M. Harvey et Miss Alice les suivirent.

Ainsi, après s'être jeté dans le fleuve, Mars avait pu échapper

aux tourbillons de la barre? Oui! et, par prudence, le courageux

métis s'était bien gardé de faire savoir à Castle-House qu'il

était sain et sauf. Aller y demander asile, c'eût été compromettre

sa propre sécurité, et il fallait qu'il restât libre pour

accomplir son oeuvre. Ayant regagné la rive droite à la nage, il

avait pu, en se faufilant à travers les roseaux, la redescendre

jusqu'à la hauteur de la flottille. Là, ses signaux aperçus, un

canot l'avait recueilli et reconduit à bord de la canonnière du

commandant Stevens. Celui-ci fut aussitôt mis au courant de la

situation, et, devant ce danger imminent qui menaçait Gilbert,

tous ses efforts tendirent à remonter le chenal. Ils avaient été

infructueux, on le sait, et l'opération allait être abandonnée,

lorsque, pendant la nuit, le coup de vent vint relever le niveau

du fleuve. Cependant, sans une pratique de ces passes difficiles,

la flottille eût encore risqué de s'échouer sur les hauts fonds du

fleuve. Heureusement, Mars était là. Il avait adroitement piloté

sa canonnière, dont les autres suivirent la direction, malgré le

déchaînement de la tempête. Aussi, avant que le brouillard eût

empli la vallée du Saint-John, étaient-elles embossées devant la

ville qu'elles tenaient sous leurs feux.

Il était temps, car les deux condamnés devaient être exécutés à la

première heure. Mais, déjà, ils n'avaient plus rien à craindre.

Les magistrats de Jacksonville avaient repris leur autorité

usurpée par Texar. Et, au moment où Mars et ses compagnons

arrivaient devant la prison, James et Gilbert Burbank en

sortaient, libres enfin.

En un instant, le jeune lieutenant eut pressé Miss Alice sur son

coeur, tandis que M. Stannard et James Burbank tombaient dans les

bras l'un de l'autre.

«Ma mère?... demanda Gilbert tout d'abord.

-- Elle vit... elle vit!... répondit Miss Alice.

-- Eh bien, à Castle-House! s'écria Gilbert. À Castle-House...

-- Pas avant que justice soit faite!» répondit James Burbank.

Mars avait compris son maître. Il s'était lancé du côté de la

grande place avec l'espoir d'y trouver Texar.

L'Espagnol n'aurait-il pas déjà pris la fuite, afin d'échapper aux

représailles? Ne se serait-il pas soustrait à la vindicte

publique, avec tous ceux qui s'étaient compromis pendant cette

période d'excès? Ne suivait-il pas déjà les soldats de la milice

qui battaient en retraite vers les basses régions du comté?

On pouvait, on devait le croire.

Mais, sans attendre l'intervention des fédéraux, nombre

d'habitants s'étaient précipités vers Court-Justice. Arrêté au

moment où il allait prendre la fuite, Texar était gardé à vue.

D'ailleurs, il semblait s'être assez facilement résigné à son

sort.

Toutefois, quand il se trouva en présence de Mars, il comprit que

sa vie était menacée.

En effet, le métis venait de se jeter sur lui. Malgré les efforts

de ceux qui le gardaient, il l'avait saisi à la gorge, il

l'étranglait, lorsque James et Gilbert Burbank parurent.

«Non... non!... Vivant! s'écria James Burbank. Il faut qu'il

parle!

-- Oui!... il le faut!» répondit Mars.

Quelques instants plus tard, Texar était enfermé dans la cellule

même où ses victimes avaient attendu l'heure de l'exécution.

V

Prise de possession

Les fédéraux étaient enfin maîtres de Jacksonville -- par suite,

maîtres du Saint-John. Les troupes de débarquement, amenées par le

commandant Stevens, occupèrent aussitôt les principaux points de

la cité. Les autorités usurpatrices avaient pris la fuite. Seul de

l'ancien comité, Texar était tombé entre leurs mains.

D'ailleurs, soit lassitude des exactions commises pendant ces

derniers jours, soit même indifférence sur la question de

l'esclavage que le Nord et le Sud cherchaient alors à trancher par

les armes, les habitants ne firent point mauvais accueil aux

officiers de la flottille, qui représentaient le gouvernement de

Washington.

Pendant ce temps, le commodore Dupont, établi à Saint-Augustine,

s'occupait de mettre le littoral floridien à l'abri de la

contrebande de guerre. Les passes de Mosquito-Inlet furent bientôt

fermées. Cela coupa court au commerce d'armes et de munitions qui

se faisait avec les Lucayes, les îles anglaises de Bahama. On peut

dire qu'à partir de ce moment, l'État de Floride rentra sous

l'autorité fédérale.

Ce jour même, James et Gilbert Burbank, M. Stannard et Miss Alice,

repassaient le Saint-John pour rentrer à Camdless-Bay.

Perry et les sous-régisseurs les attendaient au pier du petit port

avec un certain nombre de Noirs qui étaient revenus sur la

plantation. On imagine aisément quelle réception leur fut faite,

quelles démonstrations les accueillirent.

Un instant après, James Burbank et son fils, M. Stannard et sa

fille étaient au chevet de Mme Burbank.

En même temps qu'elle revoyait Gilbert, la malade apprenait tout

ce qui s'était passé. Le jeune officier la pressait dans ses bras.

Mars lui baisait les mains. Ils ne la quitteraient plus

maintenant. Miss Alice pourrait lui donner ses soins. Elle

reprendrait promptement ses forces. Il n'y avait rien à redouter

désormais des machinations de Texar ni de ceux qu'il avait

associés à ses vengeances. L'Espagnol était entre les mains des

fédéraux, et les fédéraux étaient maîtres de Jacksonville.

Cependant, si la femme de James Burbank, si la mère de Gilbert,

n'avait plus à trembler pour son mari et pour son fils, toute sa

pensée allait se rattacher à sa petite fille disparue. Il lui

fallait Dy, comme à Mars, il fallait Zermah.

«Nous les retrouverons! s'écria James Burbank. Mars et Gilbert

nous accompagneront dans nos recherches...

-- Oui, mon père, oui... et sans perdre un jour, répondit le jeune

lieutenant.

-- Puisque nous tenons Texar, reprit M. Burbank, il faudra bien

que Texar parle!

-- Et s'il refuse de parler? demanda M. Stannard. Si cet homme

prétend qu'il n'est pour rien dans l'enlèvement de Dy et de

Zermah?...

-- Et comment le pourrait-il? s'écria Gilbert. Zermah ne m'a-t-

elle pas reconnu à la crique Marino? Alice et ma mère n'ont-elles

point entendu ce nom de Texar que Zermah jetait au moment où

l'embarcation s'éloignait? Peut-on douter qu'il soit l'auteur de

l'enlèvement, qu'il y ait présidé en personne?

-- C'était lui! répondit Mme Burbank, qui se redressa comme si

elle eût voulu se jeter hors de son lit.

-- Oui!... ajouta Miss Alice, je l'ai bien reconnu!... Il était

debout... à l'arrière de son canot qui se dirigeait vers le milieu

du fleuve!

-- Soit, dit M. Stannard, c'était Texar! Pas de doute possible!

Mais, s'il refuse de dire en quel endroit Dy et Zermah ont été

entraînées par son ordre, où les chercherons-nous, puisque nous

avons déjà vainement fouillé les rives du fleuve sur une étendue

de plusieurs milles?»

À cette question, si nettement posée, aucune réponse ne pouvait

être faite. Tout dépendrait de ce que dirait l'Espagnol. Son

intérêt serait-il de parler ou de se taire?

«On ne sait donc pas où demeure habituellement ce misérable?

demanda Gilbert.

-- On ne le sait pas, on ne l'a jamais su, répondit James Burbank.

Dans le sud du comté, il y a de si vastes forêts, tant de

marécages inaccessibles, où il a pu se cacher! En vain voudrait-on

explorer tout ce pays, dans lequel les fédéraux eux-mêmes ne

pourront poursuivre les milices en retraite! Ce serait peine

perdue!

-- Il me faut ma fille! s'écria Mme Burbank, que James Burbank ne

contenait pas sans peine.

-- Ma femme!... Je veux ma femme... s'écria Mars, et je forcerai

bien ce coquin à dire où elle est!

-- Oui! reprit James Burbank, lorsque cet homme verra qu'il y va

de sa vie, et qu'il peut la sauver en parlant, il n'hésitera pas à

parler! Lui en fuite, nous pourrions désespérer! Lui entre les

mains des fédéraux, nous lui arracherons son secret! Aie

confiance, ma pauvre femme! Nous sommes tous là, et nous te

rendrons ton enfant!»

Mme Burbank, épuisée, était retombée sur son lit. Miss Alice, ne

voulant point la quitter, resta près d'elle, pendant que

M. Stannard, James Burbank, Gilbert et Mars redescendaient dans le

hall, afin d'y conférer avec Edward Carrol.

Voici ce qui fut bientôt convenu. Avant d'agir, le temps serait

laissé aux fédéraux d'organiser leur prise de possession.

D'ailleurs, il fallait que le commodore Dupont fût informé des

faits relatifs non seulement à Jacksonville, mais encore à

Camdless-Bay. Peut-être conviendrait-il que Texar fût d'abord

déféré à la justice militaire? Dans ce cas, les poursuites ne

pourraient être faites qu'à la diligence du commandant en chef de

l'expédition de Floride.

Toutefois, Gilbert et Mars ne voulurent point laisser passer la

fin de cette journée ni la suivante, sans commencer leurs

recherches. Pendant que James Burbank, MM. Stannard et Edward

Carrol allaient faire les premières démarches, ils voulurent

remonter le Saint-John, avec l'espérance de recueillir peut-être

quelque indice.

Ne pouvaient-ils craindre, en effet, que Texar refusât de parler,

que, poussé par sa haine, il n'allât jusqu'à préférer subir le

dernier châtiment plutôt que de rendre ses victimes? Il fallait

pouvoir se passer de lui. Il importait donc de découvrir en quel

endroit il habitait ordinairement. Ce fut en vain. On ne savait

rien de la Crique-Noire. On croyait cette lagune absolument

inaccessible. Aussi Gilbert et Mars longèrent-ils plusieurs fois

les taillis de sa rive, sans découvrir l'étroite ouverture qui eût

pu donner accès à leur légère embarcation.

Pendant la journée du 13 mars, il ne se produisit aucun incident

de nature à modifier cet état de choses. À Camdless-Bay, la

réorganisation du domaine s'effectuait peu à peu. De tous les

coins du territoire, des forêts avoisinantes où ils avaient été

forcés de se disperser, les Noirs revenaient en grand nombre.

Affranchis par l'acte généreux de James Burbank, ils ne se

considéraient pas comme déliés envers lui de toute obligation. Ils

seraient ses serviteurs, s'ils n'étaient plus ses esclaves. Il

leur tardait de rentrer à la plantation, d'y reconstruire leurs

baraccons détruits par les bandes de Texar, d'y relever les

usines, de rétablir les chantiers, de reprendre enfin les travaux

auxquels, depuis tant d'années, ils devaient le bien-être et le

bonheur de leurs familles.

On commença par réorganiser le service de la plantation. Edward

Carrol, à peu près guéri de sa blessure, put se remettre à ses

occupations habituelles. Il y eut beaucoup de zèle de la part de

Perry et des sous-régisseurs. Il n'était pas jusqu'à Pyg qui ne se

donnât du mouvement, quoiqu'il ne fît pas grande besogne. Le

pauvre sot avait quelque peu rabattu de ses idées d'autrefois.

S'il se disait libre, il agissait maintenant comme un affranchi

platonique, fort embarrassé d'utiliser la liberté dont il avait le

droit de jouir. Bref, lorsque tout le personnel serait rentré à

Camdless-Bay, lorsqu'on aurait relevé les bâtiments détruits, la

plantation ne tarderait pas à reprendre son aspect accoutumé.

Quelle que fût l'issue de la guerre de Sécession, il y avait lieu

de croire que la sécurité serait assurée désormais aux principaux

colons de la Floride.

À Jacksonville, l'ordre était rétabli. Les fédéraux n'avaient

point cherché à s'immiscer dans l'administration municipale. Ils

occupaient militairement la ville, laissant aux anciens magistrats

l'autorité dont une émeute les avait privés pendant quelques

semaines. Il suffisait que le pavillon étoile flottât sur les

édifices. Par cela même que la majorité des habitants se montrait

assez indifférente sur la question qui divisait les États-Unis,

elle ne répugnait point à se soumettre au parti victorieux. La

cause unioniste ne devait trouver aucun adversaire dans les

districts de la Floride. On sentait bien que la doctrine des

«states-rights», chère aux populations des États du Sud, en

Géorgie ou dans les Carolines, n'y serait point soutenue avec

l'ardeur habituelle aux séparatistes, même dans le cas où le

gouvernement fédéral retirerait ses troupes.

Voici quels étaient, à cette époque, les faits de guerre dont

l'Amérique était encore le théâtre.

Les confédérés, afin d'appuyer l'armée de Beauregard, avaient

envoyé six canonnières sous les ordres du commodore Hollins, qui

venait de prendre position sur le Mississipi, entre New-Madrid et

l'île 10. Là commençait une lutte que l'amiral Foote soutenait

vigoureusement, dans le but de s'assurer le haut cours du fleuve.

Le jour même où Jacksonville tombait au pouvoir de Stevens,

l'artillerie fédérale se mettait en état de riposter au feu des

canonnières de Hollins. L'avantage devait finir par rester aux

nordistes avec la prise de l'île 10 et de New-Madrid. Ils

occuperaient alors le cours du Mississipi sur une longueur de deux

cents kilomètres, en tenant compte des sinuosités du fleuve.

Cependant, à cette époque, une grande hésitation se manifestait

dans les plans du gouvernement fédéral. Le général Mac Clellan

avait dû soumettre ses idées à un conseil de guerre, et, bien

qu'elles eussent été approuvées par la majorité de ce conseil, le

président Lincoln, cédant à des influences regrettables, en

entrava l'exécution. L'armée du Potomac fut divisée, afin

d'assurer la sécurité de Washington. Par bonheur, la victoire du

_Monitor _et la fuite du _Virginia _venaient de rendre libre la

navigation sur la Chesapeake. En outre, la retraite précipitée des

confédérés, après l'évacuation de Manassas, permit à l'armée de

transporter ses cantonnements dans cette ville. De cette façon

était résolue la question du blocus sur le Potomac.

Toutefois, la politique, dont l'action est si funeste quand elle

se glisse dans les affaires militaires d'un pays, allait encore

amener une décision fâcheuse pour les intérêts du Nord. À cette

date, le général Mac Clellan était privé de la direction

supérieure des armées fédérales. Son commandement se vit

uniquement réduit aux opérations du Potomac, et les autres corps,

devenus indépendants, repassèrent sous la seule direction du

président Lincoln.

Ce fut une faute. Mac Clellan ressentit vivement l'affront d'une

destitution qu'il n'avait point méritée. Mais, en soldat qui ne

connaît que son devoir, il se résigna. Le lendemain même, il

formait un plan dont l'objectif était de débarquer ses troupes sur

la plage du fort Monroe. Ce plan, adopté par les chefs de corps,

fut approuvé du président. Le ministre de la Guerre adressa ses

ordres à New York, à Philadelphie, à Baltimore, et des bâtiments

de toute espèce arrivèrent dans le Potomac, afin de transporter

l'armée de Mac Clellan avec son matériel.

Les menaces qui, pendant quelque temps, avaient fait trembler

Washington, la capitale nordiste, c'était Richmond, la capitale

sudiste, qui allait les subir à son tour.

Telle était la situation des belligérants au moment où la Floride

venait de se soumettre au général Sherman et au commodore Dupont.

En même temps que leur escadre effectuait le blocus de la côte

floridienne, ils devenaient maîtres du Saint-John, ce qui assurait

la complète possession de la péninsule.

Cependant Gilbert et Mars avaient en vain exploré les rives et les

îlots du fleuve jusqu'au delà de Picolata. Dès lors, il n'y avait

plus qu'à agir directement sur Texar. Depuis le jour où les portes

de la prison s'étaient refermées sur lui, il n'avait pu avoir

aucun rapport avec ses complices. Il s'en suit que la petite Dy et

Zermah devaient se trouver encore là où elles étaient avant

l'occupation du Saint-John par les fédéraux.

