romaine, comme dans l’ancienne Rome (et plusieurs inscriptions antiques
en font foi), ont continué d’être en usage chez les Francs, qui se
façonnèrent peu à peu à la civilisation gallo-romaine. Le mot latin
_signum_, employé par Quintilien[33], au Iᵉʳ siècle, pour désigner une
enseigne de boutique, était changé, dans la basse latinité, en
_insignium_, qui devint dans la vieille langue française: _ensigne_,
_ensaigne_, _ensaingne_, _ensengne_, etc., en prenant plusieurs sens
différents, parmi lesquels celui d’enseigne de boutique ou de marchand
nous paraît avoir été appliqué plus tard que les autres. Nous n’en
trouvons pas d’exemple, en effet, avant la fin du XIIIᵉ siècle. Le mot
et la chose existaient cependant bien antérieurement, mais le mot ne
figure pas dans le _Livre des métiers_, rédigé par Étienne Boileau, sous
le règne de Louis IX; toutefois, dès ce temps-là, la rouelle d’étoffe
jaune, que les juifs étaient tenus de porter au-dessus de la ceinture,
s’appelait déjà leur _enseigne_ accoutumée. Les maisons avaient donc, de
même que les gens, leur signe ou leur enseigne, et Jean Boutillier
pouvait dire, dans sa _Somme rurale_, au milieu du XIVᵉ siècle: «A peine
de vie, ou de membre, ou d’estre flastry, ou enseigné d’_enseigne_
publique.» C’était un écriteau que le condamné avait sur la poitrine, en
allant au pilori. Il faut s’étonner que Lacurne de Sainte-Palaye n’ait
pas donné, dans son _Dictionnaire historique de l’ancien langage
françois_, une seule citation qui confirme l’emploi du mot _enseigne_
dans l’acception qui le caractérise le mieux.
Voici les différentes définitions du mot, dans le _Dictionnaire
étymologique de la langue françoise_, par Ménage: «C’est une marque
particulière, qui, aidant à discerner quelque personne ou quelque chose
d’avec une autre, la fait connoître: l’_enseigne_ d’une maison, d’une
hôtellerie; d’une compagnie des gens de pied; une _enseigne_ qui se
portoit autrefois au chapeau ou en quelque autre endroit; l’_enseigne_
d’un sergent ou d’un _messager_, qui est une chose semblable à ce que
l’on appelle l’_émail_, à l’égard des hérauts d’armes; et de là cette
façon de parler: _à telles enseignes_; d’_insigne_ ou d’_insignium_.»
Furetière, dans son _Dictionnaire universel_, bien postérieur à celui de
Ménage, est plus explicite dans les définitions du mot _enseigne_: «Ce
mot signifie ce qu’on pend devant un logis pour faire connoître que
dans ce logis on vend ou l’on fait quelque chose qui regarde le public.
Ainsi les bassins blancs pendus devant un logis marquent un barbier, et
des bassins jaunes un chirurgien. Un clou, pendu au-dessus d’une porte,
montre que l’on vend du vin dans le logis. De la paille et des petits
paniers, pendus devant une maison, avertissent qu’on y vend du lait et
de la crème.» Ces définitions sont empruntées presque textuellement au
_Dictionnaire françois_ de Richelet, publié en 1680.
On a lieu d’être surpris que l’enseigne n’ait pas donné naissance à un
plus grand nombre de ces proverbes, qui sont à la fois la raison et la
malice du peuple[34]. Il n’en est pas un seul antérieur au XVIᵉ siècle.
Gabriel Meurier, dans son _Trésor des sentences_, a recueilli celle-ci
formulée en deux lignes rimées:
Enseigne du logis ou hôtellerie,
Chacun cherche et demeure à la pluye.
