d’autres enseignes que leurs armoiries sculptées, peintes ou dorées,
souvent avec leurs devises. Au commencement du XVIIᵉ siècle, il y eut
quelques inscriptions plus simples et plus faciles à comprendre, car la
langue héraldique n’était pas à la portée de tout le monde: le nom du
propriétaire fut donc inscrit avec ses titres sur le linteau de la porte
d’honneur de son hôtel, quelquefois avec la date de la construction de
cet hôtel. Plus tard, on abrégea cette inscription, et le cardinal de
Richelieu avait fait graver ainsi, en lettres d’or, ces deux mots
seulement: PALAIS CARDINAL, au-dessus de la principale entrée de son
palais. Cette inscription elliptique fut, au dire de Sauval, _dix ans
durant, et bien maltraitée et bien contrôlée tout ensemble_[47].
«Balzac, en 1652, ajoute Sauval, prétendoit que cette inscription
n’étoit ni grecque, ni latine, ni françoise; et pour lors écrivit qu’il
ne pouvoit souffrir des incongruités en lettres d’or, et ce frontispice
fastueux, par l’ordre de ses supérieurs. Outre que cette critique ne fut
pas trop bien reçue pour un _Socrate chrétien_, dont il avoit pris la
qualité, c’est que pas un grammairien ne prit son parti, tant s’en faut:
on prétendit que c’étoit un gallicisme, et même consacré par un usage
aussi vieux que l’Hôtel-Dieu, les Filles-Dieu, la place Maubert.» La
même critique se renouvela plus tard, avec plus d’acrimonie, lorsque le
chancelier Séguier eut fait graver ces deux mots: _Hôtel Séguier_,
au-dessus du portail de son hôtel, dans la rue de Grenelle-Saint-Honoré,
hôtel qui n’avait pas eu d’inscription, quand il appartenait au duc de
Bellegarde et à Gabrielle d’Estrées, duchesse de Liancourt. «Si Balzac
eût vu une telle usurpation, dit Sauval, peut-être s’en fût-il plaint
aussi bien que de celle du Palais Cardinal.»
Ces inscriptions, qui sont de véritables enseignes de maison, ont
toujours été en usage depuis, même en pleine République de 1793; on a lu
longtemps sur le fronton de la porte de l’hôtel de la Trémoille, au nº
50 de la rue de Vaugirard, cette inscription bizarre: _Hôtel de la
Fraternité_. Quelques hôtels ont gardé de ces temps un souvenir
singulier; c’est ainsi qu’on lit encore sur l’hôtel du quai de la
Tournelle, portant le double numéro 55, 57, cette inscription: _Hôtel
ci-devant de Nesmond_; un de ses voisins était et est demeuré l’_Hôtel
du ci-devant président Rolland_. Des inscriptions semblables se
retrouvent encore, au Marais notamment. Au reste, les enseignes et les
dénominations des maisons étaient moins monotones et plus pittoresques
que les numéros par rue, comme à l’origine du numérotage, ou par section
circulaire, comme cela se fit d’une façon assez peu intelligible à
l’époque du Directoire. Nous regretterons donc, pour la distraction des
yeux et de la pensée, cette multitude d’enseignes variées, parfois si
singulières et si amusantes, qui témoignaient du caprice ingénieux des
bourgeois de Paris; nous ne sommes pas fâché de voir surgir çà et là
quelques protestations à cet égard. Par exemple, quand la rue de Rivoli,
en vertu de la loi du 4 octobre 1849, fut prolongée jusqu’à l’Hôtel de
ville, M. Henri Labrouste, architecte de la maison nº 122, fit sculpter
sur la façade, par Thomas Gruyère, un grand bas-relief portant la date
de 1855, à l’usage de cadran solaire et symbolisant le temps vrai et le
temps moyen: le Temps vrai élève un miroir sur lequel rayonne l’heure de
midi; le Temps moyen consulte une horloge. Trois petits génies
complètent l’allégorie: à droite, le Matin versant la rosée; à gauche,
le Soir couronné d’étoiles; au milieu, le Midi tenant un flambeau et des
dards; au-dessous on lit cette inscription morale et philosophique:
_Vera intuere, media sequere_ (_contemple le temps vrai, mais suis le
temps moyen_[48]).