En ce moment, l'état des choses à Jacksonville permettait que la

justice y suivît son cours régulier à l'égard de l'Espagnol, s'il

refusait de répondre. Toutefois, avant d'en arriver à ces moyens

extrêmes, on pouvait espérer qu'il consentirait à faire quelques

aveux à la condition d'être rendu à la liberté.

Le 14, on résolut de tenter cette démarche avec l'approbation des

autorités militaires, qui était assurée d'avance.

Mme Burbank avait repris de ses forces. Le retour de son fils,

l'espoir de revoir bientôt son enfant, l'apaisement qui s'était

fait dans le pays, la sécurité maintenant garantie à la plantation

de Camdless-Bay, tout se réunissait pour lui rendre un peu de

cette énergie morale qui l'avait abandonnée. Rien n'était plus à

craindre des partisans de Texar qui avaient terrorisé

Jacksonville. Les milices s'étaient retirées vers l'intérieur du

comté de Putnam. Si, plus tard, celles de Saint-Augustine, après

avoir franchi le fleuve sur son haut cours, devaient songer à leur

donner la main, afin de tenter quelque expédition contre les

troupes fédérales, il n'y avait là qu'un péril fort éloigné, dont

on pouvait ne pas se préoccuper, tant que Dupont et Sherman

résideraient en Floride.

Il fut donc convenu que James et Gilbert Burbank iraient ce jour

même à Jacksonville, mais aussi qu'ils iraient seuls. MM. Carrol,

Stannard et Mars resteraient à la plantation. Miss Alice ne

quitterait pas Mme Burbank. D'ailleurs, le jeune officier et son

père comptaient bien être de retour avant le soir à Castle-House,

et y rapporter quelque heureuse nouvelle. Dès que Texar aurait

fait connaître la retraite où Dy et Zermah étaient retenues, on

s'occuperait de leur délivrance. Quelques heures, un jour au plus,

y suffiraient sans doute.

Au moment où James et Gilbert Burbank se préparaient à partir,

Miss Alice prit à part le jeune officier.

«Gilbert, lui dit-elle, vous allez vous trouver en présence de

l'homme qui a fait tant de mal à votre famille, du misérable qui

voulait envoyer à la mort votre père et vous... Gilbert, me

promettez-vous d'être maître de vous-même devant Texar?

-- Maître de moi!... s'écria Gilbert, que le nom de l'Espagnol

seul faisait pâlir de rage.

-- Il le faut, reprit Miss Alice. Vous n'obtiendriez rien en vous

laissant emporter par la colère... Oubliez toute idée de vengeance

pour ne voir qu'une chose, le salut de votre soeur... qui sera

bientôt la mienne! À cela, il faut tout sacrifier, dussiez-vous

assurer à Texar que, de votre part, il n'aura rien à redouter dans

l'avenir.

-- Rien! s'écria Gilbert. Oublier que, par lui, ma mère pouvait

mourir... mon père être fusillé!...

-- Et vous aussi, Gilbert, répondit Miss Alice, vous que je ne

croyais plus revoir! Oui! il a fait tout cela, et il ne faut plus

s'en souvenir... Je vous le dis, parce que je crains que

M. Burbank ne puisse se maîtriser, et, si vous ne parveniez à vous

contenir, votre démarche ne réussirait pas. Ah! pourquoi a-t-on

décidé que vous iriez sans moi à Jacksonville!... Peut-être

aurais-je pu obtenir, par la douceur...

-- Et si cet homme se refuse à répondre!... reprit Gilbert, qui

sentait la justesse des recommandations de Miss Alice.

-- S'il refuse, il faudra laisser aux magistrats le soin de l'y

obliger. Il y va de sa vie, et, lorsqu'il verra qu'il ne peut la

racheter qu'en parlant, il parlera... Gilbert, il faut que j'aie

votre promesse!... Au nom de notre amour, me la donnez-vous?

-- Oui, chère Alice, répondit Gilbert, oui!... Quoi que cet homme

ait fait, qu'il nous rende ma soeur, et j'oublierai...

-- Bien, Gilbert. Nous venons de passer par d'horribles épreuves,

mais elles vont finir!... Ces tristes jours, pendant lesquels nous

avons tant souffert, Dieu nous les rendra en années de bonheur.»

Gilbert avait serré la main de sa fiancée, qui n'avait pu retenir

quelques larmes, et tous deux se séparèrent.

À dix heures, James Burbank et son fils, ayant pris congé de leurs

amis, s'embarquèrent au petit port de Camdless-Bay.

La traversée du fleuve se fit rapidement. Cependant, sur une

observation de Gilbert, au lieu de se diriger vers Jacksonville,

l'embarcation manoeuvra de manière à venir accoster la canonnière

du commandant Stevens.

Cet officier se trouvait être alors le chef militaire de la ville.

Il convenait donc que la démarche de James Burbank lui fût d'abord

soumise. Les communications de Stevens avec les autorités étaient

fréquentes. Il n'ignorait pas quel rôle Texar avait joué depuis

que ses partisans étaient arrivés au pouvoir, quelle était sa part

de responsabilité dans les événements qui avaient désolé Camdless-

Bay, pourquoi et comment, à l'heure où les milices battaient en

retraite, il avait été arrêté et mis en prison. Il savait aussi

qu'une vive réaction s'était faite contre lui, que toute la

population honnête de Jacksonville se levait pour demander qu'il

fût puni de ses crimes.

Le commandant Stevens fit à James et à Gilbert Burbank l'accueil

qu'ils méritaient. Il ressentait pour le jeune officier une estime

toute particulière ayant pu apprécier son caractère et son courage

depuis que Gilbert servait sous ses ordres. Après le retour de

Mars à bord de la flottille, lorsqu'il avait appris que Gilbert

était tombé entre les mains des sudistes, il eût à tout prix voulu

le sauver. Mais, arrêté devant la barre du Saint-John, comment

fût-il arrivé à temps?... On sait à quelles circonstances était dû

le salut du jeune lieutenant et de James Burbank.

En quelques mots, Gilbert fit au commandant Stevens le récit de ce

qui s'était passé, confirmant ainsi ce que Mars lui avait déjà

appris. S'il n'était pas douteux que Texar eût été en personne

l'auteur de l'enlèvement à la crique Marino, il n'était pas

douteux, non plus, que cet homme pût seul dire en quel endroit de

la Floride Dy et Zermah étaient maintenant détenues par ses

complices. Leur sort se trouvait donc entre les mains de

l'Espagnol, cela n'était que trop certain, et le commandant

Stevens n'hésita pas à le reconnaître. Aussi voulut-il laisser à

James et à Gilbert Burbank le soin de conduire cette affaire comme

ils le jugeraient à propos. D'avance, il approuvait tout ce qui

serait fait dans l'intérêt de la métisse et de l'enfant. S'il

fallait aller jusqu'à offrir à Texar sa liberté en échange, cette

liberté lui serait accordée. Le commandant s'en portait garant

vis-à-vis des magistrats de Jacksonville.

James et Gilbert Burbank, ayant ainsi toute permission d'agir,

remercièrent Stevens, qui leur remit une autorisation écrite de

communiquer avec l'Espagnol, et ils se firent conduire au port.

Là se trouvait M. Harvey, prévenu par un mot de James Burbank.

Tous trois se rendirent aussitôt à Court-Justice, et un ordre fut

donné de leur ouvrir les portes de la prison.

Un physiologiste n'eût pas observé sans intérêt la figure ou

plutôt l'attitude de Texar depuis son incarcération. Que

l'Espagnol fût très irrité de ce que l'arrivée des troupes

fédérales eût mis un terme à sa situation de premier magistrat de

la ville, qu'il regrettât, avec le pouvoir de tout faire, dont il

jouissait, la facilité de satisfaire ses haines personnelles, et

qu'un retard de quelques heures ne lui eût pas permis de passer

par les armes James et Gilbert Burbank, nul doute à cet égard.

Toutefois, ses regrets n'allaient point au delà. D'être aux mains

de ses ennemis, emprisonné sous les chefs d'accusation les plus

graves, avec la responsabilité de tous les faits de violence qui

pouvaient lui être si justement reprochés, cela semblait le

laisser parfaitement indifférent. Donc, rien de plus étrange, de

moins explicable que son attitude. Il ne s'inquiétait que de

n'avoir pu conduire à bonne fin ses machinations contre la famille

Burbank. Quant aux suites de son arrestation, il paraissait s'en

soucier peu. Cette nature, si énigmatique jusqu'alors, allait-elle

encore échapper aux dernières tentatives qui seraient faites pour

en deviner le mot?

La porte de sa cellule s'ouvrit. James et Gilbert Burbank se

trouvèrent en présence du prisonnier.

«Ah! le père et le fils! s'écria Texar tout d'abord, avec ce ton

d'impudence qui lui était habituel. En vérité, je dois bien de la

reconnaissance à messieurs les fédéraux! Sans eux, je n'aurais pas

eu l'honneur de votre visite! La grâce que vous ne me demandez

plus pour vous, vous venez, sans doute, me l'offrir pour moi?»

Ce ton était si provoquant que James Burbank allait éclater. Son

fils le retint.

«Mon père, dit-il, laissez-moi répondre. Texar veut nous engager

sur un terrain où nous ne pouvons pas le suivre, celui des

récriminations. Il est inutile de revenir sur le passé. C'est du

présent que nous venons nous occuper, du présent seul.

-- Du présent, s'écria Texar, ou mieux de la situation présente!

Mais il me semble qu'elle est fort nette. Il y a trois jours vous

étiez enfermés dans cette cellule dont vous ne deviez sortir que

pour aller à la mort. Aujourd'hui, j'y suis à votre place, et je

m'y trouve beaucoup mieux que vous ne seriez tentés de le croire.»

Cette réponse était bien faite pour déconcerter James Burbank et

son fils, puisqu'ils comptaient offrir à Texar sa liberté en

échange du secret relatif à l'enlèvement.

«Texar, dit Gilbert, écoutez-moi. Nous venons agir franchement

avec vous. Ce que vous avez fait à Jacksonville ne nous regarde

pas. Ce que vous avez fait à Camdless-Bay, nous voulons l'oublier.

Un seul point nous intéresse. Ma soeur et Zermah ont disparu

pendant que vos partisans envahissaient la plantation et faisaient

le siège de Castle-House. Il est certain que toutes deux ont été

enlevées...

-- Enlevées? répondit méchamment Texar. Eh! je suis enchanté de

l'apprendre!

-- L'apprendre? s'écria James Burbank. Niez-vous, misérable, osez-

vous nier?...

-- Mon père, dit le jeune officier, gardons notre sang-froid... il

le faut. Oui, Texar, ce double enlèvement a eu lieu pendant

l'attaque de la plantation... Avouez-vous en être personnellement

l'auteur?

-- Je n'ai point à répondre.

-- Refuserez-vous de nous dire où ma soeur et Zermah ont été

conduites par vos ordres?

-- Je vous répète que je n'ai rien à répondre.

-- Pas même si, en échange de votre réponse, nous pouvons vous

rendre la liberté?

-- Je n'aurai pas besoin de vous pour être libre!...

-- Et qui vous ouvrira les portes de cette prison? s'écria James

Burbank, que tant d'impudence mettait hors de lui.

-- Les juges que je demande.

-- Des juges!... Ils vous condamneront sans pitié!

-- Alors je verrai ce que j'aurai à faire.

-- Ainsi, vous refusez absolument de répondre? demanda une

dernière fois Gilbert.

-- Je refuse...

-- Même au prix de la liberté que je vous offre?

-- Je ne veux pas de cette liberté.

-- Même au prix d'une fortune que je m'engage...

-- Je ne veux pas de votre fortune. Et maintenant, messieurs,

laissez-moi.»

Il faut en convenir, James et Gilbert Burbank se sentirent

absolument démontés par une telle assurance. Sur quoi reposait-

elle? Comment Texar osait-il s'exposer à un jugement qui ne

pouvait aboutir qu'à la plus grave des condamnations? Ni la

liberté, ni tout l'or qu'on lui offrait, n'avaient pu tirer de lui

une réponse. Était-ce une inébranlable haine qui l'emportait sur

son propre intérêt? Toujours l'indéchiffrable personnage, qui,

même en présence des plus redoutables éventualités, ne voulait pas

mentir à ce qu'il avait été jusqu'alors.

«Venez, mon père, venez!» dit le jeune officier.

Et il entraîna James Burbank hors de la prison. À la porte, ils

retrouvèrent M. Harvey, et tous trois allèrent rendre compte au

commandant Stevens de l'insuccès de leur démarche.

À ce moment, une proclamation du commodore Dupont venait d'arriver

à bord de la flottille. Adressée aux habitants de Jacksonville,

elle disait que nul ne serait recherché pour ses opinions

politiques, ni pour les faits qui avaient marqué la résistance de

la Floride depuis le début de la guerre civile. La soumission au

pavillon étoile couvrait toutes les responsabilités au point de

vue public.

Évidemment, cette mesure, très sage en elle-même, toujours prise

en pareille occurrence par le président Lincoln, ne pouvait

s'appliquer à des faits d'ordre privé. Et tel était bien le cas de

Texar. Qu'il eût usurpé le pouvoir sur les autorités régulières,

qu'il l'eût exercé pour organiser la résistance, soit! C'était une

question de sudistes à sudistes -- question dont le gouvernement

fédéral voulait se désintéresser. Mais les attentats envers les

personnes, l'invasion de Camdless-Bay dirigée contre un homme du

Nord, la destruction de sa propriété, le rapt de sa fille et d'une

femme appartenant à son personnel, c'étaient là des crimes qui

relevaient du droit commun et auxquels devait s'appliquer le cours

régulier de la justice.

Tel fut l'avis du commandant Stevens. Tel fut celui du commodore

Dupont, dès que la plainte de James Burbank et la demande de

poursuites contre l'Espagnol eurent été portées à sa connaissance.

Aussi, le lendemain, 15 mars, une ordonnance fut-elle rendue, qui

traduisait Texar devant le tribunal militaire sous la double

prévention de pillage et de rapt. C'était devant le Conseil de

guerre, siégeant à Saint-Augustine, que l'accusé aurait à répondre

de ses attentats.

VI

Saint-Augustine

Saint-Augustine, une des plus anciennes villes de l'Amérique du

Nord, date du quinzième siècle. C'est la capitale du comté de

Saint-Jean, lequel, si vaste qu'il soit, ne compte pas même trois

mille habitants.

D'origine espagnole, Saint-Augustine est à peu près restée ce

qu'elle était autrefois. Elle s'élève vers l'extrémité d'une des

îles du littoral. Les navires de guerre ou de commerce peuvent

trouver un refuge assuré dans son port, qui est assez bien protégé

contre les vents du large, incessamment déchaînés contre cette

côte dangereuse de la Floride. Toutefois, pour y pénétrer, il faut

franchir la barre dangereuse que les remous du Gulf-Stream

développent à son entrée.

Les rues de Saint-Augustine sont étroites comme celles de toutes

les villes que le soleil frappe directement de ses rayons. Grâce à

leur disposition, aux brises marines qui viennent, soir et matin,

rafraîchir l'atmosphère, le climat est très doux dans cette ville,

qui est aux États-Unis ce que sont à la France Nice ou Menton sous

le ciel de la Provence.

C'est plus particulièrement au quartier du port, dans les rues qui

l'avoisinent, que la population a voulu se concentrer. Les

faubourgs, avec leurs quelques cases recouvertes de feuilles de

palmier, leurs huttes misérables, sont dans un tel état d'abandon

qui serait complet, sans les chiens, les cochons et les vaches,

livrés à une divagation permanente.

La cité proprement dite offre un aspect très espagnol. Les maisons

ont des fenêtres solidement grillagées, et à l'intérieur, le patio

traditionnel -- cour entourée de sveltes colonnades, avec pignons

fantaisistes et balcons sculptés comme des retables d'autel.

Quelquefois, un dimanche ou un jour de fête, ces maisons déversent

leur contenu dans les rues de la ville. C'est alors un mélange

bizarre, senoras, négresses, mulâtresses, indiennes de sang mêlé,

noirs, négrillons, dames anglaises, gentlemen, révérends, moines

et prêtres catholiques, presque tous la cigarette aux lèvres, même

lorsqu'ils se rendent au Calvaire, l'église paroissiale de Saint-

Augustine, dont les cloches sonnent à toute volée et presque sans

interruption depuis le milieu du dix septième siècle.

