plus riche des confréries de Paris. Voici la mention de deux maisons qui
lui appartenaient en 1448 et en 1450: «Maison scise rue de la
Cossonnerie, à l’enseigne Saint Michel, qui fut à la grande Confrairie
aux Bourgeois de la ville de Paris, donnée à rente par Mᵉ Girard Gehe,
curé de Saint-Cosme, abbé de ladite grande Confrairie; Mᵉ Pierre de
Breban, conseiller du roi en sa Chambre des Généraux, doyen de ladite
confrairie; sire Michel Culdoë, bourgeois de Paris, prévost d’icelle
grande Confrairie, pour quatre livres parisis de rente.» Cette note nous
apprend que la confrérie avait à sa tête un abbé, un doyen et un prévôt.
Ce furent ces officiers qui vendirent, en 1450, une des maisons de leur
confrérie: «Maison scise rue Saint-Denys, à l’enseigne du Cocq blanc,
scise entre les rues Perrin-Gasselin et de la Tabletterie, vendue par
les abbé, doyen et prévost de la confrairie aux Bourgeois de la ville de
Paris, pour quatre livres parisis de rente.» Citons encore une autre
confrérie qui avait une maison à enseigne antérieurement à l’année 1463:
«Maison scise en la Vieille-Tixeranderie, faisant le coin d’une petite
ruelle par laquelle on va de ladite rue de la Vieille-Tixeranderie au
Martroy Saint-Jean, tenant d’une part à un Hostel, où jadis souloit
pendre l’enseigne de la _Heuse_ (la botte), qui appartient à la
confrairie de la Conception Nostre-Dame aux marchands et vendeurs de
vin à Paris, fondée en l’église Saint-Gervais, et qui à présent
appartient à Jean Raguier[90].» Un dernier souvenir peu édifiant des
anciennes confréries parisiennes; c’est encore Sauval qui nous le
fournira: «Croiroit-on bien qu’au Saint-Esprit (à l’hôpital du
Saint-Esprit, qui attenait alors à l’Hôtel de ville), il y a une
confrérie de Notre-Dame de Liesse, fort riche et composée de gens à leur
aise, mais de condition médiocre, qui n’y admettent personne qu’à
condition de leur faire un grand festin et qui dissipent en banquets
fort fréquens les richesses que leurs devanciers n’avoient amassées que
pour mieux honorer Dieu et faire des aumônes? Aussi y a-t-il presse à
être leur traiteur, et n’en prennent-ils point qui n’ait le goût friand,
et à cause de cela est perpétuel et bien payé. Les compagnons d’entre
eux n’appellent point autrement leur confrérie, que la _Confrérie des
Goulus_[91].»
Les enseignes professionnelles des métiers devaient être fort nombreuses
dès le XIVᵉ siècle; mais, comme elles dépendaient presque exclusivement
des boutiques, elles n’ont pas été indiquées dans les documents relatifs
aux immeubles; car ces sortes d’enseignes suivaient toutes les
vicissitudes d’un commerce qui les amenait et les emportait avec lui.
Ainsi, nous ne trouvons qu’un petit nombre d’enseignes de métier, dans
les curieuses recherches de Berty sur les quartiers de la Cité, du
Louvre et du bourg Saint-Germain. Par exemple, rue de la Juiverie, la
_Heuse_, ou la Botte, XVᵉ siècle, et la _Chausse de Flandre_, 1450; rue
du Four-Basset, le _Gland d’or_, 1600, et le _Heaume_, 1429; devant
Saint-Nicolas-des-Champs, le _Pesteil_ ou le Pilon, 1395; rue
Saint-Honoré, l’_Éperon d’or_, 1603; rue Champfleuri, les _Deux
Coignées_, 1451; le _Heaume_, 1378; le _Rabot_, 1572; la _Pelle_, 1410,
etc.
Les marchands, ou vendeurs proprement dits, qui ne fabriquaient pas leur
marchandise, tels que les drapiers, les épiciers, les pelletiers, les
lingers, etc., préféraient des enseignes de fantaisie, qui convenaient
également à toute espèce de commerce et qui ne caractérisaient pas
spécialement leur profession. De là les _Bras d’or_, les _Barbes d’or_,
les _Soleils d’or_, les _Étoiles d’or_, les _Escharpes d’or_, etc., qui
prouvaient surtout que l’or sous toutes ses formes avait les préférences
du commerce.