Dans les _Adages françois_ de la même époque, on trouve ce conseil
proverbial: «Ne t’y fie qu’à bonne enseigne.» Cette expression si
usuelle et non moins proverbiale: «Être logé à la même enseigne,»
s’emploie encore, dans le sens figuré, pour dire: Éprouver le même
malheur, la même perte, le même embarras. On dit qu’un homme est logé à
l’enseigne de la lune, ou bien qu’il a couché en plein air. On dit d’un
méchant portrait ou tableau qu’il est bon à faire une enseigne à bière.
Enfin, l’Académie a maintenu dans son Dictionnaire ce vieux proverbe: _A
bon_ _vin, point d’enseigne_; signifiant que ce qui est bon n’a pas
besoin d’être recommandé. Il faut citer encore cette locution au figuré:
«L’enseigne promet plus qu’elle ne tient.»
Nous croyons que les enseignes des maisons étaient en usage avant les
enseignes des boutiques, car les boutiques, avec leur étalage de
marchandises, annonçaient ainsi suffisamment ce qu’elles offraient au
passant, tandis que les maisons, n’étant pas numérotées, n’avaient aucun
signe extérieur qui les fît distinguer l’une de l’autre. On leur donna
donc des noms d’enseignes, et ces enseignes furent représentées par des
_images_ en tableau ou en relief. La maison prenait aussi le nom de
celui qui l’habitait. Le _Livre de la taille de Paris pour l’an
1292_[35], sous le règne de Philippe le Bel, n’indique pas une seule
enseigne de maison ni de boutique[36]. Les bourgeois et les nobles n’ont
pas d’autre qualification que leur nom propre; les gens du peuple,
marchands ou artisans, sont désignés par leur profession: ainsi _Jehan
d’Orliens, le paintre_; _Nicolas de Tours, armeurier_; _Bernier le
tailléeur_; _Simon le bahutier_ (fabricant de coffres); _Nicolas le
brodéeur_. Voici comment les maisons se trouvent indiquées par le nom de
leur propriétaire ou locataire: «La quinte Queste de la paroisse
Saint-Germain, du coing de la meson Lambert Bouche jusques au coing de
la Hiaumerie et tout contremont la grant rue, jusques au quarrefour de
la Porte, et du quarrefour de la Porte, jusques à la rue des
Lavendières; au renc par devers la meson mestre Pérard de Troyes, et
tout contremont la rue des Lavendières, par devers la meson Jean Augier
jusques à la meson Lambert Bouche.» Dans le _Livre de la taille de Paris
en 1313_[37], les enseignes des maisons et des boutiques ne figurent pas
davantage; mais on peut, en deux ou trois endroits, deviner leur
existence, quoique les noms et les professions des propriétaires ou des
locataires soient simplement mentionnés, comme dans la _Taille de 1292_.
Plusieurs rues sont citées, dont la dénomination provenait certainement
de la principale enseigne qu’on y voyait: la _rue au Lyon_, près la
porte Saint-Denis; la _rue au Cine_ (cygne), dans la Cité; la _rue de
l’Image Sainte-Katherine_; or, dans cette petite rue de la Cité, qui n’a
que trois personnes soumises à la Taille, la première était: _Guillain
l’image, tavernier_, lequel payait 36 sols parisis, et _l’image_ n’était
autre que l’enseigne de la taverne. Dans la _rue à l’Ecureil_, qui
devait aussi son nom à une enseigne, cette enseigne paraît être celle de
Richard de Bray, _buffetier_ (vendeur de vin). Mais tous les gens de
métiers n’avaient pas encore des enseignes, car le _quêteur_ de taille
eût sans doute adopté ce genre de désignation, si l’enseigne avait
existé, dans cet intitulé d’un chapitre de la quête: «Parmi la viez rue
du Temple, à commencer des Blans-Manteaux, à dextre, au rang où le
serrurier demeure, jusques à la rue Anquetin le Faucheux.» Voilà un
serrurier qu’on ne nomme pas et qui, sans doute, n’avait pas
d’enseigne.
