Les fouilles de Pompéi ont mis à découvert un grand nombre d

LIBRAIRIE DE E. DENTU, ÉDITEUR

DU MÊME AUTEUR

LE VIEUX-NEUF, histoire ancienne des inventions et découvertes

modernes, 3 vol. gr. in-18 15ᶠ. »

PARIS CAPITALE, 1 vol. gr. in-18 3 50

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LE MYSTÈRE DE ROBERT LE DIABLE, 1 vol. gr. in-18 3 50

PARIS.--IMPRIMERIE CHAIX (S.-O.).--14010-4.

[Illustration:

HISTOIRE

DES

ENSEIGNES DE PARIS

HISTOIRE

DE LA

BUTTE DES MOULINS

HISTOIRE

DE

L’HOTEL

DE

VILLE

HISTOIRE

DU

PALAIS

DE

JUSTICE

HISTOIRE

DU

LOUVRE

HISTOIRE

DU

PONT-NEUF

ENIGMES

DES

RUES

DE PARIS

HISTOIRE

DU

PALAIS

ROYAL

PARIS

DEMOLI

PARIS

CAPITALE

LES

MAISONS

HISTORIQUES

DE

PARIS

TENEBRAS HISTORIÆ ILLUMINAT ERUDITIO

PROMENADE HISTORIQUE

DANS PARIS

CHRONIQUES & LEGENDES

DES RUES DE PARIS

]

EDOUARD FOURNIER

HISTOIRE

DES

ENSEIGNES

DE PARIS

REVUE ET PUBLIÉE

PAR LE BIBLIOPHILE JACOB

Avec un appendice par J. Cousin, bibliothécaire de la ville de Paris

OUVRAGE ORNÉ D’UN FRONTISPICE

DESSINÉ PAR LOUIS-EDOUARD FOURNIER

DE 84 DESSINS GRAVÉS SUR BOIS ET D’UN PLAN DE LA CITÉ AU XVᵉ SIÈCLE

[Illustration: Colophon E. D.]

PARIS

E. DENTU, ÉDITEUR

LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES

PALAIS-ROYAL, 15-17-19, GALERIE D’ORLÉANS

1884

Droits de traduction et de reproduction réservés.

DÉDICACE

A MADAME VEUVE ÉDOUARD FOURNIER

Vous avez été, pendant plus de vingt-cinq ans, l’inspiratrice et pour

ainsi dire la collaboratrice intime de tous les ouvrages de votre mari.

C’était vous qu’il consultait avant de les entreprendre, c’était à votre

jugement éclairé qu’il aimait à les soumettre avant de les livrer au

public. C’étaient aussi vos encouragements qui lui donnaient confiance

en son talent si varié et si original; c’était votre approbation qui lui

garantissait celle du public: vous avez ainsi pris part à tous ses

succès. Il est donc bien naturel que je vous offre, que je vous dédie,

Madame, la dernière œuvre d’Édouard Fournier, cette _Histoire des

Enseignes de Paris_, qui fut si longtemps un de ses projets favoris, qui

s’est trouvée mêlée en quelque sorte à toutes ses études sur

l’archéologie parisienne et qui, cependant, n’était pas encore achevée,

quand une mort imprévue et prématurée est venue interrompre son œuvre

favorite.

Ce fut moi, vous le savez, qui publiai en 1851 le premier ouvrage de ce

laborieux et intelligent érudit, sa belle _Histoire de l’Imprimerie et

des Imprimeurs_. Il n’est plus là aujourd’hui, pour écouter les conseils

de mon amitié et de mon expérience. C’est sous l’empire de ce triste et

pieux souvenir que j’ai consenti à surveiller, à diriger la publication

d’un ouvrage posthume qui eût été peut-être son meilleur livre, s’il

avait eu le temps de le compléter et de le terminer. Je puis dire que

cette tâche délicate une fois acceptée, je l’ai remplie sous vos yeux,

Madame, en regrettant sans cesse que l’auteur n’ait point assez vécu

pour perfectionner son œuvre, pour l’achever lui-même.

Je souhaite que cette œuvre ne soit pas inférieure à ses autres

ouvrages, si savants, si curieux, si intéressants et si justement

estimés, car je suis heureux d’en laisser tout l’honneur à sa mémoire,

en publiant l’_Histoire des Enseignes de Paris_ sous vos auspices,

Madame, et en inscrivant votre nom en tête du dernier ouvrage de votre

cher et regretté mari.

1ᵉʳ mars 1884.

PAUL LACROIX

_Bibliophile_ JACOB.

PRÉFACE DE L’ÉDITEUR

Il est bien regrettable que ce livre n’ait pas été achevé par Édouard

Fournier, qui l’avait commencé il y a plus de vingt ans et qui n’a pas

cessé, pendant ce long intervalle de temps, de chercher la forme qu’il

lui donnerait et de réunir çà et là les matériaux qui pourraient lui

servir dans la composition de son ouvrage. Le sujet qu’il se proposait

de traiter était alors tout à fait neuf, et il eût été le premier à s’en

occuper, s’il avait composé et publié cet ouvrage à l’époque même où il

avait déjà fait une ample moisson de tant de matériaux qu’il a employés

un peu partout, dans des feuilletons de journaux, dans son _Paris

démoli_, dans les Enigmes des rues de Paris, dans ses _Chroniques et

Légendes des rues de Paris_, dans l’_Histoire du Pont-Neuf_, dans son

_Histoire de la Butte des Moulins_, et jusque dans le _Vieux-Neuf_.

Les dessins et la plupart des gravures sur bois qui devaient illustrer

les _Enseignes de Paris_ étaient exécutés depuis plus de quinze ans par

les soins et sous les yeux de M. E. Dentu, et l’auteur tardait encore

non seulement à remettre son manuscrit à l’imprimeur, mais encore à

remplir les lacunes de son travail et à en compléter l’ensemble. Il

s’exposait ainsi à se voir devancé par un concurrent qui aurait eu moins

de souci que lui de faire un bon livre. Le sujet était tentant, il est

vrai, engageant même, à vue de pays, mais on n’avait qu’à l’aborder pour

en reconnaître l’étendue et les difficultés. Beaucoup d’érudits et de

littérateurs essayèrent de s’en emparer, mais ils y renoncèrent, en

présence de la longueur des recherches, et ils se contentèrent les uns

et les autres d’effleurer le sujet qu’il eût fallu approfondir.

