Au reste, les rues de Paris, au moyen âge, changeaient si souvent de

noms, par suite de changement d’enseignes qui avaient la vogue à tour de

rôle, qu’il est maintenant bien difficile de constater topographiquement

la place de ces rues. Il en est une que Hurtaut et Magny n’ont pas

mentionnée et qui ne figure pas, à son ordre alphabétique, dans le

_Dictionnaire_ de J. de La Tynna, quoique ce dernier l’ait citée, sans

aucun détail, à l’article de la rue de la Petite-Truanderie, dans le

quartier Montorgueil. C’est, en effet, le nom de cette rue de la

Petite-Truanderie, qui fut métamorphosé, à cause d’une enseigne, vers le

milieu du XVIIᵉ siècle, et qui devint, tant que dura l’enseigne, la rue

du Puits-d’Amour. Ce puits public existait encore, dans cette rue,

quoique à demi ruiné, du temps de Sauval, qui dit y avoir vu _tirer de

l’eau_. On lisait, sur la margelle, cette inscription en lettres

gothiques:

Amour m’a refait

En 525 tout à fait.

C’était quelque amoureux, sans doute, qui avait fait réparer le vieux

puits, en souvenir de la triste aventure qui rendit ce puits célèbre,

sous le règne de Philippe-Auguste, quand Agnès Hellebic s’y précipita

par désespoir d’amour. Depuis lors, les amants se donnaient rendez-vous

au Puits d’Amour. «Avec le temps, dit Sauval, son nom a passé à une

maison proche de là, et comme ce nom a paru galant à un marchand qui la

loue, il a fait repeindre l’enseigne et l’a rehaussée de couleurs fort

vives, et même, afin de mieux représenter la fable, il y a figuré un

puits, tout entouré de belles filles et de jeunes garçons, avec un petit

Amour qui décoche des flèches sur eux, et ces paroles au bas: _Au Puits

d’Amour_. Or, comme d’autres marchands ont trouvé cette enseigne fort à

leur gré, et d’autant plus qu’ils s’imaginent que les enseignes

plaisantes, ou qui se font remarquer, attirent les chalands, les uns

l’ont tout à fait copiée, les autres se sont contentés de

l’imiter[64].»

V

ENSEIGNES SCULPTÉES, FORGÉES, ÉMAILLÉES; ENSEIGNES EN PIERRE, EN BOIS,

EN PLOMB, EN FER, EN TERRE CUITE, EN ÉMAUX OU FAIENCE.

Le plus grand nombre des enseignes étaient des tableaux, peints plus ou

moins naïvement, et cela, dès les premiers temps de l’usage des

enseignes de marchand. On peut dire avec certitude que toute enseigne

pendante était peinte sur bois, à l’exception de quelques enseignes

_ouvrées_ en fer, dont le poids pouvait être supporté par la potence à

laquelle on suspendait l’enseigne. Quant à ces peintures, elles devaient

être généralement exécutées d’une manière convenable, car la corporation

des peintres, comme toutes les corporations de métier, exerçait une

rigoureuse surveillance sur les ouvrages que ses membres seuls, ayant

droit et privilège de maîtrise, se chargeaient d’exécuter eux-mêmes ou

de faire exécuter, sous leur responsabilité, par leurs _compagnons_ et

leurs _apprentis_; voilà pourquoi un maître peintre, si habile et si

célèbre qu’il fût, ne refusait jamais des travaux de peinture

décorative, qu’on pouvait croire indignes de lui. Le même artiste qui

peignait des fresques pour les églises et les hôtels avec un réel talent

ne dédaignait pas de peindre des enseignes pour les marchands. Nous

n’avons pas cependant de document écrit que nous puissions citer à

l’appui de cette assertion plausible et presque incontestable, car il ne

nous est resté aucune de ces enseignes du XVᵉ et du XVIᵉ siècle, que

nous attribuons au pinceau des artistes de la confrérie de Saint-Luc

plutôt qu’à la brosse maladroite de quelques ignorants barbouilleurs.

Dans le Compte de l’ordinaire de la Prévôté de Paris, année 1463, nous

trouvons le nom de Jean de Boulogne, dit de Paris, qui avait fait «un

écu de France, peint à l’huile, de fin or et azur, mis et assis sur

l’entrée de la porte de l’hôtel du _Roi_, près des Tournelles.» Or, cet

écu de France n’était autre qu’une enseigne, et le peintre Jean de

Boulogne, dit de Paris, paraît être le fameux Jean de Paris, alors bien

jeune, qui était originaire de Lyon, mais qui se serait intitulé Jean de

Boulogne, parce qu’il avait étudié son art dans l’atelier d’un bon

peintre bolonais[65].