Ne point oublier les marchés, richement approvisionnés de légumes,

de poissons, de volailles, de cochons, d'agneaux -- que l'on

égorge _hic _et _nunc _à la demande des acheteurs -- d'oeufs, de

riz, de bananes bouillies, de «frijoles», sortes de petites fèves

cuites, enfin de tous les fruits tropicaux, ananas, dattes,

olives, grenades, oranges, goyaves, pêches, figues, marañons --,

le tout dans des conditions de bon marché qui rendent la vie

agréable et facile en cette partie du territoire floridien.

Quant au service de la voirie, il est généralement fait, non par

des balayeurs attitrés, mais par des bandes de vautours que la loi

protège en défendant de les tuer sous peine de fortes amendes. Ils

dévorent tout, même les serpents, dont le nombre est trop

considérable encore, malgré la voracité de ces précieux volatiles.

La verdure ne manque pas à cet ensemble de maisons qui constitue

principalement la ville. À l'entrecroisement des rues, de subites

échappées permettent au regard de s'arrêter sur les groupes

d'arbres dont la ramure dépasse les toits et qu'anime l'incessante

jacasserie des perroquets sauvages. Le plus souvent, ce sont de

grands palmiers qui balancent leur feuillage à la brise,

semblables aux vastes éventails des señoras ou aux pankas indoues.

Çà et là s'élèvent quelques chênes enguirlandés de lianes et de

glycines, et des bouquets de ces cactus gigantesques dont le pied

forme une haie impénétrable. Tout cela est réjouissant, attrayant,

et le serait plus encore, si les vautours faisaient

consciencieusement leur service. Décidément, ils ne valent pas les

balayeuses mécaniques.

On ne trouve à Saint-Augustine qu'une ou deux scieries à vapeur,

une fabrique de cigares, une distillerie de térébenthine. La

ville, plus commerçante qu'industrielle, exporte ou importe des

mélasses, des céréales, du coton, de l'indigo, des résines, des

bois de construction, du poisson, du sel. En temps ordinaire, le

port est assez animé par l'entrée et la sortie des steamers,

employés au trafic et au transport des voyageurs pour les divers

ports de l'Océan et le golfe du Mexique.

Saint-Augustine est le siège d'une des six cours de justice qui

fonctionnent dans l'État de Floride. Quant à son appareil

défensif, élevé contre les agressions de l'intérieur ou les

attaques venues du large, il ne consiste qu'en un fort, le fort

Marion ou Saint-Marc, construction du dix septième siècle bâtie à

la mode castillane. Vauban ou Cormontaigne en eussent fait peu de

cas, sans doute; mais il prête à l'admiration des archéologues et

des antiquaires avec ses tours, ses bastions, sa demi-lune, ses

mâchicoulis, ses vieilles armes et ses vieux mortiers, plus

dangereux pour ceux qui les tirent que pour ceux qu'ils visent.

C'était précisément ce fort que la garnison confédérée avait

précipitamment abandonné à l'approche de la flottille fédérale,

bien que le gouvernement, quelques années avant la guerre, l'eût

rendu plus sérieux au point de vue de la défense. Aussi, après le

départ des milices, les habitants de Saint-Augustine l'avaient-ils

volontiers remis au commodore Dupont, qui le fit occuper sans coup

férir.

Cependant les poursuites intentées à l'Espagnol Texar avaient eu

un grand retentissement dans le comté.

Il semblait que ce dût être le dernier acte de la lutte entre ce

personnage suspect et la famille Burbank. L'enlèvement de la

petite fille et de la métisse Zermah était de nature à passionner

l'opinion publique, qui, d'ailleurs, se prononçait vivement en

faveur des colons de Camdless-Bay. Nul doute que Texar fût

l'auteur de l'attentat. Même pour des indifférents, il devait être

curieux de voir comment cet homme s'en tirerait, et s'il n'allait

pas enfin être puni de tous les forfaits dont on l'accusait depuis

longtemps.

L'émotion promettait donc d'être assez considérable à Saint-

Augustine. Les propriétaires des plantations environnantes y

affluaient. La question était de nature à les intéresser

directement, puisque l'un des chefs d'accusation portait sur

l'envahissement et le pillage du domaine de Camdless-Bay. D'autres

établissements avaient été également ravagés par des bandes

sudistes. Il importait de savoir comment le gouvernement fédéral

envisagerait ces crimes de droit commun, perpétrés sous le couvert

de la politique séparatiste.

Le principal hôtel de Saint-Augustine, _City-Hotel, _avait reçu

bon nombre de visiteurs, dont la sympathie était tout acquise à la

famille Burbank. Il aurait pu en contenir un plus grand nombre

encore. En effet, rien de mieux approprié que cette vaste

habitation du seizième siècle, ancienne demeure du corregidor,

avec sa «puerta» ou porte principale, couverte de sculptures, sa

large «sala» ou salle d'honneur, sa cour intérieure, dont les

colonnes sont enguirlandées de passiflores, sa verandah sur

laquelle s'ouvrent les confortables chambres dont les lambris

disparaissent sous les plus éclatantes couleurs de l'émeraude et

du jaune d'or, ses miradores appliqués aux murs suivant la mode

espagnole, ses fontaines jaillissantes, ses gazons verdoyants, --

le tout dans un assez vaste enclos, un «patio» à murailles

élevées. C'est, en un mot, une sorte de caravansérail qui ne

serait fréquenté que par de riches voyageurs.

C'était là que James et Gilbert Burbank, M. Stannard et sa fille,

accompagnés de Mars, avaient pris logement depuis la veille.

Après son infructueuse démarche à la prison de Jacksonville, James

Burbank et son fils étaient revenus à Castle-House. En apprenant

que Texar refusait de répondre au sujet de la petite Dy et de

Zermah, la famille senti s'évanouir son dernier espoir. Toutefois

la nouvelle que Texar allait être déféré à la justice militaire

pour les faits relatifs à Camdless-Bay, fut un soulagement à ses

angoisses. En présence d'une condamnation à laquelle il ne pouvait

échapper, l'Espagnol ne garderait sans doute plus le silence,

puisqu'il s'agirait de racheter sa liberté ou sa vie.

Dans cette affaire, Miss Alice devait être le principal témoin à

charge. En effet, elle se trouvait à la crique Marino au moment où

Zermah jetait le nom de Texar, et elle avait parfaitement reconnu

ce misérable dans le canot qui l'emportait. La jeune fille se

prépara donc à partir pour Saint-Augustine. Son père voulut l'y

accompagner ainsi que ses amis James et Gilbert Burbank cités à la

requête du rapporteur près le Conseil de guerre. Mars avait

demandé à se joindre à eux. Le mari de Zermah voulait être là

quand on arracherait à l'Espagnol ce secret que lui seul pouvait

dire. Alors James Burbank, son fils, Mars, n'auraient plus qu'à

reprendre les deux prisonnières à ceux qui les retenaient par

ordre de Texar.

Dans l'après-dîner du 16, James Burbank et Gilbert, M. Stannard,

sa fille, Mars, avaient pris congé de Mme Burbank et d'Edward

Carrol. Un des steam-boats qui font le service du Saint-John les

avait embarqués au pier de Camdless-Bay, puis débarqués à

Picolata. De là, un stage les avait emportés sur cette route

sinueuse, percée à travers les futaies de chênes, de cyprès et de

platanes, qui hérissent cette portion du territoire. Avant minuit,

une confortable hospitalité leur était offerte dans les

appartements de _City-Hotel._

Qu'on ne s'imagine pas, cependant, que Texar eût été abandonné de

tous les siens. Il comptait nombre de partisans parmi les petits

colons du comté, presque tous forcenés esclavagistes. D'autre

part, sachant qu'ils ne seraient point recherchés pour les faits

relatifs aux émeutes de Jacksonville, ses compagnons n'avaient pas

voulu délaisser leur ancien chef. Beaucoup d'entre eux s'étaient

donné rendez-vous à Saint-Augustine. Il est vrai, ce n'était pas

au patio de _City-Hotel _qu'il eût fallu les chercher. Il ne

manque pas de cabarets dans les villes, de ces «tiendas», où des

métisses d'Espagnols et de Creeks vendent un peu de tout ce qui se

mange, se boit, se fume. Là ces gens de basse origine, de

réputation équivoque, ne se lassaient pas de protester en faveur

de Texar.

En ce moment, le commodore Dupont n'était pas à Saint-Augustine.

Il s'occupait de bloquer avec son escadre les passes du littoral

qu'il s'agissait de fermer à la contrebande de guerre. Mais les

troupes, débarquées après la reddition du fort Marion, tenaient

solidement la cité. Aucun mouvement des sudistes ni des milices

qui battaient en retraite de l'autre côté du fleuve, n'était à

craindre. Si les partisans de Texar eussent voulu tenter un

soulèvement pour arracher la ville aux autorités fédérales, ils

auraient été immédiatement écrasés.

Quant à l'Espagnol, une des canonnières du commandant Stevens

l'avait transporté de Jacksonville à Picolata. De Picolata à

Saint-Augustine, il était arrivé sous bonne escorte, puis enfermé

dans une des cellules du fort, d'où il lui eût été impossible de

s'enfuir. D'ailleurs, comme il avait lui-même demandé des juges,

il est probable qu'il n'y songeait guère. Ses partisans ne

l'ignoraient point. S'il était condamné cette fois, ils verraient

ce qu'il conviendrait alors de faire pour favoriser son évasion.

Jusque-là, ils n'avaient qu'à rester tranquilles.

En l'absence du commodore, c'était le colonel Gardner qui

remplissait les fonctions de chef militaire de la ville. À lui

devait appartenir aussi la présidence du Conseil appelé à juger

Texar dans une des salles du fort Marion. Ce colonel se trouvait

précisément être celui qui assistait à la prise de Fernandina, et

c'était d'après ses ordres que les fugitifs, faits prisonniers

lors de l'attaque du train par la canonnière _Ottawa, _avaient été

retenus pendant quarante-huit heures, circonstance qu'il est à

propos de rappeler ici.

Le Conseil entra en séance à onze heures du matin. Un public

nombreux avait envahi la salle d'audience. On pouvait y compter,

parmi les plus bruyants, les amis ou partisans de l'accusé.

James et Gilbert Burbank, M. Stannard, sa fille et Mars occupaient

les places réservées aux témoins. Ce que l'on voyait déjà, c'est

qu'il n'y en avait aucun du côté de la défense. Il ne semblait pas

que l'Espagnol eût pris souci d'en faire citer à sa décharge.

Avait-il donc dédaigné tout témoignage qui aurait pu se produire

en sa faveur, ou s'était-il trouvé dans l'impossibilité d'en

appeler à son profit? On allait bientôt le savoir. En tout cas, il

ne semblait pas qu'il pût y avoir de doute possible sur l'issue de

l'affaire.

Cependant un indéfinissable pressentiment s'était emparé de James

Burbank. N'était-ce pas dans cette même ville de Saint-Augustine

qu'il avait déjà porté plainte contre Texar? En excipant d'un

incontestable alibi, l'Espagnol n'avait-il pas su échapper aux

arrêts de la justice? Un tel rapprochement devait s'établir dans

l'esprit de l'auditoire, car cette première affaire ne remontait

qu'à quelques semaines.

Texar, amené par des agents, parut aussitôt que le Conseil fut

entré en séance. On le conduisit au banc des accusés. Il s'y assit

tranquillement. Rien, sans doute, et en aucune circonstance, ne

semblait devoir troubler son impudence naturelle. Un sourire de

dédain pour ses juges, un regard plein d'assurance à ceux de ses

amis qu'il reconnut dans la salle, plein de haine quand il le

dirigea vers James Burbank, telle fut son attitude, en attendant

que le colonel Gardner procédât à l'interrogatoire.

En présence de l'homme qui leur avait fait tant de mal, qui

pouvait leur en faire tant encore, James Burbank, Gilbert, Mars,

ne se maîtrisaient pas sans peine.

L'interrogatoire commença par les formalités d'usage, à l'effet de

constater l'identité du prévenu.

«Votre nom? demanda le colonel Gardner.

-- Texar.

-- Votre âge?

-- Trente-cinq ans.

-- Où demeurez-vous?

-- À Jacksonville, tienda de Torillo.

-- Je vous demande quel est votre domicile habituel?

-- Je n'en ai pas.»

Comme James Burbank et les siens sentirent battre leur coeur,

lorsqu'ils entendirent cette réponse, faite d'un ton qui dénotait

chez l'accusé la ferme volonté de ne point faire connaître le lieu

de sa résidence.

Et, en effet, malgré l'insistance du président, Texar persista à

dire qu'il n'avait pas de domicile fixe. Il se donna pour un

nomade, un coureur des bois, un chasseur des immenses forêts du

territoire, un habitué des cyprières, couchant sous les huttes,

vivant de son fusil et de ses appeaux, à l'aventure. On ne put pas

en tirer autre chose.

«Soit, répondit le colonel Gardner. Peu importe, après tout.

-- Peu importe, en effet, répondit effrontément Texar. Admettons,

si vous le voulez, colonel, que mon domicile est maintenant le

fort Marion de Saint-Augustine, où l'on me détient contre tout

droit. -- De quoi suis-je accusé, s'il vous plaît, ajouta-t-il,

comme s'il eût voulu, dès le début, diriger cet interrogatoire.

-- Texar, reprit le colonel Gardner, vous n'êtes point recherché

pour les faits qui se sont passés à Jacksonville. Une proclamation

du commodore Dupont déclare que le gouvernement n'entend pas

intervenir dans les révolutions locales, qui ont substitué, aux

autorités régulières du comté, de nouveaux magistrats, quels

qu'ils fussent. La Floride est rentrée maintenant sous le pavillon

fédéral, et le gouvernement du Nord procédera bientôt à sa

nouvelle organisation.

-- Si je ne suis pas poursuivi pour avoir renversé la municipalité

de Jacksonville, et cela d'accord avec la majorité de la

population, demanda Texar, pourquoi suis-je traduit devant ce

Conseil de guerre?

-- Je vais vous le dire, puisque vous feignez de l'ignorer,

répliqua le colonel Gardner. Des crimes de droit commun ont été

commis pendant que vous exerciez les fonctions de premier

magistrat de la ville. On vous accuse d'avoir excité la partie

violente de la population à les commettre.

-- Lesquels?

-- Tout d'abord, il s'agit du pillage de la plantation de

Camdless-Bay, sur laquelle s'est ruée une bande de malfaiteurs...

-- Et une troupe de soldats dirigés par un officier de la milice,

ajouta vivement l'Espagnol.

-- Soit, Texar. Mais il y a eu pillage, incendie, attaque à main

armée, contre l'habitation d'un colon, dont le droit était de

repousser une pareille agression -- ce qu'il a fait.

-- Le droit? répondit Texar. Le droit n'était pas du côté de celui

qui refusait d'obéir aux ordres d'un Comité institué

régulièrement. James Burbank -- puisqu'il s'agit de lui -- avait

affranchi ses esclaves, en bravant le sentiment public qui est

esclavagiste en Floride, comme chez la plupart des États du sud de

l'Union. Cet acte pouvait amener de graves désastres dans les

autres plantations du pays, en excitant les Noirs à la révolte. Le

Comité de Jacksonville a décidé que, dans les circonstances

actuelles, il devait intervenir. S'il n'a point annulé l'acte

d'affranchissement, si imprudemment proclamé par James Burbank, il

a voulu, du moins, que les nouveaux affranchis fussent rejetés

hors du territoire. James Burbank ayant refusé d'obéir à cet

ordre, le Comité a dû agir par la force, et voilà pourquoi la

milice, à laquelle s'était jointe une partie de la population, a

provoqué la dispersion des anciens esclaves de Camdless-Bay.

-- Texar, répondit le colonel Gardner, vous envisagez ces faits de

violence à un point de vue que le Conseil ne peut admettre. James

Burbank, nordiste d'origine, avait agi dans la plénitude de son

droit, en émancipant son personnel. Donc, rien ne saurait excuser

les excès, dont son domaine a été le théâtre.

-- Je pense, reprit Texar, que je perdrais mon temps à discuter

mes opinions devant le Conseil. Le Comité de Jacksonville a cru

devoir faire ce qu'il a fait. Me poursuit-on comme président de ce

Comité, et prétend-on faire retomber sur moi seul la

responsabilité de ses actes?

-- Oui, sur vous, Texar, sur vous, qui non seulement étiez le

président de ce Comité, mais qui avez en personne conduit les

bandes de pillards lancées sur Camdless-Bay.

-- Prouvez-le! répondit froidement Texar. Y a-t-il un seul témoin

qui m'ait vu au milieu des citoyens et des soldats de la milice,

chargés de faire exécuter les ordres du Comité?»

