I
Après l'enlèvement
«Texar!...» tel était bien le nom détesté que Zermah avait jeté
dans l'ombre, au moment où Mme Burbank et Miss Alice arrivaient
sur la berge de la crique Marino. La jeune fille avait reconnu le
misérable Espagnol. On ne pouvait donc mettre en doute qu'il fût
l'auteur de l'enlèvement auquel il avait présidé en personne.
C'était Texar, en effet, accompagné d'une demi-douzaine de gens à
lui, ses complices.
De longue main, l'Espagnol avait préparé cette expédition qui
devait entraîner la dévastation de Camdless-Bay, le pillage de
Castle-House, la ruine de la famille Burbank, la capture ou la
mort de son chef. C'est dans ce but qu'il venait de lancer ses
hordes de pillards sur la plantation. Mais il ne s'était pas mis à
leur tête, laissant aux plus forcenés de ses partisans le soin de
les diriger. Ainsi s'expliquera-t-on que John Bruce, mêlé à la
bande des assaillants, eût pu affirmer à James Burbank que Texar
ne se trouvait pas avec eux.
Pour le rencontrer, il eût fallu venir à la crique Marino, que le
tunnel mettait en communication avec Castle-House. Dans le cas où
l'habitation eût été forcée, c'est par là que ses derniers
défenseurs auraient essayé de battre en retraite. Texar
connaissait l'existence de ce tunnel. Aussi, montant une
embarcation de Jacksonville, qu'une autre embarcation suivait avec
Squambô et deux de ses esclaves, était-il venu surveiller cet
endroit, tout indiqué pour la fuite de James Burbank. Il ne
s'était pas trompé. Il le comprit bien, lorsqu'il vit un des
canots de Camdless-Bay stationner derrière les roseaux de la
crique. Les Noirs qui le gardaient furent surpris, attaqués,
égorgés. Il n'y eut plus qu'à attendre. Bientôt Zermah se
présenta, accompagnée de la petite fille. Aux cris que la métisse
fit entendre, l'Espagnol, craignant qu'on ne vînt à son secours,
la fit aussitôt jeter dans les bras de Squambô. Et, lorsque
Mme_ _Burbank et Miss Alice parurent sur la berge, ce ne fut qu'au
moment où la métisse était emportée au milieu du fleuve dans
l'embarcation de l'Indien.
On sait le reste.
Toutefois, le rapt accompli, Texar n'avait pas jugé à propos de
rejoindre Squambô. Cet homme, qui lui était entièrement dévoué,
savait en quel impénétrable repaire Zermah et la petite Dy
devaient être conduites. Aussi l'Espagnol, à l'instant où les
trois coups de canon rappelaient les assaillants prêts à forcer
Castle-House, avait-il disparu en coupant obliquement le cours du
Saint-John.
Où alla-t-il? on ne sait. En tout cas, il ne rentra pas à
Jacksonville pendant cette nuit du 3 au 4 mars. On ne l'y revit
que vingt-quatre heures après. Que devint-il pendant cette absence
inexplicable -- qu'il ne se donna même pas la peine d'expliquer?
Nul n'eût pu le dire. C'était de nature, cependant, à le
compromettre, quand il serait accusé d'avoir pris part à
l'enlèvement de Dy et de Zermah. La coïncidence entre cet
enlèvement et sa disparition ne pouvait que tourner contre lui.
Quoi qu'il en soit, il ne revint à Jacksonville que dans la
matinée du 5, afin de prendre les mesures nécessaires à la défense
des sudistes, -- assez à temps, on l'a vu, pour tendre un piège à
Gilbert Burbank et présider le Comité qui allait condamner à mort
le jeune officier.
Ce qui est certain, c'est que Texar n'était point à bord de cette
embarcation, conduite par Squambô, entraînée dans l'ombre par la
marée montante, en amont de Camdless-Bay.