Les enseignes de boutique et d’ouvroir étaient de dimension généralement
modeste, avant le XVIIᵉ siècle, quand elles devaient prendre place
au-dessus de la porte d’entrée de la boutique et, par conséquent, sous
l’auvent. Le système des armes parlantes convenait le mieux à la plupart
des métiers et des industries, car c’était là l’indication la plus
naturelle et la plus simple de chaque genre de fabrique et de vente: il
suffisait de la représentation figurée d’un pot ou d’un plat d’étain
pour annoncer l’ouvroir d’un ferblantier; rien n’indiquait mieux la
boutique d’un chapelier qu’un chapeau; la boutique d’un bonnetier, qu’un
bonnet; la boutique d’un serrurier, qu’une clé. Mais, au XVIIᵉ siècle,
tous ces attributs de métier prirent des proportions exagérées et
bientôt monstrueuses: «Ces enseignes, dit Mercier[92], avoient pour la
plupart un volume colossal et en relief; elles donnoient l’image d’un
peuple gigantesque, aux yeux du peuple le plus rabougri de l’Europe. On
voyoit une garde d’épée de six pieds de haut, une botte grosse comme un
muids, un éperon large comme une roue de carrosse, un gant qui auroit
logé un enfant de trois ans dans chaque doigt; des têtes monstrueuses;
des bras armés d’un fleuret, qui occupoient toute la longueur de la
rue[93].» La plupart de ces objets, que l’orgueil du marchand
grossissait à l’envi, pendaient à de longues potences en fer et
oscillaient dans l’air, au gré du vent, en jetant, la nuit, de larges
ombres qui rendaient nulle la faible clarté des lanternes. Ce fut
l’ordonnance de police du mois de novembre 1669 qui obligea tous les
gens de boutique à réduire leurs enseignes à la même dimension, «13
pieds et demi, depuis le pavé de la rue jusqu’à la partie inférieure du
tableau, qui n’auroit que 18 pieds de largeur sur 2 pieds de haut.» Les
potences, auxquelles les tableaux d’enseigne devaient être accrochés,
furent aussi réduites à des dimensions uniformes. Le modèle de ces
potences nous a même été conservé, dans le _Traité de la Police_ de
Delamarre (liv. XI, tit. IX), avec l’adresse du fabricant privilégié,
qui fournissait les ferrements, moyennant le prix de 17 livres; c’était
le sieur Nicolas de Lobel, serrurier du roi, rue Coquillière, proche
Saint-Eustache, vis-à-vis la rue des Vieux-Augustins.
Tant que La Reynie fut lieutenant général de police, on respecta ses
ordonnances, et les enseignes restèrent soumises au règlement qui avait
diminué considérablement leurs dimensions: «Les enseignes n’obstruent
plus les rues, écrivait le docteur anglais Lister dans son _Voyage à
Paris en 1698_, et font, grâce à leur petitesse ou à leur élévation,
aussi peu de figure que s’il n’y en avait point.» Mais un siècle après
l’ordonnance de 1669, il n’était plus question de la police des
enseignes, qui avaient repris des proportions énormes, aussi gênantes
que dangereuses pour le public, eu égard au peu de largeur des rues et à
la hauteur excessive des maisons. Il fallut l’ordonnance de police de M.
de Sartine, du 27 décembre 1761, pour forcer les marchands à supprimer
les potences «et tous les massifs et reliefs servant d’enseignes, pour
les convertir en tableaux appliqués sur les murs, en suivant les
dimensions obligées.» Cette ordonnance, mise à exécution dans le plus
court délai et maintenue avec rigueur, eut pour objet de faire rentrer
dans le néant la ridicule et hideuse fantasmagorie des enseignes de
métier[94].
