Le sieur de Blegny cite ensuite des hôtels d’un ordre inférieur, où l’on

mangeait _à table d’auberge_, c’est-à-dire à table d’hôte, pour 40 sols,

30 sols, 20 sols et 15 sols: 1º l’hôtel de _Mantoue_, rue du Mouton;

l’hôtel de l’_Ile-de-France_, rue Guénégaud, etc.; 2º l’hôtel de

_Château-Vieux_, rue Saint-André; le petit hôtel de _Luynes_, rue

Gît-le-Cœur; à la _Galère_, rue Zacharie; aux _Bœufs_, et aux _Trois

Chandeliers_, rue de la Huchette, etc.; 3º l’hôtel d’_Anjou_, rue

Dauphine; le _Petit Saint-Jean_, rue Gît-le-Cœur; au _Coq hardi_, rue

Saint-André; à la _Galère_, chez le sieur Vilain, rue des Lavandières; à

la _Croix de Fer_, rue Saint-Denis; au _Pressoir d’Or_, et à l’hôtel de

_Bruxelles_, rue Saint-Martin; à la _Croix d’Or_, rue du Poirier; à la

_Toison d’Or_, rue Beaubourg, etc.; 4º à la _Ville de Bordeaux_, et à

l’hôtel de _Mouy_, rue Dauphine; l’hôtel _Couronné_, rue de Savoie; au

_Petit Trianon_, rue Ticquetonne; à la _Ville de Stockholm_, rue de

Buci; à la _Belle Image_, rue du Petit-Bourbon; au _Dauphin_, rue

Maubuée, etc.

Les auberges où l’on mangeait à 10 sols sont même désignées dans le

_Livre commode_: au _Heaume_, rue du Foin; au _Paon_, rue Bourg-l’Abbé;

au _Gaillard Bois_, rue de l’Échelle; au _Gros Chapelet_, rue des

Cordiers; à l’hôtel _Notre-Dame_, rue du Colombier. Le sieur de Blegny

n’oublie pas deux ou trois auberges où il y avait trois tables

différentes, à 15, à 20 et 30 sols: à la _Couronne d’Or_, rue

Saint-Antoine; au _Petit Bourbon_, quai des Ormes; à l’hôtel de

_Picardie_, rue Saint-Honoré.

Les restaurants et les restaurateurs n’existaient pas encore, mais on

avait, en différents quartiers de la ville et des faubourgs, des

traiteurs et marchands de vin, «qui font nopces, ou qui tiennent de

grands cabarets, et où il se fait de grands écots.» Dans ces maisons-là,

on ne couchait pas, on ne logeait pas, en général; on ne faisait qu’y

boire et manger. Le _Livre commode_ nomme les propriétaires de ces

établissements: Clossier, à la _Gerbe d’or_, rue Gervais-Laurent;

Blanne, à la _Galère_, rue de la Savaterie; Bedoré, au _Petit Panier_,

rue Tirechappe; Robert, au Cloître-Saint-Merry; Aubrin, à la _Croix

blanche_, rue de Bercy; Martin, aux _Torches_, cimetière Saint-Jean;

Guérin, à la _Folie_, rue de la Poterie; Payen, au _Petit Panier_, rue

des Noyers; Cheret, à la _Cornemuse_, rue des Prouvaires.