Zermah, comprenant que ses cris ne pouvaient plus être entendus
des rives désertes du Saint-John, s'était tue. Assise à l'arrière,
elle serrait Dy dans ses bras. La petite fille, épouvantée, ne
laissait pas échapper une seule plainte. Elle se pressait contre
la poitrine de la métisse, elle se cachait dans les plis de sa
mante. Une ou deux fois, seulement, quelques mots entrouvrirent
ses lèvres:
«Maman!... maman!... Bonne Zermah!... J'ai peur!... J'ai peur!...
Je veux revoir maman!...
-- Oui... ma chérie!... répondit Zermah. Nous allons la revoir!...
Ne crains rien!... Je suis près de toi!»
Au même moment, Mme Burbank, affolée, remontait la berge droite du
fleuve, cherchant en vain à suivre l'embarcation qui emportait sa
fille vers l'autre rive.
L'obscurité était profonde alors. Les incendies, allumés sur le
domaine, commençaient à s'éteindre avec le fracas des détonations.
De ces fumées accumulées vers le nord, il ne sortait plus que de
rares poussées de flammes que la surface du fleuve réverbérait
comme un rapide éclair. Puis, tout devint silencieux et sombre.
L'embarcation suivait le chenal du fleuve, dont on ne pouvait même
plus voir les bords. Elle n'eût pas été plus isolée, plus seule,
en pleine mer.
Vers quelle crique se dirigeait l'embarcation dont Squambô tenait
la barre? C'est ce qu'il importait de savoir avant tout.
Interroger l'Indien eût été inutile. Aussi Zermah cherchait-elle à
s'orienter -- chose difficile dans ces profondes ténèbres, tant
que Squambô n'abandonnerait pas le milieu du Saint-John. Le flot
montait, et, sous la pagaie des deux Noirs, on gagnait rapidement
vers le sud.
Pourtant, combien il eût été nécessaire que Zermah laissât une
trace de son passage, afin de faciliter les recherches de son
maître! Or, sur ce fleuve, c'était impossible. À terre, un lambeau
de sa mante, abandonné à quelque buisson, aurait pu devenir le
premier jalon d'une piste, qui, une fois reconnue, serait suivie
jusqu'au bout. Mais à quoi eût servi de livrer au courant un objet
appartenant à la petite fille ou à elle? Pouvait-on espérer que le
hasard le ferait arriver entre les mains de James Burbank? Il
fallait y renoncer, et se borner à reconnaître en quel point du
Saint-John l'embarcation viendrait atterrir.
Une heure s'écoula dans ces conditions. Squambô n'avait pas
prononcé une parole. Les deux Noirs pagayaient silencieusement.
Aucune lumière n'apparaissait sur les berges, ni dans les maisons
ni sous les arbres, dont la masse se dessinait confusément dans
l'ombre.
En même temps que Zermah regardait à droite, à gauche, prête à
saisir le moindre indice, elle songeait seulement aux dangers que
courait la petite fille. De ceux qui pouvaient la menacer
personnellement, elle ne se préoccupait même pas. Toutes ses
craintes se concentraient sur cette enfant. C'était bien Texar qui
l'avait fait enlever. À ce sujet, pas de doute possible. Elle
avait reconnu l'Espagnol, qui s'était posté à la crique Marino,
soit qu'il eût l'intention de pénétrer dans Castle-House en
franchissant le tunnel, soit qu'il attendît ses défenseurs au
moment où ils tenteraient de s'échapper par cette issue. Si Texar
se fut moins pressé d'agir, Mme_ _Burbank et Alice Stannard, comme
Dy et Zermah, eussent été maintenant en son pouvoir. S'il n'avait
pas dirigé en personne les hommes de la milice et la bande des
pillards, c'est qu'il se croyait plus certain d'atteindre la
famille Burbank à la crique Marino.
En tout cas, Texar ne pourrait pas nier qu'il eût directement pris
part au rapt. Zermah avait jeté, crié son nom. Mme Burbank et Miss
Alice devaient l'avoir entendu. Plus tard, lorsque l'heure de la
justice serait venue, quand l'Espagnol aurait à répondre de ses
crimes, il n'aurait pas la ressource, cette fois, d'invoquer un de
ces inexplicables alibis qui ne lui avaient que trop réussi
jusqu'alors.