Nous ne parlerons donc ici que des enseignes exécutées par des

sculpteurs, des ferronniers, des plombiers, des _tailleurs_ en bois, des

potiers en terre et des émailleurs. Quelques ouvrages de ces artistes ou

artisans sont venus jusqu’à nous et peuvent du moins servir de

témoignage pour attester l’existence d’une foule d’enseignes de la même

espèce. Nous avons déjà dit que la plupart des enseignes de maison

devaient être sculptées et, par conséquent, adhérentes au mur. On ne

saurait supposer, en effet, qu’un bas-relief en pierre ou même en terre

cuite ait pu se suspendre à une potence, si forte qu’on l’eût faite en

vue de soutenir un pareil poids. Les spécimens de ces enseignes

sculptées qui subsistent encore dans Paris, après tant d’années et

surtout après tant de démolitions successives, ne nous donnent qu’une

idée très insuffisante de ce que pouvaient être les belles enseignes de

cette espèce, dues à des sculpteurs de premier ordre; car les _imagiers_

du XVᵉ siècle, qui travaillaient la pierre avec tant d’adresse et qui

façonnaient une multitude de petites figures d’anges et de saints pour

les églises gothiques, étaient certainement les mêmes qui exécutaient

les enseignes sculptées des maisons et des boutiques.

La rue de la Harpe devait son nom à une de ces enseignes sculptées, et

cette enseigne s’y voyait encore vers la fin du siècle dernier, au dire

de Jaillot[66], sur la façade «de la seconde maison, à droite, au-dessus

de la rue Maçon». A. Berty, dans son étude sur les _Enseignes de Paris

avant le dix-septième siècle_, n’a pas admis l’opinion de Jaillot.

«Cette maison de la Harpe, située près de la rue Maçon (et qui a disparu

il y a une centaine d’années), dit-il, n’est pas la même que le _domus

ad Citharam_, qui a donné son nom à la rue et qu’on trouve mentionné au

XIIIᵉ siècle.» Mais A. Berty ne nous dit point à quel endroit de la rue

était l’enseigne de la _Cithare_, à cause de laquelle la rue avait été

nommée _vicus Citharæ_ dans un contrat de 1247, et en 1272 rue du

Harpeur ou _vicus Regnialdi citharistæ_, dans le Cartulaire de la

Sorbonne. Alfred de Bougy[67] semble avoir voulu plaisamment mettre dos

à dos les deux savants archéologues parisiens, en cherchant ailleurs la

maison qui portait l’enseigne primitive de la rue: «Serait-ce par

hasard, dit-il, la maison placée à l’angle des rues de la Harpe et

Saint-Hyacinthe-Saint-Michel, où l’enseigne du marchand de vin figure

(en bois peint) le saint roi David jouant de la cithare?» Alfred de

Bougy savait bien que la vieille rue Saint-Hyacinthe avait été ouverte

en dehors de l’enceinte de Philippe-Auguste et que le roi David ne

pouvait en aucun cas être confondu avec Regnault le Harpeur ou le

Cithariste.

L’enseigne en pierre sculptée qui avait donné son nom à la rue de la

Calandre, dans la Cité, représentait probablement un grillon sous une

forme monstrueuse, car dès l’année 1280 la rue avait pris le nom de

_Kalendra_ ou _Calandre_; on appelait ainsi autrefois le grillon, qui

était l’hôte habituel du four banal et qui faisait un bruit perçant et

continuel, après la cuisson du pain. On l’appelle aujourd’hui _cafard_ à

Paris, où il infeste les fournils des boulangers. Ménage voulait que

cette enseigne eût représenté d’abord une alouette, que l’on nommait

aussi _Calandre_. «La rue de la Calandre de Paris, dit-il, a pris son

nom d’une calandre qui y pendoit pour enseigne[68].» Sauval se serait-il

donc trompé en supposant que le nom de la rue venait de la machine de

bois, nommée _calandre_, qui sert à polir et à calandrer les draps et

les étoffes? «Vers le milieu de cette rue, dit-il, pend une enseigne, à

demi rompue, où cette grande machine est peinte..., et pour moi, je

m’étonne que l’abbé Ménage ait dit qu’elle devoit son nom à une enseigne

d’alouette[69].» En effet, la rue de la Calandre était voisine de la

_Vieille Draperie_. L’enseigne sculptée de la _Calandre_ avait disparu

alors, mais on en a vu longtemps encore, jusque vers 1860, une de la

même époque, celle des _Trois Poissons_, sculptée dans un médaillon, sur

la façade d’une maison de la rue de la Saunerie, nº 14, près du quai de

la Mégisserie[70].