VIII
ENSEIGNES DES HOTELLERIES ET DES AUBERGES
On peut affirmer, sans essayer de le prouver par des documents certains,
que, dès les premiers temps du moyen âge, les hôtelleries et les
auberges de Paris avaient des enseignes, comme dans tout le monde
romain; car il est impossible de supposer l’existence d’un asile de jour
et de nuit pour les voyageurs, sans un signe distinctif, sans une
enseigne annonçant à l’extérieur la maison hospitalière qui attend des
hôtes étrangers et qui leur offre à toute heure le gîte et la
nourriture. Cette enseigne n’était peut-être qu’une branche d’arbre, ou
bien une couronne de feuillage, ou bien un bouchon de paille, ou bien
tout autre objet indicateur, mais ce devait être un signe spécial et
généralement admis, qui permettait à tout individu arrivant dans une
ville ou dans un pays sans y connaître personne et sans en savoir la
langue, de trouver là, moyennant pécune, à se loger et à vivre. On peut
dire avec certitude que la plus ancienne enseigne a été celle d’une
hôtellerie. Cependant nous ne citerons pas d’enseigne d’hôtellerie, à
Paris, antérieurement à 1302. Ce fut en cette année 1302 que l’adroite
faussaire flamande Jeanne de Divion, complice de Robert d’Artois, qui
disputait à sa tante Mahaut la succession du comté d’Artois, vint
descendre à l’hôtellerie de l’Aigle, dans la rue Saint-Antoine, pour y
préparer en secret de faux actes destinés à servir les machinations de
son patron[95]. Cette hôtellerie, dépendant des propriétés de l’abbaye
de Saint-Maur-des-Fossés et située près de la porte Baudoyer, avait pour
enseigne l’_Aigle_, qui rappelait peut-être qu’un camp romain, _Castrum
Bagaudarum_, occupait jadis la place de Saint-Maur-des-Fossés.
Il faut aller à la fin du XIVᵉ siècle pour trouver à Paris les noms des
enseignes de deux autres hôtelleries; elles avaient laissé d’excellents
souvenirs au poète Eustache Deschamps, qui les regrettait, en les
comparant aux auberges d’Allemagne, où l’on faisait maigre chère. Voici
quelques vers de sa ballade sur les ennuis du séjour d’Allemagne:
Princes, par la vierge Marie,
On est, en la Cossonnerie,
Aux Canètes ou aux Trois Rois,
Mieux servy en l’hostellerie,
Car ces gens que je vous escrie
Là n’y parleront que thiois (allemand).
La _Cossonnerie_ ou _Coqçonnerie_ était la poulaillerie des Halles, le
marché au gibier et à la volaille. Il a laissé son nom à la rue où il se
tenait[96]. Monstrelet, dans ses _Chroniques_, cite quatre bonnes
hôtelleries parisiennes, sous le règne de Charles VI: l’hôtel à
l’enseigne de l’_Épée_, rue Saint-Denis; l’hôtel de l’_Ours_, à la porte
Baudet ou Baudoyer; le logis de l’_Arbre-Sec_, rue de l’Arbre-Sec, et
l’hôtel de la _Fleur de lys_, près le Pont-Neuf[97]. Il y avait, dans le
même temps, une hôtellerie non moins renommée, à l’enseigne du _Château
de fétu_ (château de paille?), situé dans une partie de la rue
Saint-Honoré, appelée alors rue du Château-Fétu, et qui s’étendait
depuis la rue Tirechappe jusqu’à la Croix du Tiroir[98]. On lit dans la
_Chronique_ de Froissart[99]: «Si descendirent les chevaliers
d’Angleterre, messire Thomas de Percy et les autres, en la rue qu’on dit
la Croix-du-Tirouer, à l’enseigne de _Château de fétu_.» Cette
hôtellerie devait être assez importante, pour que des seigneurs de si
haut parage vinssent y loger avec tout leur train; aussi, lorsque les
Anglais se furent emparés de la ville de Paris, au nom du roi
d’Angleterre Henri V, avant la mort de Charles VI, le _Château de fétu_
fut compris dans les confiscations domaniales de l’occupation anglaise.
