ce temps-là. Hommes ou
femmes se rasaient ou se faisaient raser impitoyablement tout le poil du
corps, comme nous l’apprend ce rondeau, qui constate l’étrange service
qu’on réclamait des barbiers:
Povres barbiers, bien estes morfonduz
De veoir ainsi gentilshommes tonduz,
Et porter barbe; or, avisez comment
Vous gaignerez, car tout premièrement
Tondre et saigner, ce sont cas défenduz.
De testonner on n’en parlera plus:
Gardez ciseaux et razouers esmouluz,
Car désormais vous fault vivre autrement,
Povres barbiers.
J’en ay pitié, car plus comtes ni ducz
Ne peignerez, mais, comme gens perduz,
Vous en irez besongner chaudement
En quelque estuve, et là gaillardement
Tondre maujoinct ou raser priapus,
Povres barbiers[130].
Ce rondeau prouve que, malgré les prescriptions des anciens statuts, les
barbiers du temps de François Iᵉʳ pouvaient exercer leur métier dans les
étuves, de telle sorte qu’ils s’intitulaient alors _barbiers-étuvistes_.
Mais les barbiers devaient avoir plus tard leur revanche, et Mercier
disait, en 1782, dans son _Tableau de Paris_: «Douze cents perruquiers,
maîtrise érigée en charge, et qui tiennent leurs privilèges de saint
Louis, emploient à peu près six mille garçons. Deux mille chamberlans
font en chambre le même métier, au risque d’aller à Bicêtre; six mille
laquais n’ont guère que cet emploi. Il faut comprendre dans ce
dénombrement les coiffeuses. Tous ces êtres-là tirent leur subsistance
des _papillotes_ et des _bichonnages_.» Il y avait donc, à Paris, en
1782, 1200 perruquiers, c’est-à-dire barbiers, car dès lors l’usage des
perruques tendait à disparaître; or, ces barbiers exerçaient leur métier
dans douze cents boutiques, peintes en bleu d’azur, couleur de la livrée
du roi saint Louis, et ces douze cents boutiques portaient chacune
l’enseigne pendante des deux bassins de cuivre, accompagnés de trois
palettes.
Le perruquier, né malin, comme le vaudeville, agrémentait souvent son
enseigne de devises et de vers, plus ou moins mal orthographiés, dans le
goût de cette inscription, copiée sur la boutique d’un perruquier du
village de Sarcelle:
La Nature a doné à l’homme la barbe et les cheveux,
Ici on les coupe toutes deus.
Les barbiers auraient mieux fait de s’en tenir à l’inscription qu’on
leur avait permis de placer sur leurs boutiques, lorsqu’ils furent
érigés en corps de métier, en 1674: _Céans on fait le poil proprement,
et on tient bains et étuves_. Ils s’intitulaient, dans leurs lettres de
maîtrise: _Barbiers, baigneurs, étuvistes et perruquiers_; ils ne se
mêlaient plus de chirurgie, mais ils avaient le droit de vendre, en gros
et en détail, des cheveux et toutes sortes de perruques, de poudre, de
savonnettes, de pommades, de pâtes de senteurs et d’essences[131].
[Illustration: AU TEMPS PERDU]
Les barbiers, de tous temps, furent plaisants et facétieux; ils le
montraient bien, même jusque sur les enseignes, dont l’invention leur
appartenait. De cette catégorie fut l’enseigne qu’on voyait naguère dans
la cour du Dragon et qui représentait une femme essayant de
débarbouiller un nègre, avec cette inscription philosophique: _Au temps
perdu_.
Les chirurgiens, après d’interminables procès soutenus contre les
barbiers, furent en querelle pendant de longues années avec les
médecins, et sans doute avec les épiciers, puisqu’ils vendaient, en
vertu de leurs statuts, des drogues et des onguents, comme les
apothicaires, qui avaient été incorporés dans la communauté des
épiciers, mais qui ne se laissèrent pas absorber par cette corporation,
ainsi que le prouve le long procès qu’ils intentèrent à Guy Patin et qui
ne tourna pas à leur profit. Ils s’étaient alors séparés, bon gré mal
gré, des épiciers, et quoiqu’ils eussent le même patron que leurs
anciens confrères qui s’étaient mis sous la protection de saint Nicolas,
ils avaient adopté pour enseigne le serpent d’Esculape. Ils y joignaient
sans doute des inscriptions latines, pour relever leur profession. Les
chirurgiens avaient recours quelquefois à ce procédé, lorsqu’ils ne
craignaient pas d’imiter les marchands, en se donnant le luxe d’une
belle enseigne peinte. Tel était ce chirurgien demeurant à Paris, près
de Saint-Martial, lequel avait fait peindre un _tableau de la Charité de
saint Louis_, pour s’en faire une enseigne, et qui obtint de l’amitié de
Santeuil[132] ce distique, qu’il fit graver en lettres d’or, au-dessous
de son tableau, destiné à braver la haineuse jalousie des médecins:
Ne medicus adhibere manus dubitaveris ægro,
Admonet hæc pieta regias, teque docet.