La rue de la Licorne, qui ne prit ce nom qu’au XVᵉ siècle, quand on y

montra une prétendue licorne vivante, s’appelait auparavant, dès le XIVᵉ

siècle, rue des _Obloiers_, parce que c’était dans cette rue que se

fabriquaient les _oblées_ ou _oublies_, qui ne sont autres que ces

minces cornets de _plaisir_ qu’on vend, le soir, dans les rues. Les

marchandes de plaisir ont succédé aux _oublayeurs_ et _oublieux_ du

moyen âge. Ces derniers avaient laissé sur un mur, dans la rue de la

Licorne, un souvenir de leur industrie pâtissière: c’était l’enseigne

sculptée de la _Gerbe de blé_, car l’oublie était faite avec de la fleur

de farine. Quant à l’enseigne de la Licorne, qui perpétuait le nom de la

rue, la tradition ne dit pas si elle était peinte ou sculptée.

L’enseigne sculptée de la rue du Cherche-Midi n’est pas certainement

celle qui avait donné son nom à la rue où elle se trouve. Sauval ne

parle pas de cette enseigne sculptée, mais d’une autre qui était peinte,

que l’enseigne actuelle a sans doute remplacée. Cette dernière, qui fait

corps avec la maison du nº 19, forme un médaillon suspendu au milieu

d’un encadrement d’architecture: il représente un astronome en costume

antique traçant un cadran solaire sur une tablette que lui présente un

petit génie. On lit au-dessous: _Au Cherche-Midi_. Cette sculpture, bien

composée et bien exécutée, paraît être du XVIIIᵉ siècle.

[Illustration]

L’enseigne sculptée de la _Fontaine de Jouvence_, que nous avons déjà

mentionnée[71], dans la rue du Four-Saint-Germain, est du XVIᵉ siècle;

elle figurait au-dessus de la porte de la maison de la Fontaine,

construite avant l’année 1547. Cette sculpture, malheureusement mutilée,

et qu’on peut voir au musée Carnavalet, est d’un très bon style. La

statue, posée au milieu de la fontaine, est une Vénus, qui a été brisée

presque complètement, sans doute à cause de sa nudité. La femme qui

puise de l’eau dans la fontaine est décapitée; mais l’homme qui

s’éloigne à gauche, emportant un sac sur son épaule, est intact.

Serait-ce un vieillard que la fontaine de Jouvence vient de rajeunir? A.

Berty s’est trompé étrangement en croyant que cette sculpture était du

commencement du XVIIIᵉ siècle[72].

[Illustration]

Il faut nous borner à citer quelques autres enseignes sculptées qui

subsistent encore, ou du moins qui étaient à leur place il y a quelques

années: _Au Centaure_, rue Saint-Denis, au coin de la rue des Lombards,

à côté du _Mortier d’argent_, presque en face du _Chat noir_, très bonne

sculpture du XVIIᵉ siècle, qu’on a eu la barbarie de mettre en

couleur;--_Aux Bons Enfants_, chez un marchand de vin de la rue

Saint-Martin: ce sont des enfants qui donnent des fruits et du pain à un

pauvre vieillard; sculpture lourde et sans art: l’artiste a mis un chien

basset aux pieds du vieillard, quoiqu’il ait eu la prétention de faire

un bas-relief dans le

[Illustration]

style grec académique;--une enseigne sculptée, _Aux Bons Enfants_, chez

un marchand de vin, rue de la Huchette;--_Au Bon Conseil_, qu’on voyait

chez un marchand de vin de la rue Mauconseil et qui a disparu récemment:

deux enfants, nus et couronnés de lierre, étaient à table; une espèce de

Bacchus, assis sur un tonneau, leur versait à boire; de l’autre côté,

une femme, également nue, suppliait ce gros homme de ménager la raison

des deux enfants;--_Au Soleil d’or_, encore un marchand de vin, rue

Saint-Sauveur, nº 84, tout près de la rue Montmartre: sous les rayons

de ce soleil, d’un jaune vif, trois enfants font la vendange et

dégustent le vin nouveau; de chaque côté du

[Illustration]

soleil sont des raquettes, ce qui indique clairement l’existence d’un

jeu de paume dépendant jadis du débit de vin.