Sur cette réponse, le colonel Gardner pria James Burbank de faire

sa déposition.

James Burbank raconta les faits qui s'étaient accomplis depuis le

moment où Texar et ses partisans avaient renversé les autorités

régulières de Jacksonville. Il insista principalement sur

l'attitude de l'accusé, qui avait poussé la populace contre son

domaine.

Cependant, à la demande que lui fit le colonel Gardner

relativement à la présence de Texar parmi les assaillants, il dut

répondre qu'il n'avait pu la constater par lui-même. On sait, en

effet, que John Bruce, l'émissaire de M. Harvey, interrogé par

James Burbank au moment où il venait de pénétrer dans Castle-

House, n'avait pu dire si l'Espagnol s'était mis à la tête de

cette horde de malfaiteurs.

«En tout cas ce qui n'est douteux pour personne, ajouta James

Burbank, c'est que c'est à lui que revient toute la responsabilité

de ce crime. C'est lui qui a provoqué les assaillants à

l'envahissement de Camdless-Bay, et il n'a pas tenu à lui que ma

propre demeure, livrée aux flammes, n'eût été détruite avec ses

derniers défenseurs. Oui, sa main est dans tout ceci, comme nous

allons la retrouver dans un acte plus criminel encore!»

James Burbank se tut alors. Avant d'arriver au fait de

l'enlèvement, il convenait d'en finir avec cette première partie

de l'accusation, portant sur l'attaque de Camdless-Bay.

«Ainsi, reprit le colonel Gardner, en s'adressant à l'Espagnol,

vous croyez n'avoir qu'une part dans la responsabilité qui

incomberait tout entière au Comité pour l'exécution de ses ordres?

-- Absolument.

-- Et vous persistez à soutenir que vous n'étiez pas à la tête des

assaillants qui ont envahi Camdless-Bay?

-- Je persiste, répondit Texar. Pas un seul témoin ne peut venir

affirmer qu'il m'ait vu. Non! Je n'étais pas parmi les courageux

citoyens qui ont voulu faire exécuter les ordres du Comité! Et

j'ajoute que, ce jour-là, j'étais même absent de Jacksonville!

-- Oui!... cela est possible, après tout, dit alors James Burbank,

qui trouva le moment venu de relier la première partie de

l'accusation à la seconde.

-- Cela est certain, répondit Texar.

-- Mais, si vous n'étiez pas parmi les pillards de Camdless-Bay,

reprit James Burbank, c'est que vous attendiez à la crique Marino

l'occasion de commettre un autre crime!

-- Je n'étais pas plus à la crique Marino, répondit

imperturbablement Texar, que je n'étais au milieu des assaillants,

pas plus, je le répète, que je n'étais ce jour-là à Jacksonville!»

On ne l'a point oublié: John Bruce avait également déclaré à James

Burbank que, si Texar ne se trouvait pas avec les assaillants, il

n'avait pas paru à Jacksonville pendant quarante-huit heures,

c'est-à-dire du 2 au 4 mars.

Cette circonstance amena donc le président du Conseil de guerre à

lui poser la question suivante:

«Si vous n'étiez pas à Jacksonville ce jour-là, voulez-vous dire

où vous étiez?

-- Je le dirai quand il sera temps, répondit simplement Texar. Il

me suffit, pour l'heure, d'avoir établi que je n'ai pas pris part

personnellement à l'envahissement de la plantation. -- Et,

maintenant, colonel, de quoi suis-je accusé encore?»

Texar, les bras croisés, jetant un regard plus impudent que jamais

sur ses accusateurs, les bravait en face.

L'accusation ne se fit pas attendre. Ce fut le colonel Gardner qui

la formula, et, cette fois, il devait être difficile d'y répondre.

«Si vous n'étiez pas à Jacksonville, dit le colonel, le rapporteur

sera fondé à prétendre que vous étiez à la crique Marino.

-- À la crique Marino?... Et qu'y aurais-je fait?

-- Vous y avez enlevé ou fait enlever une enfant, Diana Burbank,

fille de James Burbank, et Zermah, femme du métis Mars, ici

présent, laquelle accompagnait cette petite fille.

-- Ah! c'est moi qu'on accuse de cet enlèvement?... dit Texar d'un

ton profondément ironique.

-- Oui!... Vous!... s'écrièrent à la fois James Burbank, Gilbert,

Mars, qui n'avaient pu se retenir.

-- Et pourquoi serait-ce moi, s'il vous plaît, répondit Texar, et

non toute autre personne?

-- Parce que vous seul aviez intérêt à commettre ce crime,

répondit le colonel.

-- Quel intérêt?

-- Une vengeance à exercer contre la famille Burbank. Plus d'une

fois déjà, James Burbank a dû porter plainte contre vous. Si, par

suite d'alibis que vous invoquiez fort à propos, vous n'avez pas

été condamné, vous avez manifesté à diverses reprises l'intention

de vous venger de vos accusateurs.

-- Soit! répondit Texar. Qu'entre James Burbank et moi, il y ait

une haine implacable, je ne le nie pas. Que j'aie eu intérêt à lui

briser le coeur en faisant disparaître son enfant, je ne le nie

pas davantage. Mais que je l'aie fait, c'est autre chose! Y a-t-il

un témoin qui m'ait vu?...

-- Oui», répondit le colonel Gardner.

Et aussitôt il pria Alice Stannard de vouloir bien faire sa

déposition sous serment.

Miss Alice raconta alors ce qui s'était passé à la crique Marino,

non sans que l'émotion lui coupât plusieurs fois la parole. Elle

fut absolument affirmative sur le fait incriminé. En sortant du

tunnel, Mme Burbank et elle avaient entendu un nom crié par

Zermah, et ce nom, c'était celui de Texar. Toutes deux, après

avoir heurté les cadavres des Noirs assassinés, s'étaient

précipitées vers la rive du fleuve. Deux embarcations s'en

éloignaient, l'une qui entraînait les victimes, l'autre sur

laquelle Texar se tenait debout à l'arrière. Et, dans un reflet

que l'incendie des chantiers de Camdless-Bay étendait jusqu'au

Saint-John, Miss Alice avait parfaitement reconnu l'Espagnol.

«Vous le jurez? dit le colonel Gardner.

-- Je le jure!» répondit la jeune fille.

Après une déclaration aussi précise, il ne pouvait plus y avoir

aucun doute possible sur la culpabilité de Texar. Et, cependant,

James Burbank, ses amis, ainsi que tout l'auditoire, purent

observer que l'accusé n'avait rien perdu de son assurance

habituelle.

«Texar, qu'avez-vous à répondre à cette déposition? demanda le

président du conseil.

-- Ceci, répliqua l'Espagnol. Je n'ai point la pensée d'accuser

Miss Alice Stannard de faux témoignage. Je ne l'accuserai pas

davantage de servir les haines de la famille Burbank, en affirmant

sous serment que je suis l'auteur d'un enlèvement dont je n'ai

entendu parler qu'après mon arrestation. Seulement, j'affirme

qu'elle se trompe quand elle dit m'avoir vu, debout, sur l'une des

embarcations qui s'éloignaient de la crique Marino.

-- Cependant, reprit le colonel Gardner, si Miss Alice Stannard

peut s'être trompée sur ce point, elle ne peut se tromper en

disant qu'elle a entendu Zermah crier: À moi... c'est Texar!

-- Eh bien, répondit l'Espagnol, si ce n'est pas Miss Alice

Stannard qui s'est trompée, c'est Zermah, voilà tout.

-- Zermah aurait crié: c'est Texar! et ce ne serait pas vous qui

auriez été présent au moment du rapt?

-- Il le faut bien, puisque je n'étais pas dans l'embarcation, et

que je ne suis pas même venu à la crique Marino.

-- Il s'agit de le prouver.

-- Quoique ce ne soit pas à moi de faire la preuve, mais à ceux

qui m'accusent, rien ne sera plus facile.

-- Encore un alibi?... dit le colonel Gardner.

-- Encore!» répondit froidement Texar.

À cette réponse, il se produisit dans le public un mouvement

d'ironie, un murmure de doute, qui n'était rien moins que

favorable à l'accusé.

«Texar, demanda le colonel Gardner, puisque vous arguez d'un

nouvel alibi, pouvez-vous l'établir?

-- Facilement, répondit l'Espagnol, et, pour cela, il me suffira

de vous adresser une question, colonel?

-- Parlez.

-- Colonel Gardner, ne commandiez-vous pas les troupes de

débarquement lors de la prise de Fernandina et du fort Clinch par

les fédéraux?

-- En effet.

-- Vous n'avez point oublié, sans doute, qu'un train, fuyant vers

Cedar-Keys, a été attaqué par la canonnière _Ottawa _sur le pont

qui relie l'île Amélia au continent?

-- Parfaitement.

-- Or, le wagon de queue de ce train étant resté en détresse sur

le pont, un détachement des troupes fédérales s'empara de tous les

fugitifs qu'il renfermait, et ces prisonniers, dont on prit les

noms et le signalement, ne recouvrèrent leur liberté que quarante-

huit heures plus tard.

-- Je le sais, répondit le colonel Gardner.

-- Eh bien, j'étais parmi ces prisonniers.

-- Vous?

-- Moi!»

Un nouveau murmure, plus désapprobateur encore, accueillit cette

déclaration si inattendue.

«Donc, reprit Texar, puisque ces prisonniers ont été gardés à vue

du 2 au 4 mars, et que l'envahissement de la plantation comme

l'enlèvement qui m'est reproché, ont eu lieu dans la nuit du 3

mars, il est matériellement impossible que j'en sois l'auteur.

Donc, Alice Stannard ne peut avoir entendu Zermah crier mon nom.

Donc, elle ne peut m'avoir vu sur l'embarcation qui s'éloignait de

la crique Marino, puisque, en ce moment, j'étais détenu par les

autorités fédérales!

-- Cela est faux! s'écria James Burbank. Cela ne peut pas être!...

-- Et moi, ajouta Miss Alice, je jure que j'ai vu cet homme, et

que je l'ai reconnu!

-- Consultez les pièces», se contenta de répondre Texar.

Le colonel Gardner fit chercher parmi les pièces, mises à la

disposition du commodore Dupont à Saint-Augustine, celle qui

concernait les prisonniers faits le jour de la prise de Fernandina

dans le train de Cedar-Keys. On la lui apporta, et il dut

constater, en effet, que le nom de Texar s'y trouvait avec son

signalement.

Il n'y avait donc plus de doute. L'Espagnol ne pouvait être accusé

de ce rapt. Miss Alice se trompait, en affirmant le reconnaître.

Il n'avait pu être, ce soir-là, à la crique Marino. Son absence de

Jacksonville, pendant quarante-huit heures, s'expliquait tout

naturellement: il était alors prisonnier à bord de l'un des

bâtiments de l'escadre.

Ainsi, cette fois encore, un indiscutable alibi, appuyé sur une

pièce officielle, venait innocenter Texar du crime dont on

l'accusait. C'était à se demander, vraiment, si, dans les diverses

plaintes antérieurement portées contre lui, il n'y avait pas eu

erreur manifeste, ainsi qu'il fallait bien le reconnaître

aujourd'hui pour cette double affaire de Camdless-Bay et de la

crique Marino.

James Burbank, Gilbert, Mars, Miss Alice, furent accablés par le

dénouement de ce procès. Texar leur échappait encore, et, avec

lui, toute chance de jamais apprendre ce qu'étaient devenues Dy et

Zermah.

En présence de l'alibi invoqué par l'accusé, le jugement du

Conseil de guerre ne pouvait être douteux. Texar fut renvoyé des

fins de la plainte portée contre lui, sur les deux chefs de

pillage et d'enlèvement. Il sortit donc de la salle d'audience, la

tête haute, au milieu des bruyants hurrahs de ses amis.

Le soir même, l'Espagnol avait quitté Saint-Augustine, et nul

n'aurait pu dire en quelle région de la Floride il était allé

reprendre sa mystérieuse vie d'aventure.

VII

Derniers mots et dernier soupir

Ce jour même, 17 mars, James et Gilbert Burbank, M. Stannard et sa

fille, rentraient avec le mari de Zermah à la plantation de

Camdless-Bay.

On ne put cacher la vérité à Mme Burbank. La malheureuse mère en

reçut un nouveau coup, qui pouvait être mortel dans l'état de

faiblesse où elle se trouvait.

Cette dernière tentative pour connaître le sort de l'enfant

n'avait pas abouti. Texar s'était refusé à répondre. Et comment

l'y eût-on obligé, puisqu'il prétendait ne point être l'auteur de

l'enlèvement? Non seulement il le prétendait, mais, par un alibi

non moins inexplicable que les précédents, il prouvait qu'il

n'avait pu être à la crique Marino au moment où s'accomplissait le

crime. Puisqu'il avait été absous de l'accusation lancée contre

lui, il n'y avait plus à lui donner le choix entre une peine et un

aveu qui aurait pu mettre sur la trace de ses victimes.

«Mais, si ce n'est pas Texar, répétait Gilbert, qui donc est

coupable de ce crime?

-- Il a pu être exécuté par des gens à lui, répondit M. Stannard,

et sans qu'il ait été présent!

-- Ce serait la seule explication à donner, répliquait Edward

Carrol.

-- Non, mon père, non, monsieur Carrol! affirmait Miss Alice.

Texar était dans l'embarcation qui entraînait notre pauvre petite

Dy! Je l'ai vu... je l'ai reconnu, au moment où Zermah jetait son

nom dans un dernier appel!... Je l'ai vu... je l'ai vu!»

Que répondre à la déclaration si formelle de la jeune fille?

Aucune erreur de sa part n'était possible, répétait-elle à Castle-

House, comme elle l'avait juré devant le Conseil de guerre. Et

pourtant, si elle ne se trompait pas, comment l'Espagnol pouvait-

il se trouver à ce moment parmi les prisonniers de Fernandina,

détenus à bord de l'un des bâtiments de l'escadre du commodore

Dupont?

C'était inexplicable. Toutefois, si les autres pouvaient avoir un

doute quelconque, Mars, lui, n'en avait pas. Il ne cherchait pas à

comprendre ce qui paraissait être incompréhensible. Il était

résolu à se jeter sur la piste de Texar, et, s'il le retrouvait,

il saurait bien lui faire avouer son secret, dût-il le lui

arracher par la torture!

«Tu as raison, Mars, répondit Gilbert. Mais il faut, au besoin, se

passer de ce misérable, puisqu'on ignore ce qu'il est devenu!...

Il faut reprendre nos recherches!... Je suis autorisé à rester à

Camdless-Bay tout le temps qui sera nécessaire, et dès demain...

-- Oui, monsieur Gilbert, dès demain!» répondit Mars.

Et le métis regagna sa chambre, où il put donner un libre cours à

sa douleur comme à sa colère.

Le lendemain, Gilbert et Mars firent leurs préparatifs de départ.

Ils voulaient consacrer cette journée à fouiller avec plus de soin

les moindres criques et les plus petits îlots, en amont de

Camdless-Bay et sur les deux rives du Saint-John.

Pendant leur absence, James Burbank et Edward Carrol allaient

prendre leurs dispositions pour entreprendre une campagne plus

complète. Vivres, munitions, moyens de transport, personnel, rien

ne serait négligé pour qu'elle pût être menée à bonne fin. S'il

fallait s'engager jusque dans les régions sauvages de la Basse-

Floride, au milieu des marécages du sud, à travers les Everglades,

on s'y engagerait. Il était impossible que Texar eût quitté le

territoire floridien. À remonter vers le nord, il aurait trouvé la

barrière de troupes fédérales qui stationnaient sur la frontière

de la Géorgie. À tenter de fuir par mer, il ne l'aurait pu qu'en

essayant de franchir le détroit de Bahama, afin de chercher asile

dans les Lucayes anglaises. Or, les navires du commodore Dupont

occupaient les passes depuis Mosquito-Inlet jusqu'à l'entrée de ce

détroit. Les chaloupes exerçaient un blocus effectif sur le

littoral. De ce côté, aucune chance d'évasion ne s'offrait à

l'Espagnol. Il devait être en Floride, caché sans doute là où,

depuis quinze jours, ses victimes étaient gardées par l'Indien

Squambô. L'expédition projetée par James Burbank aurait donc pour

but de rechercher ses traces sur tout le territoire floridien.

Du reste, ce territoire jouissait maintenant d'une tranquillité

complète, due à la présence des troupes nordistes et des bâtiments

qui en bloquaient la côte orientale.