Nicolas de Blegny ne s’arrête pas là; il cite, avec leurs enseignes,

d’autres endroits où «on peut aussi boire et manger proprement et

agréablement»: au _Louis_, près le Jeu de paume de Metz; à la

_Porte-Saint-Germain_, rue des Cordeliers; à la _Reine de Suède_, rue de

Seine; aux _Carneaux_, rue des Déchargeurs; à la _Petite Bastille_, rue

de Béthizy; au _Petit Père noir_, rue de la Bûcherie; aux

_Trois Chapelets_, rue Saint-André-des-Arts; à la _Galère_,

rue Saint-Thomas-du-Louvre; au _Soleil des Perdreaux_, rue

des Petits-Champs; au _Panier fleuri_, rue du

Crucifix-Saint-Jacques-de-la-Boucherie; à la _Boule blanche_, près la

porte Saint-Denis, et au _Jardinier_, faubourg Saint-Antoine. Mais les

_bons endroits_ que le sieur de Blegny recommande aux fins gourmets et

aux grands buveurs n’étaient, en réalité, que des cabarets, quoique les

auberges et les maisons garnies dans lesquelles il y avait des tables

d’hôte fussent cent fois plus nombreuses qu’elles ne le sont dans le

_Livre commode_; car, d’après les _Annales de la Cour et de la Ville_,

pour les années 1697-1698, t. II, p. 185, «il y avoit eu dans Paris un

si grand abord d’étrangers, que l’on en comptoit quinze à seize mille

dans le faubourg Saint-Germain seulement. Le nombre s’accrut encore

bientôt de plus de la moitié, en sorte que, au commencement de l’année

suivante, on trouve qu’il y en avoit trente-six mille dans ce seul

faubourg.»

Nous n’avons pas l’intention de reconstituer l’état des hôtelleries, à

propos de leurs enseignes, sous le règne de Louis XIV; nous nous

bornerons à rappeler que si le nombre de ces hôtels et maisons garnies

ne fit que s’accroître avec le nombre des voyageurs qui venaient voir

les monuments et les curiosités de la capitale de la France, J.-C.

Nemeitz, conseiller du prince de Waldeck, qui visita cette capitale en

1715, bien que la traduction française de son _Séjour à Paris_ n’ait été

publiée qu’en 1727[111], nous apprend qu’il y logea lui-même dans une

grande hôtellerie où se trouvaient, en même temps que lui, des étrangers

appartenant à dix nations différentes. Mais il ne songe pas à signaler

les principales hôtelleries; il constate seulement que les plus

agréables et les plus fréquentées étaient celles du faubourg

Saint-Germain, et il nomme l’hôtel _Impérial_, rue du Tour, qui n’est

autre que la rue de Tournon; l’hôtel de _Hambourg_, tout contre; l’hôtel

d’_Espagne_, rue de Seine; l’hôtel de _Nîmes_, dans la même rue; l’hôtel

d’_Anjou_, rue Dauphine; la _Ville de Hambourg_, au bas, rue des

Boucheries; l’hôtel d’_Orléans_, rue Mazarine; l’hôtel de _Modène_, rue

Jacob; et d’autres hôtels, situés dans la rue de Tournon, qui était la

plus recherchée des voyageurs, à cause du voisinage du Luxembourg: le

grand hôtel d’_Entragues_, l’hôtel de _Trévise_ et le petit hôtel de

_Bourgogne_. C’était dans les hôtels de la rue de Tournon que les

ambassadeurs et les seigneurs étrangers louaient de préférence des

appartements pendant leur séjour à Paris; l’hôtel officiel des

ambassadeurs extraordinaires ayant été établi dans cette rue, à l’ancien

hôtel du _maréchal d’Ancre_.

IX

ENSEIGNES DES CABARETS ET DES MARCHANDS DE VIN

Les cabarets eurent longtemps, au moyen âge, la même enseigne que dans

l’antiquité. Cette enseigne n’était autre qu’un rameau de verdure, une

branche de sapin, une couronne de lierre, ou tout autre bouquet de

feuillage, qu’on appela _bouchon_, dès la première formation de la

langue française. Le bouchon de paille et la branche de laurier

n’indiquaient que les mauvais lieux. Au surplus, cabaret et mauvais lieu

souvent ne faisaient qu’un[112]. Comme le peuple, dans certains patois,

prononçait _bouchou_, au lieu de _bouchon_, bien des cabaretiers

remplaçaient le rameau ou la branche d’arbre par un chou[113]. Le

cabaret lui-même prit le nom de _bouchon_, qui est encore usité, mais

dans le sens le moins favorable; on l’appelait aussi _buffet_, qu’on

transforma en _buvette_. La rue des Lombards était, au XIIIᵉ siècle, la

rue de la Buffeterie. On n’ouvrait pas un cabaret sans devoir un droit

de _buffetage_ (_buffetagium_) au seigneur féodal de la terre où ce

cabaret pouvait être établi, et ce droit, qui se payait tous les ans,

comprenait le droit de _lever bouchon_, car il n’y avait pas de cabaret

sans enseigne. Le Cartulaire de Saint-Magloire, à Paris, nous apprend

que les moines du couvent prélevaient le buffetage sur les cabarets de

leur domaine territorial[114].