III
ENSEIGNES DES MARCHANDS, DU XIIIᵉ AU XVIᵉ SIÈCLE
Les enseignes des marchands ont été certainement bien postérieures à
celles des maisons; ces enseignes, qui servaient à distinguer entre
elles les industries et à empêcher de confondre une maison de commerce
avec une autre, n’étaient pas d’une nécessité absolue, puisque toutes
les maisons eurent leurs enseignes depuis la fin du xiiiᵉ siècle et que
l’enseigne de la maison suffisait pour la boutique. Celle-ci,
d’ailleurs, avait en quelque sorte son enseigne parlante, puisque les
marchandises qu’on devait y trouver étaient exposées plus ou moins
simplement aux regards du public. Cet étalage, il est vrai, n’avait
aucune analogie avec les pompeux et brillants étalages de nos magasins.
La boutique, qu’on nommait _fenêtre_ ou _ouvroir_, au moyen âge, ne
ressemblait guère, en effet, à une boutique du Palais-Royal ou des
boulevards du Paris moderne. C’était généralement une salle basse du
rez-de-chaussée, très obscure et très enfumée, communiquant de
plain-pied avec la rue, par une porte étroite, toujours ouverte, excepté
dans les plus grands froids; une large baie, sans vitrage, représentait
une espèce de fenêtre, qui ne se fermait que la nuit avec des volets, et
devant cette fenêtre, à hauteur d’appui, une tablette assez étroite
servait à l’exposition permanente des marchandises ou des denrées qui
s’offraient en nature au choix des passants. Ce qui rendait les
boutiques si sombres à l’intérieur, c’était moins le peu de largeur des
rues que les auvents énormes destinés à protéger les passants et les
marchandises contre la pluie et le soleil. Les enseignes ne pouvaient
être visibles, dans la rue, que si elles débordaient la ligne des
auvents et se balançaient dans l’air au-dessus d’eux, à l’extrémité de
longues potences en fer.
Il en résulta naturellement que les marchands se contentèrent longtemps
des enseignes de leurs maisons, sans en ajouter à leurs boutiques,
d’autant plus que la plupart des maisons étaient fort étroites, quoique
très élevées, et n’avaient pas plus d’une boutique, avec deux fenêtres
de façade. On s’explique ainsi comment toutes les maisons furent garnies
d’enseignes, longtemps avant que les boutiques en eussent aussi pour
leur propre compte. Il est, d’ailleurs, bien difficile de reconnaître
les enseignes, qui appartenaient aux boutiques plutôt qu’aux maisons,
car les unes et les autres, qui devaient différer de forme, d’aspect et
de disposition, représentent d’ordinaire les mêmes _images_ et affectent
les mêmes dénominations. Ainsi, dans nos archives domaniales, les
chartes et les actes qui concernent la propriété foncière des maisons de
Paris n’indiquent que les enseignes de ces maisons et passent sous
silence celles des boutiques. On a lieu de s’étonner que les érudits qui
ont parlé des enseignes en général, aient négligé de faire aucune
distinction entre ces deux catégories d’enseignes, n’ayant ni la même
origine, ni le même but, ni le même caractère. Nous ne serions pas
éloigné de croire que les changements d’enseigne, si fréquents aux XVᵉ
et XVIᵉ siècles, accusent non seulement des changements de propriétaires
dans les maisons qui changeaient d’enseigne, mais des changements de
commerce et d’industrie dans les boutiques qui dépendaient de ces
maisons. D’après les renseignements certains que nous fournissent trois
sources principales de documents authentiques--savoir: deux articles
d’Adolphe Berty sur _les Trois Ilots de la Cité_, publiés en 1860 dans
la _Revue archéologique_; trois volumes de la _Topographie du vieux
Paris_ (quartier du Louvre et quartier Saint-Germain), par le même
auteur, et l’_Inventaire des Archives hospitalières de Paris_--les
maisons, à quelques rares exceptions près, sont mentionnées sans aucune
désignation, avant le XIVᵉ siècle; c’est seulement au XVᵉ siècle que les
enseignes apparaissent de tous côtés et qu’elles subissent souvent deux
ou trois transformations dans le cours de ce siècle-là; ces
transformations d’enseigne et ces changements de nom se continuent
pendant les deux siècles suivants; à partir de l’édit de police de 1661,
les enseignes de maison disparaissent presque complètement et cèdent la
place aux enseignes de marchand.