Avant qu’Édouard Fournier eût projeté d’écrire cet ouvrage sur les

enseignes, il n’y avait eu que quatre essais: _Petit Dictionnaire

critique et anecdotique des Enseignes de Paris_, par un Batteur de pavé

(H. de Balzac), 1826; _Petite Revue des Enseignes de Paris_, par un

Allemand, 1826; les _Enseignes_, article d’Ernest Fouinet, inséré dans

le _Mercure de France_, en 1834, et _Recherches historiques sur les

Enseignes des maisons particulières_, par E. de La Quérière, 1852. Le

_Petit Dictionnaire_ de Balzac ne faisait mention que des enseignes

qu’on voyait à Paris en 1825; la _Petite Revue_ n’était qu’un canard de

colporteur, où l’on se moque de la mauvaise orthographe des enseignes;

l’article de Fouinet ne contenait que des généralités curieuses, et la

brochure de La Quérière parlait moins des enseignes de Paris que de

celles de Rouen et des autres villes de France. L’exemple cependant

était donné: il fut suivi, quelques années après, par un savant

archéologue, Adolphe Berty, qui publia, en 1860, deux articles sur les

anciennes enseignes des maisons de la Cité, dans la _Revue

archéologique_, et par cinq ou six journalistes, qui trouvèrent chacun

matière à deux ou trois articles de fantaisie et d’histoire sur les

enseignes: Firmin Maillard, dans le _Journal de Paris_; Jean de Paris,

dans le _Figaro_; Alfred de Bougy, dans la _Presse_; Hector Malot, dans

le _Journal pour tous_; Amédée Berger, dans le _Journal des Débats_; J.

Poignant, dans le _Gaulois_; etc.

Ces articles, ces essais n’avaient servi qu’à faire désirer davantage le

livre d’Édouard Fournier, que M. E. Dentu annonçait toujours et qui

n’était pas encore près de paraître. L’auteur, en effet, tout en

travaillant à son ouvrage, n’en avait pas encore bien arrêté le plan;

ses notes me prouvent qu’il avait hésité, à cet égard, jusqu’au dernier

moment, et la publication du grand ouvrage de M. Blavignac, architecte

de Genève, _Histoire des Enseignes d’hôtelleries, d’auberges et de

cabarets_ (Genève, Grosset et Trembley, 1878, in-8º de 542 pages),

n’avait fait sans doute qu’augmenter l’indécision d’Édouard Fournier.

Fallait-il diviser le livre en deux et même en trois parties distinctes?

Les enseignes dans l’antiquité, les enseignes de Paris, et les enseignes

en France et à l’étranger? Fallait-il se borner à l’histoire ancienne et

moderne des enseignes de Paris? Fallait-il, comme l’a fait M. Blavignac,

classer les enseignes par figures et par sujets, comme la _Science des

armoiries_ a rangé alphabétiquement les blasons des familles?

Fallait-il, à travers ces milliers d’enseignes de toutes les époques,

aller à l’aventure, sans autre règle que le caprice, en rassemblant çà

et là des faits bizarres et inconnus, des particularités intéressantes,

des anecdotes diverses, des renseignements archéologiques, des mélanges

d’érudition et de philosophie? La mort, une mort imprévue et presque

subite, est venue mettre un terme à ces incertitudes de composition, à

ces embarras, à ces doutes sur le choix d’un plan définitif, en faisant

tomber la plume des mains du laborieux et consciencieux écrivain, qui

avait mis tant d’années à préparer son dernier ouvrage, et qui, pour

avoir voulu le faire plus complet, plus parfait que les autres, n’a pas

eu le temps de le finir.

La digne veuve d’Édouard Fournier m’a confié religieusement tous les

manuscrits, toutes les notes, tous les imprimés, tous les documents

enfin, rassemblés par son mari, pour exécuter l’ouvrage que M. E. Dentu

n’attendait pas sans impatience depuis plus de quinze ans et que

l’auteur promettait sans cesse dans le délai le plus rapproché, car

Édouard Fournier était un de ces écrivains consciencieux qui ne croient

jamais avoir fait assez de recherches pour la préparation de leurs

ouvrages historiques.

Je me suis mis à l’œuvre aussitôt, et j’ai fait usage, avec un soin

minutieux, des innombrables matériaux qu’il avait accumulés pour son

travail. Après avoir adopté un plan systématique qui ne comprenait que

les enseignes de Paris à toutes les époques, avec une introduction très

sommaire sur les enseignes dans l’antiquité, j’ai distribué en trente et

un chapitres tout ce qu’Édouard Fournier avait préparé, noté, indiqué,

écrit pour l’_Histoire des Enseignes de Paris_, en élaguant, en laissant

de côté seulement ce qui concernait les enseignes des autres villes de

France.

Après quoi, j’ai retouché, remanié, augmenté, complété ceci et cela, en

esquissant de mon mieux les chapitres dont l’idée avait été oubliée ou

laissée de côté par le maître de l’œuvre; en me pénétrant bien de la

pensée que je n’étais pas ici l’auteur, mais le simple éditeur de cette

œuvre posthume. Je n’ai pas cherché, je l’avoue, à imiter la manière et

les procédés de métier littéraire qui ont fait le succès de

l’intelligent et spirituel savant, auquel je ne voulais rien enlever de

ce qui lui appartenait; je me suis contenté de remplir simplement et

modestement les lacunes de l’ouvrage, qui était sien et qui restera

sien dans l’importante collection de ses œuvres historiques sur le vieux

et le nouveau Paris. Je crois devoir déclarer néanmoins que ce livre eût

été infiniment supérieur à ce qu’il est, si Édouard Fournier avait pu

l’achever et le publier lui-même.

Ma tâche accomplie sous les auspices d’un pieux devoir de vieille

amitié, je laisse à mon jeune ami Louis-Édouard Fournier, qui a obtenu

le grand prix de Rome l’année même où il perdait son digne père, le soin

de représenter dans une ingénieuse allégorie, en tête de cet ouvrage

qu’elle caractérise, le Génie de l’érudition, une lampe à la main,

étudiant le sens héraldique des armes de la ville de Paris et

s’efforçant, en présence du Sphinx antique, d’expliquer les énigmes de

l’histoire et d’en éclairer les ténèbres: _Tenebras historiæ illuminat

eruditio_.

Paul LACROIX,

_Bibliophile_ JACOB

[Illustration:

Paris.--Typ. Tolmer et Cⁱᵉ.