Vers la fin du XIVᵉ siècle, l’enseigne ordinaire des cabarets avait

changé, parce que la plupart de ces cabarets étaient des caves, où l’on

vendait du vin au pot et au tonneau. Un _cercel_ ou cerceau pendait à

l’entrée de la taverne, à la place du bouchon. Nous voyons, en 1362, un

propriétaire autorisé à suspendre à la porte de sa maison «un cercel à

taverne, ou autre enseigne[115]». Monteil cite, au XVᵉ siècle, plusieurs

cabarets où pendait un cerceau: on y vendait du vin de sauge et de

romarin. Il y avait dès lors plus d’un cabaret fameux, entre autres la

maison du _Chat_ (1340), rue aux Fèves, dans la Cité; plus tard, ce

cabaret avait modifié son enseigne et portait le nom de maison du _Chat

blanc_ (1429-1497); c’est sous ce nom qu’il subsista au même endroit

jusqu’à nos jours. Lorsqu’il disparut, vers 1860, avec le reste de

l’impasse où il s’était maintenu pendant cinq siècles, il n’avait plus

pour habitués que des vagabonds et des voleurs, qui y venaient passer

la nuit. Le cabaret de la _Pomme de Pin_ n’était pas moins célèbre, du

temps de Rabelais, qui le nomme avec d’autres où les écoliers de Paris

tenaient leurs assises; il fait dire par son écolier Limousin (liv. II,

chap. VI de _Pantagruel_): «Nous cauponisons (mangeons), ès tavernes

méritoires de la _Pomme de Pin_, du _Castel_, de la _Magdaleine_ et de

la _Mulle_, belles spatules vervecines (épaules de mouton),

parforaminées de petrocil (assaisonnées de persil).»

Noël du Fail, dans les _Baliverneries ou Contes nouveaux d’Eutrapel_, en

1548[116], cite deux ou trois cabarets qui avaient la vogue, notamment

celui du _Croissant_, rue Saint-Honoré,

[Illustration: MAISON DE LA:POMME DE PIN: MCC]

et celui de l’_Étoile_, sans donner l’adresse de ce dernier. Pierre de

l’Arrivey, dans sa comédie de _la Vefve_, signalait encore, au

commencement du XVIIᵉ siècle, le renom des cabarets de la _Pomme de Pin_

et des _Trois Poissons_: «Si je vais au Palais, tous ces clercs sont à

l’entour de moy; l’un me mène aux _Trois Poissons_, l’autre, à la _Pomme

de Pin_[117].» Agrippa d’Aubigné, dans les _Aventures du baron de

Fæneste_, nous fait savoir que la vieille renommée de la _Pomme de Pin_

n’était pas déchue et qu’elle balançait encore celle du _Petit More_,

qui avait la clientèle des poètes. Théophile fait l’éloge de ce

cabaret, dans sa _Description du voyage de Saint-Cloud_:

Tu sçauras donc qu’un soir, après qu’au _Petit More_

(Qu’à cause du bon vin tout biberon honore),

Nous eusmes fricassé, tout comblez de soulas,

Des perdrix et lapreaux.....

Il vante aussi, dans une satire, deux autres cabarets, qui n’eurent pas

moins de vogue sous le règne de Louis XIII:

..... Lors, par cinq ou six fois,

Il me prie à souper, ou que, si je voulois,

Nous irions, chez Cormier, au _Cerf_; au _Petit More_,

Ou chez Torticoly.....[118].

Vers cette même époque, un livre facétieux, dont l’auteur n’est pas

connu[119], passe en revue les principaux cabarets de Paris.