L’enseigne la plus ancienne qu’on ait citée jusqu’à présent[49], serait
celle de _la Corbeille_, aux Champeaux, c’est-à-dire sur l’emplacement
même où Philippe-Auguste avait fait construire les Halles en 1180; or,
cette maison à enseigne, qui aurait existé, à cet endroit-là, vingt-six
ans plus tard (1206), nous semble bien problématique, et le fait
mériterait d’être appuyé sur une preuve incontestable, qu’Adolphe Berty
n’a pas donnée avec son exactitude ordinaire dans son beau travail sur
les _Enseignes de Paris avant le_ XVIIᵉ _siècle_. On a cité aussi, sous
la date de 1212, une autre enseigne, celle de _l’Aigle_, dans le cloître
Notre-Dame; mais la preuve fait également défaut à cette citation. Dans
tous les cas, ce ne serait pas là une enseigne de marchand. C’est dans
nos chapitres consacrés aux hôtelleries et aux cabarets[50] qu’on
trouvera plusieurs enseignes dont l’existence est bien constatée et qui
datent de la même époque à peu près. Quant aux _images_ de saint et de
sainte qui peuvent avoir servi d’enseignes à des boutiques aussi bien
qu’à des maisons, nous en parlerons dans le chapitre des enseignes de
corporation et de confrérie[51]. Il s’agit, toutefois, de rechercher ici
quelles sont les premières enseignes qui peuvent avoir été appendues par
des marchands aux maisons où ils avaient leurs _ouvroirs_. Ces enseignes
seraient donc, à notre avis, celles qui offrent quelque instrument de
travail ou quelque autre objet applicable à telle ou telle profession, à
tel ou tel commerce. Il suffira de relever ces enseignes marchandes,
dans les savantes recherches d’Adolphe Berty sur trois îlots de la Cité
et sur le quartier du Louvre; la Cité et le Louvre étant les deux plus
anciens quartiers de Paris.
CITÉ[52]. RUE DE LA JUIVERIE. Maison de la _Heuse_, ou de la _House_,
c’est-à-dire de la Botte, vers 1400; ce serait la maison d’un
cordonnier.--Maison de la _Chausse de Flandres_, vers 1450; ce serait la
maison d’un chaussetier, fabricant ou vendeur de chausses, de bas,
etc.--Maison des _Trois Chandeliers_, 1358. Ce pouvait être la maison
d’un marchand de chandelles.--Maison des _Balances_, 1343. Peut-être la
maison d’un balancier ou vendeur de poids et balances, à moins que ce ne
fût le dépôt des balances publiques ou du Poids du roi.--Maison du _Pot
d’étain_, 1381. Ce doit être un ferblantier, qu’on appelait alors un
Potier d’étain. En 1575, c’était la maison de la _Roue de fer_, sans
doute l’officine d’un ferronnier.--Maison des _Connils blancs_, 1468.
C’est sans doute la maison d’un éleveur de lapins domestiques.