LA CITÉ AU XVᵉ SIÈCLE

AVEC LES ENSEIGNES DES MAISONS

Extrait de la feuille X du plan de l’ancien Paris, restitué par ALBERT

LENOIR et ADOLPHE BERTY. (_Archives de la Commission des Monuments

Historiques._)]

HISTOIRE

DES

ENSEIGNES DE PARIS

INTRODUCTION

ORIGINE DES ENSEIGNES DANS L’ANTIQUITÉ

On peut dire avec assurance que les enseignes ont existé, depuis les

temps les plus reculés, chez tous les peuples, chez les Égyptiens comme

chez les Hébreux, chez les Assyriens comme chez les Grecs, partout enfin

où il y avait des inscriptions publiques sur les monuments et des

monnaies portant des caractères ou des signes graphiques, car les

enseignes ne sont que des emblèmes ou des inscriptions. Mais, jusqu’à

présent, l’érudition n’a pas pris la peine de rechercher leur origine et

de constater leur existence dans l’histoire des mœurs de l’antiquité

égyptienne, hébraïque, assyrienne et grecque. C’est seulement chez les

Romains que la science s’est occupée de prouver, d’après le texte des

auteurs latins et par le témoignage incontestable de quelques monuments

figurés, qu’il y avait des enseignes de toute espèce dans la Rome

antique et dans les principales villes de l’empire romain.

Cependant, si l’abbé Barthélemy n’a pas parlé des enseignes dans son

savant _Voyage du jeune Anacharsis en Grèce, vers le milieu du_ IVᵉ

_siècle_ avant l’ère vulgaire, Zell, professeur de littérature ancienne

à l’université de Fribourg, a voulu combler cette lacune en citant un

passage d’Aristote, qui pourrait faire croire que les enseignes

remonteraient chez les Grecs à la plus haute antiquité[1]; mais notre

professeur s’avise tout à coup de changer un mot (χαμήλων, au lieu de

χαπήλέων) dans ce passage d’Aristote, et les raisons assez concluantes

qu’il donne de ce changement de mot viennent détruire toute l’économie

de sa dissertation. Les malheureuses enseignes ne s’en relèveraient pas,

si le savant helléniste ne démontrait pas ensuite que les hôtelleries

(λέσχαι) furent presque contemporaines des temps héroïques et qu’elles

ont été d’abord établies dans les îles Ioniennes. C’est là qu’une

esclave insolente veut renvoyer Ulysse, dans l’_Odyssée_ d’Homère, et le

commentateur d’Homère, Eustathius, qui vivait au XIIᵉ siècle de notre

ère, prétend que les λέσχαι étaient des édifices à portiques ouverts, où

l’on entrait à pied ou à cheval. Athénée ne comptait pas moins de 360 de

ces hôtelleries en Grèce, au IIᵉ siècle depuis Jésus-Christ hôtelleries

qui étaient caractérisées par des enseignes ou par des écriteaux, car

il fallait distinguer les λέσχαι des πανδοκεῖα, οù l’on ne recevait que

des étrangers. Quant aux cabarets, καπηλεῖα, dont les patrons étaient

infâmes comme les _lenones_ (maquereaux), ils avaient sans doute aussi

des enseignes, pour qu’on ne les confondit pas avec les οἰνῶνες,

boutiques où l’on vendait du vin en détail.

On peut supposer quelle était l’enseigne ordinaire des débitants de vin,

la pomme de pin étant consacrée à Neptune et à Bacchus, car les tonneaux

étaient enduits de poix-résine, pour empêcher le vin de filtrer entre

les douves de ces barriques, dans l’intérieur desquelles l’eau de mer ne

pouvait pénétrer quand on les transportait dans des barques. Le vin

contenu dans de pareils tonneaux sentait la poix-résine, mais le peuple

trouvait à ce vin-là une saveur particulière. Plutarque ne nous dit pas

que la pomme de pin fût l’enseigne des cabarets grecs, mais il rechercha

pourquoi elle était dédiée en même temps à Neptune et à Bacchus[2]. La

tradition s’est maintenue depuis deux mille ans et plus, en perdant

peut-être son sens mythologique, car, de nos jours, les cabarets de la

Grèce sont encore décorés de la pomme de pin traditionnelle[3]. Ce

n’était pas le seul emblème qui fût le signe distinctif des cabarets.

Les monnaies de Byzance, cette ville de débauche et d’ivrognerie,

étaient surchargées d’emblèmes. «Les images qui y sont représentées,

disions-nous dans un autre ouvrage que nous citerons plus d’une fois

dans celui-ci, nous sembleraient copiées sur les enseignes des cabarets

grecs, si quelque chose nous donnait à croire que les cabarets eussent

des enseignes. Ce ne sont que grappes de raisin avec leurs pampres,

amphores à larges anses, à large ventre, ou bien des têtes de Bacchus

couronnées de lierre[4].»

Chez les Romains, il n’y a plus de doute, l’enseigne est partout et son

usage s’applique à tout. L’enseigne (_insigne_) des galères ne différait

pas beaucoup des enseignes de marchands. C’était une figure sculptée ou

peinte, à l’avant d’un vaisseau, pour représenter l’objet dont le navire

portait le nom. Une autre figure, placée à l’arrière et nommée _tutela_

(protection), représentait la divinité à qui la sauvegarde du navire

était confiée[5]. Ces divinités tutélaires présidaient aussi à la garde

des cités, et on voyait, sur les portes de quelques villes romaines,

l’image sculptée de Pan, dieu des champs, comme il est dépeint dans ces

deux vers d’un poète du Vᵉ siècle:

Præsidet exigui formalis imagine saxi

Qui pastorali nomina fronte gerit[6].

N’était-ce pas là une enseigne portant un nom de dieu ou de ville? Il

n’y a pas de peuple qui ait fait plus d’usage des inscriptions que les

Romains. Ces inscriptions, accompagnées d’images sculptées ou peintes,

étaient alors de vraies enseignes, _signa_, et avaient dès lors toutes

sortes de destinations, dans la vie publique comme dans la vie privée.

Ainsi, les poids employés pour le commerce indiquaient souvent le nom

du marchand qui s’en servait et le genre de marchandises qu’il vendait.