Adolphe Berty est le premier archéologue qui ait soigneusement recherché
les enseignes des anciennes maisons, pour deux quartiers de Paris, dans
les _Trois Ilots de la Cité_[38] et dans la _Topographie historique du
vieux Paris_[39]. Cet immense dépouillement de pièces d’archives est
malheureusement resté inachevé, par suite de la mort de l’auteur. Ce
sont les travaux de Berty qui nous ont appris que toutes ou presque
toutes les maisons avaient un nom d’enseigne, sinon une enseigne
effective; que ces noms et ces enseignes changeaient de temps à autre,
quand les maisons changeaient de propriétaire; que ces noms et ces
enseignes se répétaient à l’infini, en sorte que chaque rue avait
souvent, comme les rues voisines, une maison de la _Corne de Cerf_, du
_Grand Godet_, du _Croissant_, de la _Croix blanche_, du _Pied de
Biche_, du _Cheval noir_, ou du _Cheval blanc_, ou du _Cheval rouge_, du
_Plat d’Étain_, du _Sabot_, etc. Ces différents noms, sans cesse
employés et répétés, n’impliquaient pas la présence d’une enseigne
plastique; mais quelques-uns dépendaient de certains signes extérieurs,
de certains détails matériels; ainsi est-il très probable qu’une maison
du _Pied de Biche_ ou du _Griffon_ devait son nom à une sonnette
emmanchée d’un pied de biche ou d’une patte de vautour; de même, une
maison de la _Corne de Cerf_ ou de la _Corne de Daim_ avait sans doute
un véritable bois de cerf ou de daim au-dessus de la porte.
Ce qui est bien constaté dans cette nomenclature de toutes les maisons
d’une rue ou d’un quartier, c’est que la plupart n’ont pas de
désignation avant l’an 1200, et que les enseignes qui se montrent dans
le cours du XIIIᵉ siècle sont fort rares; mais ces enseignes deviennent
nombreuses au XIVᵉ siècle, et presque générales dans le siècle suivant;
elles subsistent encore en partie au XVIIᵉ siècle, pour disparaître au
XVIIIᵉ siècle à peu près complètement. Quand l’enseigne est qualifiée
d’_image_, on peut assurer qu’il s’agit d’une statue en pierre, en
plâtre ou en bois: ordinairement, c’était l’image d’un saint ou d’une
sainte, à qui la maison était, pour ainsi dire, dédiée. Dans son
archéologie des _Trois Ilots de la Cité_, Berty ne cite qu’une maison à
enseigne, qui existait au XIIIᵉ siècle: celle du _Paon blanc_, mais il
indique une dizaine de maisons dont les enseignes dataient du XIVᵉ
siècle: maison des _Trois Chandeliers_ (1358), maison des _Balances_
(1343), maison du _Châtel_ (1369), maison du _Pot d’étain_ (1381),
maison de l’_Échiquier_ (1363), maison de la _Clef_ (1387), maison du
_Panier_ (1346), maison du _Chat_ (1345), maison du _Paradis_ (1343),
maison de la _Seraine_ ou Sirène (1353), maison de l’_Unicorne_ ou
Licorne (1367), maison du _Chapeau_ (1364), maison du _Grand Godet_
(1364), maison du _Chapeau rouge_, etc. Nous nous bornerons à
mentionner, toujours dans les trois îlots de la Cité, quelques maisons à
image qui ne remontent pas au-delà du XVᵉ siècle: maison de l’_Image
Saint-Jacques_ (1415), maison de l’_Image Notre-Dame_ (1427), maison de
l’_Image Saint-Nicolas_ (1456), maison de l’_Image Saint-Pierre_ (1455).
Il n’y a que la maison de l’_Image Saint-Kristofle_ qui soit du XIVᵉ
siècle (1385).