RUE DES MARMOUSETS. Maison de la _Nef d’argent_, 1432. Pouvait être la
maison d’un orfèvre, la nef d’argent étant un grand vase à boire ou une
pièce d’orfèvrerie, qu’on ne voyait que sur la table des princes et des
grands seigneurs.--Maison du _Plat d’étain_, 1433. Encore un potier
d’étain.--Maison de la _Clef_, 1387. N’est-ce pas la maison d’un
serrurier?--Maison de la _Housse-Gilet_, 1415. Maison ou boutique d’un
tailleur ou _couturier_.
RUE AUX FÈVES. Maison du _Billart_, 1423. Fabrique de billes ou balles,
pour les jeux de mail ou de paume, etc.--Maison de la _Cage_, au XVᵉ
siècle. N’est-ce pas un marchand de poisson, qui avait une _cage_ ou
boutique à garder du poisson vivant?--Maison du _Panier_, 1346.
Peut-être un vannier qui fabriquait des paniers de jonc et
d’osier.--Maison du _Heaume_, 1429. Pourquoi ne serait-ce pas la demeure
ou la boutique d’un armurier?
RUE DE LA LICORNE. Maison du _Sabot_, 1487: maison ou boutique d’un
sabotier, sinon d’un cordier, le sabot étant un outil de deux espèces,
employé par ces deux métiers.
RUE DU HAUT-MOULIN. Maison du _Pourcellet_, 1375. N’est-ce pas un
charcutier qui demeurait là?--Maison du _Chapeau_, 1364, ou du
_Chaperon_, 1445. Est-ce un fabricant ou vendeur de coiffures de
tête?--Maison du _Grand Godet_, 1364. Marchand de hanaps, de coupes, de
verres à boire.--Maison du _Paon blanc_, 1391.
RUE DE GLATIGNY. Maison du _Cercel_, c’est-à-dire du _Cerceau_, en 1362.
Cette maison était une taverne.
QUARTIER DU LOUVRE[53]. RUE DE BEAUVAIS. Maison du _Gobelet d’argent_.
Peut-être un orfèvre?--Maison du _Coq_, 1519. Un poulailler?
RUE CHAMPFLEURY. Maison du _Gros tournois_, 1373. Un changeur ou un
banquier?--Maison de la _Pantoufle_, 1582. Une boutique de
pantouflier.--Maison du _Patin_, 1573. C’est, à coup sûr, un cordonnier
pour dames.--Maison de l’_Entonnoir_, 1591. Un tonnelier? Cette maison
changea trois fois d’enseigne, à la fin du XVIIᵉ siècle, pour se placer
tour à tour sous la protection de la _Ville de Mantes_, de la _Ville de
Munster_ et de la _Ville de Bruxelles_.--Maison de l’_Étrille_, 1353.
Était-ce une écurie ou un cabaret, qu’on appelait ainsi au
figuré?--Maison des _Deux Coignées_, 1451. A coup sûr, c’est un
charpentier.
RUE DU COQ. Maison de la _Chausse_, 1401. Un chaussetier,
bonnetier.--Maison des _Trois Poissons_, 1489. Un pêcheur ou un
poissonnier, marchand de marée.--Maison du _Van_, 1490. Un vannier,
ouvrier en osier, sinon un vanneur ou bluteur de farine.
RUE FROMENTEAU. Maison de la _Couronne_, 1420. Les couronnes d’or
étaient les armes parlantes des orfèvres.--Maison du _Pan_, sorte de
filet de chasse, 1425. Fabrique de filets.--Maison de la _Cuillère_,
1524. Un potier d’étain, ne fabriquant que des cuillers. Mais, en 1571,
ce fut la maison de la _Cuiller de bois_, quand le potier d’étain eut
cédé la place à un boisselier, fabricant d’objets de ménage en
bois.--Maison de la _Teste de Bélier_, 1574. Un abattoir, ou un
échaudoir.--Maison du _Fer à cheval_, 1550. Maréchal ferrant.