Au reste, les médecins eux-mêmes ne dédaignaient pas de sacrifier
parfois à la vanité de l’enseigne. Le médecin Mouriceau, qui fit, en
1681, le _Traité des femmes grosses_, donnait ainsi son adresse, à
défaut de l’adresse de son libraire: _Paris, chez l’Auteur, au milieu de
la rue des Petits-Champs, à l’enseigne du_ BON MÉDECIN. Au XVIIIᵉ
siècle, médecins et chirurgiens se seraient crus déshonorés s’ils
avaient mis des enseignes sur la façade des maisons qu’ils habitaient,
mais ils avaient des adresses imprimées et gravées, qu’ils distribuaient
dans leur quartier. Nous ne citerons que la suivante, finement gravée
par Chalmandrier, d’après un dessin de Marillier, qui l’avait enjolivée
de bouquets de roses et surmontée d’un groupe d’amours sérieusement
occupés à se soigner les dents: _Le sieur Delafondrée, chirurgien
dentiste, seul élève associé de M. Fauchard, rue et près les Grands
Cordeliers_.
La plupart des dentistes, n’étant pas chirurgiens, caractérisaient du
moins leur profession par des armes parlantes, qui n’étaient autres que
des dents énormes, ou, plus modestement, par des râteliers de belles
dents blanches à faire envie aux pauvres édentés; ce qui se voyait
encore de nos jours, au Palais-Royal, dans les tableaux dentaires de
Désirabode.
Nous avons trouvé aussi plusieurs adresses gravées, avec des attributs
et des emblèmes agréables qui recommandaient des boutiques
d’apothicaires, avant que ces indispensables auxiliaires de la médecine
se fussent métamorphosés en pharmaciens. Nous nous arrêterons de
préférence à une enseigne sculptée, et très élégamment sculptée, qu’on
voit encore rue Saint-Denis et qui porte cette légende: _Au Mortier
d’Argent_. Son voisin le _Centaure_, dont nous avons donné le dessin
page 85, et le _Bon Samaritain_, de la rue de la Lingerie, sont des
enseignes de marchands droguistes.
[Illustration: LE MORTIER D’ARGENT, RUE SAINT-DENIS]
XI
ENSEIGNES DES IMPRIMEURS ET DES LIBRAIRES
M. L.-C. Silvestre a publié en 1867 un bien curieux ouvrage[133] en
recueillant seulement les marques des imprimeurs et des libraires du
XVIᵉ siècle, et cet ouvrage s’augmenterait de plusieurs volumes, si l’on
s’avisait de rechercher l’origine et le sens de ces marques, qui étaient
souvent énigmatiques et difficiles à expliquer. Les marques qui
figuraient ordinairement dans les livres imprimés aux XVᵉ, XVIᵉ et XVIIᵉ
siècles, soit à la fin du texte, soit sur le titre du volume, servaient
souvent d’enseignes aux imprimeurs et aux libraires, mais non d’une
manière absolue et générale, car, dans bien des cas, la marque n’avait
aucune analogie avec l’enseigne, qui était celle de la maison dans
laquelle s’établissait l’imprimeur ou le libraire. Un ouvrage spécial et
complet sur les marques et les enseignes des imprimeurs de Paris était
donc un travail de bibliographie très intéressant, et nous ne sommes pas
étonné que plusieurs érudits y aient songé avant M. Silvestre. «On m’a
fait lire, dit Jean-Bernard Michault, de Dijon[134], l’ouvrage manuscrit
de votre jeune auteur sur les enseignes et les vignettes emblématiques
des imprimeurs. M. de La Monnoye m’a dit autrefois qu’un de ses amis
avoit travaillé sur la même matière.»
Les deux ouvrages annoncés par La Monnoye et Michault n’ont jamais paru.
Nous n’avons pas à nous occuper ici des _marques_ proprement dites; nous
nous bornerons à relever celles qui ont un rapport direct avec notre
sujet, et à faire connaître sommairement la plupart des enseignes de
l’imprimerie et de la librairie, depuis l’année 1470 jusqu’au règne de
Henri II, en 1574[135].
