LIBRAIRIE DE E. DENTU, ÉDITEUR
DU MÊME AUTEUR
LE VIEUX-NEUF, histoire ancienne des inventions et découvertes
modernes, 3 vol. gr. in-18 15ᶠ. »
PARIS CAPITALE, 1 vol. gr. in-18 3 50
HISTOIRE DU PONT-NEUF, 2 vol. in-18 6 »
LA COMÉDIE DE JEAN DE LA BRUYÈRE, 2 vol. in-18 6 »
L’ESPRIT DES AUTRES, 1 vol. in-18 elzévir 5 »
L’ESPRIT DANS L’HISTOIRE, 1 vol. in-18 elzévir 5 »
PARIS DÉMOLI, 1 vol. in-18 elzévir 5 »
LE MYSTÈRE DE ROBERT LE DIABLE, 1 vol. gr. in-18 3 50
PARIS.--IMPRIMERIE CHAIX (S.-O.).--14010-4.
[Illustration:
HISTOIRE
DES
ENSEIGNES DE PARIS
HISTOIRE
DE LA
BUTTE DES MOULINS
HISTOIRE
DE
L’HOTEL
DE
VILLE
HISTOIRE
DU
PALAIS
DE
JUSTICE
HISTOIRE
DU
LOUVRE
HISTOIRE
DU
PONT-NEUF
ENIGMES
DES
RUES
DE PARIS
HISTOIRE
DU
PALAIS
ROYAL
PARIS
DEMOLI
PARIS
CAPITALE
LES
MAISONS
HISTORIQUES
DE
PARIS
TENEBRAS HISTORIÆ ILLUMINAT ERUDITIO
PROMENADE HISTORIQUE
DANS PARIS
CHRONIQUES & LEGENDES
DES RUES DE PARIS
]
EDOUARD FOURNIER
HISTOIRE
DES
ENSEIGNES
DE PARIS
REVUE ET PUBLIÉE
PAR LE BIBLIOPHILE JACOB
Avec un appendice par J. Cousin, bibliothécaire de la ville de Paris
OUVRAGE ORNÉ D’UN FRONTISPICE
DESSINÉ PAR LOUIS-EDOUARD FOURNIER
DE 84 DESSINS GRAVÉS SUR BOIS ET D’UN PLAN DE LA CITÉ AU XVᵉ SIÈCLE
[Illustration: Colophon E. D.]
PARIS
E. DENTU, ÉDITEUR
LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES
PALAIS-ROYAL, 15-17-19, GALERIE D’ORLÉANS
1884
Droits de traduction et de reproduction réservés.
DÉDICACE
A MADAME VEUVE ÉDOUARD FOURNIER
Vous avez été, pendant plus de vingt-cinq ans, l’inspiratrice et pour
ainsi dire la collaboratrice intime de tous les ouvrages de votre mari.
C’était vous qu’il consultait avant de les entreprendre, c’était à votre
jugement éclairé qu’il aimait à les soumettre avant de les livrer au
public. C’étaient aussi vos encouragements qui lui donnaient confiance
en son talent si varié et si original; c’était votre approbation qui lui
garantissait celle du public: vous avez ainsi pris part à tous ses
succès. Il est donc bien naturel que je vous offre, que je vous dédie,
Madame, la dernière œuvre d’Édouard Fournier, cette _Histoire des
Enseignes de Paris_, qui fut si longtemps un de ses projets favoris, qui
s’est trouvée mêlée en quelque sorte à toutes ses études sur
l’archéologie parisienne et qui, cependant, n’était pas encore achevée,
quand une mort imprévue et prématurée est venue interrompre son œuvre
favorite.
Ce fut moi, vous le savez, qui publiai en 1851 le premier ouvrage de ce
laborieux et intelligent érudit, sa belle _Histoire de l’Imprimerie et
des Imprimeurs_. Il n’est plus là aujourd’hui, pour écouter les conseils
de mon amitié et de mon expérience. C’est sous l’empire de ce triste et
pieux souvenir que j’ai consenti à surveiller, à diriger la publication
d’un ouvrage posthume qui eût été peut-être son meilleur livre, s’il
avait eu le temps de le compléter et de le terminer. Je puis dire que
cette tâche délicate une fois acceptée, je l’ai remplie sous vos yeux,
Madame, en regrettant sans cesse que l’auteur n’ait point assez vécu
pour perfectionner son œuvre, pour l’achever lui-même.
Je souhaite que cette œuvre ne soit pas inférieure à ses autres
ouvrages, si savants, si curieux, si intéressants et si justement
estimés, car je suis heureux d’en laisser tout l’honneur à sa mémoire,
en publiant l’_Histoire des Enseignes de Paris_ sous vos auspices,
Madame, et en inscrivant votre nom en tête du dernier ouvrage de votre
cher et regretté mari.
1ᵉʳ mars 1884.
PAUL LACROIX
_Bibliophile_ JACOB.
PRÉFACE DE L’ÉDITEUR
Il est bien regrettable que ce livre n’ait pas été achevé par Édouard
Fournier, qui l’avait commencé il y a plus de vingt ans et qui n’a pas
cessé, pendant ce long intervalle de temps, de chercher la forme qu’il
lui donnerait et de réunir çà et là les matériaux qui pourraient lui
servir dans la composition de son ouvrage. Le sujet qu’il se proposait
de traiter était alors tout à fait neuf, et il eût été le premier à s’en
occuper, s’il avait composé et publié cet ouvrage à l’époque même où il
avait déjà fait une ample moisson de tant de matériaux qu’il a employés
un peu partout, dans des feuilletons de journaux, dans son _Paris
démoli_, dans les Enigmes des rues de Paris, dans ses _Chroniques et
Légendes des rues de Paris_, dans l’_Histoire du Pont-Neuf_, dans son
_Histoire de la Butte des Moulins_, et jusque dans le _Vieux-Neuf_.
Les dessins et la plupart des gravures sur bois qui devaient illustrer
les _Enseignes de Paris_ étaient exécutés depuis plus de quinze ans par
les soins et sous les yeux de M. E. Dentu, et l’auteur tardait encore
non seulement à remettre son manuscrit à l’imprimeur, mais encore à
remplir les lacunes de son travail et à en compléter l’ensemble. Il
s’exposait ainsi à se voir devancé par un concurrent qui aurait eu moins
de souci que lui de faire un bon livre. Le sujet était tentant, il est
vrai, engageant même, à vue de pays, mais on n’avait qu’à l’aborder pour
en reconnaître l’étendue et les difficultés. Beaucoup d’érudits et de
littérateurs essayèrent de s’en emparer, mais ils y renoncèrent, en
présence de la longueur des recherches, et ils se contentèrent les uns
et les autres d’effleurer le sujet qu’il eût fallu approfondir.