À présent, quel sort réservait-il à ses deux victimes? Allait-il
les reléguer dans les marécageuses Everglades, au delà des sources
du Saint-John? Se déferait-il de Zermah comme d'un témoin
dangereux, dont la déposition pourrait l'accabler un jour? C'est
ce que se demandait la métisse. Elle eût volontiers fait le
sacrifice de sa vie pour sauver l'enfant enlevée avec elle. Mais,
elle morte, que deviendrait Dy entre les mains de Texar et de ses
compagnons? Cette pensée la torturait, et alors elle pressait plus
fortement la petite fille sur sa poitrine, comme si Squambô eût
manifesté l'intention de la lui arracher.
En ce moment, Zermah put constater que l'embarcation se
rapprochait de la rive gauche du fleuve. Cela pouvait-il lui
servir d'indice? Non, car elle ignorait que l'Espagnol demeurât au
fond de la Crique-Noire, dans un des îlots de cette lagune, comme
l'ignoraient même les partisans de Texar, puisque personne n'avait
jamais été reçu au blockhaus qu'il occupait avec Squambô et ses
Noirs.
C'était là, en effet, que l'Indien allait déposer Dy et Zermah.
Dans les profondeurs de cette région mystérieuse, elles seraient à
l'abri de toutes recherches. La crique était, pour ainsi dire,
impénétrable à qui ne connaissait pas l'orientation de ses passes,
la disposition de ses îlots. Elle offrait mille retraites où des
prisonniers pouvaient être si bien cachés qu'il serait impossible
d'en reconnaître les traces. Au cas où James Burbank essaierait
d'explorer cet inextricable fouillis, il serait temps de
transporter la métisse et l'enfant jusqu'au sud de la péninsule.
Alors s'évanouirait toute chance de les retrouver au milieu de ces
vastes espaces que les pionniers floridiens fréquentaient à peine,
et dont quelques bandes d'Indiens parcourent seules les plaines
insalubres.
Les quarante-cinq milles, qui séparent Camdless-Bay de la Crique-
Noire, furent rapidement franchis. Vers onze heures, l'embarcation
dépassait le coude que fait le Saint-John à deux cents yards en
aval. Il ne s'agissait plus que de reconnaître l'entrée de la
lagune. Manoeuvre embarrassante à travers cette obscurité profonde
dont s'enveloppait la rive gauche du fleuve. Aussi, quelque
habitude que Squambô eût de ces parages, ne laissa-t-il pas
d'hésiter, lorsqu'il fallut donner un coup de barre pour obliquer
à travers le courant. Sans doute, l'opération eût été plus aisée,
si l'embarcation avait pu longer cette rive qui se creuse en une
infinité de petites anses, hérissées de roseaux ou d'herbes
aquatiques. Mais l'Indien craignait de s'échouer. Or, comme le
jusant ne devait pas tarder à ramener les eaux du Saint-John vers
son embouchure, il se serait trouvé gêné en cas d'échouage. Forcé
d'attendre la marée suivante, c'est-à-dire près de onze heures,
comment aurait-il pu éviter d'être aperçu, lorsqu'il ferait grand
jour? Le plus ordinairement, de nombreuses embarcations
parcouraient le fleuve. Les événements actuels provoquaient même
un incessant échange de correspondances entre Jacksonville et
Saint-Augustine. Indubitablement, s'ils n'avaient pas péri dans
l'attaque de Castle-House, les membres de la famille Burbank
entreprendraient dès le lendemain les plus actives recherches.
Squambô, engravé au pied d'une des berges, ne pourrait échapper
aux poursuites dont il serait l'objet. La situation deviendrait
très périlleuse. Pour toutes ces raisons, il voulut rester dans le
chenal du Saint-John. Et même, s'il le fallait, il mouillerait au
milieu du courant. Puis, au petit jour, il se hâterait de
reconnaître les passes de la Crique-Noire, à travers lesquelles il
serait impossible de le suivre.