Un homme, que sa femme venait de battre pour l’avoir vu sortir d’un

cabaret borgne, vient «_en Parnasse_» supplier Apollon «qu’il luy pleust

luy donner une ample et entière congnoissance de toutes les maisons

d’honneur, que Bacchus possède dans Paris.» Apollon ne refuse pas de lui

indiquer les cabarets les plus estimés: d’abord la _Pomme de Pin_, sur

le pont Notre-Dame, «qui commence néanmoins à descheoir du crédit

qu’elle avoit le temps passé.» Mais, ajoute Apollon, «si vous avez

nouvelle que la presse soit à la _Pomme de Pin_, prenez la peine de

vous transporter au _Petit Diable_.» Apollon conseille à son homme, dans

le cas où il passerait devant le Palais, d’aller hardiment déjeuner à la

_Grosse Tête_. Après avoir entendu la messe à Saint-Eustache, celui qui

aurait fait vœu de dîner en ce quartier-là ne doit pas chercher d’autres

rendez-vous qu’au _renommé logis du célèbre_ Cormier. Celui qui sort du

théâtre de l’Hôtel de Bourgogne, encore tout échauffé par l’éloquence

admirable de M. Bellerose, ne saurait mieux faire que d’_aller

rafraîchir_ aux _Trois Maillets_. Ceux qui se trouveront au faubourg

Saint-Germain, après avoir joué à la paume ou à la boule, seront tout

portés, pour prendre leur collation, à _Saint-Martin_, à l’_Aigle

royal_, à la _Pomme de Pin_. Mais Apollon les arrête ici, en leur

criant: «N’allez plus à _Clamar_, si vous ne voulez pas qu’on vous

traite en crocheteurs; son maistre l’a fait rayer du nombre des cabarets

illustres.» Apollon recommande à ceux qui viennent de solliciter leurs

procès au Châtelet d’entrer ensuite au _Grand Cornet_, sans se faire

tirer l’oreille, ou bien à la _Table du valeureux Roland, maison insigne

et fameuse_; quant à ceux qui auraient peur d’être écorniflés par

quelque recors ou sergent, ils doivent aller, un peu plus loin, à la

_Galère_ ou à l’_Échiquier_, «pour divertir la mélancolie qui

n’abandonne jamais les pauvres plaideurs.»

Êtes-vous obligé de suivre la Cour et sortez-vous du Louvre à l’heure du

dîner, vous trouvez devant vous le premier cabaret de France, celui de

la Boesselière; mais il ne faut pas y entrer sans avoir au moins une

pistole dans sa bourse. Avez-vous une bourse moins garnie, on vous

conseille de pousser jusqu’aux Halles et de passer une heure aux _Trois

Entonnoirs_ pour y goûter d’un charmant vin de Beauce. Si vous allez

jouer au mail, vous ferez bien de prendre des forces en buvant une

bouteille de vin à l’_Écu_ ou à la _Bastille_.

Celui qui va se promener avec sa maîtresse aux marais du Temple, peut

avoir une belle chambre au cabaret de l’_Écharpe_. Celui qui passe par

la rue des Bons-Enfants ne doit pas se dispenser de visiter l’hôtel du

_Petit Saint-Antoine_, un des bons cabarets de la ville de Paris.

Quiconque se sentira l’estomac indisposé pour avoir trop bu la veille,

n’aura qu’à boire encore pour se remettre le cœur, et s’il se trouvait

par hasard aux environs du cimetière Saint-Jean, il fera bien de

s’arrêter au logis des _Torches_ pour y prendre une potion cordiale,

capable de ressusciter un mort. Enfin voici le plus friand cabaret,

qu’Apollon nous gardait pour la bonne bouche, c’est celui des _Trois

Cuillers_, ou _Cuillères_, dans la rue aux Ours.

Tous ces cabarets avaient des enseignes peintes ou sculptées,

quelquefois dorées ou argentées. Les ordonnances de la Ville et de la

Cour des Aides prescrivaient aux cabaretiers, taverniers, logeurs et

autres, qui vendaient le vin en détail, de mettre des enseignes aux

endroits où se faisait la vente. A défaut d’enseigne, le vendeur de vin

plaçait sur sa porte un bouchon, ou un moulinet emblématique, annonçant

que le vin fait tourner la tête. Les gentilshommes, les plus grands

seigneurs, allaient au cabaret pour faire bombance et boire à

tire-larigot. Pierre de l’Estoile, dans son _Journal de Henri IV_ (année

1607), affirme que la dépense était de six écus par personne, au _Petit

More_ et à la _Hure_, rue de la Huchette. Le poète Théophile, qui

s’entendait en cabaret aussi bien qu’en poésie, nous a laissé cette

peinture d’un ivrogne qu’il rencontrait souvent au _Petit More_:

Quant au chapeau qu’il porte, il est tel, à le voir,

Qu’on diroit vrayement que c’est un entonnoir;

Le cordon qui l’entoure est fait à la marane,

Historié jadis comme le dos d’un asne;

Son oreille est semblable à celle d’un cochon,

Où pend le _Petit More_, en guise de bouchon[120].