Avant qu’Édouard Fournier eût projeté d’écrire cet ouvrage sur les
enseignes, il n’y avait eu que quatre essais: _Petit Dictionnaire
critique et anecdotique des Enseignes de Paris_, par un Batteur de pavé
(H. de Balzac), 1826; _Petite Revue des Enseignes de Paris_, par un
Allemand, 1826; les _Enseignes_, article d’Ernest Fouinet, inséré dans
le _Mercure de France_, en 1834, et _Recherches historiques sur les
Enseignes des maisons particulières_, par E. de La Quérière, 1852. Le
_Petit Dictionnaire_ de Balzac ne faisait mention que des enseignes
qu’on voyait à Paris en 1825; la _Petite Revue_ n’était qu’un canard de
colporteur, où l’on se moque de la mauvaise orthographe des enseignes;
l’article de Fouinet ne contenait que des généralités curieuses, et la
brochure de La Quérière parlait moins des enseignes de Paris que de
celles de Rouen et des autres villes de France. L’exemple cependant
était donné: il fut suivi, quelques années après, par un savant
archéologue, Adolphe Berty, qui publia, en 1860, deux articles sur les
anciennes enseignes des maisons de la Cité, dans la _Revue
archéologique_, et par cinq ou six journalistes, qui trouvèrent chacun
matière à deux ou trois articles de fantaisie et d’histoire sur les
enseignes: Firmin Maillard, dans le _Journal de Paris_; Jean de Paris,
dans le _Figaro_; Alfred de Bougy, dans la _Presse_; Hector Malot, dans
le _Journal pour tous_; Amédée Berger, dans le _Journal des Débats_; J.
Poignant, dans le _Gaulois_; etc.
Ces articles, ces essais n’avaient servi qu’à faire désirer davantage le
livre d’Édouard Fournier, que M. E. Dentu annonçait toujours et qui
n’était pas encore près de paraître. L’auteur, en effet, tout en
travaillant à son ouvrage, n’en avait pas encore bien arrêté le plan;
ses notes me prouvent qu’il avait hésité, à cet égard, jusqu’au dernier
moment, et la publication du grand ouvrage de M. Blavignac, architecte
de Genève, _Histoire des Enseignes d’hôtelleries, d’auberges et de
cabarets_ (Genève, Grosset et Trembley, 1878, in-8º de 542 pages),
n’avait fait sans doute qu’augmenter l’indécision d’Édouard Fournier.
Fallait-il diviser le livre en deux et même en trois parties distinctes?
Les enseignes dans l’antiquité, les enseignes de Paris, et les enseignes
en France et à l’étranger? Fallait-il se borner à l’histoire ancienne et
moderne des enseignes de Paris? Fallait-il, comme l’a fait M. Blavignac,
classer les enseignes par figures et par sujets, comme la _Science des
armoiries_ a rangé alphabétiquement les blasons des familles?
Fallait-il, à travers ces milliers d’enseignes de toutes les époques,
aller à l’aventure, sans autre règle que le caprice, en rassemblant çà
et là des faits bizarres et inconnus, des particularités intéressantes,
des anecdotes diverses, des renseignements archéologiques, des mélanges
d’érudition et de philosophie? La mort, une mort imprévue et presque
subite, est venue mettre un terme à ces incertitudes de composition, à
ces embarras, à ces doutes sur le choix d’un plan définitif, en faisant
tomber la plume des mains du laborieux et consciencieux écrivain, qui
avait mis tant d’années à préparer son dernier ouvrage, et qui, pour
avoir voulu le faire plus complet, plus parfait que les autres, n’a pas
eu le temps de le finir.
La digne veuve d’Édouard Fournier m’a confié religieusement tous les
manuscrits, toutes les notes, tous les imprimés, tous les documents
enfin, rassemblés par son mari, pour exécuter l’ouvrage que M. E. Dentu
n’attendait pas sans impatience depuis plus de quinze ans et que
l’auteur promettait sans cesse dans le délai le plus rapproché, car
Édouard Fournier était un de ces écrivains consciencieux qui ne croient
jamais avoir fait assez de recherches pour la préparation de leurs
ouvrages historiques.
Je me suis mis à l’œuvre aussitôt, et j’ai fait usage, avec un soin
minutieux, des innombrables matériaux qu’il avait accumulés pour son
travail. Après avoir adopté un plan systématique qui ne comprenait que
les enseignes de Paris à toutes les époques, avec une introduction très
sommaire sur les enseignes dans l’antiquité, j’ai distribué en trente et
un chapitres tout ce qu’Édouard Fournier avait préparé, noté, indiqué,
écrit pour l’_Histoire des Enseignes de Paris_, en élaguant, en laissant
de côté seulement ce qui concernait les enseignes des autres villes de
France.
Après quoi, j’ai retouché, remanié, augmenté, complété ceci et cela, en
esquissant de mon mieux les chapitres dont l’idée avait été oubliée ou
laissée de côté par le maître de l’œuvre; en me pénétrant bien de la
pensée que je n’étais pas ici l’auteur, mais le simple éditeur de cette
œuvre posthume. Je n’ai pas cherché, je l’avoue, à imiter la manière et
les procédés de métier littéraire qui ont fait le succès de
l’intelligent et spirituel savant, auquel je ne voulais rien enlever de
ce qui lui appartenait; je me suis contenté de remplir simplement et
modestement les lacunes de l’ouvrage, qui était sien et qui restera
sien dans l’importante collection de ses œuvres historiques sur le vieux
et le nouveau Paris. Je crois devoir déclarer néanmoins que ce livre eût
été infiniment supérieur à ce qu’il est, si Édouard Fournier avait pu
l’achever et le publier lui-même.
Ma tâche accomplie sous les auspices d’un pieux devoir de vieille
amitié, je laisse à mon jeune ami Louis-Édouard Fournier, qui a obtenu
le grand prix de Rome l’année même où il perdait son digne père, le soin
de représenter dans une ingénieuse allégorie, en tête de cet ouvrage
qu’elle caractérise, le Génie de l’érudition, une lampe à la main,
étudiant le sens héraldique des armes de la ville de Paris et
s’efforçant, en présence du Sphinx antique, d’expliquer les énigmes de
l’histoire et d’en éclairer les ténèbres: _Tenebras historiæ illuminat
eruditio_.