En février 1830, en déblayant trois maisons antiques, à Rome, on trouva

dans une boutique trente-huit poids en bronze avec cette légende: EME ET

HABEBIS (Achète, tu l’auras)[7]. Toutes les maisons de Rome, sous les

empereurs, avaient, au lieu de numéros, des enseignes muettes

représentant leur nom, ou des écriteaux sur lesquels leur nom était

inscrit. On sait, par exemple, que le poète Martial, qui vivait sous le

règne de Titus, était logé à l’enseigne du Poirier (_ad Pyrum_). Ces

maisons avaient jusqu’à huit ou dix étages, et quiconque exerçait un

commerce ou une industrie était libre de l’annoncer au moyen d’une

enseigne, en sorte que les maisons étaient, du haut en bas, bariolées

d’enseignes peintes ou sculptées avec des inscriptions. Cette multitude

d’enseignes ou d’écriteaux devait employer un grand nombre de peintres

ou barbouilleurs, qui n’avaient pas d’autre métier; c’étaient

probablement ceux que Pline[8] appelle _rhyparographi_, qui

n’exécutaient dans leurs tableaux que des sujets bas et grossiers.

Les premières enseignes, selon Pline, avaient été des trophées et des

boucliers, qui non seulement portaient des noms propres, peut-être avec

indication d’une qualité professionnelle, mais encore qui offraient des

peintures caricaturales: «Je vous montrerai tel que vous êtes, dis-je,

un jour, à Helvius Mucia (c’est Cicéron qui parle).--Montrez, me

répondit-il. Alors j’indiquai du doigt, dans le bouclier symbolique de

Marius, sous les boutiques neuves, la figure d’un Gaulois tout

contrefait, tirant une langue énorme, et les joues enflées[9].»

Il y avait aussi des enseignes _à combat_, sans doute pour les marchands

qui vendaient soit des armes de guerre et des cuirasses, soit des objets

divers destinés aux combats du cirque. Horace en parle, quand il fait

dire à Dave, dans une de ses satires: «Le jarret tendu, je regarde les

combats de Fulvius, de Rutuba et de Placideanus, ces combats si

fidèlement retracés avec de la couleur rouge ou du charbon[10].»

C’étaient surtout les hôtelleries, les cabarets et les marchands de vin

qui se distinguaient par leurs enseignes. Ces derniers s’étaient

contentés longtemps d’annoncer leur marchandise par une couronne de

lierre suspendue à la porte, le lierre étant consacré à Bacchus; une

sentence de Publius Syrus dit qu’il n’est pas besoin de suspendre une

branche de lierre pour vendre du vin (_Vino vendibili suspensa hedera

non opus est_). L’enseigne d’un cabaret se composait ordinairement de

quelque figure hideuse, ou d’un bas-relief en terre cuite, dont le sujet

était relatif à la profession du tavernier[11]. Les hôtelleries, selon

l’opinion de plusieurs antiquaires, avaient souvent des figures

d’animaux pour enseignes. Il y eut, à Rome, dans le quartier des

Esquilies, quartier rempli de cabarets, une rue de l’_Ours coiffé_

(_vicus Ursi pileati_), et ce nom venait certainement de l’enseigne d’un

cabaret, que la tradition semble rappeler, au même endroit, puisqu’on y

trouve encore l’_Osteria del Orso_, là même où l’on a découvert des

inscriptions antiques qui désignent ainsi la localité (_ad Ursum

pileatum_)[12]. L’enseigne d’un autre cabaret représentait un ours en

toge (_Ursus togatus_)[13].

Parfois l’hôtelier se nommait lui-même sur son enseigne, qui était

gravée sur pierre au frontispice de sa maison, comme le prouve cette

inscription curieuse, trouvée en France[14]:

MERCURIUS hic lucrum

Promittit, Apollo salutem,

Septimanus hospitium.

Cum prandio qui venerit,

Melius utetur. Post,

Hospes, ubi maneas prospice.

En voici la traduction: «Ici, Mercure te promet le gain, Apollon la

santé, Septimanus l’hospitalité. Celui qui apportera son dîner s’en

trouvera mieux. Après cela, étranger, regarde où tu veux loger.»

On pourrait, d’après le sens de l’inscription, supposer que Septimanus

avait mis son auberge sous les auspices de Mercure et d’Apollon.

Une autre inscription, citée dans les _Miscellanées_ de Spon[15], nous

apprend qu’Éros, affranchi de Lucius Afframius, était venu, avec sa

femme Procilla, de Tarascon à Narbonne, pour s’y faire hôtelier

(_hospitalis_), sous l’enseigne du Coq gaulois ou plutôt du Gaulois à

tête de Coq (_a Gallo gallinaceo_). Une autre enseigne d’hôtellerie,

représentant un combat de rats et de belettes, aurait fourni, dit-on, à

Phèdre, contemporain des premiers empereurs de Rome, le sujet et le

titre d’une de ses plus jolies fables.

Les plus vieux usages se conservent surtout dans le peuple. Ainsi, les

moulins à vent ou _moulinets_, qui se voient encore au-dessus de la

porte de beaucoup de cabarets et qui semblent être un caprice de

cabaretier, sont signalés, sous le nom de _sucula_, dans les comédies de

Plaute, et leur présence à l’entrée d’une taverne signifiait que le vin

fait tourner les têtes, comme le vent les ailes d’un moulin. Les

cabarets et les _popines_ (cuisines populaires) de l’ancienne Rome

avaient aussi des enseignes en nature, c’est-à-dire un étalage de

bouteilles et de flacons, de viandes et de légumes, arrangés avec art,

comme les _montres_ de nos boutiques. Ces sortes d’enseignes parlaient

aux yeux mieux encore que les plus ingénieuses inventions des peintres

et des sculpteurs. Les marchands d’eau, qui sont encore presque aussi

nombreux que les marchands de vin, en Italie comme en Espagne, n’ayant

rien à montrer dans leur étalage pour affriander les gourmands,

imaginaient des tableaux d’enseigne capables de piquer la curiosité du

public. Ainsi l’architecte Mazois, dans son grand ouvrage sur les

antiquités de Pompéi, dit y avoir vu une peinture qu’il n’a pas

reproduite, laquelle représentait les compagnons d’Ulysse changés en

bêtes par les philtres enivrants de Circé. Cette fresque, qui servait

d’enseigne à un _thermopole_ (_thermopolium_), boutique où l’on vendait

des boissons chaudes, conseillait aux ivrognes de redouter les effets du

vin. Les enseignes des mauvais lieux, _meritoria_ et _lupanaria_,

étaient moins morales; et, sans parler des écriteaux attachés aux

portes des _meretrices_ ou femmes de débauche, avec leurs noms et leurs

qualités plus ou moins malhonnêtes (voy., dans Tacite, la description

des hauts faits de l’impératrice Messaline, qui se prostituait, sous le

nom de Lycisca, dans un lupanar), ces lieux infâmes, situés généralement

aux environs des théâtres, des cirques et des bains, dans les quartiers

qu’habitait la population la plus abjecte de la ville, étaient signalés,

le jour, par l’image monstrueuse d’un phallus, et, le soir, par la

faible clarté d’une lampe phallophore. Plus tard, le phallus paraît

avoir été remplacé, à la porte des mauvais lieux, par une pierre en

forme de coin, qui avait la même signification.