[Illustration]

On voyait aussi sur le quai de la Mégisserie deux enseignes sculptées,

le _Vieux Pêcheur_ et le _Galant Jardinier_; mais les architectes, qui

ont démoli les maisons anciennes et rebâti les nouvelles, n’étaient pas

payés pour s’intéresser à ces vieilles enseignes, coloriées comme des

images de plâtre, qu’on a remplacées l’une par un tableau, l’autre par

une statuette en bois coloriée. Rue de la Lingerie, nº 15, une enseigne

en bois sculpté peint en bronze et argent représente le _Bon

Samaritain_.

[Illustration]

Il y avait autrefois des enseignes à figures en plâtre et en terre

cuite, mais elles n’étaient pas faites pour résister longtemps aux

accidents de la vie parisienne. Les enfants s’amusaient à les abattre à

coups de pierres. Les enseignes sculptées en bois et peintes au naturel

faisaient meilleure résistance, mais la pluie et le soleil en venaient à

bout tôt ou tard, si l’on n’avait pas soin de les repeindre souvent pour

les préserver de la destruction. Il fallait peindre aussi les enseignes

en fer, qui ne craignaient que la rouille.

C’étaient quelquefois de bons ouvrages de ferronnerie, élégants et

légers, travaillés, presque sculptés au marteau. Les marchands de vin

appréciaient beaucoup ce genre d’enseigne, qui ne se détériorait pas, à

condition qu’on en renouvelât la peinture tous les dix ans. Un marchand

de vin de la rue Saint-Honoré, nº 33, près de la rue de la Ferronnerie,

a encore une très jolie enseigne en fer forgé: _A l’Enfant Jésus_. Ce

divin enfant est représenté debout sur la lettre H dans son monogramme,

entre deux ceps de vigne. L’enseigne _Au franc Pinos_, qui représente

une grappe de raisin suspendue au centre d’un enroulement de vigne, en

[Illustration]

fer forgé, existe encore également chez un marchand de vin dont la

boutique fait le coin de la rue des Deux-Ponts et du quai Bourbon. Le

_pinot_, ou plutôt _pineau_, est une espèce de raisin noir qui fait le

meilleur vin de Bourgogne et dont Rabelais vante les qualités. Un autre

marchand de vin, nº 6, quai de l’École, aujourd’hui quai du Louvre,

avait fait exécuter en fer son enseigne: _Au Petit Suisse_. Celui-ci

monte la garde au milieu d’une treille; le tout est très haut en

couleurs, comme si c’était un tableau de foire. Cette jolie enseigne,

_Au Petit Suisse_, est répétée, avec une tout autre composition locale

et sous un autre costume,

[Illustration]

pour annoncer la boutique d’un marchand de fromages de

[Illustration]

Gruyère, rue Montorgueil. L’enseigne des _Trois Rats_ était aussi en

fer, les rats trottinant au milieu d’un ornement en forme de cœur ou de

vase. L’enseigne _A la grâce de Dieu_, rue Montmartre, est la plus

ancienne de toutes les enseignes en fer, car elle doit remonter à

l’époque de la régence du duc d’Orléans. C’est un petit personnage, en

costume du temps, avec la perruque et nu-tête, dans une barque, qui est

censée en péril de mer, au milieu d’une sorte de cartouche en fer battu,

affectant la forme d’un écran.

[Illustration]

Les enseignes sculptées n’étaient souvent que des bustes ou des statues.

On sait, par exemple, que le buste de Molière, qu’Alexandre Lenoir avait

fait placer en 1799 sur la façade d’une maison de la rue de la

Tonnellerie, qu’on regardait alors comme la maison natale de cet homme

célèbre, a été depuis peint en noir par un barbare qui en a fait une

enseigne: _A la Tête noire_. Cette singulière manie de barbouiller de

noir ou d’autre couleur foncée les sculptures en pierre blanche s’est

signalée encore tout récemment, au boulevard des Capucines, en

déshonorant la belle maison neuve où est établi un grand magasin

d’étoffes, _A la Ville de Lyon_: les deux nymphes, couchées

nonchalamment sur la console de la porte cochère, œuvre exquise du

statuaire Jalley, ont été noircies du plus brillant noir pour cacher

leur voluptueuse nudité.