Paul LACROIX,
_Bibliophile_ JACOB
[Illustration:
Paris.--Typ. Tolmer et Cⁱᵉ.
LA CITÉ AU XVᵉ SIÈCLE
AVEC LES ENSEIGNES DES MAISONS
Extrait de la feuille X du plan de l’ancien Paris, restitué par ALBERT
LENOIR et ADOLPHE BERTY. (_Archives de la Commission des Monuments
Historiques._)]
HISTOIRE
DES
ENSEIGNES DE PARIS
INTRODUCTION
ORIGINE DES ENSEIGNES DANS L’ANTIQUITÉ
On peut dire avec assurance que les enseignes ont existé, depuis les
temps les plus reculés, chez tous les peuples, chez les Égyptiens comme
chez les Hébreux, chez les Assyriens comme chez les Grecs, partout enfin
où il y avait des inscriptions publiques sur les monuments et des
monnaies portant des caractères ou des signes graphiques, car les
enseignes ne sont que des emblèmes ou des inscriptions. Mais, jusqu’à
présent, l’érudition n’a pas pris la peine de rechercher leur origine et
de constater leur existence dans l’histoire des mœurs de l’antiquité
égyptienne, hébraïque, assyrienne et grecque. C’est seulement chez les
Romains que la science s’est occupée de prouver, d’après le texte des
auteurs latins et par le témoignage incontestable de quelques monuments
figurés, qu’il y avait des enseignes de toute espèce dans la Rome
antique et dans les principales villes de l’empire romain.
Cependant, si l’abbé Barthélemy n’a pas parlé des enseignes dans son
savant _Voyage du jeune Anacharsis en Grèce, vers le milieu du_ IVᵉ
_siècle_ avant l’ère vulgaire, Zell, professeur de littérature ancienne
à l’université de Fribourg, a voulu combler cette lacune en citant un
passage d’Aristote, qui pourrait faire croire que les enseignes
remonteraient chez les Grecs à la plus haute antiquité[1]; mais notre
professeur s’avise tout à coup de changer un mot (χαμήλων, au lieu de
χαπήλέων) dans ce passage d’Aristote, et les raisons assez concluantes
qu’il donne de ce changement de mot viennent détruire toute l’économie
de sa dissertation. Les malheureuses enseignes ne s’en relèveraient pas,
si le savant helléniste ne démontrait pas ensuite que les hôtelleries
(λέσχαι) furent presque contemporaines des temps héroïques et qu’elles
ont été d’abord établies dans les îles Ioniennes. C’est là qu’une
esclave insolente veut renvoyer Ulysse, dans l’_Odyssée_ d’Homère, et le
commentateur d’Homère, Eustathius, qui vivait au XIIᵉ siècle de notre
ère, prétend que les λέσχαι étaient des édifices à portiques ouverts, où
l’on entrait à pied ou à cheval. Athénée ne comptait pas moins de 360 de
ces hôtelleries en Grèce, au IIᵉ siècle depuis Jésus-Christ hôtelleries
qui étaient caractérisées par des enseignes ou par des écriteaux, car
il fallait distinguer les λέσχαι des πανδοκεῖα, οù l’on ne recevait que
des étrangers. Quant aux cabarets, καπηλεῖα, dont les patrons étaient
infâmes comme les _lenones_ (maquereaux), ils avaient sans doute aussi
des enseignes, pour qu’on ne les confondit pas avec les οἰνῶνες,
boutiques où l’on vendait du vin en détail.
On peut supposer quelle était l’enseigne ordinaire des débitants de vin,
la pomme de pin étant consacrée à Neptune et à Bacchus, car les tonneaux
étaient enduits de poix-résine, pour empêcher le vin de filtrer entre
les douves de ces barriques, dans l’intérieur desquelles l’eau de mer ne
pouvait pénétrer quand on les transportait dans des barques. Le vin
contenu dans de pareils tonneaux sentait la poix-résine, mais le peuple
trouvait à ce vin-là une saveur particulière. Plutarque ne nous dit pas
que la pomme de pin fût l’enseigne des cabarets grecs, mais il rechercha
pourquoi elle était dédiée en même temps à Neptune et à Bacchus[2]. La
tradition s’est maintenue depuis deux mille ans et plus, en perdant
peut-être son sens mythologique, car, de nos jours, les cabarets de la
Grèce sont encore décorés de la pomme de pin traditionnelle[3]. Ce
n’était pas le seul emblème qui fût le signe distinctif des cabarets.
Les monnaies de Byzance, cette ville de débauche et d’ivrognerie,
étaient surchargées d’emblèmes. «Les images qui y sont représentées,
disions-nous dans un autre ouvrage que nous citerons plus d’une fois
dans celui-ci, nous sembleraient copiées sur les enseignes des cabarets
grecs, si quelque chose nous donnait à croire que les cabarets eussent
des enseignes. Ce ne sont que grappes de raisin avec leurs pampres,
amphores à larges anses, à large ventre, ou bien des têtes de Bacchus
couronnées de lierre[4].»
Chez les Romains, il n’y a plus de doute, l’enseigne est partout et son
usage s’applique à tout. L’enseigne (_insigne_) des galères ne différait
pas beaucoup des enseignes de marchands. C’était une figure sculptée ou
peinte, à l’avant d’un vaisseau, pour représenter l’objet dont le navire
portait le nom. Une autre figure, placée à l’arrière et nommée _tutela_
(protection), représentait la divinité à qui la sauvegarde du navire
était confiée[5]. Ces divinités tutélaires présidaient aussi à la garde
des cités, et on voyait, sur les portes de quelques villes romaines,
l’image sculptée de Pan, dieu des champs, comme il est dépeint dans ces
deux vers d’un poète du Vᵉ siècle:
Præsidet exigui formalis imagine saxi
Qui pastorali nomina fronte gerit[6].
N’était-ce pas là une enseigne portant un nom de dieu ou de ville? Il
n’y a pas de peuple qui ait fait plus d’usage des inscriptions que les
Romains. Ces inscriptions, accompagnées d’images sculptées ou peintes,
étaient alors de vraies enseignes, _signa_, et avaient dès lors toutes
sortes de destinations, dans la vie publique comme dans la vie privée.
Ainsi, les poids employés pour le commerce indiquaient souvent le nom
du marchand qui s’en servait et le genre de marchandises qu’il vendait.