Les mêmes enseignes de maisons se retrouvent dans les études de Berty
sur la région du Louvre et des Tuileries[40], si ce n’est que les
enseignes sont, en général, d’une époque bien postérieure. Quelques-unes
ne datent que du XVIIIᵉ siècle, comme les suivantes: maison du _Puits
sans vin_ (1713), maison des _Barreaux rouges_ (1700), maison du _Grand
Monarque_ (1719). Il n’y a que deux enseignes du XIVᵉ siècle: la maison
des _Trois Morts et trois Vifs_ (1334), dans la rue Saint-Honoré, et la
maison du _Pied de Griphon_ (1397), dans la rue du Chantre. Parfois, le
propriétaire choisit une enseigne analogue à son nom: la maison de la
_Croix de fer_ appartient à Jacques Croix; la maison de la _Moufle_ à
Guillaume Mouflet. En certains cas, le changement d’une enseigne accuse
une intention malicieuse: la maison du _Saint-Esprit_ (1489), dans la
rue du Champ-Fleuri, devient, en 1582, la maison de la _Pantoufle_; une
vieille maison, qui n’avait pas eu d’enseigne jusqu’au milieu du XVIIᵉ
siècle, prend tout à coup, en 1671, l’enseigne burlesque du _Chat-lié_,
par allusion à certain Robert Challier, qui avait été propriétaire d’un
hôtel voisin. Quant à l’enseigne suspecte du _Dieu d’amours_ (1530),
dans la rue Saint-Honoré, elle annonçait peut-être un mauvais lieu,
comme il s’en trouvait beaucoup dans le vieux Paris, et tous avec des
enseignes plus ou moins spéciales. Mais, en revanche, les bons
sentiments pouvaient se faire jour à l’aide d’une enseigne: dans la rue
Fromenteau, une vieille maison, qui avait pris pour enseigne, après la
mort de Henri IV (1610), la _Figure du feu roy Henry_, changea
d’enseigne, sans changer d’image ou de tableau, et s’intitula _Maison de
l’ami du cœur_. Dans la même rue, Gilles Baudouyn, contrôleur de la
Maison du roi, donna pour enseigne, en 1657, à la maison qu’il
possédait, le _Portrait de Louis XIII_. Gabrielle d’Estrées avait, dans
cette même rue Fromenteau, un petit hôtel, que Henri IV acheta pour elle
à M. de Schomberg, mais cet hôtel, ainsi que tous les hôtels des
seigneurs et des nobles, ne portait pas d’autre enseigne qu’un écusson
aux armes de Phelypeaux, qui en avait été le possesseur lorsqu’il eut
acquis l’ancien hôtel de la _Rose_. La belle Gabrielle aurait dû
rétablir cette enseigne-là.
La police d’autrefois n’avait rien à voir dans les enseignes, et la plus
grande liberté était laissée aux propriétaires qui voulaient se donner
le plaisir d’attacher à leur maison une enseigne burlesque, joyeuse ou
même gaillarde. Il y avait seulement un léger droit à payer au voyer,
pour changement d’enseigne. Dans la rue Saint-Honoré, la maison de
l’_Image Saint-Jean_ (1408) prit, en 1624, l’enseigne de la _Vache
couronnée_. Rien n’était plus fréquent alors que de couronner, dans une
enseigne, la vache, le bœuf, le cheval, le singe et même l’âne. On ne
voyait, dans ces singuliers couronnements, aucune injure à la royauté.
Ainsi la maison du _Bœuf couronné_ (1416), qui avait adopté l’_Image de
Saint-Martin_ en 1489, devait, en 1719, échanger son saint contre un
tableau représentant le _Grand Louis_ ou le _Grand Monarque_. C’était
une épigramme contre le Régent, duc d’Orléans, que d’inaugurer une
enseigne de Louis le Grand à deux pas du Palais-Royal et de l’hôtel du
cardinal Dubois.