[Illustration]

Retournons à nos enseignes d’autrefois et allons chercher dans la grande

rue du faubourg Saint-Antoine, nº 187, une autre _Tête noire_, qui est

celle d’un vrai nègre, sculptée en médaillon colorié; une autre encore

au nº 44, mais peinte sur bois et qui sert de fétiche à la boutique d’un

marchand de meubles. Près de là, dans le même faubourg, nº 26, se trouve

le _Gryphon_, très jolie enseigne sculptée, et tout à côté, le _Vaisseau

marchand_. En revenant vers le centre, dans la rue Saint-Antoine, nous

trouvons, au nº 134, une statue de la _Truie qui file_, en livrant ses

mamelles à ses petits pourceaux: cette statue en pierre, qui est

sculptée très naïvement, très spirituellement, faisait la joie de nos

pères, et il y en avait à Paris trois ou quatre autres, notamment celle

de la rue des Poirées, reproduisant la même fileuse avec des variantes

de détail. On a conservé aussi, rue de la Tonnellerie, une enseigne, _A

l’ancienne Renommée_, qui est une assez bonne statue, debout sur la

boule du monde. Quant au _Nègre_ du boulevard Saint-Martin et au

_Chinois_ de

[Illustration]

la rue La Fayette, l’un et l’autre ayant des cadrans d’horloge dans le

ventre, ils ont été si bien peinturlurés et dorés, qu’on

[Illustration]

ne sait pas s’ils sont en pierre ou en zinc, et que nous les regardons

comme des joujoux de Nuremberg taillés en plein bois avec un simple

couteau par quelque bûcheron artiste de la forêt Noire.

Il y avait jadis en France beaucoup de ces _tailleurs_ de bois, qui

faisaient mieux que des enseignes, et qui ne laissaient pas nos églises

de village manquer de statues de saints et de saintes, qu’un coloriage

intelligent ne déparait pas trop, quand on les avait placées dans leurs

niches. C’étaient ces mêmes artistes d’instinct et de sentiment qui

_élabouraient_ ces merveilleux triptyques, ces superbes retables qui

font encore notre admiration par le nombre, la variété et le caractère

des figures qui y sont rassemblées. Quand les travaux d’église vinrent à

leur manquer, ils se consacrèrent, malgré eux, à des œuvres profanes.

Ils exécutèrent les dernières enseignes sculptées en bois, dans

lesquelles ils faisaient quelquefois des images de saints ou des sujets

de sainteté, et ils entreprirent aussi de grands ouvrages de boiseries,

ornementées, d’après des dessins d’architectes-décorateurs. On verra

encore, sur le quai Bourbon, presque au coin de la rue des Deux-Ponts,

un curieux modèle de ce travail de sculpteur ornemaniste, dans une

devanture de boutique du XVIIIᵉ siècle, très pure de dessin et très

élégante, malgré sa simplicité[73].

Quelques bons _tailleurs_ en bois ont trouvé à s’employer, dans ces

derniers temps, pour la fabrication de plusieurs enseignes sculptées. On

voyait une de ces enseignes, celle d’un charcutier, rue

Neuve-des-Petits-Champs, nº 2: _A l’Homme de la Roche de Lyon_. Nous

dirons quel était cet homme, dans le chapitre des anecdotes relatives

aux enseignes[74]. M. Poignant a décrit ainsi cette statue[75]: «C’est

une statue en bois, de grandeur naturelle, représentant un homme vêtu en

chevalier; de la main gauche étendue, il tient une bourse; la droite

s’appuie sur une lance. Elle

[Illustration]

paraît dater de la Restauration.» M. Poignant cite une autre sculpture

d’enseigne, qui date de 1840; ce sont les figurines qui décorent des

deux côtés la devanture de la boutique d’un opticien, rue de l’Échelle;

l’une représente un officier de marine qui relève le point de latitude

avec un sextant; l’autre, un matelot qui regarde avec un télescope. «La

justesse du mouvement, dit M. Poignant, la fermeté de l’exécution, font

de ces statuettes deux fantaisies artistiques qui ne manquent pas de

valeur.» L’enseigne du magasin de nouveautés: _Aux Statues de

Saint-Jacques_, rue Étienne-Marcel, entre les rues aux Ours et

Saint-Denis, n’a demandé que de menus frais d’installation; car les

statues qui la composent proviennent de l’ancien hôpital de

Saint-Jacques-de-Compostelle, fondé en 1298, lequel s’élevait à

l’endroit même où l’on vend maintenant aux dames des objets de toilette

et de mode. Ces deux statues en habits de pèlerin ne datent pas sans

doute de l’origine de l’hôpital, que la Révolution avait fait

disparaître; elles sont du XVIᵉ ou du XVIIᵉ siècle. On les trouva

presque intactes en creusant les fondations de ce magasin, et le

propriétaire, après les avoir fait restaurer en 1854, les plaça comme

une enseigne sur l’entablement de la maison qu’il faisait bâtir. On dit

que ces vénérables statues lui ont porté bonheur.