Il va sans dire que le calme régnait également à Jacksonville. Les

anciens magistrats avaient repris leur place dans la municipalité.

Plus de citoyens emprisonnés pour leurs opinions tièdes ou

contraires. Dispersion totale des partisans de Texar, qui, dès la

première heure, avaient pu s'enfuir à la suite des milices

floridiennes.

Au surplus, la guerre de Sécession se continuait dans le centre

des États-Unis à l'avantage marqué des fédéraux. Le 18 et le 19,

la première division de l'armée du Potomac avait débarqué au fort

Monroe. Le 22, la seconde se préparait à quitter Alexandria pour

la même destination. Malgré le génie militaire de cet ancien

professeur de chimie, J. Jackson, désigné sous le nom de Stonewal

Jackson, le «mur de pierre», les sudistes allaient être battus,

dans quelques jours, au combat de Kernstown. Il n'y avait donc

actuellement rien à craindre d'un soulèvement de la Floride, qui

s'était toujours montrée un peu indifférente, on ne saurait trop

le signaler, aux passions du Nord et du Sud.

Dans ces conditions, le personnel de Camdless-Bay, dispersé après

l'envahissement de la plantation, avait pu rentrer peu à peu.

Depuis la prise de Jacksonville, les arrêtés de Texar et de son

Comité, relatifs à l'expulsion des esclaves affranchis, n'avaient

plus aucune valeur. À cette date du 17 mars, la plupart des

familles de Noirs, revenues sur le domaine, s'occupaient déjà de

relever les baraccons. En même temps, de nombreux ouvriers

déblayaient les ruines des chantiers et des scieries, afin de

rétablir l'exploitation régulière des produits de Camdless-Bay.

Perry et les sous-régisseurs y déployaient une grande activité

sous la direction d'Edward Carrol. Si James Burbank lui laissait

le soin de tout réorganiser, c'est qu'il avait, lui, une autre

tâche à remplir -- celle de retrouver son enfant. Aussi, en

prévision d'une campagne prochaine, réunissait-il tous les

éléments de son expédition. Un détachement de douze Noirs

affranchis, choisis parmi les plus dévoués de la plantation,

furent désignés pour l'accompagner dans ses recherches. On peut

être sûr que ces braves gens s'y appliqueraient de coeur et d'âme.

Restait donc à décider comment l'expédition serait conduite. À ce

sujet, il y avait lieu d'hésiter. En effet, sur quelle partie du

territoire les recherches seraient-elles d'abord dirigées? Cette

question devait évidemment primer toutes les autres.

Une circonstance inespérée, due uniquement au hasard, allait

indiquer avec une certaine précision quelle piste il convenait de

suivre au début de la campagne.

Le 19, Gilbert et Mars, partis dès le matin de Castle-House,

remontaient rapidement le Saint-John dans une des plus légères

embarcations de Camdless-Bay. Aucun des Noirs de la plantation ne

les accompagnait pendant ces explorations qu'ils recommençaient

chaque jour sur les deux berges du fleuve. Ils tenaient à opérer

aussi secrètement que possible, afin de ne point donner l'éveil

aux espions qui pouvaient surveiller les abords de Castle-House

par ordre de Texar.

Ce jour-là, tous deux se glissaient le long de la rive gauche.

Leur canot, s'introduisant à travers les grandes herbes, derrière

les îlots détachés par la violence des eaux à l'époque des fortes

marées d'équinoxe, ne courait aucun risque d'être aperçu. Pour des

embarcations naviguant dans le lit du fleuve, il n'eût même pas

été visible. Pas davantage de la berge elle-même, dont la hauteur

le mettait à l'abri des regards de quiconque se fût aventuré sous

son fouillis de verdure.

Il s'agissait, ce jour-là, de reconnaître les criques et les rios

les plus secrets que les comtés de Duval et de Putnam déversent

dans le Saint-John.

Jusqu'au hameau de Mandarin, l'aspect du fleuve est presque

marécageux. À mer haute, les eaux s'étendent sur ces rives,

extrêmement basses, qui ne découvrent qu'à mi-marée, lorsque le

jusant est suffisamment établi pour ramener le Saint-John à son

étiage normal. Sur la rive droite, toutefois, le niveau du sol est

plus en relief. Les champs de maïs y sont à l'abri de ces

inondations périodiques qui n'auraient permis aucune culture. On

peut même donner le nom de coteau à cet emplacement où s'étagent

les quelques maisons de Mandarin, et qui se termine par un cap

projeté jusqu'au milieu du chenal.

Au delà, de nombreuses îles occupent le lit plus rétréci du

fleuve, et c'est en reflétant les panaches blanchâtres de leurs

magnifiques magnoliers que les eaux, divisées en trois bras,

montent avec le flux ou descendent avec le reflux -- ce dont le

service de la batellerie peut profiter deux fois par vingt-quatre

heures.

Après s'être engagés dans le bras de l'ouest, Gilbert et Mars

fouillaient les moindres interstices de la berge. Ils cherchaient

si quelque embouchure de rio ne s'ouvrait pas sous le branchage

des tulipiers, afin d'en suivre les sinuosités jusque dans

l'intérieur. Là on ne voyait déjà plus les vastes marécages du bas

fleuve. C'étaient des vallons hérissés de fougères arborescentes

et de liquidambars dont les premières floraisons, mélangées aux

guirlandes de serpentaires et d'aristoloches, imprégnaient l'air

de parfums pénétrants. Mais, en ces différents endroits, les rios

ne présentaient aucune profondeur. Ils ne s'échappaient que sous

la forme de filets d'eau, impropres même à la navigation d'un

squif, et le jusant les laissait bientôt à sec. Aucune cabane sur

leur bord. À peine quelques huttes de chasseurs, vides alors, et

qui ne paraissaient pas avoir été récemment occupées. Parfois, à

défaut d'êtres humains, on eût pu croire que divers animaux y

avaient établi leur domicile habituel. Aboiements de chiens,

miaulements de chats, coassements de grenouilles, sifflements de

reptiles, glapissements de renards, ces bruits variés frappaient

tout d'abord l'oreille. Cependant, il n'y avait là ni renards, ni

chats, ni grenouilles, ni chiens, ni serpents. Ce n'étaient que

les cris d'imitation de l'oiseau-chat, sorte de grive brunâtre,

noire de tête, rouge-orange de croupion, que l'approche du canot

faisait partir à tire d'aile.

Il était environ trois heures après-midi. À ce moment, la légère

embarcation donnait de l'avant sous un sombre fouillis de

gigantesques roseaux, lorsqu'un violent coup de la gaffe,

manoeuvrée par Mars, lui fit franchir une barrière de verdure qui

semblait être impénétrable. Au delà s'arrondissait une sorte

d'entaille, d'un demi-acre d'étendue, dont les eaux, abritées sous

l'épais dôme des tulipiers, ne devaient jamais s'être échauffées

aux rayons du soleil.

«Voilà un étang que je ne connaissais pas, dit Mars, qui se

redressait afin d'observer la disposition des berges au delà de

l'entaille.

-- Visitons-le, répondit Gilbert. Il doit communiquer avec le

chapelet des lagons, creusés à travers cette lagune. Peut-être

sont-ils alimentés par un rio, qui nous permettrait de remonter à

l'intérieur du territoire?

-- En effet, monsieur Gilbert, répondit Mars, et j'aperçois

l'ouverture d'une passe dans le nord-ouest de nous.

-- Pourrais-tu dire, demanda le jeune officier, en quel endroit

nous sommes?

-- Au juste, non, répondit Mars, à moins que ce ne soit cette

lagune qu'on appelle la Crique-Noire. Pourtant, je croyais, comme

tous les gens du pays, qu'il était impossible d'y pénétrer et

qu'elle n'avait aucune communication avec le Saint-John.

-- Est-ce qu'il n'existait pas autrefois, dans cette crique, un

fortin élevé contre les Séminoles?

-- Oui, monsieur Gilbert. Mais, depuis bien des années déjà,

l'entrée de la crique s'est fermée sur le fleuve, et le fortin a

été abandonné. Pour mon compte, je n'y suis jamais allé, et,

maintenant, il ne doit plus en rester que des ruines.

-- Essayons de l'atteindre, dit Gilbert.

-- Essayons, répondit Mars, quoique ce soit probablement bien

difficile. L'eau ne tardera pas à disparaître, et le marécage ne

nous offrira pas un sol assez résistant pour y marcher.

-- Évidemment, Mars. Aussi, tant qu'il y aura assez d'eau,

devrons-nous rester dans l'embarcation.

-- Ne perdons pas un instant, monsieur Gilbert. Il est déjà trois

heures, et la nuit viendra vite sous ces arbres.»

C'était la Crique-Noire, en effet, dans laquelle Gilbert et Mars

venaient de pénétrer, grâce à ce coup de gaffe, qui avait lancé

leur embarcation à travers la barrière de roseaux. On le sait,

cette lagune n'était praticable que pour de légers squifs,

semblables à celui dont se servait habituellement Squambô, lorsque

son maître ou lui s'aventurait sur le cours du Saint-John.

D'ailleurs, pour arriver au blockhaus, situé vers le milieu de

cette crique, à travers l'inextricable lacis des îlots et des

passes, il fallait être familiarisé avec leurs mille détours, et,

depuis de longues années, personne ne s'y était jamais hasardé. On

ne croyait même plus à l'existence du fortin. De là, sécurité

complète pour l'étrange et malfaisant personnage qui en avait fait

son repaire habituel. De là, le mystère absolu qui entourait

l'existence privée de Texar.

Il eût fallu le fil d'Ariane pour se guider à travers ce

labyrinthe toujours obscur, même au moment où le soleil passait au

méridien. Toutefois, à défaut de ce fil, il se pouvait que le

hasard permît de découvrir l'îlot central de la Crique-Noire.

Ce fut donc à ce guide inconscient que durent s'abandonner Gilbert

et Mars. Lorsqu'ils eurent franchi la première entaille, ils

s'engagèrent à travers les canaux, dont les eaux grossissaient

alors avec la marée montante, même dans les plus étroits, lorsque

la navigation y semblait praticable. Ils allaient comme s'ils

eussent été entraînés par quelque pressentiment secret, sans se

demander de quelle façon ils pourraient revenir en arrière.

Puisque tout le comté devait être exploré par eux, il importait

que rien de cette lagune n'échappât à leur investigation.

Après une demi-heure d'efforts, à l'estime de Gilbert, le canot

devait s'être avancé d'un bon mille à travers la crique. Plus

d'une fois, arrêté par quelque infranchissable berge, il avait dû

se retirer d'une passe pour en suivre une autre. Nul doute,

pourtant, que la direction générale eût été vers l'ouest. Le jeune

officier ni Mars n'avaient encore essayé de prendre terre -- ce

qu'ils n'auraient pas fait sans difficulté, puisque le sol des

îlots était à peine élevé au-dessus de l'étiage moyen du fleuve.

Mieux valait ne pas quitter la légère embarcation, tant que le

manque d'eau n'arrêterait pas sa marche.

Cependant, ce n'était pas sans de grands efforts que Gilbert et

Mars avaient franchi ce mille. Si vigoureux qu'il fût, le métis

dut prendre un peu de repos. Mais il ne voulut le faire qu'au

moment où il eut atteint un îlot plus vaste et plus haut de

terrain, auquel arrivaient quelques rayons de lumière à travers la

trouée de ses arbres.

«Eh, voilà qui est singulier! dit-il.

-- Qu'y a-t-il?... demanda Gilbert.

-- Des traces de culture sur cet îlot», répondit Mars.

Tous deux débarquèrent et prirent pied sur une berge un peu moins

marécageuse.

Mars ne se trompait pas. Les traces de culture apparaissaient

visiblement; quelques ignames poussaient çà et là; le sol se

bossuait de quatre à cinq sillons, creusés de main d'homme; une

pioche abandonnée était encore fichée dans la terre.

«La crique est donc habitée?... demanda Gilbert.

-- Il faut le croire, répondit Mars, ou, tout au moins, est-elle

connue des quelques coureurs du pays, peut-être des Indiens

nomades, qui y font pousser quelques légumes.

-- Il ne serait pas impossible alors qu'ils eussent bâti des

habitations... des cabanes...

-- En effet, monsieur Gilbert, et, s'il s'en trouve une, nous

saurons bien la découvrir.»

Il y avait grand intérêt à savoir quelles sortes de gens pouvaient

fréquenter cette Crique-Noire, s'il s'agissait de chasseurs des

basses régions, qui s'y rendaient secrètement, ou de Séminoles,

dont les bandes fréquentent encore les marécages de la Floride.

Donc, sans songer au retour, Gilbert et Mars reprirent leur

embarcation, et s'enfoncèrent plus profondément à travers les

sinuosités de la crique. Il semblait qu'une sorte de pressentiment

les attirât vers ses plus sombres réduits. Leurs regards, faits à

l'obscurité relative que l'épaisse ramure entretenait à la surface

des îlots, se plongeaient en toutes directions. Tantôt, ils

croyaient apercevoir une habitation, et ce n'était qu'un rideau de

feuillage, tendu d'un tronc à l'autre. Tantôt ils se disaient:

«Voilà un homme, immobile, qui nous regarde!» et il n'y avait là

qu'une vieille souche bizarrement tordue, dont le profil

reproduisait quelque silhouette humaine. Ils écoutaient alors...

Peut-être ce qui ne leur arrivait pas aux yeux, arriverait-il à

leurs oreilles? Il suffisait du moindre bruit pour déceler la

présence d'un être vivant en cette région déserte.

Une demi-heure après leur première halte, tous deux étaient

arrivés près de l'îlot central. Le blockhaus en ruine s'y cachait

si complètement au plus épais du massif qu'ils n'en pouvaient rien

apercevoir. Il semblait même que la crique se terminait en cet

endroit, que les passes obstruées devenaient innavigables. Là,

encore une infranchissable barrière de halliers et de buissons se

dressait entre les derniers détours des canaux et les marécageuses

forêts, dont l'ensemble s'étend à travers le comté de Duval, sur

la gauche du Saint-John.

«Il me paraît impossible d'aller plus loin, dit Mars. L'eau

manque, monsieur Gilbert...

-- Et cependant, reprit le jeune officier, nous n'avons pu nous

tromper aux traces de culture. Des êtres humains fréquentent cette

crique. Peut-être y étaient-ils récemment? Peut-être y sont-ils

encore?...

-- Sans doute, reprit Mars, mais il faut profiter de ce qui reste

de jour pour regagner le Saint-John. La nuit commence à se faire,

l'obscurité sera bientôt profonde, et comment se reconnaître au

milieu de ces passes? Je crois, monsieur Gilbert, qu'il est

prudent de revenir sur nos pas, quitte à recommencer notre

exploration demain au point du jour. Retournons, comme d'habitude,

à Castle-House. Nous dirons ce que nous avons vu, nous

organiserons une reconnaissance plus complète de la Crique-Noire

dans de meilleures conditions...

-- Oui... il le faut, répondit Gilbert. Cependant, avant de

partir, j'aurais voulu...»

Gilbert était resté immobile, jetant un dernier regard sous les

arbres, et il allait donner l'ordre de repousser l'embarcation,

lorsqu'il arrêta Mars d'un geste.

Le métis suspendit aussitôt sa manoeuvre, et, debout, l'oreille

tendue, il écouta.

Un cri, ou plutôt une sorte de gémissement continu qu'on ne

pouvait confondre avec les bruits habituels de la forêt, se

faisait entendre. C'était comme une lamentation de désespoir, la

plainte d'un être humain -- plainte arrachée par de vives

souffrances. On eût dit le dernier appel d'une voix qui allait

s'éteindre.

«Un homme est là!... s'écria Gilbert. Il demande du secours!... Il

se meurt peut-être!

-- Oui! répondit Mars. Il faut aller à lui!... Il faut savoir qui

il est!... Débarquons!»

Ce fut fait en un instant. L'embarcation ayant été solidement

attachée à la berge, Gilbert et Mars sautèrent sur l'îlot et

s'enfoncèrent sous les arbres.

Là, encore, il y avait quelques traces sur des sentes frayées à

travers la futaie, même des pas d'hommes, dont les dernières

lueurs du jour laissaient apercevoir l'empreinte.

De temps en temps, Mars et Gilbert s'arrêtaient. Ils écoutaient.

Les plaintes se faisaient-elles encore entendre? C'était sur

elles, sur elles seules, qu'ils pouvaient se guider.