Cependant, l'embarcation continuait à remonter avec le flux. Par
le temps écoulé, Squambô estimait qu'il ne devait pas encore être
à la hauteur de la lagune. Il cherchait donc à s'élever davantage,
quand un bruit peu éloigné se fit entendre. C'était un sourd
battement de roues qui se propageait à la surface du fleuve.
Presque aussitôt, au coude de la rive gauche, apparut une masse en
mouvement.
Un steam-boat s'avançait sous petite vapeur, lançant dans l'ombre
le feu blanc de son fanal. En moins d'une minute, il devait être
arrivé sur l'embarcation.
D'un geste, Squambô arrêta la pagaie des deux Noirs, et, d'un coup
de barre, il piqua vers la rive droite, autant pour ne pas se
trouver sur le passage du steam-boat que pour éviter d'être
aperçu.
Mais l'embarcation avait été signalée par les vigies du bord. Elle
fut hélée avec ordre d'accoster.
Squambô laissa échapper un formidable juron. Toutefois, ne pouvant
se soustraire par la fuite à l'invitation qui lui avait été faite
en termes formels, il dut obéir.
Un instant après, il rangeait le flanc droit du steam-boat, qui
avait stoppé pour l'attendre.
Zermah se releva aussitôt. Dans ces conditions, elle venait
d'entrevoir une chance de salut. Ne pouvait-elle appeler, se faire
connaître, demander du secours, échapper à Squambô?
L'Indien se dressa près d'elle. Il tenait un large bowie-knife
d'une main. De l'autre, il avait saisi la petite fille que Zermah
essayait en vain de lui arracher.
«Un cri, dit-il, et je la tue!»
S'il n'y avait eu que sa vie à sacrifier, Zermah n'eût pas hésité.
Comme c'était l'enfant que menaçait le couteau de l'Indien, elle
garda le silence. Du pont du steam-boat, d'ailleurs, on ne pouvait
rien voir de ce qui se passait dans l'embarcation.
Le steam-boat venait de Picolata, où il avait embarqué un
détachement de la milice à destination de Jacksonville, afin de
renforcer les troupes sudistes qui devaient empêcher l'occupation
du fleuve.
Un officier, se penchant alors en dehors de la passerelle,
interpella l'Indien. Voici les paroles qui furent échangées entre
eux:
«Où allez-vous?
-- À Picolata.»
Zermah retint ce nom, tout en se disant que Squambô avait intérêt
à ne point faire connaître sa destination véritable.
«D'où venez-vous?
-- De Jacksonville.
-- Y a-t-il du nouveau?
-- Non.
-- Rien de la flottille de Dupont?
-- Rien.
-- On n'en a pas eu de nouvelles depuis l'attaque de Fernandina et
du fort Clinch?
-- Non.
-- Pas une canonnière n'a donné dans les passes du Saint-John?
-- Pas une.
-- D'où viennent ces lueurs que nous avons entrevues, ces
détonations qui se sont fait entendre dans le Nord, pendant que
nous étions mouillés, en attendant le flot?
-- C'est une attaque qui a été faite, cette nuit, contre la
plantation de Camdless-Bay.
-- Par les nordistes?...
-- Non!... Par la milice de Jacksonville. Le propriétaire avait
voulu résister aux ordres du Comité...
-- Bien!... Bien!... Il s'agit de ce James Burbank... un enragé
abolitionniste!...
-- Précisément.
-- Et qu'en est-il résulté?
-- Je ne sais... Je n'ai vu cela qu'en passant... Il m'a semblé
que tout était en flammes!»
En cet instant, un faible cri s'échappa des lèvres de l'enfant...
Zermah lui mit la main sur la bouche, au moment où les doigts de
l'Indien s'approchaient de son cou. L'officier, juché sur la
passerelle du steam-boat, n'avait rien entendu.
«Est-ce que Camdless-Bay a été attaquée à coups de canon? demanda-
t-il.
-- Je ne le pense pas.
-- Pourquoi donc ces trois détonations que nous avons entendues et
qui semblaient venir du côté de Jacksonville?
-- Je ne puis le dire.