On peut se faire une idée de l’état confortable de certaines
hôtelleries, dès ces époques reculées, lorsqu’on voit les ambassadeurs
des souverains étrangers loger dans ces hôtelleries, avec une nombreuse
suite d’officiers, de valets et de chevaux. Sous le règne de Louis XII,
en 1500, les ambassadeurs de l’empereur Maximilien, en arrivant à Paris,
furent conduits, par le prévôt des marchands et les échevins, dans la
rue de la Huchette, à la maison de l’_Ange_, «qui étoit fort belle pour
ces temps-là, dit Sauval, et là, ils étoient défrayés de tout aux dépens
de la ville». En 1552, sous le règne de Henri II, un ambassadeur du roi
d’Alger étant venu trouver le roi de France à Châlons, avec des chevaux
et des juments arabes, le roi écrivit au prévôt des marchands pour lui
ordonner de recevoir très honorablement cet ambassadeur et de «lui
montrer tout ce qu’il avoit envie de voir à Paris... Quelques jours
après, dit Sauval, cet ambassadeur descendit à la rue de la Huchette, à
l’hôtellerie de l’_Ange_[100].» Le prévôt des marchands et les échevins
allèrent en grande pompe lui faire la révérence et lui donnèrent, pour
le garder, une escorte d’arbalétriers de la Ville, qui veillaient jour
et nuit à la porte de son logis, pour empêcher le peuple d’entrer dans
l’hôtellerie.
S’il y avait alors un certain nombre de belles et opulentes hôtelleries,
où descendaient les voyageurs de distinction qui se rendaient à Paris,
de tous les points du monde, pour visiter cette grande capitale, qui
passait pour la ville la plus curieuse et la plus intéressante de
l’Europe, Paris renfermait une multitude d’auberges de bas étage,
espèces de coupe-gorge et repaires de malfaiteurs, où la police allait
ramasser le gibier de potence, qui peuplait les prisons du Châtelet
avant de faire l’ornement des gibets de la place de Grève. Les Registres
criminels du Châtelet, à la fin du XIVᵉ siècle, citent une foule
d’enseignes de ces tavernes, où l’on tuait, où l’on volait sans cesse
les marchands qui avaient le malheur de s’y être arrêtés pour passer la
nuit[101]. Parmi celles de ces enseignes mal famées qui reviennent le
plus fréquemment sous la plume du greffier Alleaume Cachemare, on
remarque l’_Écrevisse_, place Baudoyer; l’_Écu de Saint-Georges_, rue de
la Harpe, et surtout l’_Écu de France_, rue de la Truanderie. L’auberge
du _Plat d’étain_, située au bas de la rue Saint-Jacques, était aussi un
des mauvais lieux où les archers du prévôt de Paris faisaient les plus
fructueuses captures pour la justice criminelle du Châtelet.
L’hôtellerie du _Pestel_ (le pilon), dans la rue de la Mortellerie,
théâtre ordinaire des _repues_ franches de la bande du poète Villon,
rassemblait ces joyeux compagnons qui revenaient de la maraude, tout
chargés de victuailles qu’ils avaient dérobées chez les marchands[102].
Villon n’a pas omis de célébrer, dans son _Grand Testament_, ce repaire
de voleurs:
Où pend l’enseigne du Pestel
A bon logis en bon hostel.
Il y eut de tout temps des hôtelleries de cette espèce, que nous
appelons maintenant des _garnis_ et qui conservent encore, sous ce
nom-là, les traditions de la race des gens de _pince_ et de _croc_,
comme ils se qualifiaient eux-mêmes à l’époque de Villon. Ces garnis de
bas étage n’étaient souvent que des maisons de débauche, tel que celui
représenté dans la ballade où Villon décrit ses honteuses amours avec la
_grosse Margot_. Cette ballade, affreusement pittoresque, eut assez de
célébrité parmi les souteneurs de filles et les piliers de mauvais
lieux, pour qu’une hôtellerie de la rue Cloche-Perce se soit donné
l’enseigne de la _Grosse Margot_, qui subsistait encore à la fin du
XVIIᵉ siècle[103]. Du reste, il y avait dès lors, comme à présent, des
hôtelleries, des auberges, des garnis, pour toute sorte de clientèle,
suivant le proverbe du temps: _Telle hôtellerie, telles gens_. Il y
avait même des hôtelleries spéciales pour les voleurs de profession,
vagabonds et gens sans aveu: la maison de l’_Enseigne verte_, dans la
rue Saint-Denis, était une de ces hôtelleries signalées aux recherches
des limiers du lieutenant général de la police[104].