Tous deux les entendirent de nouveau, très rapprochées cette fois.

Malgré l'obscurité qui devenait de plus en plus profonde, il ne

serait sans doute pas impossible d'arriver à l'endroit d'où elles

partaient.

Soudain un cri plus douloureux retentit. Il n'y avait pas à se

tromper sur la direction à suivre. En quelques pas, Gilbert et

Mars eurent franchi un épais hallier, et ils se trouvèrent en

présence d'un homme, étendu près d'une palissade, qui râlait déjà.

Frappé d'un coup de couteau à la poitrine, un flot de sang

inondait ce malheureux. Les derniers souffles s'exhalaient de ses

lèvres. Il n'avait plus que quelques instants à vivre.

Gilbert et Mars s'étaient penchés sur lui. Il rouvrit les yeux,

mais essaya vainement de répondre aux questions qui lui furent

faites.

«Il faut le voir, cet homme! s'écria Gilbert. Une torche... une

branche enflammée!»

Mars avait déjà arraché la branche d'un des arbres résineux qui

poussaient en grand nombre sur l'îlot. Il l'enflamma au moyen

d'une allumette, et sa lueur fuligineuse jeta quelque clarté dans

l'ombre.

Gilbert s'agenouilla près du mourant. C'était un noir, un esclave,

jeune encore. Sa chemise écartée laissait voir un trou béant à sa

poitrine dont le sang s'échappait. La blessure devait être

mortelle, le coup de couteau ayant traversé le poumon.

«Qui es-tu?... Qui es-tu?» demanda Gilbert.

Nulle réponse.

«Qui t'a frappé?»

L'esclave ne pouvait plus proférer une seule parole.

Cependant Mars agitait la branche, afin de reconnaître le lieu où

ce meurtre avait été commis.

Il aperçut alors la palissade, et, à travers la poterne

entrouverte, la silhouette indécise du blockhaus. C'était, en

effet, le fortin de la Crique-Noire dont on ne connaissait même

plus l'existence dans cette partie du comté de Duval.

«Le fortin!» s'écria Mars.

Et, laissant son maître près du pauvre Noir qui agonisait, il

s'élança à travers la poterne.

En un instant, Mars eut parcouru l'intérieur du blockhaus, il eut

visité les chambres qui s'ouvraient de part et d'autre sur le

réduit central. Dans l'une, il trouva un reste de feu qui fumait

encore. Le fortin avait donc été récemment occupé. Mais à quelle

sorte de gens, Floridiens ou Séminoles, avait-il pu servir de

retraite? Il fallait à tout prix l'apprendre, et de ce blessé qui

se mourait. Il fallait savoir quels étaient ses meurtriers, dont

la fuite ne devait dater que de quelques heures.

Mars sortit du blockhaus, il fit le tour de la palissade à

l'intérieur de l'enclos, il promena sa torche sous les arbres...

Personne! Si Gilbert et lui fussent arrivés dans la matinée, peut-

être auraient-ils trouvé ceux qui habitaient ce fortin. À présent,

il était trop tard.

Le métis revint alors près de son maître et lui apprit qu'ils

étaient au blockhaus de la Crique-Noire.

«Cet homme a-t-il pu répondre? lui demanda-t-il.

-- Non... répondit Gilbert. Il n'a plus sa connaissance, et je

doute qu'il puisse la retrouver!

-- Essayons, monsieur Gilbert, répondit Mars. Il y a là un secret

qu'il importe de connaître, et que personne ne pourra plus dire

lorsque cet infortuné sera mort!

-- Oui, Mars! Transportons-le dans le fortin... Là, peut-être

reviendra-t-il à lui... Nous ne pouvons le laisser expirer sur

cette berge!...

-- Prenez la torche, monsieur Gilbert, répondit Mars. Moi j'aurai

la force de le porter.»

Gilbert saisit la résine enflammée. Le métis souleva dans ses bras

ce corps, qui n'était plus qu'une masse inerte, gravit les degrés

de la poterne, pénétra par l'embrasure qui donnait accès dans

l'enclos, et déposa son fardeau dans une des chambres du réduit.

Le mourant fut placé sur une couche d'herbes. Mars, prenant alors

sa gourde, l'introduisit entre ses lèvres.

Le coeur du malheureux battait encore, quoique bien faiblement et

à de longs intervalles. La vie allait lui manquer... Son secret ne

lui échapperait-il donc pas avant son dernier souffle?

Ces quelques gouttes d'eau-de-vie semblèrent le ranimer un peu.

Ses yeux se rouvrirent. Ils se fixèrent sur Mars et Gilbert, qui

essayaient de le disputer à la mort.

Il voulut parler... Quelques sons vagues s'échappèrent de sa

bouche, un nom peut-être!

«Parle!... parle!...» s'écriait Mars.

La surexcitation du métis était vraiment inexplicable, comme si la

tâche, à laquelle il avait voué toute sa vie, eût dépendu des

dernières paroles de ce mourant!

Le jeune esclave essayait vainement de prononcer quelques

paroles... Il n'en avait plus la force...

En ce moment, Mars sentit qu'un morceau de papier était placé dans

la poche de sa veste.

Se saisir de ce papier, l'ouvrir, le lire à la lueur de la résine,

cela fut fait en un instant.

Quelques mots y étaient tracés au charbon, et les voici:

«Enlevées par Texar à la Crique Marino... Entraînées aux

Everglades... à l'île Carneral... Billet confié à ce jeune

esclave... pour M. Burbank...»

C'était d'une écriture que Mars connaissait bien.

«Zermah!...» s'écria-t-il.

À ce nom, le mourant rouvrit les yeux, et sa tête s'abaissa comme

pour faire un signe affirmatif.

Gilbert le souleva à demi, et, l'interrogeant:

«Zermah!» dit-il.

--Oui!

--Et Dy?...

--Oui!

-- Qui t'a frappé?

-- Texar!...»

Ce fut le dernier mot de ce pauvre esclave, qui retomba mort sur

la couche d'herbes.

VIII

De Camdless-Bay au lac Washington

Le soir même, un peu avant minuit, Gilbert et Mars étaient de

retour à Castle-House. Que de difficultés ils avaient dû vaincre

pour sortir de la Crique-Noire! Au moment où ils quittaient le

blockhaus, la nuit commençait à se faire dans la vallée du Saint-

John. Aussi l'obscurité était-elle déjà complète sous les arbres

de la lagune. Sans une sorte d'instinct qui guidait Mars à travers

les passes, entre les îlots confondus dans la nuit, ni l'un ni

l'autre n'eussent pu regagner le cours du fleuve. Vingt fois, leur

embarcation dut s'arrêter devant un barrage qu'elle ne pouvait

franchir, et rebrousser chemin pour atteindre quelque chenal

praticable. Il fallut allumer des branches résineuses et les

planter à l'avant du canot, afin d'éclairer la route tant bien que

mal. Où les difficultés devinrent extrêmes, ce fut précisément

quand Mars chercha à retrouver l'unique issue qui permettait aux

eaux de s'écouler vers le Saint-John. Le métis ne reconnaissait

plus la brèche faite dans le fouillis des roseaux, par laquelle

tous deux avaient passé quelques heures auparavant. Par bonheur,

la marée descendait, et le canot put se laisser aller au courant

qui s'établissait par son déversoir naturel. Trois heures plus

tard, après avoir rapidement franchi les vingt milles qui séparent

la Crique-Noire de la plantation, Gilbert et Mars débarquaient au

pied de Camdless-Bay.

On les attendait à Castle-House. James Burbank ni aucun des siens

n'avaient encore regagné leurs chambres. Ils s'inquiétaient de ce

retard inaccoutumé. Gilbert et Mars avaient l'habitude de revenir

chaque soir. Pourquoi n'étaient-ils pas de retour? En devait-on

conclure qu'ils avaient trouvé une piste nouvelle, que leurs

recherches allaient peut-être aboutir? Que d'angoisses dans cette

attente!

Ils arrivèrent enfin, et, à leur entrée dans le hall, tous

s'étaient précipités vers eux.

«Eh bien... Gilbert? s'écria James Burbank.

-- Mon père, répondit le jeune officier, Alice ne s'est point

trompée!... C'est bien Texar qui a enlevé ma soeur et Zermah.

-- Tu en as la preuve?

-- Lisez!»

Et Gilbert présenta ce papier informe, qui portait les quelques

mots écrits de la main de la métisse.

«Oui, reprit-il, plus de doute possible, c'est l'Espagnol! Et, ses

deux victimes, il les a conduites ou fait conduire au vieux fortin

de la Crique-Noire! C'est là qu'il demeurait à l'insu de tous. Un

pauvre esclave, auquel Zermah avait confié ce papier, afin qu'il

le fît parvenir à Castle-House, et de qui elle a sans doute appris

que Texar allait partir pour l'île Carneral, a payé de sa vie

d'avoir voulu se dévouer pour elle. Nous l'avons trouvé mourant,

frappé de la main de Texar, et maintenant il est mort. Mais, si Dy

et Zermah ne sont plus à la Crique-Noire, nous savons, du moins

dans quelle partie de la Floride on les a entraînées. C'est aux

Everglades, et c'est là qu'il faut aller les reprendre. Dès

demain, mon père, dès demain, nous partirons...

-- Nous sommes prêts, Gilbert.

-- À demain donc!»

L'espoir était rentré à Castle-House. On ne s'égarerait plus

maintenant en recherches stériles. Mme Burbank, mise au courant de

cette situation, se sentit revivre. Elle eut la force de se

relever, de s'agenouiller pour remercier Dieu.

Ainsi, de l'aveu même de Zermah, c'était Texar en personne qui

avait présidé au rapt de la petite fille à la Crique Marino.

C'était lui que Miss Alice avait vu sur l'embarcation qui gagnait

le milieu du fleuve. Et cependant, comment pouvait-on concilier ce

fait avec l'alibi invoqué par l'Espagnol? À l'heure où il

commettait ce crime, comment pouvait-il être prisonnier des

fédéraux, à bord d'un des bâtiments de l'escadre? Évidemment, cet

alibi devait être faux, comme les autres, sans doute. Mais de

quelle façon l'était-il, et apprendrait-on jamais le secret de

cette ubiquité dont Texar semblait donner la preuve?

Peu importait, après tout. Ce qui était acquis maintenant, c'est

que la métisse et l'enfant avaient été conduites tout d'abord au

blockhaus de la Crique-Noire, puis entraînées à l'île Carneral.

C'est là qu'il fallait les chercher, c'est là qu'il fallait

surprendre Texar. Cette fois, rien ne pourrait le soustraire au

châtiment que méritaient depuis si longtemps ses criminelles

manoeuvres.

Il n'y avait pas un jour à perdre, d'ailleurs. De Camdless-Bay aux

Everglades la distance est assez considérable. Plusieurs jours

devraient être employés à la franchir. Heureusement, ainsi que

l'avait dit James Burbank, l'expédition, organisée par lui, était

prête à quitter Castle-House.

Quant à l'île Carneral, les cartes de la péninsule floridienne en

indiquaient la situation sur le lac Okee-cho-bee.

Ces Everglades constituent une région marécageuse, qui confine au

lac Okee-cho-bee, un peu au-dessous du vingt-septième parallèle,

dans la partie méridionale de la Floride. Entre Jacksonville et ce

lac, on compte près de quatre cents milles[3]. Au delà, c'est un

pays peu fréquenté, qui était presque inconnu à cette époque.

Si le Saint-John eût été constamment navigable jusqu'à sa source,

le trajet aurait pu s'accomplir rapidement sans grandes

difficultés; mais, très probablement, on ne pourrait l'utiliser

que sur un parcours de cent sept milles environ, c'est-à-dire

jusqu'au lac George. Plus loin, sur son cours embarrassé d'îlots,

barré d'herbages, sans chenal suffisamment tracé, à sec parfois au

plus bas du jusant, une embarcation un peu chargée eût rencontré

de sérieux obstacles ou éprouvé tout au moins des retards.

Cependant, s'il était possible de le remonter jusqu'au lac

Washington, à peu près à la hauteur du vingt-huitième degré de

latitude, par le travers du cap Malabar, on se serait beaucoup

rapproché du but. Toutefois, il n'y fallait pas autrement compter.

Le mieux était de se préparer pour un trajet de deux cent

cinquante milles au milieu d'une région presque abandonnée, où

manqueraient les moyens de transport, et aussi les ressources

nécessaires à une expédition qui devait être rapidement conduite.

C'est, eu égard à de telles éventualités, que James Burbank avait

fait tous ses préparatifs.

Le lendemain, 20 mars, le personnel de l'expédition était réuni

sur le pier de Camdless-Bay. James Burbank et Gilbert, non sans

éprouver une vive angoisse, avaient embrassé Mme Burbank, qui ne

pouvait encore quitter sa chambre. Miss Alice, M. Stannard et les

sous-régisseurs les avaient accompagnés. Pyg lui-même était venu

faire ses adieux à M. Perry, envers lequel il éprouvait maintenant

une sorte d'affection. Il se souvenait des leçons qu'il en avait

reçues sur les inconvénients d'une liberté pour laquelle il ne se

sentait pas mûr.

L'expédition était ainsi composée: James Burbank, son beau-frère

Edward Carrol, guéri de sa blessure, son fils Gilbert, le

régisseur Perry, Mars, plus une douzaine de Noirs choisis parmi

les plus braves, les plus dévoués du domaine -- en tout dix-sept

personnes. Mars connaissait assez le cours du Saint-John pour

servir de pilote tant que la navigation serait possible, en deçà

comme au delà du lac George. Quant aux Noirs, habitués à manier la

rame, ils sauraient mettre leurs robustes bras en oeuvre, lorsque

le courant ou le vent ferait défaut.

L'embarcation -- une des plus grandes de Camdless-Bay -- pouvait

gréer une voile qui, depuis le vent arrière jusqu'au largue, lui

permettrait de suivre les détours d'un chenal parfois très

sinueux. Elle portait des armes et des munitions en quantité

suffisante pour que James Burbank et ses compagnons n'eussent rien

à craindre des bandes de Séminoles de la basse Floride, ni des

compagnons de Texar, si l'Espagnol avait été rejoint par quelques-

uns de ses partisans. En effet, il avait fallu prévoir cette

éventualité qui pouvait entraver le succès de l'expédition.

Les adieux furent faits. Gilbert embrassa Miss Alice, et James

Burbank la pressa dans ses bras comme si elle eût été déjà sa

fille.

«Mon père... Gilbert... dit-elle, ramenez-moi notre petite Dy!...

Ramenez-moi ma soeur...

-- Oui, chère Alice! répondit le jeune officier, oui!... Nous la

ramènerons!... Que Dieu nous protège!»

M. Stannard, Miss Alice, les sous-régisseurs et Pyg étaient restés

sur le pier de Camdless-Bay pendant que l'embarcation s'en

détachait. Tous lui envoyèrent alors un dernier adieu, au moment

où, prise par le vent de nord-est et servie par la marée montante,

elle disparaissait derrière la petite pointe de la Crique Marino.

Il était environ six heures du matin. Une heure après,

l'embarcation passait devant le hameau de Mandarin, et, vers dix

heures, sans qu'il eût été nécessaire de faire usage des avirons,

elle se trouvait à la hauteur de la Crique-Noire.

Le coeur leur battit à tous, quand ils rangèrent cette rive gauche

du fleuve, à travers laquelle pénétraient les eaux du flux.

C'était au delà de ces massifs de roseaux, de cannas et de

palétuviers que Dy et Zermah avaient été entraînées tout d'abord.

C'était là que, depuis plus de quinze jours, Texar et ses

complices les avaient si profondément cachées qu'il n'était rien

resté de leurs traces après le rapt. Dix fois, James Burbank et

Stannard, puis Gilbert et Mars, avaient remonté le fleuve à la

hauteur de cette lagune, sans se douter que le vieux blockhaus

leur servît de retraite.

Cette fois, il n'y avait plus lieu de s'y arrêter. C'était à

quelques centaines de milles plus au sud qu'il fallait porter les

recherches, et l'embarcation passa devant la Crique-Noire sans y

relâcher.

Le premier repas fut pris en commun. Les coffres renfermaient des

provisions suffisantes pour une vingtaine de jours, et un certain

nombre de ballots qui serviraient à les transporter, lorsqu'il

faudrait suivre la route de terre. Quelques objets de campement

devaient permettre de faire halte, de jour ou de nuit, dans les

bois épais dont sont couverts les territoires riverains du Saint-

John.