En février 1830, en déblayant trois maisons antiques, à Rome, on trouva
dans une boutique trente-huit poids en bronze avec cette légende: EME ET
HABEBIS (Achète, tu l’auras)[7]. Toutes les maisons de Rome, sous les
empereurs, avaient, au lieu de numéros, des enseignes muettes
représentant leur nom, ou des écriteaux sur lesquels leur nom était
inscrit. On sait, par exemple, que le poète Martial, qui vivait sous le
règne de Titus, était logé à l’enseigne du Poirier (_ad Pyrum_). Ces
maisons avaient jusqu’à huit ou dix étages, et quiconque exerçait un
commerce ou une industrie était libre de l’annoncer au moyen d’une
enseigne, en sorte que les maisons étaient, du haut en bas, bariolées
d’enseignes peintes ou sculptées avec des inscriptions. Cette multitude
d’enseignes ou d’écriteaux devait employer un grand nombre de peintres
ou barbouilleurs, qui n’avaient pas d’autre métier; c’étaient
probablement ceux que Pline[8] appelle _rhyparographi_, qui
n’exécutaient dans leurs tableaux que des sujets bas et grossiers.
Les premières enseignes, selon Pline, avaient été des trophées et des
boucliers, qui non seulement portaient des noms propres, peut-être avec
indication d’une qualité professionnelle, mais encore qui offraient des
peintures caricaturales: «Je vous montrerai tel que vous êtes, dis-je,
un jour, à Helvius Mucia (c’est Cicéron qui parle).--Montrez, me
répondit-il. Alors j’indiquai du doigt, dans le bouclier symbolique de
Marius, sous les boutiques neuves, la figure d’un Gaulois tout
contrefait, tirant une langue énorme, et les joues enflées[9].»
Il y avait aussi des enseignes _à combat_, sans doute pour les marchands
qui vendaient soit des armes de guerre et des cuirasses, soit des objets
divers destinés aux combats du cirque. Horace en parle, quand il fait
dire à Dave, dans une de ses satires: «Le jarret tendu, je regarde les
combats de Fulvius, de Rutuba et de Placideanus, ces combats si
fidèlement retracés avec de la couleur rouge ou du charbon[10].»
C’étaient surtout les hôtelleries, les cabarets et les marchands de vin
qui se distinguaient par leurs enseignes. Ces derniers s’étaient
contentés longtemps d’annoncer leur marchandise par une couronne de
lierre suspendue à la porte, le lierre étant consacré à Bacchus; une
sentence de Publius Syrus dit qu’il n’est pas besoin de suspendre une
branche de lierre pour vendre du vin (_Vino vendibili suspensa hedera
non opus est_). L’enseigne d’un cabaret se composait ordinairement de
quelque figure hideuse, ou d’un bas-relief en terre cuite, dont le sujet
était relatif à la profession du tavernier[11]. Les hôtelleries, selon
l’opinion de plusieurs antiquaires, avaient souvent des figures
d’animaux pour enseignes. Il y eut, à Rome, dans le quartier des
Esquilies, quartier rempli de cabarets, une rue de l’_Ours coiffé_
(_vicus Ursi pileati_), et ce nom venait certainement de l’enseigne d’un
cabaret, que la tradition semble rappeler, au même endroit, puisqu’on y
trouve encore l’_Osteria del Orso_, là même où l’on a découvert des
inscriptions antiques qui désignent ainsi la localité (_ad Ursum
pileatum_)[12]. L’enseigne d’un autre cabaret représentait un ours en
toge (_Ursus togatus_)[13].
Parfois l’hôtelier se nommait lui-même sur son enseigne, qui était
gravée sur pierre au frontispice de sa maison, comme le prouve cette
inscription curieuse, trouvée en France[14]:
MERCURIUS hic lucrum
Promittit, Apollo salutem,
Septimanus hospitium.
Cum prandio qui venerit,
Melius utetur. Post,
Hospes, ubi maneas prospice.
En voici la traduction: «Ici, Mercure te promet le gain, Apollon la
santé, Septimanus l’hospitalité. Celui qui apportera son dîner s’en
trouvera mieux. Après cela, étranger, regarde où tu veux loger.»
On pourrait, d’après le sens de l’inscription, supposer que Septimanus
avait mis son auberge sous les auspices de Mercure et d’Apollon.
Une autre inscription, citée dans les _Miscellanées_ de Spon[15], nous
apprend qu’Éros, affranchi de Lucius Afframius, était venu, avec sa
femme Procilla, de Tarascon à Narbonne, pour s’y faire hôtelier
(_hospitalis_), sous l’enseigne du Coq gaulois ou plutôt du Gaulois à
tête de Coq (_a Gallo gallinaceo_). Une autre enseigne d’hôtellerie,
représentant un combat de rats et de belettes, aurait fourni, dit-on, à
Phèdre, contemporain des premiers empereurs de Rome, le sujet et le
titre d’une de ses plus jolies fables.
Les plus vieux usages se conservent surtout dans le peuple. Ainsi, les
moulins à vent ou _moulinets_, qui se voient encore au-dessus de la
porte de beaucoup de cabarets et qui semblent être un caprice de
cabaretier, sont signalés, sous le nom de _sucula_, dans les comédies de
Plaute, et leur présence à l’entrée d’une taverne signifiait que le vin
fait tourner les têtes, comme le vent les ailes d’un moulin. Les
cabarets et les _popines_ (cuisines populaires) de l’ancienne Rome
avaient aussi des enseignes en nature, c’est-à-dire un étalage de
bouteilles et de flacons, de viandes et de légumes, arrangés avec art,
comme les _montres_ de nos boutiques. Ces sortes d’enseignes parlaient
aux yeux mieux encore que les plus ingénieuses inventions des peintres
et des sculpteurs. Les marchands d’eau, qui sont encore presque aussi
nombreux que les marchands de vin, en Italie comme en Espagne, n’ayant
rien à montrer dans leur étalage pour affriander les gourmands,
imaginaient des tableaux d’enseigne capables de piquer la curiosité du
public. Ainsi l’architecte Mazois, dans son grand ouvrage sur les
antiquités de Pompéi, dit y avoir vu une peinture qu’il n’a pas
reproduite, laquelle représentait les compagnons d’Ulysse changés en
bêtes par les philtres enivrants de Circé. Cette fresque, qui servait
d’enseigne à un _thermopole_ (_thermopolium_), boutique où l’on vendait
des boissons chaudes, conseillait aux ivrognes de redouter les effets du
vin. Les enseignes des mauvais lieux, _meritoria_ et _lupanaria_,
étaient moins morales; et, sans parler des écriteaux attachés aux
portes des _meretrices_ ou femmes de débauche, avec leurs noms et leurs
qualités plus ou moins malhonnêtes (voy., dans Tacite, la description
des hauts faits de l’impératrice Messaline, qui se prostituait, sous le
nom de Lycisca, dans un lupanar), ces lieux infâmes, situés généralement
aux environs des théâtres, des cirques et des bains, dans les quartiers
qu’habitait la population la plus abjecte de la ville, étaient signalés,
le jour, par l’image monstrueuse d’un phallus, et, le soir, par la
faible clarté d’une lampe phallophore. Plus tard, le phallus paraît
avoir été remplacé, à la porte des mauvais lieux, par une pierre en
forme de coin, qui avait la même signification.