Les fouilles de Pompéi ont mis à découvert un grand nombre d’enseignes,

peintes, sculptées en pierre ou moulées en terre cuite, la plupart sans

inscription, mais encore fixées à la place qu’elles occupaient au-dessus

ou à côté des boutiques de marchands. Il est souvent difficile de

reconnaître la profession qu’elles caractérisent. Ainsi, un petit

bas-relief en terre cuite, représentant une chèvre, pouvait être

l’enseigne d’une étable de chèvres, sinon d’un vendeur de lait ou de

fromages de chèvre. Le nom du marchand était parfois écrit ou peint, sur

le mur, à côté du bas-relief ou de la peinture. Beaucoup de ces

tableaux, peints grossièrement à la cire rouge, représentent une figure

grimaçante, ou bien les denrées mêmes qui se vendaient dans la boutique;

un marchand de vin avait pris pour enseigne deux esclaves portant sur

leurs épaules une gaule à laquelle est suspendue une amphore. On a cru

pouvoir attribuer à un professeur de pugilat ou à un gladiateur une

peinture représentant deux hommes qui combattent. On a moins de doute

sur la destination d’un tableau qui représente un homme fouettant un

enfant. C’était là, certainement, l’enseigne d’un maître d’école. Enfin,

l’éléphant, qu’on employait autrefois au transport des fardeaux et des

marchandises, devait être l’enseigne d’une hôtellerie, où logeaient des

voyageurs et des marchands étrangers[16].

Les enseignes emblématiques étaient si bien appropriées à l’esprit du

peuple romain, que l’édile faisait peindre, sur les monuments publics,

des figures de serpents, et cette simple image, comprise de tout le

monde, avait le même sens et la même autorité que cette inscription de

police, plus explicite, qu’on retrouve partout dans les villes modernes:

_Défense de déposer ici aucune ordure, sous peine d’amende_. Le serpent,

consacré à Esculape, commandait le respect et inspirait une sorte de

crainte religieuse[17].

I

JURISPRUDENCE ET POLICE DES ENSEIGNES A PARIS[18]

Nous n’avons pas trouvé, dans l’ancien droit coutumier, la moindre

disposition légale relative à l’établissement des enseignes de Paris. Il

est bien certain, cependant, que leur usage, devenu si général depuis la

fin du xiiiᵉ siècle, avait donné lieu à des règlements de police qui ne

sont pas venus jusqu’à nous, puisque le commissaire Nicolas de la Mare

n’en fait pas mention dans son _Traité de la Police_, dont il avait

emprunté tous les matériaux aux archives du Châtelet. Il est impossible,

en effet, que ces innombrables enseignes, de toutes dimensions, qu’on

suspendait à l’entrée des maisons et au-dessus des _ouvroirs_ ou

boutiques, n’aient pas exigé des mesures d’ordre, de surveillance et de

sécurité, que l’intérêt du public rendait absolument nécessaires. Ces

enseignes, en pierre, en terre cuite, en bois, ou même en métal, la

plupart attachées avec des anneaux à des potences de fer, qui faisaient

saillie de deux ou trois pieds sur la rue, étaient un danger permanent

pour les passants, surtout lorsque le vent les secouait en tous sens et

menaçait à chaque instant de les arracher de leurs pivots mobiles et de

leurs charnières rouillées. Quelques-unes de ces enseignes avaient un

poids énorme; d’autres s’avançaient jusqu’au milieu de la rue ou

s’élevaient de plus d’un mètre au-dessus de l’auvent des boutiques.

Les proportions des auvents n’étaient pas moindres; ils servaient d’abri

pour les marchandises ou pour les marchands, contre le grand soleil et

contre la pluie. Ils se succédaient l’un après l’autre, se touchant et

même se superposant, dans toute la longueur d’une rue, de sorte qu’on

pouvait, en côtoyant les boutiques, n’avoir presque rien à craindre des

averses et des coups de soleil. Ces auvents, placés trop bas,

entravaient le passage des charrois et des voitures; placés plus haut,

ils empêchaient l’air et la lumière de circuler dans ces ruelles

étroites où s’amoncelaient les odeurs des boues et des ruisseaux. Nous

ne voyons nulle part que les marchands aient payé un droit à la ville

pour avoir une enseigne, tandis que le droit d’avoir un auvent sur rue

était taxé par le garde de la voirie, sans doute d’après la grandeur de

cet auvent. Ce droit d’auvent fut acquis, moyennant 40 sous, le 6

novembre 1448, du garde de la voirie, pour la maison du _Château

frileux_, située dans la rue de Jouy[19]. Il est probable que ce furent

les marchands eux-mêmes qui demandèrent la suppression des auvents, qui

avaient tellement envahi les rues, que les enseignes n’étaient plus

visibles. Celles-ci, d’ailleurs, s’étaient multipliées en s’agrandissant

tous les jours et en se disputant l’une l’autre une place au soleil. Ce

fut d’abord aux auvents que s’attaqua la police de la voirie: ils furent

donc déclarés gênants et nuisibles, en 1554, par une ordonnance de

police, qui tomba bientôt en désuétude, puisque les auvents reparurent,

plus envahissants que jamais[20]. Il y eut donc lutte continuelle entre

les auvents et les enseignes, jusqu’à la destruction complète des

premiers, qui subsistèrent encore plus d’un siècle, lorsqu’on eut fait

disparaître une partie de leurs inconvénients en réduisant leur largeur

et en fixant la hauteur qu’ils pouvaient avoir. Malgré l’existence des

règlements de voirie contre les saillies qui causaient un embarras sur

la voie publique, les enseignes, qui, à vrai dire, ne gênaient pas la

circulation, échappèrent aux persécutions de la police. Les corps de

métiers avaient assez de puissance et de crédit pour maintenir leurs

enseignes, en dépit des réclamations de la classe bourgeoise. Les

auvents avaient été tour à tour supprimés et rétablis, diminués et

augmentés. Pendant les troubles de la Fronde, lorsque la capitale était

bloquée par l’armée royale, les échevins ordonnèrent aux habitants

d’abattre tous les auvents de leurs maisons[21]. Il est probable que

les enseignes reçurent alors une première atteinte et que les plus

encombrantes partagèrent le sort des auvents. Elles avaient bravé trop

longtemps les lois de la voirie, et l’on peut croire que quelques

accidents décidèrent le lieutenant de police à sévir contre elles. Nous

lisons, dans une lettre de Guy Patin[22], en date du 2 novembre 1666:

«On réforme ici les auvents des boutiques, qui étoient trop grands; à

quoi les commissaires du Châtelet sont fort occupés. Il y en a même deux

d’interdits de leurs charges pour n’y avoir pas vacqué avec assez

d’exactitude; mais on ne diminue pas les tailles, ni les impôts du

Mazarin.» Les auvents avaient sans doute des défenseurs influents, car

ceux-ci, par représailles, dénoncèrent les abus des enseignes, et la

jurisprudence du Châtelet leur donna raison. Voici comment Charles

Robinet, dans ses _Lettres en vers à Madame_[23], raconte cette

rigoureuse prohibition des grandes enseignes:

Le grand magistrat La Reynie

* * * *

A fait passer par les réformes

Toutes les enseignes énormes

Et qui, s’avançant trop avant,

Ainsi que jadis maint auvent,

A qui l’on a rogné les cornes,

Passoient de raisonnables bornes,

Et, dans toute rue et carfour,

Des lanternes couvroient le jour,

Dont nous allons avoir affaire,

Au défaut de cadran solaire,

Ou, par leur inégalité,

Péchoient contre la symétrie,

En toutes choses si chérie.

Cette réduction de la grandeur exagérée des enseignes ne suffisait pas

encore à l’auteur des _Lettres en vers_, car il expose en ces termes les

vœux de l’opinion publique, au sujet de certaines enseignes accusées

d’impiété:

Mais je voudrois encore plus;

Si mes avis étoient reçus,

Je voudrois, par sentiment pie,

Que l’on n’y mît plus l’effigie

Ni du bon Dieu ni de ses saints,

Dont les irrévérends humains

Signalent les lieux plus profanes.

Il est des Vénus, des Dianes,

Des Cupidons, des Adonis

Et d’autres objets infinis,

Pour indiquer tous domiciles

De cette plus grande des villes.

C’était la première fois que les enseignes avaient à se défendre contre

une attaque aussi violente, car l’ordonnance de 1577, relativement aux

enseignes d’hôtelleries[24], qu’on soumit alors à des règles fixes,

n’avait pas même inquiété les marchands, qui professaient le plus

souverain mépris pour les hôteliers et aubergistes, lesquels ne

faisaient partie d’aucune corporation[25]. Les enseignes ne manquaient

pas de protecteurs, qui obtinrent des concessions de la part du

lieutenant de police La Reynie. La dimension des enseignes fut fixée de

manière à ce qu’elles ne payassent aucun droit au fisc, quand elles ne

dépassaient pas cette dimension uniforme et qu’elles étaient appliquées

solidement au mur. Quant aux enseignes saillantes, elles furent

autorisées, ou plutôt tolérées, à condition qu’elles payassent le droit

d’être suspendues, à telle hauteur réglementaire, au-dessus du pavé du

roi[26].

Les enseignes se vengèrent sur les auvents, qui furent dès lors

irrévocablement détruits; puis, elles reprirent petit à petit leurs

anciennes proportions, sous la tolérance de la police, si bien qu’en

1679 elles avaient reparu aussi grandes qu’elles l’étaient avant

l’ordonnance de La Reynie. Les marchands attachaient tant d’importance à

leurs enseignes, qu’ils payèrent tout ce qu’on voulut, et les enseignes

pendantes, dont la taxe continuait à s’élever, se gardèrent bien de

venir se coller honteusement à la muraille. Il n’y en eut jamais un plus

grand nombre, et La Reynie signalait leur éclatante réapparition en

1688. L’autorité ne fit qu’exiger un modèle de potence plus solide, pour

suspendre ces enseignes, et un droit plus fort, pour la permission qu’il

fallait acheter à prix débattu.

En même temps, la pose de toute nouvelle enseigne et le changement

d’une enseigne ancienne donnèrent lieu au payement d’un droit attribué

au voyer[27]. Le bureau de la voirie, qui modifiait à son gré les us et

coutumes du régime des enseignes marchandes et immobilières, exerça

toute espèce de vexations contre les propriétaires de ces enseignes. Les

syndicats des corporations résistèrent et surtout protestèrent; mais,

comme il s’agissait toujours de droits à payer, les contraventions

finissaient par des amendes et des indemnités au profit du voyer et de

la voirie. Tout était bon pour tirer de l’argent des enseignes; et

quand, en vertu de l’édit de 1696, Charles d’Hozier, juge d’armes, reçut

la mission de dresser le recueil général des armoiries qui pouvaient

être portées ou revendiquées en France, afin de les soumettre au

payement d’un droit fiscal, une immense quantité de propriétaires

d’enseignes furent compris au nombre des gens à armoiries, parce que

leurs enseignes avaient arboré des prétentions nobiliaires, ou simulé

des armes de fantaisie, ayant plus ou moins un caractère héraldique.

L’enseigne était désormais un bon produit pour le fisc.

Un édit du mois de mars 1693 avait, d’ailleurs, permis de dresser un

état précis et détaillé de différentes _espèces_ sur lesquelles il était

dû des droits aux commissaires de la voirie. Il suffira d’indiquer les

principaux articles concernant les enseignes[28]:

«Article XII.--Pour les enseignes grandes ou petites, y compris la

potence, s’il y en a, ou autres accompagnements, qu’elles soient

suspendues au-dessus ou au-dessous de l’auvent (on voit que les auvents

avaient regagné du terrain), en quelque nombre qu’il y en ait à la même

maison, un seul droit de quatre livres; mais pareil droit pour chaque

marchand ou artisan, dans la même maison. Si, après l’année révolue, il

était fait ou exposé quelque nouvelle enseigne, nouveau droit de quatre

livres.

»Article XIII.--Pour tous les tableaux appliqués sur les trumeaux et

jambages des portes, ou de la boutique, en quelque nombre qu’ils soient

à la même maison, pour le même marchand, un seul droit de quatre livres.

»Article XXI.--Pour les bustes aux maisons ou encoignures, indiquant la

profession, quelque nombre qu’il y en ait, le tout en une même maison,

un seul droit de quatre livres.