Vers onze heures, quand la mer vint à renverser, le vent resta

favorable. Il fallut, néanmoins, armer les avirons pour maintenir

la vitesse. Les Noirs se mirent à la besogne, et, sous la poussée

de cinq couples vigoureux, l'embarcation continua de remonter

rapidement le fleuve.

Mars, silencieux, se tenait au gouvernail, évoluant d'une main

sûre à travers les bras que les îles et les îlots forment au

milieu du Saint-John. Il suivait les passes dans lesquelles le

courant se propageait avec moins de violence. Il s'y lançait sans

une hésitation. Jamais il ne s'engageait, par erreur, en un chenal

impraticable, jamais il ne risquait de s'échouer sur un haut fond

que la marée basse allait bientôt laisser à sec. Il connaissait le

lit du fleuve jusqu'au lac George, comme il en connaissait les

détours au-dessous de Jacksonville, et il dirigeait l'embarcation

avec autant de sûreté que les canonnières du commandant Stevens

qu'il avait pilotées à travers les sinuosités de la barre.

En cette partie de son cours, le Saint-John était désert. Le

mouvement de batellerie qui s'y produit d'habitude pour le service

des plantations, n'existait plus depuis la prise de Jacksonville.

Si quelque embarcation le remontait ou le descendait encore,

c'était uniquement pour les besoins des troupes fédérales et les

communications du commodore Stevens avec ses sous-ordres. Et même,

très probablement, en amont de Picolata, ce mouvement serait

absolument nul.

James Burbank arriva devant ce petit bourg vers six heures du

soir. Un détachement de nordistes occupait alors l'appontement de

l'escale. L'embarcation fut hélée et dut faire halte près du quai.

Là, Gilbert Burbank se fit reconnaître de l'officier qui

commandait à Picolata, et, muni du laisser-passer que lui avait

remis le commandant Stevens, il put continuer sa route.

Cette halte n'avait duré que quelques instants. Comme la marée

montante commençait à se faire sentir, les avirons restèrent au

repos, et l'embarcation suivit rapidement sa route entre les bois

profonds qui s'étendent de chaque côté du fleuve. Sur la rive

gauche, la forêt allait faire suite au marécage, quelques milles

au-dessus de Picolata. Quant aux forêts de la rive droite, plus

touffues, plus profondes, véritablement interminables, on devait

dépasser le lac George sans en avoir vu la fin. Sur cette rive, il

est vrai, elles s'écartent un peu du Saint-John et laissent une

large bande de terrain, sur laquelle la culture a repris ses

droits. Ici, vastes rizières, champs de cannes et d'indigo,

plantations de cotonniers, attestent encore la fertilité de la

presqu'île floridienne.

Un peu après six heures, James Burbank et ses compagnons avaient

perdu de vue, derrière un coude du fleuve, la tour rougeâtre du

vieux fort espagnol, abandonné depuis un siècle, qui domine les

hautes cimes des grands palmistes de la berge.

«Mars, demanda alors James Burbank, tu ne crains pas de t'engager

pendant la nuit sur le Saint-John?

-- Non, monsieur James, répondit Mars. Jusqu'au lac George, je

réponds de moi. Au delà, nous verrons. D'ailleurs, nous n'avons

pas une heure à perdre, et, puisque la marée nous favorise, il

faut en profiter. Plus nous remonterons, moins elle sera forte,

moins elle durera. Je vous propose donc de faire route nuit et

jour.»

La proposition de Mars était dictée par les circonstances.

Puisqu'il s'engageait à passer, il fallait se fier à son adresse.

On n'eut pas lieu de s'en repentir. Toute la nuit, l'embarcation

remonta facilement le cours du Saint-John. La marée lui vint en

aide pendant quelques heures encore. Puis, les Noirs, se relevant

aux avirons, purent gagner une quinzaine de milles vers le sud.

On ne fit halte, ni cette nuit, ni dans la journée du 22, qui ne

fut marquée par aucun incident, ni durant les douze heures

suivantes. Le haut cours du fleuve semblait être absolument

désert. On naviguait, pour ainsi dire, au milieu d'une longue

forêt de vieux cèdres, dont les masses feuillues se rejoignaient

parfois au-dessus du Saint-John en formant un épais plafond de

verdure. De villages, on n'en voyait pas. De plantations ou

d'habitations isolées, pas davantage. Les terres riveraines ne se

prêtaient à aucun genre de culture. Il n'aurait pu venir à l'idée

d'un colon d'y fonder un établissement agricole.

Le 23, dès les premières lueurs du jour, le fleuve s'évasa en une

large nappe liquide, dont les berges se dégageaient enfin de

l'interminable forêt. Le pays, très plat, se reculait jusqu'aux

limites d'un horizon éloigné de plusieurs milles.

C'était un lac -- le lac George -- que le Saint-John traverse du

sud au nord, et auquel il emprunte une partie de ses eaux.

«Oui! C'est bien le lac George, dit Mars, que j'ai déjà visité,

lorsque j'accompagnais l'expédition chargée de relever le haut

cours du fleuve.

-- Et à quelle distance, demanda James Burbank, sommes-nous

maintenant de Camdless-Bay?

-- À cent milles environ, répondit Mars.

-- Ce n'est pas encore le tiers du parcours que nous avons à faire

pour atteindre les Everglades, fit observer Edward Carrol.

-- Mars, demanda Gilbert, comment allons-nous procéder maintenant?

Faut-il abandonner l'embarcation afin de longer une des rives du

Saint-John? Cela ne se fera pas sans peine ni retard. Ne serait-il

donc pas possible, le lac George une fois traversé, de continuer à

suivre cette route d'eau jusqu'au point où elle cessera d'être

navigable? Ne peut-on essayer, quitte à débarquer si l'on échoue

et si l'on ne peut se remettre à flot? Cela vaut du moins la peine

d'être tenté. -- Qu'en penses-tu?

-- Essayons, monsieur Gilbert», répondit Mars.

En effet, il n'y avait rien de mieux à faire.

Il serait toujours temps de prendre pied. À voyager par eau,

c'étaient bien des fatigues épargnées et aussi bien des retards.

L'embarcation se lança donc à la surface du lac George, dont elle

prolongea la rive orientale.

Autour de ce lac, sur ces terrains sans relief, la végétation

n'est pas si fournie qu'au bord du fleuve. De vastes marais

s'étendent presque à perte de vue. Quelques portions du sol, moins

exposées à l'envahissement des eaux, étalent leurs tapis de noirs

lichens, où se détachent les nuances violettes de petits

champignons qui poussent là par milliards. Il n'aurait pas fallu

se fier à ces terres mouvantes, sortes de mollières qui ne peuvent

offrir au marcheur un point d'appui solide. Si James Burbank et

ses compagnons eussent dû cheminer sur cette partie du territoire

floridien, ils n'y auraient réussi qu'au prix des plus grands

efforts, des plus extrêmes fatigues, de retards infiniment

prolongés, en admettant qu'il n'eût pas fallu revenir en arrière.

Seuls, des oiseaux aquatiques -- pour la plupart des palmipèdes --

peuvent s'aventurer à travers ce marécage, où l'on compte, en

nombre infini, des sarcelles, des canards, des bécassines. Il y

avait là de quoi s'approvisionner sans peine, si l'embarcation eût

été à court de vivres. D'ailleurs, pour chasser sur ces rives, on

aurait dû affronter toute une légion de serpents fort dangereux,

dont les sifflements aigus se faisaient entendre à la surface des

tapis d'alves et de conferves. Ces reptiles, il est vrai, trouvent

des ennemis acharnés parmi les bandes de pélicans blancs, bien

armés pour cette guerre sans merci, et qui pullulent sur ces rives

malsaines du lac George.

Cependant l'embarcation filait avec rapidité. Sa voile hissée, un

vif vent du nord la poussait en bonne direction. Grâce à cette

fraîche brise, les avirons purent se reposer pendant toute cette

journée, sans qu'il s'en suivît aucun retard. Aussi, le soir venu,

les trente milles de longueur que le lac George mesure du nord au

sud avaient-ils été vivement enlevés sans fatigues. Vers six

heures, James Burbank et sa petite troupe s'arrêtaient à l'angle

inférieur par lequel le Saint-John se jette dans le lac.

Si l'on fit halte -- halte qui ne dura que le temps de prendre

langue, soit une demi-heure au plus -- c'est parce que trois ou

quatre maisons formaient hameau en cet endroit. Elles étaient

occupées par quelques-uns de ces Floridiens nomades, qui se

livrent plus spécialement à la chasse et à la pêche au

commencement de la belle saison. Sur la proposition d'Edward

Carrol, il parut opportun de demander quelques renseignements

relatifs au passage de Texar, et on eut raison de le faire.

Un des habitants de ce hameau fut interrogé. Pendant les journées

précédentes, avait-il aperçu une embarcation, traversant le lac

George et se dirigeant vers le lac Washington, -- embarcation qui

devait contenir sept ou huit personnes, plus une femme de couleur

et une enfant, une petite fille, blanche d'origine?

«En effet, répondit cet homme, il y a quarante-huit heures, j'ai

vu passer une embarcation qui doit être celle dont vous parlez.

-- Et a-t-elle fait halte à ce hameau? demanda Gilbert.

-- Non! Elle s'est au contraire hâtée d'aller rejoindre le haut

cours du fleuve. J'ai distinctement vu, à bord, ajouta le

Floridien, une femme avec une petite fille dans ses bras.

-- Mes amis, s'écria Gilbert, bon espoir! Nous sommes bien sur les

traces de Texar!

-- Oui! répondit James Burbank. Il n'a sur nous qu'une avance de

quarante-huit heures, et, si notre embarcation peut encore nous

porter pendant quelques jours, nous gagnerons sur lui!

-- Connaissez-vous le cours du Saint-John en amont du lac George?

demanda Edward Carrol au Floridien.

-- Oui, monsieur, et je l'ai même remonté sur un parcours de plus

de cent milles.

-- Pensez-vous qu'il puisse être navigable pour une embarcation

comme la nôtre?

-- Que tire-t-elle?

-- Trois pieds à peu près, répondit Mars.

-- Trois pieds? dit le Floridien. Ce sera bien juste en de

certains endroits. Cependant, en sondant les passes, je crois que

vous pourrez arriver jusqu'au lac Washington.

-- Et là, demanda M. Carrol, à quelle distance serons-nous du lac

Okee-cho-bee?

-- À cent cinquante milles environ.

-- Merci, mon ami.

-- Embarquons, s'écria Gilbert, et naviguons jusqu'à ce que l'eau

nous manque.»

Chacun reprit sa place. Le vent ayant calmi avec le soir, les

avirons furent gréés et maniés avec vigueur. Les rives rétrécies

du fleuve disparurent rapidement. Avant la complète tombée de la

nuit, on gagna plusieurs milles vers le sud. Il ne fut pas

question de s'arrêter, puisqu'on pouvait dormir à bord. La lune

était presque pleine. Le temps resterait assez clair pour ne point

gêner la navigation. Gilbert avait pris la barre. Mars se tenait à

l'avant, un long espar à la main. Il sondait sans cesse, et,

lorsqu'il rencontrait le fond, faisait venir l'embarcation sur

tribord ou sur bâbord. À peine toucha-t-elle cinq ou six fois

durant cette traversée nocturne, et elle put se dégager sans grand

effort. Si bien que, vers quatre heures du matin, au moment où le

soleil se montra, Gilbert n'estima pas à moins de quinze milles le

chemin parcouru pendant la nuit.

Que de chances en faveur de James Burbank et des siens, si le

fleuve, navigable quelques jours encore, les menait presque à leur

but!

Cependant plusieurs difficultés matérielles surgirent durant cette

journée. Par suite de la sinuosité du fleuve, des pointes se

projettent fréquemment en travers de son cours. Les sables,

accumulés, multiplient les hauts fonds qu'il faut contourner.

Autant d'allongements de la route, et, par cela même, quelques

retards. On ne pouvait, non plus, toujours utiliser le vent, qui

n'aurait pas cessé d'être favorable, si de nombreux détours

n'eussent modifié l'allure de l'embarcation. Les Noirs se

courbaient alors sur leurs avirons et déployaient une telle

vigueur qu'ils parvenaient à regagner le temps perdu.

Il se présentait aussi de ces obstacles particuliers au Saint-

John. C'étaient des îles flottantes formées par une prodigieuse

accumulation d'une plante exubérante, le «pistia», que certains

explorateurs du fleuve floridien ont justement comparée à une

gigantesque laitue, étalée à la surface des eaux. Ce tapis herbeux

offre assez de solidité pour que les loutres et les hérons

puissent y prendre leurs ébats. Il importait, toutefois, de ne

point s'engager à travers de telles masses végétales, d'où l'on ne

se fût pas tiré sans peine. Lorsque leur apparition était

signalée, Mars prenait toutes les précautions possibles pour les

éviter.

Quant aux rives du fleuve, d'épaisses forêts les encaissaient

alors. On ne voyait plus ces innombrables cèdres, dont le Saint-

John baigne les racines en aval de son cours. Là poussent des

quantités de pins, hauts de cent cinquante pieds, appartenant à

l'espèce du pin austral, qui trouvent des éléments favorables à

leur végétation au milieu de ces terrains, au sous-sol inondé,

appelés «barrens». L'humus y présente une élasticité très

sensible, et telle, en quelques points, qu'un piéton peut perdre

l'équilibre, lorsqu'il marche à sa surface. Heureusement, la

petite troupe de James Burbank n'eut point à en faire l'épreuve.

Le Saint-John continuait à la transporter à travers les régions de

la Floride inférieure.

La journée se passa sans incidents. La nuit de même. Le fleuve ne

cessait d'être absolument désert. Pas une embarcation sur ses

eaux. Pas une cabane sur ses rives. De cette circonstance,

d'ailleurs, il n'y avait point à se plaindre. Mieux valait ne

trouver personne en cette contrée lointaine, où les rencontres

risquent fort d'être mauvaises, car les coureurs des bois, les

chasseurs de profession, les aventuriers de toute provenance, sont

gens plus que suspects.

On devait craindre également la présence des milices de

Jacksonville ou de Saint-Augustine que Dupont et Stevens avaient

obligées à se retirer vers le sud. Cette éventualité eût été plus

redoutable encore. Parmi ces détachements il y avait assurément

des partisans de Texar, qui auraient voulu se venger de James et

de Gilbert Burbank. Or, la petite troupe devait éviter tout

combat, si ce n'est avec l'Espagnol, au cas où il faudrait lui

arracher ses prisonnières par la force.

Heureusement, James Burbank et les siens furent si bien servis

dans ces circonstances que, le 25 au soir, la distance entre le

lac George et le lac Washington avait été franchie. Arrivée à la

lisière de cet amas d'eaux stagnantes, l'embarcation dut faire

halte. L'étroitesse du fleuve, le peu de profondeur de son cours,

lui interdisaient de remonter plus avant vers le sud.

En somme, les deux tiers étant faits, James Burbank et les siens

ne se trouvaient plus qu'à cent quarante milles des Everglades.

IX

La grande cyprière

Le lac Washington, long d'une dizaine de milles, est un des moins

importants de cette région de la Floride méridionale. Ses eaux,

peu profondes, sont embarrassées d'herbes que le courant arrache

aux prairies flottantes -- véritables nids à serpents qui rendent

très dangereuse la navigation à sa surface. Il est donc désert

comme ses rives, étant peu propice à la chasse, à la pêche, et il

est rare que les embarcations du Saint-John s'aventurent jusqu'à

lui.

Au sud du lac, le fleuve reprend son cours en s'infléchissant plus

directement vers le midi de la presqu'île. Ce n'est plus alors

qu'un ruisseau sans profondeur, dont les sources sont situées à

trente milles dans le sud, entre 28°et 27°de latitude.

Le Saint-John cesse d'être navigable au-dessous du lac Washington.

Quelques regrets qu'en éprouvât James Burbank, il fallut renoncer

au transport par eau, afin de prendre la voie de terre, au milieu

d'un pays très difficile, le plus souvent marécageux, à travers

des forêts sans fin, dont le sol, coupé de rios et de fondrières,

ne peut que retarder la marche des piétons.

On débarqua. Les armes, les ballots qui renfermaient les

provisions, furent répartis entre chacun des Noirs. Ce n'était pas

là de quoi fatiguer ou embarrasser le personnel de l'expédition.

De ce chef, il n'y aurait aucune cause de retard. Tout avait été

réglé d'avance. Quand il faudrait faire halte, le campement

pourrait être organisé en quelques minutes.