Cette enseigne du _Grand Monarque_ avait été une flatterie des bourgeois
de Paris, sous le règne de Louis XIV. On la retrouve, dans divers
quartiers, avec les dates de 1680 à 1700. Dans la rue Jean-Saint-Denis,
près de la rue Saint-Honoré, elle avait succédé, en 1687, à l’enseigne
de la _Grimace_, qui datait de 1603 et qui était peut-être un souvenir
de ce bateleur populaire surnommé _maître Grimache_. Les rébus et les
jeux de mots fournissaient des enseignes plaisantes à certains
propriétaires de ce quartier. Par exemple, on trouvait, là comme partout
ailleurs, des maisons _Au Cygne de la Croix_ (1687), où le calembour
(_Signe_) pouvait seul expliquer la présence d’un cygne au pied d’une
croix. L’enseigne de l’_Étrille fauveau_ (1577) reproduisait en rébus le
sujet de ces vers de l’épître du _Coq-à-l’âne_, composée par Clément
Marot:
Une étrille, une faux, un veau,
C’est-à-dire, _étrille fauveau_,
En bon rébus de Picardie.
Un autre rébus de Picardie, la _Vertu de l’assurance_, c’est-à-dire de
l’_A sur anse_ (1613), dans une enseigne de la Cité, rue du Chantre, ne
fut peut-être pas beaucoup plus compréhensible, en créant l’enseigne de
la _Petite Vertu_, dont nous ne connaissons pas la représentation
figurée (1680). Il était encore plus facile de comprendre l’enseigne des
_Gracieux_, que la prononciation transformait en _Gras scieux_ et que le
peintre avait représentés sous la figure de trois gros hommes sciant du
bois.
Les alentours du vieux Louvre avaient conservé un grand nombre de très
vieilles maisons, construites au commencement du XIVᵉ siècle, mais dont
les enseignes primitives avaient été changées plusieurs fois depuis leur
fondation. La maison de l’_Image Saint-Pierre_ (1700), appartenant à
l’Hôtel-Dieu, n’avait pas moins de 500 ans; elle avait d’abord porté
l’enseigne de l’_Étrille_ (1353). Dans la rue des Poulies, la maison du
_Papegaut_ (Perroquet) n’avait cette enseigne que depuis 1426, mais elle
en avait eu sans doute une autre, puisqu’elle était déjà construite en
1364. Une maison voisine, bâtie à la même époque, avait porté l’enseigne
de la _Licorne_, en 1491; elle subsistait encore au commencement du
XVIIIᵉ siècle et prenait alors le nom d’_Hôtel des Parfums_. Enfin, une
des plus anciennes maisons du quartier, la maison des _Trois Morts et
trois Vifs_ (1334), avait été décorée, dès l’origine, d’un bas-relief
sculpté, représentant la sombre légende si célèbre au moyen âge et
contemporaine de la Danse macabre, selon laquelle trois chevaliers,
allant s’ébattre à la chasse, étaient accompagnés à leur insu par trois
squelettes chevauchant à côté d’eux et les conduisant à la mort.
L’enseigne subsista pendant plus de deux siècles; la maison était encore
debout en 1696, mais elle avait bien changé de destination, puisqu’elle
portait alors pour enseigne l’_Ile d’amour_ et qu’elle devait être
occupée par des femmes de mauvaise vie.