Aucune de ces anciennes hôtelleries où les voyageurs, les marchands
étrangers venaient loger _à pied ou à cheval_, n’existe plus sans doute
à Paris, du moins avec son caractère et son aspect d’autrefois; mais
nous en trouvons la description plus ou moins complète dans quelques
vieux livres, comme le _Roman comique_ de Scarron, et dans quelques
relations de voyageurs, comme le _Journal_ de deux Hollandais à Paris en
1657-58. On en a un tableau exact et fort curieux dans une enseigne de
marchand de vin qu’on voyait naguère au quai du Marché-Neuf et qui
représentait une vieille auberge, située près de l’ancienne _boucherie_
du Marché Neuf, construite _ad hoc_ au XVIᵉ siècle, et démolie en 1804
pour faire place à la Morgue, que les dernières transformations du quai
de la Cité ont fait aussi disparaître.
[Illustration]
Une petite pièce rimée du XVᵉ siècle, intitulée _le Pèlerin passant_,
nous fait connaître quelles étaient les principales hôtelleries du temps
de Louis XI ou de Charles VIII. Cette pièce est un _monologue_, que
débitait, dit-on, sur le théâtre, un seul acteur, et qui servait
d’intermède entre une farce et une moralité. L’auteur, ou peut-être
l’acteur lui-même, se nommait Pierre Taherie[105]. Le _Pèlerin passant_,
c’est-à-dire le voyageur, en arrivant à Paris, descend à l’_Écu de
France_, qui était une hôtellerie assez convenable; mais il ne nous dit
pas où elle se trouvait située, et il ne donne pas davantage l’adresse
des autres auberges, qu’il va chercher ensuite dans différents
quartiers. Notre voyageur, jugeant qu’il dépense trop à l’_Écu de
France_, s’en va demander gîte à l’_Écu de Bretagne_, dont l’hôtesse,
_dame de bien, de noble race et bien famée_, ne reçoit que des gens de
son pays. Le Pèlerin se présente successivement à l’_Ancre_ et à l’_Écu
d’Alençon_, sans pouvoir tomber d’accord sur le prix de son
_hébergement_. Il s’arrête enfin au _Chapeau rouge_ et se félicite
d’avoir rencontré la meilleure hôtellerie de la ville, du moins à en
croire les apparences:
Un grand logis, une grand’court,
C’estoit un paradis terrestre.
Mais le difficile était d’y avoir une chambre; on y voyait une foule de
gens
Qui attendoyent estre logés,
Muchés (cachés) en un coin à requoi,
Tant du pays que des estrangé.
Notre Pèlerin n’a pas la même patience; il va frapper à la porte de
l’_Écu d’Orléans_, mais la porte était close et la maison déserte.
L’hôte avait quitté son métier pour entrer au service du roi. Force est
donc de chercher gîte ailleurs et au plus proche; c’est à l’_Écu de
Bourbon_ que le Pèlerin espère le trouver: c’était
Une maison de grand abord,
Où aultre fois il a fait bon,
Mais l’hoste de céans est mort!
Notre voyageur, qui a l’estomac vide, se hâte de se transporter à
l’_Écu de Châteaudun_. Pas de chance; l’hôtellerie est pleine, et tout
ce qu’il peut obtenir, c’est la _repue_ (le dîner ou le souper). Enfin
il est admis à l’_Écu de Calabre_ pour y passer la nuit. Il y fut assez
mal, puisqu’il en partit le lendemain dans l’espoir de trouver mieux; il
ne fut pas plus heureux, dit-il:
Quand j’eus couru longue saison,
Je m’en vais au _Chef Saint-Denys_,
Dont le maistre de la maison
En aultres estoit un fenys (phénix).
Mais il n’y resta pas longtemps, car cet aubergiste phénomène vint à
mourir, et la bourse du _Pèlerin passant_ étant presque épuisée, il
résolut de retourner chez lui et s’embarqua sur un bateau qui descendait
la Seine pour faire escale à Saint-Ouen; là, il logea dans une auberge
riveraine, au _Port Saint-Ouen_, où sans doute on lui fit crédit; le
lendemain, il voulut se faire héberger dans une autre auberge, au _Port
Saint-Jore_:
Mais le maistre estoit à Rouen,
Ainsi qu’on me mist en mémore.