RUE SAINT-HONORÉ. Maison du _Cheval rouge_, 1350. Sans doute une
hôtellerie.--Maison du _Papegaut_ ou Perroquet, 1426. Un oiselier,
vendeur d’oiseaux rares?--Maison des _Trois Serpettes_, 1568. Un
fabricant de coutellerie.--Maison du _Bœuf_, 1378. Un boucher.--Maison
du _Heaulme_, 1378. Un heaumier, fabricant de casques et armures de
tête.--Maison de la _Huchette_, 1432. Menuisier, fabricant de huches et
de bahuts.--Maison de la _Croix d’or_, 1415. Orfèvre.--Maison de la
_Pelle_, 1410. Fabricant d’outils de bois.--Maison de la _Clef_, 1411.
Serrurier.--Maison du _Plat_ ou du _Pot d’étain_, 1489. Potier
d’étain.--Maison de la _Crosse_, 1489. Orfèvre.--Maison du _Bœuf et du
Mouton_, 1413. Boucher.--Maison du _Godet_, 1413. Potier d’étain ou
plombier, fabricant de gobelets.
Nous avons remarqué que, parmi les enseignes que nous laissons de côté,
en recueillant les précédentes, quelques-unes portaient les noms de
différentes villes de France et de l’étranger. Ces enseignes, ce nous
semble, peuvent être attribuées à des marchands, qui avaient signalé
ainsi, soit le lieu de leur naissance, soit leurs rapports commerciaux
avec les villes qui figuraient sur ces enseignes. Voici donc, à titre de
spécimens, quels sont les noms de ville qui avaient été mis sur des
enseignes, dans ces anciennes rues de la Cité et du quartier du Louvre
que nous venons de parcourir sous la direction du savant archéologue
Adolphe Berty.
CITÉ. RUE DES MARMOUSETS. Maison de _Jérusalem_, 1508. Le propriétaire
de cette maison était un marchand et bourgeois de Paris, nommé Jean
Legras, qui avait fait le voyage de la terre sainte, peut-être pour son
commerce, et qui, en 1557, fit une fondation de vingt livres de rente
annuelle, à prendre sur sa maison, en faveur de la confrérie du
Saint-Sépulcre, ayant son siège dans l’église du couvent des Cordeliers.
RUE FROMENTEAU. Maison de la _Ville de Tours_, 1600.
RUE CHAMPFLEURY. Maison de la _Ville de Mantes_, 1680, puis, de la
_Ville de Munster_, 1687; puis, de la _Ville de Bruxelles_, 1700. On
peut supposer que cette maison, que nous avons citée déjà plus haut,
était une auberge, qui a cherché successivement sa clientèle parmi les
voyageurs de Mantes, de Munster et de Bruxelles, en changeant chaque
fois de propriétaire.
RUE SAINT-HONORÉ. Maison de la _Ville de Cornouaille_, 1687. C’était
assurément une auberge.--Maison de la _Ville de Lude_, 1687.--Maison de
la _Ville de Lunel_, 1687.
RUE JEAN-SAINT-DENIS. Maison de la _Ville de Lyon_, 1668.--Maison du
_Bois de Boulogne_, 1680[54].
La plupart de ces enseignes, avec des noms de ville, sont du XVIIᵉ
siècle; on ne peut donc pas supposer que la représentation de chaque
ville était sculptée en relief sur la pierre, comme cela avait eu lieu
au moyen âge. Il y eut peut-être quelques tableaux dans lesquels
l’imagination des peintres avait fait les frais d’une vue de la ville
que l’enseigne annonçait; mais il est plus probable que l’enseigne se
bornait à une simple inscription.