La publication du premier volume de l’_Inventaire sommaire des Archives
hospitalières_ a fait connaître un grand nombre de maisons, la plupart
très anciennes; mais toutes ces maisons, appartenant à l’Hôtel-Dieu, qui
en était devenu propriétaire par le fait de donations et de legs
charitables, avaient été louées au commerce et à l’industrie. C’est donc
aux métiers de Paris qu’il faut rapporter la plupart de ces enseignes,
qui ne furent pas changées tant que l’Hôtel-Dieu conserva la propriété
des maisons. Cependant, ce fut la veuve Nicole de Villiers qui fit don,
à l’Hôtel-Dieu, en 1531, d’une maison à l’enseigne du _Chat qui pêche_,
maison sise dans la rue du Petit-Pont. Le _Château frileux_, au coin de
la rue Saint-Pierre-aux-Bœufs, dans la Cité, et la maison voisine de
l’_Écu de France_, située au parvis Notre-Dame, avaient été loués au
Bureau de la Ville, qui y siégea jusqu’en 1747. On peut encore citer une
très belle maison, à l’enseigne de l’empereur _Marc-Aurèle_, dans la rue
Taranne: elle avait été léguée à l’Hôtel-Dieu, le 2 septembre 1661, par
Françoise Servais, veuve de Louis de Vanderbuch, dit Aved, peintre du
roi. On trouvera, dans le chapitre des enseignes de marchands[41], la
nomenclature de beaucoup de maisons à enseignes, que les administrateurs
de l’Hôtel-Dieu louaient à bail et qui ne changèrent pas de nom, la
plupart du moins, pendant trois ou quatre siècles, quoique ces maisons
fussent occupées par des commerçants et des gens de métiers, plutôt que
par des bourgeois et des familles du tiers état.
On peut, ce me semble, établir une différence notable entre les
enseignes des maisons et celles des boutiques. Les enseignes des maisons
étaient ou devaient être sculptées en pierre, ou modelées en terre
cuite, quelques-unes contemporaines de la maison elle-même et ayant été
engravées au ciseau dans la muraille même au-dessus du fronton de la
porte; elles étaient généralement peintes ou dorées. Les images ou
statuettes reposaient sur des piédestaux en pendentifs, ou s’abritaient
dans des niches ogivales, plus ou moins ornementées et fleuronnées à la
manière du style gothique. Un très petit nombre de ces images étaient
en métal, mais beaucoup sans doute en bois colorié. Il faut comprendre
parmi ces enseignes les inscriptions et les monogrammes, qui ne
figuraient pas seulement au-dessus de l’entrée principale, et qui
souvent se trouvaient répétés en différents endroits de la façade.
Malheureusement, le Paris ancien ayant à peu près disparu, depuis
soixante à soixante et dix ans, par suite de la reconstruction des
maisons, il est bien peu d’enseignes sculptées qui aient échappé aux
démolisseurs.
Ainsi on voyait encore, à la fin du XVIIᵉ siècle, dans la rue
Saint-André-des-Arcs, la maison de Jacques Coictier, le médecin de Louis
XI, laquelle conservait au-dessus de la porte la représentation figurée
d’un arbre chargé de fruits, avec cette devise en rébus: _A
l’Abricotier_. Mais cette maison, bâtie sur l’ancien emplacement de
l’hôtel de Navarre, près de la porte de Bucy, à l’endroit même où
s’ouvre aujourd’hui le passage du Commerce, n’était plus celle de
l’_Éléphant_, que Louis XI avait donnée à son médecin et que les
héritiers de celui-ci firent rebâtir; on sait pourtant que la maison de
l’_Éléphant_ avait, sur le mur de sa cour intérieure, l’image sculptée
d’un oranger ou d’un abricotier, chargé de fruits; ce qui expliquerait
le changement de l’enseigne de l’_Éléphant_[42].