»Article XXII.--Pour les cadrans indiquant la profession, un seul droit

de quatre livres.

»Article XXVIII.--Aucun propriétaire ou locataire des maisons, boutiques

ou échoppes ne pourra faire poser, établir ou échanger aucune desdites

choses ou espèces, qu’il n’ait obtenu préalablement la permission, par

écrit, desdits commissaires.»

Ces articles, si simples en apparence, donnaient prétexte à toutes

sortes de difficultés qui se traduisaient par des amendes ou par des

exactions. Il n’y avait pas un changement d’enseigne qui n’amenât des

tracasseries non seulement de la part des commissaires de la voirie,

mais encore de la part des voisins; car les tribunaux avaient décidé

qu’une enseigne étant une propriété, nul ne pouvait la prendre dans la

même ville, surtout si le commerce et la profession étaient identiques

chez deux concurrents qui se disputaient la même enseigne. De là des

querelles, des procès et des arbitrages. On était bien loin de l’âge

d’or des enseignes, où chacun était libre de choisir et d’adopter

l’enseigne qui lui plaisait, sans être accusé de plagiat, de contrefaçon

ou de concurrence malhonnête, alors que chaque rue avait quelquefois

deux ou trois enseignes semblables pour des métiers différents. Il est

certain, dans tous les cas, que les ordonnances de police, qui réglaient

d’une manière uniforme les dimensions de l’enseigne, furent appliquées

avec la dernière rigueur, car le docteur anglais Lister le constate en

ces termes, dans le récit du voyage qu’il fit à Paris en 1698: «On

ordonna, il y a quelque temps, aux marchands, d’abattre toutes leurs

enseignes à la fois, sans permettre de les avancer, à l’avenir, de plus

d’un pied ou deux au-delà du mur, ou d’avoir plus de telle dimension,

assez petite, en carré. On obéit à l’instant; en sorte que ces enseignes

n’obstruent plus les rues et font, grâce à leur petitesse ou à leur

élévation, aussi peu de figure que s’il n’y en avait point[29].»

Depuis le numérotage des maisons, au XVIIIᵉ siècle, la plupart des

enseignes, que ce numérotage rendait inutiles, avaient disparu, il est

vrai, et il ne restait plus que les enseignes des marchands. Ces

derniers étaient las de subir la tyrannie et la vénalité des

commissaires de la voirie. Ceux-ci proposèrent une réforme générale des

enseignes, dans le courant de l’année 1761, et ils obtinrent des

Trésoriers de France une ordonnance qui devait produire de nouveaux

droits et de nouveaux profits, sous la direction du bureau de la voirie.

D’après cette ordonnance, toutes les enseignes, sans exception, devaient

être placées à quinze pieds de hauteur au-dessus du pavé des rues et

n’excéder les murs des maisons que de deux ou trois pieds. «Sous

prétexte, dit Barbier dans son _Journal_[30], qu’elles seront moins

exposées à se détacher dans les grands vents et qu’elles incommoderont

moins les fenêtres voisines, mais aussi peut-être pour quelques raisons

de droits et de profits.» Les six Corps de marchands s’émurent de

l’ordonnance des Trésoriers de France, qu’ils regardèrent avec raison

comme un moyen de tirer l’argent des bourses. Ils se réunirent d’office

en assemblée générale et firent rédiger un mémoire dans lequel on

appréciait la dépense considérable que l’ordonnance imposait aux gens à

enseignes, vu la difficulté de mettre de niveau toutes les enseignes qui

étaient de grandeur inégale et dont la plupart devraient être

entièrement changées. Le mémoire fut présenté au lieutenant de police,

qui accorda aux six Corps de marchands la permission verbale de

supprimer les enseignes saillantes et de les appliquer en tableau sur

les murs des maisons, dans les trumeaux des croisées. «Ce qui offusquera

encore moins, dit Barbier, les fenêtres du premier étage et la lumière

des lanternes le soir.» Les six Corps de marchands s’engagèrent à faire

exécuter, dans l’espace de deux mois, par tous les membres de leur

corporation, le changement qu’ils avaient accepté dans le système

général des enseignes, et le lieutenant de police décida que toutes les

Communautés d’arts et métiers, qui ne faisaient pas partie des six

Corps, seraient tenues de se conformer au même engagement, sans

ordonnance de police publiée et affichée. Chaque Corps et chaque

Communauté devaient, à tour de rôle, aviser à faire enlever les

enseignes saillantes et à les mettre en placard contre les maisons.

Pendant plus d’un mois, on ne vit dans les rues, où la circulation des

voitures fut presque interrompue, que des ouvriers travaillant, sur des

échelles, à déplacer et à replacer les enseignes, aux frais des six

Corps de marchands et des Communautés de métiers. Ce changement général

fut approuvé par tout le monde, et l’aspect des rues y gagna beaucoup.

«En tout cas, dit Barbier, cela fera repentir le bureau de la voirie de

la réforme qu’il voulait imaginer, par la perte des droits que lui

produisaient les changements et embellissements continuels que l’on

faisait aux enseignes.»

Les auvents subsistaient encore, réduits, il est vrai, à des proportions

restreintes, mais les enseignes saillantes ou pendantes étaient

définitivement condamnées, d’après l’avis des six Corps de marchands.

«Les enseignes saillantes, disait une ordonnance du lieutenant de

police, en date du 17 décembre 1761, faisaient paraître les rues plus

étroites, et dans les rues commerçantes elles nuisaient considérablement

aux vues des premiers étages, et même à la clarté des lanternes, en

occasionnant des ombres préjudiciables à la sûreté publique; elles

formaient un péril perpétuellement imminent sur la tête des passants,

tant par l’inattention des propriétaires et des locataires sur la

vétusté des enseignes ou des potences, que par les coups de vent, qui en

ont souvent abattu plusieurs et causé les accidents les plus funestes.»