Ce _Petit More_ reparaît sans cesse dans les chansons bachiques, sous le

règne de Louis XIII:

Sus, allons chez la Coiffier,

Ou bien au _Petit More_.

Je vous veux tous défier

De m’enivrer encore[121]!

C’était le rendez-vous des plus vaillants buveurs. La _Comédie des

Chansons_[122], qui fut peut-être représentée à l’Hôtel de Bourgogne

avant 1640, en a fait un tableau assez peu décent:

Un jour, Paulmier, à haute voix,

Enivré dans le _Petit More_,

Tandis qu’on le tenoit à trois,

Desgobillant, disoit encore:

«Je veux mourir, au cabaret,

»Entre le blanc et le clairet!»

Pierre de l’Estoile place le cabaret du _Petit More_ dans la rue de la

Huchette; mais il y eut sans doute plus d’un cabaret portant la même

enseigne, car nous en voyons encore un, dans la rue de Seine, à l’entrée

de la petite rue des Marais, aujourd’hui Visconti, et nous ne doutons

pas que son enseigne ne soit du XVIIᵉ siècle.

La même comédie nous a conservé aussi un couplet de chanson bachique,

sur le cabaret de Cormier, à l’enseigne du _Cerf_:

[Illustration]

Mon gros Jean Gourmand,

Que j’ay l’âme ravie

D’envie

De voir

Ton visage charmant;

Chacun rit,

En revoyant la trogne

D’un ivrogne,

Que le Cormier fleurit.

Le dernier couplet nous donne à penser que Cormier, vers 1639, avait

changé l’enseigne de son cabaret, en y arborant un _cormier_ ou

sorbier, comme un plaisant synonyme de son nom. Guillaume Colletet, qui

fut un des habitués de cet illustre cabaret, conseillait ainsi, à un

_poète buveur d’eau_, de changer de boisson, en allant chez Cormier:

Va trinquer, à longs traits, de ce nectar nouveau,

Que le Cormier recelle en ses caves secrètes,

Si tu veux effacer ces antiques Prophètes,

Dont le nom brille encor dans la nuit du tombeau[123].

Ce sont les poètes qui ont fait, au XVIIᵉ siècle, la renommée des

cabarets qu’ils fréquentaient de compagnie. Chapelle a célébré, en vers

spirituels, la réunion de ses amis, à la _Croix de Fer_, où Molière

parlait plus qu’il ne buvait. Saint-Amant allait, de préférence, avec

une autre coterie poétique, chez Sercy, rue de Seine, à la _Petite

Galère_. C’est dans ce cabaret qu’il est mort, le 29 décembre 1661,

après une maladie de deux jours, à laquelle la bonne chère et le bon vin

n’étaient pas étrangers. Les jeunes gens de la Cour, qui ne dédaignaient

pas de suivre les poètes au cabaret, donnèrent l’idée d’une entrée de

ballet, dansé devant le roi, à l’occasion de la naissance du Dauphin, en

1638: cette entrée représentait les enseignes des cabarets de Paris, et

Dassoucy en avait fait les vers[124].

Nous avons écrit ailleurs l’histoire des cabarets de Paris[125], et,

dans cette histoire, nous n’avons eu garde d’oublier les enseignes, la

seule chose dont nous ayons à nous occuper ici. On ne saurait s’étonner

de la notoriété que ces enseignes eurent du temps de Louis XIV. Chaque

classe de la société, chaque corps d’état avait son cabaret privilégié.

Les clients ordinaires de la _Tête noire_, située près du Palais,

étaient les clercs de la basoche et les chantres de la Sainte-Chapelle.