De là allay plus loin encore,
En un logis d’antiquité,
Qui se nomme _la Trinité_.
Était-ce encore une auberge de village ou une maison hospitalière, dans
laquelle le pauvre pèlerin trouva un asile sans bourse délier?
Il ressort du monologue de Pierre Taherie que les hôtelleries, au XVᵉ
siècle, avaient ordinairement pour enseigne l’écu d’armoiries d’un pays
ou d’un haut et puissant seigneur. Nous avons donné ailleurs la raison
de ce vieil usage, qui persiste encore dans quelques villes de France:
«La raison en est, disions-nous[106], dans l’appel que les hôteliers
pouvaient faire ainsi à tous les nouveaux arrivés d’un même pays, joyeux
de venir prendre gîte sous le patronage du nom de la province, et de se
donner pour point de ralliement l’enseigne portant les armes de leur
seigneur.» Cet usage paraît avoir changé dans le cours du XVIᵉ siècle,
car le maréchal de Vieilleville dit, dans ses _Mémoires_, que les
enseignes des hôtelleries sont «au nom des saints et saintes»[107].
Ces images de saints et de saintes furent remplacées par des croix,
lorsque le protestantisme eut mis à l’index les saints et les saintes.
On comprend que les hôtelleries, ouvertes à tout le monde, sans
distinction de croyance religieuse, devaient éviter d’éloigner le
voyageur, à la seule inspection de leurs enseignes. Les images de saints
furent remplacées par des croix, qui n’inquiétaient alors la religion de
personne. Il y eut aussitôt des croix de tous les métaux et de toutes
les couleurs: Croix d’or, d’argent, de fer, de cuivre; Croix blanche,
rouge, noire, etc. La couleur verte étant vue de mauvais œil, à cause du
_Bonnet vert_, qui avait fait considérer le vert comme la couleur
emblématique des faussaires et des filous, nous doutons fort que les
honnêtes gens allassent loger volontiers à l’hôtel du _Val de Gallye_ ou
de la _Croix verte_; mais Richelet, dans la préface de son
_Dictionnaire françois_, nous apprend que la meilleure hôtellerie du
XVIIᵉ siècle était celle de la _Croix d’or_.
Les voyageurs qui voulaient voir Paris et y faire un séjour plus ou
moins prolongé étaient assez nombreux pour assurer un bon revenu aux
hôtelleries où ils venaient descendre; aussi ces hôtelleries
avaient-elles pour enseignes les noms des grandes villes étrangères.
Deux gentilshommes de Hollande, qui firent un voyage à Paris en
1657[108], allaient prendre leurs repas dans une auberge de cette
espèce: «On y traitoit assez mal, disent-ils, et c’estoit une de celles
où il ne va que des estrangers: aussi a-t-elle pour enseigne la _Ville
de Hambourg_. Il y avoit sept ou huit Allemands assez bien faicts, et
nous nous estonnasmes qu’ils souffrissent qu’on leur fist si pauvre
chère. La pluspart de ces messieurs s’attroupent aux païs estrangers et
s’adressent et se logent chez ceux de leur nation. Par le premier, ils
ne profitent guère et ne connoissent que peu ou point la nation qu’ils
visitent, et par le second, ils sont trompez et maltraitez de ceux de
leur nation dont ils se servent, qui abusent du peu de connoissance
qu’ils ont du païs où ils sont.»
Ces Hollandais, à leur arrivée, étaient descendus à l’auberge où s’était
déjà logé un de leurs compatriotes, au faubourg Saint-Germain, rue des
Boucheries, à l’enseigne du _Prince d’Orange_. Ils ne voulurent pas
suivre un de leurs compagnons de voyage, qui s’en allait loger «chez
Monglas, en la rue de Seine, à la _Ville de Brissac_.» Tallemant des
Réaux, dans ses _Historiettes_, a parlé de cette auberge: «L’hôte et
l’hôtesse sont huguenots, dit-il, et sont assez exacts; c’est une
honnête auberge, et tout est plein de gens de la Religion (réformée) à
l’entour.»