Les fouilles de Pompéi ont mis à découvert un grand nombre d’enseignes,
peintes, sculptées en pierre ou moulées en terre cuite, la plupart sans
inscription, mais encore fixées à la place qu’elles occupaient au-dessus
ou à côté des boutiques de marchands. Il est souvent difficile de
reconnaître la profession qu’elles caractérisent. Ainsi, un petit
bas-relief en terre cuite, représentant une chèvre, pouvait être
l’enseigne d’une étable de chèvres, sinon d’un vendeur de lait ou de
fromages de chèvre. Le nom du marchand était parfois écrit ou peint, sur
le mur, à côté du bas-relief ou de la peinture. Beaucoup de ces
tableaux, peints grossièrement à la cire rouge, représentent une figure
grimaçante, ou bien les denrées mêmes qui se vendaient dans la boutique;
un marchand de vin avait pris pour enseigne deux esclaves portant sur
leurs épaules une gaule à laquelle est suspendue une amphore. On a cru
pouvoir attribuer à un professeur de pugilat ou à un gladiateur une
peinture représentant deux hommes qui combattent. On a moins de doute
sur la destination d’un tableau qui représente un homme fouettant un
enfant. C’était là, certainement, l’enseigne d’un maître d’école. Enfin,
l’éléphant, qu’on employait autrefois au transport des fardeaux et des
marchandises, devait être l’enseigne d’une hôtellerie, où logeaient des
voyageurs et des marchands étrangers[16].
Les enseignes emblématiques étaient si bien appropriées à l’esprit du
peuple romain, que l’édile faisait peindre, sur les monuments publics,
des figures de serpents, et cette simple image, comprise de tout le
monde, avait le même sens et la même autorité que cette inscription de
police, plus explicite, qu’on retrouve partout dans les villes modernes:
_Défense de déposer ici aucune ordure, sous peine d’amende_. Le serpent,
consacré à Esculape, commandait le respect et inspirait une sorte de
crainte religieuse[17].
I
JURISPRUDENCE ET POLICE DES ENSEIGNES A PARIS[18]
Nous n’avons pas trouvé, dans l’ancien droit coutumier, la moindre
disposition légale relative à l’établissement des enseignes de Paris. Il
est bien certain, cependant, que leur usage, devenu si général depuis la
fin du xiiiᵉ siècle, avait donné lieu à des règlements de police qui ne
sont pas venus jusqu’à nous, puisque le commissaire Nicolas de la Mare
n’en fait pas mention dans son _Traité de la Police_, dont il avait
emprunté tous les matériaux aux archives du Châtelet. Il est impossible,
en effet, que ces innombrables enseignes, de toutes dimensions, qu’on
suspendait à l’entrée des maisons et au-dessus des _ouvroirs_ ou
boutiques, n’aient pas exigé des mesures d’ordre, de surveillance et de
sécurité, que l’intérêt du public rendait absolument nécessaires. Ces
enseignes, en pierre, en terre cuite, en bois, ou même en métal, la
plupart attachées avec des anneaux à des potences de fer, qui faisaient
saillie de deux ou trois pieds sur la rue, étaient un danger permanent
pour les passants, surtout lorsque le vent les secouait en tous sens et
menaçait à chaque instant de les arracher de leurs pivots mobiles et de
leurs charnières rouillées. Quelques-unes de ces enseignes avaient un
poids énorme; d’autres s’avançaient jusqu’au milieu de la rue ou
s’élevaient de plus d’un mètre au-dessus de l’auvent des boutiques.
Les proportions des auvents n’étaient pas moindres; ils servaient d’abri
pour les marchandises ou pour les marchands, contre le grand soleil et
contre la pluie. Ils se succédaient l’un après l’autre, se touchant et
même se superposant, dans toute la longueur d’une rue, de sorte qu’on
pouvait, en côtoyant les boutiques, n’avoir presque rien à craindre des
averses et des coups de soleil. Ces auvents, placés trop bas,
entravaient le passage des charrois et des voitures; placés plus haut,
ils empêchaient l’air et la lumière de circuler dans ces ruelles
étroites où s’amoncelaient les odeurs des boues et des ruisseaux. Nous
ne voyons nulle part que les marchands aient payé un droit à la ville
pour avoir une enseigne, tandis que le droit d’avoir un auvent sur rue
était taxé par le garde de la voirie, sans doute d’après la grandeur de
cet auvent. Ce droit d’auvent fut acquis, moyennant 40 sous, le 6
novembre 1448, du garde de la voirie, pour la maison du _Château
frileux_, située dans la rue de Jouy[19]. Il est probable que ce furent
les marchands eux-mêmes qui demandèrent la suppression des auvents, qui
avaient tellement envahi les rues, que les enseignes n’étaient plus
visibles. Celles-ci, d’ailleurs, s’étaient multipliées en s’agrandissant
tous les jours et en se disputant l’une l’autre une place au soleil. Ce
fut d’abord aux auvents que s’attaqua la police de la voirie: ils furent
donc déclarés gênants et nuisibles, en 1554, par une ordonnance de
police, qui tomba bientôt en désuétude, puisque les auvents reparurent,
plus envahissants que jamais[20]. Il y eut donc lutte continuelle entre
les auvents et les enseignes, jusqu’à la destruction complète des
premiers, qui subsistèrent encore plus d’un siècle, lorsqu’on eut fait
disparaître une partie de leurs inconvénients en réduisant leur largeur
et en fixant la hauteur qu’ils pouvaient avoir. Malgré l’existence des
règlements de voirie contre les saillies qui causaient un embarras sur
la voie publique, les enseignes, qui, à vrai dire, ne gênaient pas la
circulation, échappèrent aux persécutions de la police. Les corps de
métiers avaient assez de puissance et de crédit pour maintenir leurs
enseignes, en dépit des réclamations de la classe bourgeoise. Les
auvents avaient été tour à tour supprimés et rétablis, diminués et
augmentés. Pendant les troubles de la Fronde, lorsque la capitale était
bloquée par l’armée royale, les échevins ordonnèrent aux habitants
d’abattre tous les auvents de leurs maisons[21]. Il est probable que
les enseignes reçurent alors une première atteinte et que les plus
encombrantes partagèrent le sort des auvents. Elles avaient bravé trop
longtemps les lois de la voirie, et l’on peut croire que quelques
accidents décidèrent le lieutenant de police à sévir contre elles. Nous
lisons, dans une lettre de Guy Patin[22], en date du 2 novembre 1666:
«On réforme ici les auvents des boutiques, qui étoient trop grands; à
quoi les commissaires du Châtelet sont fort occupés. Il y en a même deux
d’interdits de leurs charges pour n’y avoir pas vacqué avec assez
d’exactitude; mais on ne diminue pas les tailles, ni les impôts du
Mazarin.» Les auvents avaient sans doute des défenseurs influents, car
ceux-ci, par représailles, dénoncèrent les abus des enseignes, et la
jurisprudence du Châtelet leur donna raison. Voici comment Charles
Robinet, dans ses _Lettres en vers à Madame_[23], raconte cette
rigoureuse prohibition des grandes enseignes:
Le grand magistrat La Reynie
* * * *
A fait passer par les réformes
Toutes les enseignes énormes
Et qui, s’avançant trop avant,
Ainsi que jadis maint auvent,
A qui l’on a rogné les cornes,
Passoient de raisonnables bornes,
Et, dans toute rue et carfour,
Des lanternes couvroient le jour,
Dont nous allons avoir affaire,
Au défaut de cadran solaire,
Ou, par leur inégalité,
Péchoient contre la symétrie,
En toutes choses si chérie.