Tout d'abord, Gilbert, aidé de Mars, s'occupa de cacher

l'embarcation. Il importait qu'elle pût échapper aux regards, dans

le cas où un parti de Floridiens ou de Séminoles viendrait visiter

les rives du lac Washington. Il fallait que l'on fût assuré de la

retrouver au retour pour redescendre le cours du Saint-John. Sous

la ramure retombante des arbres, de la rive, entre les roseaux

gigantesques qui la défendent, on put aisément ménager une place à

l'embarcation, dont le mât avait été préalablement couché. Et elle

était si bien enfouie sous l'épaisse verdure, qu'il eût été

impossible de l'apercevoir du haut des berges.

Il en était de même, sans doute, d'une autre barque que Gilbert

aurait eu grand intérêt à retrouver. C'était celle qui avait amené

Dy et Zermah au lac Washington. Évidemment, vu l'innavigabilité

des eaux, Texar avait dû l'abandonner aux environs de cet

entonnoir par lequel le lac se déverse dans le fleuve. Ce que

James Burbank était forcé de faire alors, l'Espagnol devait

l'avoir fait aussi.

C'est pourquoi on entreprit de minutieuses recherches pendant les

dernières heures du jour, afin de retrouver cette embarcation.

C'eût été là un précieux indice, et la preuve que Texar avait

suivi le fleuve jusqu'au lac Washington.

Les recherches furent vaines. L'embarcation ne put être

découverte, soit que les investigations n'eussent pas été portées

assez loin, soit que l'Espagnol l'eût détruite, dans la pensée

qu'il n'aurait plus à s'en servir, s'il était parti sans esprit de

retour.

Combien le voyage avait dû être pénible entre le lac Washington et

les Everglades! Plus de fleuve pour épargner de si longues

fatigues à une femme, et à une enfant. Dy, portée dans les bras de

la métisse, Zermah, forcée de suivre des hommes accoutumés à de

pareilles marches à travers cette contrée difficile, les insultes,

les violences, les coups qui ne lui étaient pas épargnés pour

hâter son pas, les chutes dont elle essayait de préserver la

petite fille sans songer à elle-même, tous eurent dans l'esprit la

vision de ces lamentables scènes. Mars se représentait sa femme

exposée à tant de souffrances, il pâlissait de colère, et ces mots

s'échappaient alors de sa bouche:

«Je tuerai Texar!»

Que n'était-il déjà à l'île Carneral, en présence du misérable,

dont les abominables machinations avaient tant fait souffrir la

famille Burbank, et qui lui avait enlevé Zermah, sa femme!

Le campement avait été établi à l'extrémité du petit cap qui se

projette hors de l'angle nord du lac. Il n'eût pas été prudent de

s'engager, au milieu de la nuit, à travers un territoire inconnu,

sur lequel le champ de vue était nécessairement très restreint.

Aussi, après délibération, fut-il décidé que l'on attendrait les

premières lueurs de l'aube avant de se remettre en marche. Le

risque de s'égarer sous ces épaisses forêts était trop grand pour

que l'on voulût s'y exposer.

Nul incident, du reste, pendant la nuit. À quatre heures, au

moment où montait le petit jour, le signal du départ fut donné. La

moitié du personnel devait suffire à porter les ballots de vivres

et les effets de campement. Les noirs pourraient donc se relayer

entre eux. Tous, maîtres et serviteurs, étaient armés de carabines

Minié, qui se chargent d'une balle et de quatre chevrotines, et de

ces revolvers Colt, dont l'usage s'était si répandu parmi les

belligérants depuis le commencement de la guerre de Sécession.

Dans ces conditions, on pouvait résister sans désavantage à une

soixantaine de Séminoles, et même, s'il le fallait, attaquer

Texar, fût-il entouré d'un pareil nombre de ses partisans.

Il avait paru convenable, tant que cela serait possible, de

côtoyer le Saint-John. Le fleuve coulait alors vers le sud, par

conséquent dans la direction du lac Okee-cho-bee. C'était comme un

fil tendu à travers le long labyrinthe des forêts. On pouvait le

suivre sans s'exposer à commettre d'erreur. On le suivit.

Ce fut assez facile. Sur la rive droite se dessinait une sorte de

sentier -- véritable chemin de halage, qui aurait pu servir à

remorquer quelque léger canot sur le haut cours du fleuve. On

marcha d'un pas rapide, Gilbert et Mars en avant, James Burbank et

Edward Carrol en arrière, le régisseur Perry au milieu du

personnel des Noirs, qui se remplaçaient toutes les heures dans le

transport des ballots. Avant de partir, un repas sommaire avait

été pris. S'arrêter à midi pour dîner, à six heures du soir pour

souper, camper, si l'obscurité ne permettait pas d'aller plus

avant, se remettre en route, s'il paraissait possible de se

diriger à travers la forêt: tel était le programme adopté et qui

serait observé rigoureusement.

Tout d'abord, il fallut contourner la rive orientale du lac

Washington -- rive assez plate et d'un sol presque mouvant. Les

forêts reparurent alors. Ni comme étendue ni comme épaisseur,

elles n'étaient ce qu'elles devaient être plus tard. Cela tenait à

la nature même des essences qui les composaient.

En effet, il n'y avait là que des futaies de campêches, à petites

feuilles, à grappes jaunes, dont le coeur, de couleur brunâtre,

est utilisé pour la teinture; puis, des ormes du Mexique, des

guazumas, à bouquets blancs, employés à tant d'usages domestiques,

et dont l'ombre guérit, dit-on, des rhumes les plus obstinés --

même les rhumes de cerveau. Çà et là poussaient aussi quelques

groupes de quinquinas, qui ne sont ici que simples plantes

arborescentes, au lieu de ces arbres magnifiques qu'ils forment au

Pérou, leur pays natal. Enfin, par larges corbeilles, sans avoir

jamais connu les soins de la culture savante, s'étalaient des

plantes à couleurs vives, gentianes, amaryllis, asclépias, dont

les fines houppes servent à la fabrication de certains tissus.

Toutes, plantes et fleurs, suivant la remarque de l'un des

explorateurs[4] les plus compétents de la Floride, «jaunes ou

blanches en Europe, revêtent en Amérique les diverses nuances du

rouge depuis le pourpre jusqu'au rosé le plus tendre.»

Vers le soir, ces futaies disparurent pour faire place à la grande

cyprière, qui s'étend jusqu'aux Everglades.

Pendant cette journée, on avait fait une vingtaine de milles.

Aussi Gilbert demanda-t-il si ses compagnons ne se sentaient pas

trop fatigués.

«Nous sommes prêts à repartir, monsieur Gilbert, dit l'un des

Noirs, parlant au nom de ses camarades.

-- Ne risquons-nous pas de nous égarer pendant la nuit? fit

observer Edward Carrol.

-- Nullement, répondit Mars, puisque nous continuerons à côtoyer

le Saint-John.

-- D'ailleurs, ajouta le jeune officier, la nuit sera claire. Le

ciel est sans nuages. La lune, qui va se lever vers neuf heures,

durera jusqu'au jour. En outre, la ramure des cyprières est peu

épaisse, et l'obscurité y est moins profonde qu'en toute autre

forêt.»

On partit donc. Le lendemain matin, après avoir cheminé une partie

de la nuit, la petite troupe s'arrêtait pour prendre son premier

repas au pied d'un de ces gigantesques cyprès, qui se comptent par

millions dans cette région de la Floride.

Qui n'a pas exploré ces merveilles naturelles ne peut se les

figurer. Qu'on imagine une prairie verdoyante, élevée à plus de

cent pieds de hauteur, que supportent des fûts droits comme s'ils

étaient faits au tour, et sur laquelle on aimerait à pouvoir

marcher. Au-dessous le sol est mou et marécageux. L'eau séjourne

incessamment sur un sol imperméable, où pullulent grenouilles,

crapauds, lézards, scorpions, araignées, tortues, serpents,

oiseaux aquatiques de toutes les espèces. Plus haut, tandis que

les orioles -- sortes de loriots aux pennes dorées, passent comme

des étoiles filantes, les écureuils se jouent dans les hautes

branches, et les perroquets remplissent la forêt de leur

assourdissant caquetage. En somme, curieuse contrée, mais

difficile à parcourir.

Il fallait donc étudier avec soin le terrain sur lequel on

s'aventurait. Un piéton aurait pu s'enliser jusqu'aux aisselles

dans les nombreuses fondrières. Cependant, avec quelque attention,

et grâce à la clarté de la lune que tamisait le haut feuillage, on

parvint à s'en tirer mieux que mal.

Le fleuve permettait de se tenir en bonne direction. Et c'était

fort heureux, car tous ces cyprès se ressemblent, troncs

contournés, tordus, grimaçants, creusés à leur base, jetant de

longues racines qui bossuent le sol, et se relevant à une hauteur

de vingt pieds en fûts cylindriques. Ce sont de véritables manches

de parapluie, à poignée rugueuse, dont la tige droite supporte une

immense ombrelle verte, laquelle, à vrai dire, ne protège ni de la

pluie ni du soleil.

Ce fut sous l'abri de ces arbres que James Burbank et ses

compagnons s'engagèrent un peu après le lever du jour. Le temps

était magnifique. Nul orage à craindre, ce qui aurait pu changer

le sol en un marais impraticable. Néanmoins il fallait choisir les

passages, afin d'éviter les fondrières qui ne s'assèchent jamais.

Fort heureusement, le long du Saint-John, dont la rive droite se

trouve un peu en contre-haut, les difficultés devaient être

moindres. À part le lit des ruisseaux qui se jettent dans le

fleuve et que l'on devait contourner ou passer à gué, le retard

fut sans importance.

Pendant cette journée, on ne releva aucune trace qui indiquât la

présence d'un parti de sudistes ou de Séminoles, aucun vestige non

plus de Texar ni de ses compagnons. Il pouvait se faire que

l'Espagnol eût suivi la rive gauche du fleuve. Ce ne serait point

là un obstacle. Par une rive comme par l'autre, on allait aussi

directement vers cette basse Floride, indiquée par le billet de

Zermah.

Le soir venu, James Burbank s'arrêta pendant six heures. Ensuite,

le reste de la nuit s'écoula dans une marche rapide. Le

cheminement se faisait en silence sous la cyprière endormie. Le

dôme de feuillage ne se troublait d'aucun souffle. La lune, à demi

rongée déjà, découpait en noir sur le sol le léger réseau de la

ramure, dont le dessin s'agrandissait par la hauteur des arbres.

Le fleuve murmurait à peine sur son lit d'une pente presque

insensible. Nombre de bas-fonds émergeaient de sa surface, et il

n'aurait pas été difficile de le traverser, si cela eût été

nécessaire.

Le lendemain, après une halte de deux heures, la petite troupe

reprit, dans l'ordre adopté, la direction vers le sud. Toutefois,

pendant cette journée, le fil conducteur, qui avait été suivi

jusqu'alors, allait se rompre ou plutôt arriver au bout de son

écheveau. En effet, le Saint-John, déjà réduit à un simple filet

liquide, disparut sous un bouquet de quinquinas qui buvaient à sa

source même. Au delà, la cyprière cachait l'horizon sur les trois

quarts de son périmètre.

En cet endroit, apparut un cimetière disposé, suivant la coutume

indigène, pour des Noirs devenus chrétiens et restés dans la mort

fidèles à la foi catholique. Çà et là, des croix modestes, les

unes de pierre, les autres de bois, posées sur les renflements du

sol, marquaient les tombes entre les arbres. Deux ou trois

sépultures aériennes, que supportaient des branchages fixés au

sol, berçaient au gré du vent quelque cadavre réduit à l'état de

squelette.

«L'existence d'un cimetière en ce lieu, fit observer Edward

Carrol, pourrait bien indiquer la proximité d'un village ou

hameau...

-- Qui ne doit plus exister actuellement, répondit Gilbert,

puisqu'on n'en trouve pas trace sur nos cartes. Ces disparitions

de villages ne sont que trop fréquentes dans la Floride

inférieure, soit que les habitants les aient abandonnés, soit

qu'ils aient été détruits par les Indiens.

-- Gilbert, dit James Burbank, maintenant que nous n'avons plus le

Saint-John pour nous guider, comment procéderons-nous?

-- La boussole nous donnera la direction, mon père, répondit le

jeune officier. Quelles que soient l'étendue et l'épaisseur de la

forêt, il est impossible de nous y perdre!

-- Eh bien, en route, monsieur Gilbert! s'écria Mars, qui, pendant

les haltes ne pouvait se tenir en place. En route, et que Dieu

nous conduise!»

Un demi-mille au delà du cimetière nègre, la petite troupe

s'engagea sous le plafond de verdure, et, la boussole aidant, elle

descendit presque directement vers le sud.

Pendant la première partie de la journée, aucun incident à

relater. Jusqu'alors, rien n'avait entravé cette campagne de

recherches, en serait-il ainsi jusqu'à la fin? Atteindrait-on le

but ou la famille Burbank serait-elle condamnée au désespoir? Ne

pas retrouver la petite fille et Zermah, les savoir livrées à

toutes les misères, exposées à tous les outrages, et ne pouvoir

les y soustraire, c'eût été un supplice de tous les instants.

Vers midi, on s'arrêta. Gilbert, tenant compte du chemin parcouru

depuis le lac Washington, estimait que l'on se trouvait à

cinquante milles du lac Okee-cho-bee. Huit jours s'étaient écoulés

depuis le départ de Camdless-Bay, et plus de trois cents milles[5]

avaient été enlevés avec une rapidité exceptionnelle. Il est vrai,

le fleuve d'abord, presque jusqu'à sa source, la cyprière ensuite,

n'avaient point présenté d'obstacles véritablement sérieux. En

l'absence de ces grandes pluies qui auraient pu rendre innavigable

le cours du Saint-John et détremper les terrains au delà, par ces

belles nuits que la lune imprégnait d'une clarté superbe, tout

avait favorisé le voyage et les voyageurs.

À présent, une distance relativement courte les séparait de l'île

Carneral. Entraînés comme ils l'étaient par huit jours d'efforts

constants, ils espéraient avoir atteint leur but avant quarante-

huit heures. Alors on toucherait au dénouement qu'il était

impossible de prévoir.

Cependant, si la bonne fortune les avait secondés jusqu'alors,

James Burbank et ses compagnons, pendant la seconde partie de

cette journée, purent craindre de se heurter à d'insurmontables

difficultés.

La marche avait été reprise dans les conditions habituelles, après

le repas de midi. Rien de nouveau dans la nature du terrain,

larges flaques d'eau et nombreuses fondrières à éviter, quelques

ruisseaux qu'il fallait passer avec de l'eau jusqu'à mi-jambe. En

somme, la route n'était que fort peu allongée par les écarts

qu'elle imposait.

Toutefois, vers quatre heures du soir, Mars s'arrêta soudain.

Puis, lorsqu'il eût été rejoint par ses compagnons, il leur fit

remarquer des traces de pas imprimées sur le sol.

«Il ne peut être douteux, dit James Burbank, qu'une troupe

d'hommes a récemment passé par ici.

-- Et une troupe nombreuse, ajouta Edward Carrol.

-- De quel côté viennent ces traces, vers quel côté se dirigent-

elles? demanda Gilbert. Voilà ce qu'il est nécessaire de constater

avant de prendre une résolution.»

En effet, et ce fut fait avec soin.

Pendant cinq cents yards dans l'est, on pouvait suivre les

empreintes de pas qui se prolongeaient même bien au delà; mais il

parut inutile de les relever plus loin. Ce qui était démontré par

la direction de ces pas, c'est qu'une troupe, d'au moins cent

cinquante à deux cents hommes, après avoir quitté le littoral de

l'Atlantique, venait de traverser cette portion de la cyprière. Du

côté de l'ouest, ces traces continuaient à se diriger vers le

golfe du Mexique, traversant ainsi par une sécante la presqu'île

floridienne, laquelle, à cette latitude, ne mesure pas deux cents

milles de largeur. On put également observer que ce détachement,

avant de reprendre sa marche dans la même direction, avait fait

halte précisément à l'endroit que James Burbank et les siens

occupaient alors.

En outre, après avoir recommandé à leurs compagnons de se tenir

prêts à toute alerte, Gilbert et Mars, s'étant portés pendant un

quart de mille sur la gauche de la forêt, purent constater que ces

empreintes prenaient franchement la route du sud.

Lorsque tous deux furent de retour au campement, voici ce que dit

Gilbert:

Nord contre sud · 第 9 / 10 题