Les avocats, les juges eux-mêmes ne dédaignaient pas de se rafraîchir, à

la _Tête noire_, avant et après les audiences, car il n’y avait pas de

buvette dans la grand’salle du Palais. La veuve Bervin, dans le

voisinage du cimetière Saint-Jean, tenait un cabaret, à l’enseigne du

_Mouton blanc_, où Racine et Boileau ne croyaient pas se compromettre en

y dînant avec l’avocat Brilhac. C’est dans ce cabaret que Racine eut la

première pensée de sa comédie des _Plaideurs_. Chapelle fit infidélité

au bouchon de la _Croix de Fer_, quand il entraîna ses amis à la _Croix

de Lorraine_, qui avait meilleure table et meilleur vin; Molière et

Boileau ne refusèrent pas de l’y suivre, avec le comte de Lignon et

l’abbé de Broussin. Nous craignons bien que la _Croix de Fer_ n’ait

jamais réussi à reconquérir ses anciens hôtes, que lui avait enlevé la

_Croix de Lorraine_. Au surplus, Chapelle fut toujours inconstant à

l’égard des cabarets, parce qu’il les aimait tous et qu’il était connu

de tous. Il trônait surtout, quand il ne songeait qu’à s’enivrer en

tête-à-tête avec une bouteille, à la taverne de l’_Ange_, ou bien à

celle de la _Pomme de Pin_, rue de la Licorne, dans la Cité. Ce dernier

cabaret, qui avait peut-être vu Rabelais _humant la purée septembrale_,

garda sa vieille renommée jusqu’à la fin du XVIIᵉ siècle, où l’ancien

maître de la _Pomme de Pin_, nommé Desbordes-Grouyn, enrichi dans son

commerce et plus encore dans les gabelles, avait cédé sa maison à

l’excellent cuisinier Cresnay.

[Illustration]

Chaque cabaret rassemblait en quelque sorte sous son enseigne un fidèle

bataillon de buveurs et de goinfres. Les amoureux dînaient et soupaient

à l’_Écharpe_, qui donna son nom à une petite rue du quartier du Marais;

les friands de l’ordre des Coteaux, c’est-à-dire les vrais connaisseurs

en toutes sortes de vins, tenaient leurs assises chez Lamy, aux _Trois

Cuillères_, rue aux Ours; les gros mangeurs faisaient bombance chez

Martin, aux _Torches_, près du cimetière Saint-Jean; d’autres à la

_Galère_, rue Saint-Thomas-du-Louvre; d’autres enfin, chez l’hôte du

_Chêne vert_, à la porte de l’Enclos-du-Temple. Les comédiens et les

gens de théâtre, qui ne frayaient pas volontiers avec le commun du

public, avaient leurs cabarets attitrés, où ils se trouvaient à leur

aise entre eux; c’étaient: pour ceux du Palais-Royal, avant la mort de

Molière, le cabaret des _Bons Enfants_, dans la rue du même nom, et son

voisin le cabaret l’_Alliance_, où le comédien Champmeslé allait

toujours, lors même que son théâtre fut transporté rue Guénégaud. Les

cabarets s’étaient multipliés autour de l’Hôtel de Bourgogne, jusque

vers les _places de Montorgueil_; il y avait là un cabaret fameux, au

_Croissant_, comme dit l’auteur anonyme de l’_Ode à la louange de tous

les cabarets_. Quand la troupe de l’Hôtel de Bourgogne, réunie à celle

du Palais-Royal, vint s’établir, en 1680, dans la rue Guénégaud, ces

cabarets, surtout ceux des _Deux Faisans_ et des _Trois Maillets_, ne

chômèrent pas et prospérèrent davantage, les comédiens italiens ayant

remplacé les comédiens français. Le théâtre du Palais-Royal, occupé

alors par l’Académie royale de musique, que Lully y avait transportée du

faubourg Saint-Germain, fournissait de nouveaux habitués, à l’_Épée de

Bois_, de la rue de Venise, taverne adoptée par les musiciens et les

danseurs. Quiconque allait d’habitude au cabaret voulait s’y rencontrer

avec ses pairs et compagnons; ainsi les maîtres ès arts et autres

membres du corps universitaire avaient leurs agapes pédantesques au

cabaret de la _Corne_, transféré de la rue des Sept-Voies à la place

Maubert; aux _Trois Entonnoirs_, près des _Carneaux_, et surtout à

l’_Écu d’Argent_. Les moines, les prêtres même ne craignaient pas

d’entrer au cabaret, et surtout au _Riche laboureur_, dans l’enclos de

la Foire Saint-Germain, et à la _Table Roland_, dans la Vallée de

Misère, près du Châtelet.