Cette réduction de la grandeur exagérée des enseignes ne suffisait pas
encore à l’auteur des _Lettres en vers_, car il expose en ces termes les
vœux de l’opinion publique, au sujet de certaines enseignes accusées
d’impiété:
Mais je voudrois encore plus;
Si mes avis étoient reçus,
Je voudrois, par sentiment pie,
Que l’on n’y mît plus l’effigie
Ni du bon Dieu ni de ses saints,
Dont les irrévérends humains
Signalent les lieux plus profanes.
Il est des Vénus, des Dianes,
Des Cupidons, des Adonis
Et d’autres objets infinis,
Pour indiquer tous domiciles
De cette plus grande des villes.
C’était la première fois que les enseignes avaient à se défendre contre
une attaque aussi violente, car l’ordonnance de 1577, relativement aux
enseignes d’hôtelleries[24], qu’on soumit alors à des règles fixes,
n’avait pas même inquiété les marchands, qui professaient le plus
souverain mépris pour les hôteliers et aubergistes, lesquels ne
faisaient partie d’aucune corporation[25]. Les enseignes ne manquaient
pas de protecteurs, qui obtinrent des concessions de la part du
lieutenant de police La Reynie. La dimension des enseignes fut fixée de
manière à ce qu’elles ne payassent aucun droit au fisc, quand elles ne
dépassaient pas cette dimension uniforme et qu’elles étaient appliquées
solidement au mur. Quant aux enseignes saillantes, elles furent
autorisées, ou plutôt tolérées, à condition qu’elles payassent le droit
d’être suspendues, à telle hauteur réglementaire, au-dessus du pavé du
roi[26].
Les enseignes se vengèrent sur les auvents, qui furent dès lors
irrévocablement détruits; puis, elles reprirent petit à petit leurs
anciennes proportions, sous la tolérance de la police, si bien qu’en
1679 elles avaient reparu aussi grandes qu’elles l’étaient avant
l’ordonnance de La Reynie. Les marchands attachaient tant d’importance à
leurs enseignes, qu’ils payèrent tout ce qu’on voulut, et les enseignes
pendantes, dont la taxe continuait à s’élever, se gardèrent bien de
venir se coller honteusement à la muraille. Il n’y en eut jamais un plus
grand nombre, et La Reynie signalait leur éclatante réapparition en
1688. L’autorité ne fit qu’exiger un modèle de potence plus solide, pour
suspendre ces enseignes, et un droit plus fort, pour la permission qu’il
fallait acheter à prix débattu.
En même temps, la pose de toute nouvelle enseigne et le changement
d’une enseigne ancienne donnèrent lieu au payement d’un droit attribué
au voyer[27]. Le bureau de la voirie, qui modifiait à son gré les us et
coutumes du régime des enseignes marchandes et immobilières, exerça
toute espèce de vexations contre les propriétaires de ces enseignes. Les
syndicats des corporations résistèrent et surtout protestèrent; mais,
comme il s’agissait toujours de droits à payer, les contraventions
finissaient par des amendes et des indemnités au profit du voyer et de
la voirie. Tout était bon pour tirer de l’argent des enseignes; et
quand, en vertu de l’édit de 1696, Charles d’Hozier, juge d’armes, reçut
la mission de dresser le recueil général des armoiries qui pouvaient
être portées ou revendiquées en France, afin de les soumettre au
payement d’un droit fiscal, une immense quantité de propriétaires
d’enseignes furent compris au nombre des gens à armoiries, parce que
leurs enseignes avaient arboré des prétentions nobiliaires, ou simulé
des armes de fantaisie, ayant plus ou moins un caractère héraldique.
L’enseigne était désormais un bon produit pour le fisc.
Un édit du mois de mars 1693 avait, d’ailleurs, permis de dresser un
état précis et détaillé de différentes _espèces_ sur lesquelles il était
dû des droits aux commissaires de la voirie. Il suffira d’indiquer les
principaux articles concernant les enseignes[28]:
«Article XII.--Pour les enseignes grandes ou petites, y compris la
potence, s’il y en a, ou autres accompagnements, qu’elles soient
suspendues au-dessus ou au-dessous de l’auvent (on voit que les auvents
avaient regagné du terrain), en quelque nombre qu’il y en ait à la même
maison, un seul droit de quatre livres; mais pareil droit pour chaque
marchand ou artisan, dans la même maison. Si, après l’année révolue, il
était fait ou exposé quelque nouvelle enseigne, nouveau droit de quatre
livres.
»Article XIII.--Pour tous les tableaux appliqués sur les trumeaux et
jambages des portes, ou de la boutique, en quelque nombre qu’ils soient
à la même maison, pour le même marchand, un seul droit de quatre livres.