Sous le règne de François Iᵉʳ, les artistes italiens que le roi avait

amenés en France, et qui travaillaient pour lui à l’hôtel de Nesle et au

château de Madrid, eurent l’ingénieuse idée d’encastrer, dans

l’architecture des édifices qu’on faisait construire alors à Paris et en

province, des émaux et des plaques de faïence représentant des sujets,

des emblèmes et des ornements. On employait aussi ces faïences émaillées

au carrelage des galeries et des salles dans les châteaux et les hôtels.

Il est à peu près certain que ce genre de décoration fut appliqué aux

enseignes des marchands, puisqu’on avait fait entrer des inscriptions

non seulement sur les grandes pièces de faïence encadrées dans la

pierre monumentale, mais encore dans les carreaux qui servaient au

pavement intérieur des maisons. Il ne s’est conservé aucune de ces

enseignes en faïencerie, mais on peut voir au musée de Cluny

quelques-unes des plaques émaillées qui décoraient le château de Madrid,

au bois de Boulogne.

[Illustration]

Il y avait, cependant, au nº 24 de la rue du Dragon (faubourg

Saint-Germain), entre les deux fenêtres du premier étage d’un hôtel

garni, une véritable enseigne en émail du XVIᵉ siècle, avec cette

légende dans la bordure jaune qui entourait le médaillon: _Au fort

Samson_. Ce médaillon, d’un très beau style, représentait non pas

Samson, mais Hercule terrassant le lion de Némée. On l’attribuait à

Palissy, et le propriétaire de la maison y avait fait mettre cette

inscription: ANCIENNE DEMEURE DE BERNARD PALISSY EN 1575. Le médaillon

attira la curiosité des amateurs, et le propriétaire refusait toujours

de le vendre, jusqu’à ce que l’offre d’un prix considérable l’eût enfin

décidé à le laisser enlever de la place que ce précieux souvenir du

grand verrier céramiste avait gardée depuis trois siècles. On l’a

remplacé par un médaillon colorié de même dimension représentant une

tête d’homme.

Il est certain que l’atelier où Palissy fabriquait ses émaux et

_rustiques figulines_ n’était pas éloigné de sa demeure, et cet atelier

devint sans doute, sous le règne de Henri IV, la verrerie de

Saint-Germain-des-Prés. Le médecin Jean Heroard a écrit dans son

_Journal_, à la date du 4 juin 1666, cette note où il met en scène le

Dauphin qui fut Louis XIII: «Il se joue à une petite fontaine faite dans

un verre, qui lui venoit d’être donnée par les verriers de la verrerie

de Saint-Germain-des-Prés; s’amuse à une vaisselle de poterie, où il y

avoit des serpents et des lézards représentés; y faisoit mettre de

l’eau, pour les représenter vivants[76].»

Sous le premier Empire, Napoléon avait fait venir d’Italie un groupe

d’ouvriers mosaïstes, qui avaient entrepris de fabriquer des enseignes

en mosaïque; mais ces essais, coûtant fort cher, furent peu appréciés et

ne trouvèrent pas de clientèle. Plus tard, on remplaça la mosaïque en

petits cubes de verre émaillé, par des mosaïques en plus gros cubes de

pierres de couleur, et l’on en fit des tableaux qu’on incrusta dans le

dallage des trottoirs et des passages devant les boutiques. Ce furent

les enseignes sur le sol, au lieu des enseignes sur les murs. Ces essais

ont été repris récemment sous les galeries du Palais-Royal. Ce n’était

pas, du reste, une invention moderne, puisque des mosaïques du même

genre sont encore intactes, depuis dix-neuf siècles, dans les maisons

antiques d’Herculanum et de Pompéi.

VI

ENSEIGNES D’ENCOIGNURE, OU POTEAUX CORNIERS

Histoire des enseignes de Paris · 第 5 / 27 段