L’invention de l’imprimerie remonte certainement à 1440, et peut-être au
delà, mais elle ne fut introduite en France qu’en 1470, par un prieur
de Sorbonne, Jean de la Pierre, qui fit venir d’Allemagne trois
imprimeurs, Martin Krants, Ulric Gering et Michel Friburger, pour
imprimer sous ses yeux plusieurs ouvrages théologiques. Ces trois
Allemands avaient apporté avec eux leur matériel d’imprimerie,
caractères mobiles, presses et outillage typographique. Ce fut dans la
maison de Sorbonne, où ils étaient logés, qu’ils imprimèrent leur
premier livre, intitulé: _Epistolæ Gasparini Pergamensis_, petit volume
in-4º. Ce volume ne portait pas encore de marque, et leur atelier,
installé dans les bâtiments de la Sorbonne, n’avait pas, ne pouvait pas
avoir d’enseigne. Ils en prirent une, en 1475, quand ils transportèrent
leur imprimerie dans la rue Saint-Jacques, près les charniers de
l’église Saint-Benoît, et cette enseigne, le _Soleil d’Or_, ne fut pas
mise, comme marque, sur les livres qu’ils imprimèrent, quoiqu’ils
n’oubliassent pas de la mentionner dans leur adresse.
Les trois premiers imprimeurs travaillaient encore dans le local de la
Sorbonne, lorsque Pierre Cesaris et Jean Stol, qui venaient des
Pays-Bas, s’établirent rue Saint-Jacques, près les Jacobins, à
l’enseigne du _Soufflet vert_. C’est là qu’ils imprimèrent, en 1473, le
_Manipulus Curatorum_. Pierre Cesaris fut un des quatre premiers
libraires-jurés. Leur établissement dans la rue Saint-Jacques, au centre
du quartier de l’Université, prouve qu’ils avaient voulu se placer sous
les auspices du corps universitaire, pour faire concurrence aux scribes
et aux libraires, qui copiaient et vendaient, en ce même quartier, des
livres manuscrits. Ces scribes et ces libraires n’avaient pas de
boutiques, mais ils attachaient aux fenêtres de leur domicile de longs
rouleaux, sur lesquels étaient annoncés les livres qu’ils offraient en
vente[136]. On comprend que l’industrie des écrivains, qui avait
prospéré pendant le moyen âge, ne put soutenir la concurrence redoutable
de l’imprimerie, et que les libraires, qui s’étaient mis alors en
boutique avec des enseignes semblables à celles de tous les marchands,
vendirent cent fois plus de livres imprimés qu’ils n’avaient vendu de
livres manuscrits. Le nombre de ces libraires s’accrut considérablement,
à mesure que les livres se multipliaient avec les progrès de
l’imprimerie. Nous devons nous borner à citer ceux de ces libraires qui
faisaient imprimer des livres avec leurs noms et leurs marques.
Pierre Le Caron, qui imprima en 1474 un des premiers livres français:
_l’Aiguillon de l’Amour divin_, de saint Bonaventure, traduit par Jean
Gerson, demeurait rue Quinquampoix, à l’enseigne de la _Rose blanche_;
il alla loger ensuite rue Neuve-Saint-Merry, à l’enseigne des _Rats_;
puis, rue de la Juiverie, à l’enseigne de la _Rose_. Pasquier Bonhomme,
qui publia les _Grandes Chroniques de France_, en trois volumes
in-folio, imprimés _en son hôtel_, rue Neuve-Notre-Dame, avait pour
enseigne l’_Image de Saint Christophe_.
Antoine Vérard, un des plus habiles et des plus actifs imprimeurs de son
temps, puisqu’il imprima ou fit imprimer plus de cent ouvrages in-folio
et in-quarto, avec des figures sur bois, demeura d’abord, et jusqu’en
1499, sur le pont Notre-Dame, à l’enseigne de _Saint Jean
l’Évangéliste_; il changea plusieurs fois de domicile, mais il garda
toujours la même enseigne, au carrefour de Saint-Séverin, rue
Saint-Jacques, près le Petit-Pont, et devant la rue Notre-Dame. Il eut
plusieurs marques d’imprimeur et de libraire, qui ne rappelaient en rien
son enseigne favorite. Cette enseigne était aussi celle qu’avait adoptée
Michel Lenoir, qui avait sa boutique de libraire, en 1496, sur le pont
Notre-Dame; mais lorsqu’il alla demeurer, en 1505, au bout du pont
Notre-Dame, devant Saint-Denis de la Chartre, il prit pour enseigne
l’_Image Notre-Dame_; plus tard, en s’établissant rue Saint-Jacques, il
choisit une autre enseigne: _A la Rose blanche couronnée_. Il n’est pas
facile de s’expliquer ces mutations d’enseigne, si fréquentes chez les
imprimeurs et les libraires; nous croyons pourtant, d’après certains
rapprochements de noms, qu’elles résultent simplement du changement de
domicile et que les enseignes des maisons devenaient la plupart du temps
les enseignes des boutiques.