Ce fut vers ce temps-là que les hôtelleries de Paris prirent le nom
d’_hôtels_, comme pour faire concurrence avec les habitations des grands
seigneurs. «Il y a à Paris, écrivait le docteur Lister en 1698, un grand
nombre d’hôtels, c’est-à-dire d’auberges publiques, où on loue des
appartements. Ce nom s’applique aux maisons des seigneurs et des
gentilshommes, dont le nom est le plus souvent écrit en lettres d’or sur
un marbre noir placé au-dessus de la porte[109].» Beaucoup de ces
hôtelleries remontaient à une époque très ancienne, et elles avaient
conservé leur enseigne primitive, sur laquelle on lisait encore, suivant
les prescriptions de l’ordonnance de 1579: _Hostellerie_, ou _Taverne,
par la permission du Roy_. La plupart cependant s’étaient soustraites,
en prenant le titre d’_hôte._, aux règlements tyranniques de cette
ordonnance, qui enjoignait aux hôteliers de faire inscrire sur leur
porte, en gros caractères, les prix que les voyageurs auraient à payer;
par exemple: _Dînée du voyageur à pied, 6 sols. Couchée du voyageur à
pied, 8 sols_. Sur beaucoup d’enseignes, on lisait: _Icy on fait nopces
et festins_, et cette inscription s’est maintenue, avec son orthographe,
presque jusqu’à nos jours. On lisait aussi cette autre inscription, qui
ne sert plus que dans quelques villes de province lointaines: _Icy on
loge à pied et à cheval_. Les hôteliers avaient ainsi à se débattre au
milieu d’une foule de lois et de règlements plus ou moins tyranniques.
Le _Livre commode_ de Nicolas de Blegny[110] nous donne les noms et les
adresses des principaux hôtels de Paris à la fin du XVIIᵉ siècle, en
indiquant bien des enseignes; mais il ne nous dit pas que les hôtels qui
portaient des noms de pays avaient pour enseignes les armes de ces pays.
Les noms de province et de seigneurie commandaient toujours des écussons
armoriés pour enseignes; quant aux noms de ville, on a lieu de croire
qu’ils autorisaient les hôteliers à faire peindre _au naturel_, comme on
disait alors, sur les enseignes de leurs hôtelleries, une vue de ces
villes françaises ou étrangères. Venons maintenant à la nomenclature des
hôtels de second ordre, en différents quartiers. Le sieur de Blegny n’en
cite que deux de premier ordre: l’hôtel de la _Reine Marguerite_, rue de
Seine, et l’hôtel de _Bouillon_, quai des Théatins (actuellement quai
Malaquais), dans lesquels on trouvait des appartements magnifiquement
garnis pour les grands seigneurs, anciens hôtels princiers, l’un et
l’autre, et qui, sans doute, n’avaient pas besoin d’autre enseigne que
leur grande notoriété alors qu’ils étaient habités, le premier, par la
_Reine Margot_, le second, par le duc de Bouillon. Les bons hôtels,
recommandés par le _Livre commode_, étaient les suivants: le _Grand Duc
de Bourgogne_, rue des Petits-Augustins; l’hôtel d’_Écosse_, rue des
Saints-Pères; l’hôtel de _Taranne_, l’hôtel de _la Savoie_ et l’hôtel
d’_Alby_, rue de Charonne; l’hôtel de _Lille_, l’hôtel de _Bavière_,
l’hôtel de _France_, et la _Ville de Montpellier_, rue de Seine; l’hôtel
de _Venise_ et l’hôtel de _Marseille_, rue Saint-Benoît; l’hôtel de
_Vitry_, l’hôtel de _Bourbon_, l’hôtel de _France_ et l’hôtel de
_Navarre_, rue des Grands-Augustins; la _Ville de Rome_, rue des
Marmousets; l’hôtel de _Perpignan_, rue du Haut-Moulin; l’hôtel de
_Tours_, rue du Jardinet; l’hôtel de _Beauvais_, rue Dauphine; l’hôtel
d’_Orléans_, rue Mazarine; l’hôtel du _Saint-Esprit_, rue Guénégaud;
l’hôtel de _Saint-Aignan_, rue Saint-André; l’hôtel de _Hollande_,
l’hôtel de _Béziers_, l’hôtel de _Brandebourg_, l’hôtel de _Saint-Paul_,
et le grand hôtel de _Luynes_, rue du Colombier.