»Article XXI.--Pour les bustes aux maisons ou encoignures, indiquant la
profession, quelque nombre qu’il y en ait, le tout en une même maison,
un seul droit de quatre livres.
»Article XXII.--Pour les cadrans indiquant la profession, un seul droit
de quatre livres.
»Article XXVIII.--Aucun propriétaire ou locataire des maisons, boutiques
ou échoppes ne pourra faire poser, établir ou échanger aucune desdites
choses ou espèces, qu’il n’ait obtenu préalablement la permission, par
écrit, desdits commissaires.»
Ces articles, si simples en apparence, donnaient prétexte à toutes
sortes de difficultés qui se traduisaient par des amendes ou par des
exactions. Il n’y avait pas un changement d’enseigne qui n’amenât des
tracasseries non seulement de la part des commissaires de la voirie,
mais encore de la part des voisins; car les tribunaux avaient décidé
qu’une enseigne étant une propriété, nul ne pouvait la prendre dans la
même ville, surtout si le commerce et la profession étaient identiques
chez deux concurrents qui se disputaient la même enseigne. De là des
querelles, des procès et des arbitrages. On était bien loin de l’âge
d’or des enseignes, où chacun était libre de choisir et d’adopter
l’enseigne qui lui plaisait, sans être accusé de plagiat, de contrefaçon
ou de concurrence malhonnête, alors que chaque rue avait quelquefois
deux ou trois enseignes semblables pour des métiers différents. Il est
certain, dans tous les cas, que les ordonnances de police, qui réglaient
d’une manière uniforme les dimensions de l’enseigne, furent appliquées
avec la dernière rigueur, car le docteur anglais Lister le constate en
ces termes, dans le récit du voyage qu’il fit à Paris en 1698: «On
ordonna, il y a quelque temps, aux marchands, d’abattre toutes leurs
enseignes à la fois, sans permettre de les avancer, à l’avenir, de plus
d’un pied ou deux au-delà du mur, ou d’avoir plus de telle dimension,
assez petite, en carré. On obéit à l’instant; en sorte que ces enseignes
n’obstruent plus les rues et font, grâce à leur petitesse ou à leur
élévation, aussi peu de figure que s’il n’y en avait point[29].»
Depuis le numérotage des maisons, au XVIIIᵉ siècle, la plupart des
enseignes, que ce numérotage rendait inutiles, avaient disparu, il est
vrai, et il ne restait plus que les enseignes des marchands. Ces
derniers étaient las de subir la tyrannie et la vénalité des
commissaires de la voirie. Ceux-ci proposèrent une réforme générale des
enseignes, dans le courant de l’année 1761, et ils obtinrent des
Trésoriers de France une ordonnance qui devait produire de nouveaux
droits et de nouveaux profits, sous la direction du bureau de la voirie.
D’après cette ordonnance, toutes les enseignes, sans exception, devaient
être placées à quinze pieds de hauteur au-dessus du pavé des rues et
n’excéder les murs des maisons que de deux ou trois pieds. «Sous
prétexte, dit Barbier dans son _Journal_[30], qu’elles seront moins
exposées à se détacher dans les grands vents et qu’elles incommoderont
moins les fenêtres voisines, mais aussi peut-être pour quelques raisons
de droits et de profits.» Les six Corps de marchands s’émurent de
l’ordonnance des Trésoriers de France, qu’ils regardèrent avec raison
comme un moyen de tirer l’argent des bourses. Ils se réunirent d’office
en assemblée générale et firent rédiger un mémoire dans lequel on
appréciait la dépense considérable que l’ordonnance imposait aux gens à
enseignes, vu la difficulté de mettre de niveau toutes les enseignes qui
étaient de grandeur inégale et dont la plupart devraient être
entièrement changées. Le mémoire fut présenté au lieutenant de police,
qui accorda aux six Corps de marchands la permission verbale de
supprimer les enseignes saillantes et de les appliquer en tableau sur
les murs des maisons, dans les trumeaux des croisées. «Ce qui offusquera
encore moins, dit Barbier, les fenêtres du premier étage et la lumière
des lanternes le soir.» Les six Corps de marchands s’engagèrent à faire
exécuter, dans l’espace de deux mois, par tous les membres de leur
corporation, le changement qu’ils avaient accepté dans le système
général des enseignes, et le lieutenant de police décida que toutes les
Communautés d’arts et métiers, qui ne faisaient pas partie des six
Corps, seraient tenues de se conformer au même engagement, sans
ordonnance de police publiée et affichée. Chaque Corps et chaque
Communauté devaient, à tour de rôle, aviser à faire enlever les
enseignes saillantes et à les mettre en placard contre les maisons.
Pendant plus d’un mois, on ne vit dans les rues, où la circulation des
voitures fut presque interrompue, que des ouvriers travaillant, sur des
échelles, à déplacer et à replacer les enseignes, aux frais des six
Corps de marchands et des Communautés de métiers. Ce changement général
fut approuvé par tout le monde, et l’aspect des rues y gagna beaucoup.
«En tout cas, dit Barbier, cela fera repentir le bureau de la voirie de
la réforme qu’il voulait imaginer, par la perte des droits que lui
produisaient les changements et embellissements continuels que l’on
faisait aux enseignes.»
Les auvents subsistaient encore, réduits, il est vrai, à des proportions
restreintes, mais les enseignes saillantes ou pendantes étaient
définitivement condamnées, d’après l’avis des six Corps de marchands.
«Les enseignes saillantes, disait une ordonnance du lieutenant de
police, en date du 17 décembre 1761, faisaient paraître les rues plus
étroites, et dans les rues commerçantes elles nuisaient considérablement
aux vues des premiers étages, et même à la clarté des lanternes, en
occasionnant des ombres préjudiciables à la sûreté publique; elles
formaient un péril perpétuellement imminent sur la tête des passants,
tant par l’inattention des propriétaires et des locataires sur la
vétusté des enseignes ou des potences, que par les coups de vent, qui en
ont souvent abattu plusieurs et causé les accidents les plus funestes.»