-- Ainsi, le Saint-John est libre encore depuis Picolata jusqu'à
son embouchure?
-- Entièrement libre, et vous pouvez le descendre sans avoir rien
à craindre des canonnières.
-- C'est bon. -- Au large!»
Un ordre fut envoyé à la machine, et le steam-boat allait se
remettre en marche.
«Un renseignement? demanda Squambô à l'officier. -- Lequel?
-- La nuit est très noire... Je ne m'y reconnais guère... Pouvez-
vous me dire où je suis?
-- À la hauteur de la Crique-Noire.
-- Merci.»
Les aubes battirent la surface du fleuve, après que l'embarcation
se fut écartée de quelques brasses. Le steam-boat s'effaça peu à
peu dans la nuit, laissant derrière lui une eau profondément
troublée par le choc de ses roues puissantes.
Squambô, maintenant seul au milieu du fleuve, se rassit à
l'arrière du canot et donna l'ordre de pagayer. Il connaissait sa
position, et, revenant sur tribord, il se lança vers l'échancrure
au fond de laquelle s'ouvrait la Crique-Noire.
Que ce fût en ce lieu d'un si difficile accès que l'Indien allait
se réfugier, Zermah n'en pouvait plus douter, et peu importait
qu'elle en fût instruite. Comment eût-elle pu le faire savoir à
son maître, et comment organiser des recherches au milieu de cet
impénétrable labyrinthe? Au delà de la crique, d'ailleurs, les
forêts du comté de Duval n'offraient-elles pas toutes facilités de
déjouer les poursuites, dans le cas où James Burbank et les siens
fussent parvenus à se jeter à travers la lagune? Il en était
encore de cette partie occidentale de la Floride comme d'un pays
perdu, sur lequel il eût été presque impossible de relever une
piste. En outre, il n'était pas prudent de s'y aventurer. Les
Séminoles, errant sur ces territoires forestiers ou marécageux, ne
laissaient pas d'être redoutables. Ils pillaient volontiers les
voyageurs qui tombaient entre leurs mains et les massacraient,
lorsque ceux-ci essayaient de se défendre.
Une affaire singulière, dont on avait beaucoup parlé, s'était même
passée dernièrement dans la partie supérieure du comté, un peu au
nord-ouest de Jacksonville.
Une douzaine de Floridiens, qui se rendaient au littoral sur le
golfe du Mexique, avaient été surpris par une tribu de Séminoles.
S'ils ne furent pas mis à mort jusqu'au dernier, c'est qu'ils ne
firent aucune résistance, et d'ailleurs à dix contre un, c'eût été
inutile.
Ces braves gens furent donc consciencieusement fouillés et volés
de tout ce qu'ils possédaient, même de leurs habits. De plus, sous
menace de mort, défense leur fut faite de jamais reparaître sur
ces territoires dont les Indiens revendiquent encore l'entière
propriété. Et, pour les reconnaître, dans le cas où ils
enfreindraient cet ordre, le chef de la bande employa un procédé
très simple. Il les fit tatouer au bras d'un signe bizarre, d'une
marque faite avec le suc d'une plante tinctoriale au moyen d'une
pointe d'aiguille, et qui ne pouvait plus s'effacer. Puis, les
Floridiens furent renvoyés, sans autre mauvais traitement. Ils ne
rentrèrent dans les plantations du nord qu'en assez piteux état, -
- poinçonnés, pour ainsi dire, aux armes de la tribu indienne et
peu désireux, on le comprend, de retomber entre les mains de ces
Séminoles, qui, cette fois, les massacreraient sans pitié pour
faire honneur à leur signature.