Dans la même ordonnance, le lieutenant de police n’avait pas manqué

d’adresser quelques reproches aux marchands, en leur attribuant les abus

qu’il s’agissait de détruire. «Les marchands et artisans, disait-il, ont

tellement négligé de se conformer aux règlements de police, notamment à

l’ordonnance de 1669 par de La Reynie concernant l’élévation, la largeur

et la saillie de leurs enseignes, qu’il semble qu’à l’envi les uns des

autres chaque marchand ou artisan se pique d’enchérir sur son voisin ou

son confrère, par la hauteur, le volume et le poids de son enseigne. Il

y en a même qui, dans les professions les plus communes, ont poussé

l’excès jusqu’au point de placer au-dessus de leurs boutiques les

attributs de leur métier et des figures, soit en massif, soit en relief,

qui, bien loin de servir à la décoration de la ville, comme on pourrait

présumer que telle a été leur intention, choquent les yeux des citoyens,

par leur énormité, ôtent les vues aux voisins, et mettent les passants,

surtout lors des grands vents, dans le cas de craindre d’en être

écrasés[31].» En conséquence, le lieutenant de police ordonnait donc que

tous les particuliers, de quelque qualité et condition qu’ils fussent,

seraient tenus d’appliquer les enseignes contre les murs des boutiques

ou magasins par eux occupés, et d’en supprimer totalement les potences,

dans le délai d’un mois.

Il paraît que _tous les particuliers_ ne s’étaient pas empressés

d’obtempérer à l’injonction du lieutenant de police, car le Bureau des

finances crut devoir ordonner, dans les premiers jours de janvier 1762,

que conformément à l’ordonnance du lieutenant de police, dans le courant

du présent mois toutes les enseignes en saillie fussent supprimées,

plaquées et scellées contre le mur, et ayant tout au plus quatre pouces

de relief, ainsi que les étalages des auvents. Une feuille périodique,

_l’Avant-coureur_, publia, dans son numéro du 11 janvier 1762, de sages

réflexions sur une mesure de police et de voirie qui était déjà exécutée

presque partout, et qui allait transformer de la manière la plus

satisfaisante la physionomie des rues de Paris. «Nous devons dire,

objectait le journaliste, que, même avant la publication des deux

ordonnances, la plus grande partie des marchands en avaient prévenu

l’effet, sur la simple invitation de M. le lieutenant général de police,

et que les yeux étaient déjà flattés de ne plus voir dans les rues ce

_bariolage_ obscur et dangereux, qui les déparait. Il est heureux pour

nous que les magistrats préposés pour la sûreté publique aient bien

voulu concourir entre eux à détruire un usage qui ne pouvait qu’être

nuisible, à tous égards, aux citoyens. Le premier bien d’une réformation

si utile est de rétablir entre les marchands l’égalité que le luxe des

enseignes avait détruite; le second, c’est de procurer la sûreté des

citoyens et l’embellissement de la capitale; et, comme tout ce qui est

avantageux tend à la perfection, on doit espérer qu’aux enseignes

plaquées succéderont les bas-reliefs, des tableaux et autres véritables

ornements, qui honoreront les arts, en même temps qu’ils embelliront

leurs places.» Les vœux du journaliste (sans doute, de Querlon ou La

Dixmerie) furent exaucés, quarante ans plus tard; car la mode des

enseignes peintes, et souvent peintes par des artistes de grand talent,

commença sous le Directoire, prit tout son développement sous l’Empire

et brilla de tout son éclat pendant la Restauration.

La jurisprudence des enseignes paraissait désormais établie par

l’ordonnance de M. de Sartine, à laquelle s’étaient soumis tous les

marchands et artisans. Il y eut cependant quelques contradicteurs et

opposants, qui se refusèrent à retirer les enseignes pendantes et

saillantes, qu’ils regardaient comme une possession acquise depuis

l’ancienne ordonnance de La Reynie et l’édit du mois de mars 1693. On

plaida, et longuement, ainsi que pour la plupart des procès de ce temps,

et l’on est surpris de voir que le droit de voirie pour les enseignes

fut fixé par un arrêt du Parlement, le 11 mai 1765, arrêt qui rappelait

les anciennes ordonnances relatives aux grandes et petites enseignes,

supportées par des potences et faisant saillie à trois pieds du mur dans

les grandes rues et de deux pieds et demi dans les petites. Le rappel de

ces ordonnances impliquait seulement le droit de voirie, qui avait été

de 4 livres par chaque enseigne et qui fut maintenu au même taux, bien

que les enseignes ne fussent plus saillantes et suspendues à des

potences. Nous croyons que ce droit de voirie a été dû et payé jusqu’à

la révolution de 1789. Au reste, les enseignes étaient toujours

autorisées, approuvées et même censurées par la police[32]. Cependant

nous sommes à peu près sûr que, depuis 1789 jusqu’en 1800, la police

avait autre chose à faire qu’à s’occuper des enseignes. Elles n’ont pas

été néanmoins oubliées dans le Code civil: «Une enseigne d’établissement

commercial est une propriété légitime que chacun doit s’abstenir de

léser, en se l’appropriant ou l’imitant de manière préjudiciable.» (Art.

544.) Cet article était sans doute sujet à bien des interprétations,

puisqu’un jugement de l’année 1821 a dû en établir la jurisprudence, en

disant: «Un établissement commercial en possession d’une enseigne peut

exiger qu’un établissement plus nouveau et de même nature change une

enseigne qui ferait confondre les deux établissements, surtout si

l’identité avait donné lieu à des méprises.»

La préfecture de police ne s’est pas désintéressée aujourd’hui des

enseignes de Paris, quoique la plupart de ces enseignes ne soient plus

représentées que par des tableaux figurés ou par de simples

inscriptions. Voici la note curieuse qui a été communiquée au _Figaro_

et qui fut insérée dans le numéro du 10 décembre 1871:

«On s’occupe, depuis quelques jours, à la préfecture de police, de faire

le relevé de toutes les enseignes de Paris, depuis les plus modestes

jusqu’aux plus somptueuses, travail formidable auquel sont employées

plus de cent personnes et qui, néanmoins, ne sera pas terminé avant la

fin du mois de février 1872. L’énumération de toutes ces enseignes

formera quinze à vingt volumes in-folio, d’environ 1,200 feuilles

chacun. Ce recueil, assurément très original et très curieux à

consulter, même pour les amateurs, sera mis gratuitement à la

disposition des personnes qui auront un renseignement à prendre ou une

réclamation à formuler. Toutes les enseignes nouvelles y seront

inscrites, dès qu’elles se produiront, et, afin d’éviter les omissions,

une ordonnance ministérielle obligera les commerçants et industriels à

faire, à ce sujet, une déclaration à la préfecture de police.»

Nous ne pensons pas que cette ordonnance ministérielle ait été faite.

II

ORIGINES DES ENSEIGNES EN FRANCE INSCRIPTIONS ET MONOGRAMMES ENSEIGNES

DES MAISONS ET DES HOTELS

Histoire des enseignes de Paris · 第 1 / 27 段