Dans la même ordonnance, le lieutenant de police n’avait pas manqué
d’adresser quelques reproches aux marchands, en leur attribuant les abus
qu’il s’agissait de détruire. «Les marchands et artisans, disait-il, ont
tellement négligé de se conformer aux règlements de police, notamment à
l’ordonnance de 1669 par de La Reynie concernant l’élévation, la largeur
et la saillie de leurs enseignes, qu’il semble qu’à l’envi les uns des
autres chaque marchand ou artisan se pique d’enchérir sur son voisin ou
son confrère, par la hauteur, le volume et le poids de son enseigne. Il
y en a même qui, dans les professions les plus communes, ont poussé
l’excès jusqu’au point de placer au-dessus de leurs boutiques les
attributs de leur métier et des figures, soit en massif, soit en relief,
qui, bien loin de servir à la décoration de la ville, comme on pourrait
présumer que telle a été leur intention, choquent les yeux des citoyens,
par leur énormité, ôtent les vues aux voisins, et mettent les passants,
surtout lors des grands vents, dans le cas de craindre d’en être
écrasés[31].» En conséquence, le lieutenant de police ordonnait donc que
tous les particuliers, de quelque qualité et condition qu’ils fussent,
seraient tenus d’appliquer les enseignes contre les murs des boutiques
ou magasins par eux occupés, et d’en supprimer totalement les potences,
dans le délai d’un mois.
Il paraît que _tous les particuliers_ ne s’étaient pas empressés
d’obtempérer à l’injonction du lieutenant de police, car le Bureau des
finances crut devoir ordonner, dans les premiers jours de janvier 1762,
que conformément à l’ordonnance du lieutenant de police, dans le courant
du présent mois toutes les enseignes en saillie fussent supprimées,
plaquées et scellées contre le mur, et ayant tout au plus quatre pouces
de relief, ainsi que les étalages des auvents. Une feuille périodique,
_l’Avant-coureur_, publia, dans son numéro du 11 janvier 1762, de sages
réflexions sur une mesure de police et de voirie qui était déjà exécutée
presque partout, et qui allait transformer de la manière la plus
satisfaisante la physionomie des rues de Paris. «Nous devons dire,
objectait le journaliste, que, même avant la publication des deux
ordonnances, la plus grande partie des marchands en avaient prévenu
l’effet, sur la simple invitation de M. le lieutenant général de police,
et que les yeux étaient déjà flattés de ne plus voir dans les rues ce
_bariolage_ obscur et dangereux, qui les déparait. Il est heureux pour
nous que les magistrats préposés pour la sûreté publique aient bien
voulu concourir entre eux à détruire un usage qui ne pouvait qu’être
nuisible, à tous égards, aux citoyens. Le premier bien d’une réformation
si utile est de rétablir entre les marchands l’égalité que le luxe des
enseignes avait détruite; le second, c’est de procurer la sûreté des
citoyens et l’embellissement de la capitale; et, comme tout ce qui est
avantageux tend à la perfection, on doit espérer qu’aux enseignes
plaquées succéderont les bas-reliefs, des tableaux et autres véritables
ornements, qui honoreront les arts, en même temps qu’ils embelliront
leurs places.» Les vœux du journaliste (sans doute, de Querlon ou La
Dixmerie) furent exaucés, quarante ans plus tard; car la mode des
enseignes peintes, et souvent peintes par des artistes de grand talent,
commença sous le Directoire, prit tout son développement sous l’Empire
et brilla de tout son éclat pendant la Restauration.
La jurisprudence des enseignes paraissait désormais établie par
l’ordonnance de M. de Sartine, à laquelle s’étaient soumis tous les
marchands et artisans. Il y eut cependant quelques contradicteurs et
opposants, qui se refusèrent à retirer les enseignes pendantes et
saillantes, qu’ils regardaient comme une possession acquise depuis
l’ancienne ordonnance de La Reynie et l’édit du mois de mars 1693. On
plaida, et longuement, ainsi que pour la plupart des procès de ce temps,
et l’on est surpris de voir que le droit de voirie pour les enseignes
fut fixé par un arrêt du Parlement, le 11 mai 1765, arrêt qui rappelait
les anciennes ordonnances relatives aux grandes et petites enseignes,
supportées par des potences et faisant saillie à trois pieds du mur dans
les grandes rues et de deux pieds et demi dans les petites. Le rappel de
ces ordonnances impliquait seulement le droit de voirie, qui avait été
de 4 livres par chaque enseigne et qui fut maintenu au même taux, bien
que les enseignes ne fussent plus saillantes et suspendues à des
potences. Nous croyons que ce droit de voirie a été dû et payé jusqu’à
la révolution de 1789. Au reste, les enseignes étaient toujours
autorisées, approuvées et même censurées par la police[32]. Cependant
nous sommes à peu près sûr que, depuis 1789 jusqu’en 1800, la police
avait autre chose à faire qu’à s’occuper des enseignes. Elles n’ont pas
été néanmoins oubliées dans le Code civil: «Une enseigne d’établissement
commercial est une propriété légitime que chacun doit s’abstenir de
léser, en se l’appropriant ou l’imitant de manière préjudiciable.» (Art.
544.) Cet article était sans doute sujet à bien des interprétations,
puisqu’un jugement de l’année 1821 a dû en établir la jurisprudence, en
disant: «Un établissement commercial en possession d’une enseigne peut
exiger qu’un établissement plus nouveau et de même nature change une
enseigne qui ferait confondre les deux établissements, surtout si
l’identité avait donné lieu à des méprises.»
La préfecture de police ne s’est pas désintéressée aujourd’hui des
enseignes de Paris, quoique la plupart de ces enseignes ne soient plus
représentées que par des tableaux figurés ou par de simples
inscriptions. Voici la note curieuse qui a été communiquée au _Figaro_
et qui fut insérée dans le numéro du 10 décembre 1871:
«On s’occupe, depuis quelques jours, à la préfecture de police, de faire
le relevé de toutes les enseignes de Paris, depuis les plus modestes
jusqu’aux plus somptueuses, travail formidable auquel sont employées
plus de cent personnes et qui, néanmoins, ne sera pas terminé avant la
fin du mois de février 1872. L’énumération de toutes ces enseignes
formera quinze à vingt volumes in-folio, d’environ 1,200 feuilles
chacun. Ce recueil, assurément très original et très curieux à
consulter, même pour les amateurs, sera mis gratuitement à la
disposition des personnes qui auront un renseignement à prendre ou une
réclamation à formuler. Toutes les enseignes nouvelles y seront
inscrites, dès qu’elles se produiront, et, afin d’éviter les omissions,
une ordonnance ministérielle obligera les commerçants et industriels à
faire, à ce sujet, une déclaration à la préfecture de police.»
Nous ne pensons pas que cette ordonnance ministérielle ait été faite.
II
ORIGINES DES ENSEIGNES EN FRANCE INSCRIPTIONS ET MONOGRAMMES ENSEIGNES
DES MAISONS ET DES HOTELS