La belle enseigne de la _Cour du Dragon_, dans la rue de
l’Égout-Saint-Germain, vis-à-vis de la rue Sainte-Marguerite, a survécu
à ces deux rues disparues depuis vingt ans. Faisant suite à la rue
Sainte-Marguerite, cette cour ou passage devait porter le même nom, et
l’architecte
[Illustration]
avait eu l’idée de lui donner pour enseigne le dragon légendaire sous la
forme duquel le diable apparut à sainte Marguerite et l’avala d’une
seule bouchée; assez délicatement pour que la sainte ayant fait le signe
de la croix dans les entrailles même du monstre en pût ressortir saine
et sauve.--Et voilà pourquoi sainte Marguerite était invoquée par les
femmes en couches. La porte monumentale au-dessus de laquelle on voit ce
dragon issant d’un cartouche évidé, les ailes étendues et la tête
fièrement dressée contre la console d’une fenêtre du premier étage,
superbe sculpture du xviiᵉ siècle, qui donne une idée de ce qu’était
naguère la statuaire des enseignes, se trouve aujourd’hui presque au
coin du boulevard Saint-Germain et de la rue de Rennes, au nº 50 de
cette dernière. Par contre, on a détruit, vers la même époque, une
maison de la rue du Four, ornée d’une enseigne représentant la _Fontaine
de Jouvence_, petite sculpture du XVIᵉ siècle, un peu mutilée, dans
laquelle cette fontaine semble placée sous l’invocation de Vénus
dominant la vasque supérieure: une femme puise de l’eau, et de l’autre
côté, un vieillard rajeuni s’éloigne. Cette jolie enseigne a été
conservée; elle fait partie des collections si intéressantes du musée
Carnavalet, ainsi que l’enseigne du _Chapeau fort_, grand feutre
couvrant un fort bastionné, sculptée sur la façade de la maison d’un
chapelier, rue de l’École-de-Médecine (XVIIIᵉ siècle).
[Illustration]
Il ne reste plus guère de maisons anciennes portant des inscriptions et
des monogrammes; signalons cependant, rue de la Huchette, au nº 14, la
maison de l’_Y_, enseigne de chaussetier (_lie-grègues_), qui est
entaillée dans la pierre, au milieu d’un rond à bordure architectural
et reproduite dans la ferrure des balcons. Il n’y a plus trace, dans la
rue Mignon, d’une petite maison à porte cochère, sur laquelle on lisait
cette inscription latine: «_In fundulo, sed avito_,» que Benserade
traduisait plaisamment par ces mots: «Je suis gueux, mais c’est de
race[43].» L’interprétation des monogrammes offrait encore plus de
difficultés et d’obscurités que les devises et les rébus, qui, selon le
caprice des propriétaires, s’attachaient au frontispice des maisons.
Depuis le milieu du XVIᵉ siècle, par exemple, Catherine de Médicis avait
fait sculpter, sur les colonnes des Tuileries, une foule de symboles
mystérieux, avec des H et des C ou D entrelacés. Mais personne n’avait
pu les expliquer avant l’abbé Terrasson, qui, le premier, en 1762, dans
son _Histoire de l’ancien hôtel de Soissons_, y a reconnu les chiffres
du roi et de Catherine de Médicis et des signes allégoriques de la
viduité de la reine. L’helléniste J.-B. Gail a reproduit dans son
_Philologue_[44] ce passage de Brantôme[45], qui explique une partie de
l’énigme: «Nostre reyne, autour de sa devise que je viens de dire, y
avoit fait mettre des trophées, des miroirs cassez, des éventails et
pennaches rompus, des carquans brisés, et des pierreries et perles
espandues par terre et les chaînes toutes en pièces, le tout en signe de
quitter toutes bombances mondaines, puisque son mary estoit mort.» Quant
au chiffre, qu’on a pris tour à tour pour le monogramme de Diane de
Poitiers et celui de la reine et de Henri II, Catherine, peut-être
confondant à dessein, l’avait fait _insculpter_ non seulement sur les
colonnes du palais des Tuileries, mais encore sur l’arcade de la rue de
Jérusalem, construite et sculptée par Jean Goujon, et sur la colonne qui
lui servait d’observatoire et qui seule subsiste du palais qu’avait bâti
pour elle l’architecte Jean Bullant sur l’emplacement de la Halle au blé
actuelle[46].
[Illustration]
Il est à regretter que les érudits du XVIᵉ siècle n’aient pas recueilli
les belles inscriptions grecques qui avaient été gravées sur les maisons
du poète Baïf et du jurisconsulte Pasquier. C’étaient là des enseignes
bien dignes de ces illustres savants.