Quant aux enseignes héraldiques, telles que l’_Écu de France_, l’_Écu de
Bretagne_, l’_Écu d’Orléans_, etc., c’étaient ordinairement des
hôtelleries qui se les attribuaient, pour s’en faire un titre d’honneur
et de recommandation. Mais les marchands ne se privaient pas de les
prendre aussi, dans l’intérêt de leur commerce (nous en dirons quelque
chose dans le chapitre des enseignes armoriées[55]). Ils ne craignaient
pas, pour ce fait, d’être recherchés et inquiétés par les juges d’armes
attachés à la Maison du roi. Les marchands se permettaient tout dans
leurs enseignes, si ce n’est de blesser l’honnêteté publique, et
pourtant cette enseigne drôlatique, _Au Q couronné_, a subsisté rue de
la Ferronnerie, depuis 1680 jusqu’à nos jours, sans avoir mis en émoi la
pudeur de la police. On assure même que plus d’un des propriétaires du
_Q couronné_ eut le bonheur de faire fortune, grâce à son enseigne, qui
était encore plus impertinente que celle où l’on voyait figurer le _Bœuf
couronné_ et la _Vache couronnée_. Cependant il faut bien dire que M.
l’abbé Dufour a rectifié l’opinion de M. de La Quérière, qui s’étonnait
d’avoir rencontré, en 1828, cette enseigne qu’il qualifiait
d’irrévérencieuse: «C’est tout simplement la marque d’un balancier, dit
M. l’abbé Dufour. Les balanciers habitaient alors cette rue et prenaient
pour enseigne la lettre qui leur servait à poinçonner leurs
produits[56].»
[Illustration]
C’est au XVᵉ siècle que l’enseigne des marchands règne partout dans
Paris et prend la place de l’enseigne des maisons. A partir de cette
époque, pas une boutique, pas une échoppe qui n’ait son enseigne,
modeste ou triomphante, religieuse ou libertine, sévère ou plaisante,
bizarre ou ridicule. Nous pouvons, en quelque sorte, nous représenter
cette variété d’enseignes, comme si nous nous promenions dans les rues
du Paris de ce temps-là, en lisant et en commentant une facétie en prose
intitulée: _le Mariage des quatre fils Hémon et des filles de Damp
Simon_[57], laquelle n’est autre qu’une nomenclature des enseignes de
Paris, imprimée et sans doute réimprimée plus d’une fois à la fin du XVᵉ
siècle. Il y avait alors devant la grande Boucherie, près du grand
Châtelet, une enseigne des _Quatre fils Aimon_, tous quatre montés sur
le même cheval. Cette enseigne rappelait un roman de chevalerie, que
tout le monde connaissait, et ce fut là sans doute ce qui fit le succès
de l’enseigne, qui avait une sorte de célébrité. Une marchande de la rue
du Cygne emprunta au même roman le sujet d’une autre enseigne, celle des
_Trois Filles de Damp Simon_, qu’on pouvait regarder comme le pendant de
l’enseigne des _Quatre fils Aimon_. Quand on avait vu la première, on
voulait voir la seconde. La badauderie parisienne se chargea de la
renommée des deux enseignes. Un littérateur de carrefour prit de là
occasion d’inviter, en quelque sorte, toutes les enseignes de Paris au
mariage des Quatre fils Aimon avec les Trois filles du seigneur Damp
Simon.
Voici comment s’est fait le mariage, «avec tout l’ordre qui a été gardé
au banquet». Tout par enseignes, enseignes partout. La _Grâce du
Saint-Esprit_, du bout de la rue des Lavandières, est descendue sur
l’_Image Saint-Pierre_, du chevet de l’église Saint-Gervais; et, à la
requête des _Trois Rois de Cologne_, de la Grande-Rue-Saint-Jacques, et
des _Trois Roines_, du grand _ouvrouer_ (ouvroir), on veut faire, au
carrefour Saint-Innocent, le mariage des _Quatre fils Aimon_, de devant
la Boucherie, avec les _Trois filles de Damp Simon_, devant l’église
Saint-Leu et Saint-Gilles, et, pour avoir une quatrième épousée, on
songe à prendre la _Pucelle Saint-Georges_, au bout de la rue
Trousse-Vache. Quant aux filles de la noce, qui devront tenir compagnie
aux épousées, on a les _Trois Pucelles_, qui sont devant la porte de
maître Jean Turquet, et la _Nonnain qui ferre l’oue_ (l’oie), au ponceau
(rue du Ponceau) de la rue Saint-Denis.