Antoine et Louis Caillaud, imprimeurs, demeuraient, en 1497, rue
Saint-Jacques, près les Jacobins, à l’enseigne de la _Coupe d’Or_;
Pierre Levet, imprimeur, en 1495, rue Saint-Jacques, aux _Balances
d’Argent_; Pierre Le Rouge, imprimeur, en 1490, rue Neuve-Notre-Dame, à
la _Rose_. Ce dernier imprimeur avait fait graver une marque, dans
laquelle la rose de son enseigne était surmontée d’une fleur de lis
couronnée et accotée de deux faucons. Cette marque est une des plus
anciennes que nous ayons rencontrées dans un livre du XVᵉ siècle. A
cette époque, presque tous les libraires étaient en même temps
imprimeurs, ou du moins ils prenaient indifféremment l’un ou l’autre
titre professionnel; aussi, l’Allemand Wolfgang Hopyl, qui imprimait
presque tous les beaux livres d’heures, illustrés d’encadrements et de
gravures sur bois, que publiait Simon Vostre, s’intitula plus d’une fois
libraire, dans ses nombreux changements de domicile et d’enseigne,
depuis 1489 jusqu’en 1517, rue Saint-Jacques, à _Sainte Barbe_; puis,
dans la même rue, près l’église Saint-Benoît, à _Saint Georges_, et
ensuite au _Tréteau_; enfin, près les Écoles de Décret, à l’enseigne des
_Connils_, c’est-à-dire des _Lapins_.
Georges Metelhus, imprimeur, en 1494, rue Saint-Jacques, près le
Petit-Pont, à l’enseigne de la _Clef d’Argent_; Philippe Pigouchet,
imprimeur-libraire de livres d’église, rue de la Harpe, près le collège
de Damville, ensuite près l’église de Saint-Cosme et Saint-Damien, prend
l’enseigne du _Palmier_, qui reparaît dans sa marque d’imprimeur, où ce
palmier, chargé de fruits, est sous la garde d’un homme et d’une femme
sauvages. Jean du Pré, également imprimeur de livres d’église,
demeurait, en 1492, rue Saint-Jacques, «en l’hôtel où pendent pour
enseigne les Deux Cygnes»; sa marque de libraire, que porte le titre
d’une édition gothique des _Lunettes des Princes_, par Jean Meschinot,
représente les deux cygnes de son enseigne, soutenant un écusson vide,
au milieu de fleurs, entre deux anges qui jouent de la harpe et du
psaltérion.
L’imprimeur Durand Gerlier, qui avait pour enseigne l’_Étrille Fauveau_,
quand il demeurait rue des Mathurins, de 1489 à 1493, se transporta, en
1498, rue Saint-Jacques, à l’_Image Saint Denis_; Guyot Marchand, qui
imprima en 1491 une belle édition de la _Danse macabre_, dans le grand
hôtel du _Champ-Gaillard_, derrière le collège de Navarre, avait une
singulière marque, qui reparaissait sans doute sur son enseigne de la
_Bonne foi_: les deux notes de musique _sol_ et
[Illustration]
_la_, suivies des mots superposés _fides_ sur _ficit_, et au-dessous,
deux mains jointes, au milieu des nuées, «pour faire allusion, dit La
Caille dans son _Histoire de l’Imprimerie_, à ces paroles du _Pange
lingua: Sola fides sufficit_.» Georges Wolff, imprimeur allemand,
occupait, en 1492, les ateliers d’Ulric Gering, rue de Sorbonne, avec
son enseigne: _au Soleil d’Or_; mais, lorsqu’il se fut associé avec son
compatriote Philippe Cruzenach, il porta son imprimerie, rue
Saint-Jacques, à l’enseigne de _Sainte Barbe_. Jean Lambert, qui était
libraire rue Saint-Séverin, en 1492, ne conserva pas son enseigne de la
_Corne de cerf_, quand il vint s’établir, comme imprimeur, devant le
collège Coqueret, où il jugea convenable de pendre l’_Image de Saint
Claude_ au-dessus de sa boutique. Jean Trepperel, imprimeur-libraire,
qui imprima et publia un grand nombre de romans de chevalerie, avait
d’abord pour enseigne l’image de _Saint Laurent_, quand il demeurait sur
le pont Notre-Dame, en 1491; il changea de saint et d’enseigne, en
allant demeurer rue Saint-Jacques, en 1498, à l’_Image Saint Yves_; il
n’y resta pas longtemps et passa dans la rue de la Tannerie, à
l’enseigne du _Cheval noir_; en 1502, sa veuve tenait boutique, rue
Neuve-Notre-Dame, à l’_Écu de France_. On s’explique ces changements
d’enseigne par ces changements de domicile.