Mais il faut nous arrêter à la fin du XVIIᵉ siècle, pour ne pas refaire

notre _Histoire des Hôtelleries et Cabarets_, à laquelle nous renvoyons

le lecteur, et nous terminerons ce chapitre, déjà trop long, par une

simple nomenclature empruntée au _Livre commode des Adresses de Paris

en 1691 et 1692_, en ne citant que les cabarets dont le sieur de Blegny

a mentionné les enseignes. Nous avons déjà parlé de plusieurs de ces

cabarets, _renommés pour les vins fins et pour la bonne viande_; mais

leur rappel, dans le _Livre commode_, prouvera qu’ils n’avaient rien

perdu, à la fin du XVIIᵉ siècle, de leur réputation bachique et

culinaire; nommons donc Lamy, aux _Trois Cuillères_, rue aux Ours;

Loisel, aux _Bons Enfants_, près le Palais-Royal; Fitte, au _Grand

Louis_, rue Bailleul; Berthelot, à la _Conférence_, rue Gervais-Laurent;

Dumonchel, au _Soleil d’Or_, rue Saint-André; Dutest, à la _Corne_, rue

Galande; de Sercy, à la _Petite Galère_, rue de Seine, etc. Mais déjà

les cabarets du bon ton ne s’intitulaient plus que traiteurs, tout en

conservant leurs enseignes plus que séculaires; il n’y eut bientôt des

cabarets que pour le peuple, et ceux où les gens du monde s’aventuraient

encore quelquefois pour _faire la débauche_ étaient aux Porcherons, à la

Courtille, au Port-à-l’Anglais, à la Salpêtrière, etc. Ce fut alors que

les cafés prirent naissance à Paris, et ils se distinguèrent des

cabarets en se refusant toute espèce d’enseigne.

X

ENSEIGNES DES BARBIERS, DES ÉTUVISTES, DES CHIRURGIENS, DES APOTHICAIRES

ET DES MÉDECINS.

Il n’y a pas d’enseignes de métiers qui aient donné lieu à plus de

débats, à plus de conflits, à plus de procès que les enseignes des

barbiers, car les barbiers ont été en querelle permanente avec les

chirurgiens, les étuvistes et même les médecins. Leur corporation était

sans doute très ancienne, mais leurs statuts primitifs étant tombés en

désuétude au XIVᵉ siècle, le roi Charles V leur en donna de nouveaux en

1362, lesquels furent confirmés seulement en 1371 par lettres patentes

adressées au prévôt de Paris[126]. Voici l’analyse des articles V et VI

de ces statuts de la communauté des barbiers de la ville de Paris. «Ils

ne pourront exercer leur métier, si ce n’est pour saigner et pour

purger, les cinq fêtes de Notre-Dame, les jours de saint Cosme et saint

Damien, de l’Épiphanie et des quatre fêtes solennelles. Ils ne doivent

pas pendre leurs bassins les jours de fête qui suivent les fêtes de

Noël, de Pâques et de la Pentecôte, sous peine de cinq sous d’amende,

savoir: deux sous pour le roi, deux sous pour le maître et un sou pour

le garde ou lieutenant du métier.» Ces bassins, que les barbiers ne

devaient pas pendre à leurs boutiques, en certains jours de fête, sous

peine d’amende, étaient les armes parlantes de leur métier, et, par

conséquent, leur enseigne. Cette enseigne-là était donc mobile et

alternative ou journalière, puisqu’on devait la décrocher à certains

jours. Mais les barbiers avaient une autre enseigne fixe et stable, qui

n’était jamais mieux à sa place que les jours de fête religieuse,

puisque c’était l’image de saint Louis, leur patron.

Histoire des enseignes de Paris · 第 8 / 27 段