Quel doit être le parement des épousées? Les _Fermiaux_ (agrafes) de la
rue Quinquampoix, les diamants et les ceintures de la _Couronne_ et de
la _Fleur de lys_, du cimetière Saint-Jean. Les épousées auront, en
outre, la _Couronne_, du carrefour de la Porte-de-Paris. Tous ceux qui
viendront à la fête auront les _Chappelets_, de la porte Baudet, et les
Gands, de la rue des Arsis. Les _Ménestriers_ de la salle de danse qui
est dans la rue de la Tonnellerie mèneront les épousées à l’église aux
sons de leurs instruments. Les seigneurs de la noce seront le _Chevalier
au cygne_, de la rue des Lavandières, _Samson fortin_ (le fort), de la
rue de la Harpe, et l’_Image Saint-Georges_, de la rue des Barres; les
rois et les chevaliers logeront au _Château de Pontoise_, rue de la
Cossonnerie; les reines et les dames, au _Palais du Terme_ (des
Thermes), rue de la Harpe.
Le mariage aura lieu au _Moutier_ (église), rue de la Cossonnerie; puis,
en la _Chapelle_ du carrefour du Temple, rue des Gravilliers, devant
l’_Image Notre-Dame_. Le _Cardinal_, de la Pierre-au-Lait, célèbrera le
mariage; le _Prêcheur_, du chevet de l’église Saint-Jacques, chantera la
messe; l’_Ange_, de devant l’église Saint-Gervais, et celui de la rue
aux Fèvres, de devant l’église Saint-Innocent, tiendront les cierges.
Avant la cérémonie religieuse, il faudra que les époux aillent faire
leurs serments, en présence du _Dieu d’amours_, de devant le Palais, et
en face d’un autre _Dieu d’amours_, de la Pierre-au-Lait: jurant que le
mariage sera bon et valable, par la _Fête-Dieu_, du bout de la rue de la
Grande-Truanderie; par le _Petit-Saint-Antoine_, des Halles, et par le
_Vaudeluque_ (fanfaron), de la rue des Lombards. Les _Champions_, de la
Croix-Hémon, combattront contre tout homme qui dira le contraire.
Il faudrait maintenant choisir un homme sage, discret et clairvoyant,
qui sache ordonner la dépense et tout le fait des noces. Ce sera
l’_Homme aux deux têtes_, à la porte aux Peintres. On lui remettra donc
l’argent, à savoir le _Gros Tournois_, de la cave de Pontis, et celui du
Petit-Pont; et, pour savoir s’ils sont de poids, on les pèsera aux
_Balances_, de la Croix-du-Tiroir. Puis, nous les mettrons en la
_Huchette_, de la rue Saint-Martin, laquelle sera fermée avec la _Clef_,
du cimetière Saint-Jean, et celle de la rue des Ecouffes. Ensuite, quand
il s’agira de les prendre, pour faire les achats, on les mettra dans les
_Bourses_, du Petit-Pont et dans celles de la porte Baudet, de la porte
du Cloître-Notre-Dame et des Halles. Quand il s’agira de faire les
_Garnisons_ (provisions), on les prendra à la _Grange_ du Petit-Pont; le
blé sera criblé à la _Cave_ et au _Van_, en la rue du Roi-de-Sicile, et,
pour le porter au moulin, afin d’en faire le pain de la fête, nous le
mettrons sur l’_Ane rayé_, en la Vannerie, ou sur celui de la Verrerie,
pour l’aller moudre au _Moulinet_, en la Vannerie, ou aux autres
_Moulinets_, devant Saint-Séverin et auprès de l’église Saint-Côme et
Saint-Damien.