En tout autre temps, les milices du comté de Duval n'eussent pas
laissé impuni un tel attentat. Elles se seraient jetées à la
poursuite des Indiens. Mais, à cette époque, il y avait autre
chose à faire que de recommencer une expédition contre ces
nomades. La crainte de voir le pays envahi par les troupes
fédérales dominait tout. Ce qui importait, c'était d'empêcher
qu'elles devinssent maîtresses du Saint-John, et, avec lui, des
régions qu'il arrose. Or, on ne pouvait rien distraire des forces
sudistes, disposées depuis Jacksonville jusqu'à la frontière
géorgienne. Il serait temps, plus tard, de se mettre en campagne
contre les Séminoles, enhardis par la guerre civile au point
qu'ils se hasardaient sur ces territoires du nord, dont on croyait
les avoir pour jamais chassés. On ne se contenterait plus alors de
les refouler dans les marais des Everglades, on tenterait de les
détruire jusqu'au dernier.
En attendant, il était dangereux de s'aventurer sur les
territoires situés dans l'ouest de la Floride, et, si jamais James
Burbank devait porter de ce côté ses recherches, ce serait un
nouveau danger ajouté à tous ceux que comportait une expédition de
ce genre.
Cependant l'embarcation avait rallié la rive gauche du fleuve.
Squambô, se sachant à la hauteur de la Crique-Noire qui donne
accès aux eaux du Saint-John, ne craignait plus de s'échouer sur
quelque haut-fond.
Aussi, cinq minutes après, l'embarcation s'était-elle engagée sous
le sombre dôme des arbres, au milieu d'une obscurité plus profonde
qu'elle ne l'était à la surface du fleuve. Quelque habitude qu'eût
Squambô de se diriger à travers les lacets de cette lagune, il
n'aurait pu y réussir dans ces conditions. Mais, ne pouvant plus
être aperçu, pourquoi se serait-il interdit d'éclairer sa route?
Une branche résineuse fut coupée à un arbre des berges, puis
allumée à l'avant de l'embarcation. Sa lueur fuligineuse devait
suffire à l'oeil exercé de l'Indien pour reconnaître les passes.
Pendant une demi-heure environ, il s'enfonça à travers les
méandres de la crique, et il arriva enfin à l'îlot du blockhaus.
Zermah dut débarquer alors. Accablée de fatigue, la petite fille
dormait entre ses bras. Elle ne se réveilla pas, même quand la
métisse franchit la poterne du fortin et qu'elle eut été enfermée
dans une des chambres attenant au réduit central.
Dy, enveloppée d'une couverture qui traînait dans un coin, fut
couchée sur une sorte de grabat. Zermah veilla près d'elle.
II
Singulière opération
Le lendemain, 3 mars, à huit heures du matin, Squambô entra dans
la chambre où Zermah avait passé la nuit. Il apportait quelque
nourriture, -- du pain, un morceau de venaison froide, des fruits,
un broc de bière assez forte, une cruche d'eau, et aussi
différents ustensiles de table. En même temps, un des Noirs
plaçait dans un coin un vieux meuble, pour servir de toilette et
de commode, avec un peu de linge, draps, serviettes, et autres
menus objets, dont la métisse pourrait faire usage pour la petite
fille et pour elle-même.
Dy dormait encore. D'un geste, Zermah avait supplié, Squambô de ne
point la réveiller.
Lorsque le Noir fut sorti, Zermah, s'adressant à l'Indien, dit à
voix basse:
«Que veut-on faire de nous?
-- Je ne sais, répondit Squambô.
-- Quels ordres avez-vous reçus de Texar?
-- Qu'ils soient venus de Texar ou de tout autre, répliqua
l'Indien, les voici, et vous ferez bien de vous y conformer. Tant
que vous serez ici, cette chambre sera la vôtre, et vous serez
renfermée durant la nuit dans le réduit du fortin.
-- Et le jour?...
-- Vous pourrez aller et venir à l'intérieur de l'enclos.
-- Tant que nous serons ici?... répondit Zermah. Puis-je savoir où
nous sommes?
-- Là où j'avais ordre de vous conduire.
-- Et nous y resterons?...
-- J'ai dit ce que j'avais à dire, répliqua l'Indien. Inutile
maintenant de me parler. Je ne répondrai plus.»
Et Squambô, qui devait effectivement s'en tenir à ce court échange
de paroles, quitta la chambre, laissant la métisse seule auprès de
l'enfant.
Zermah regarda la petite fille. Quelques larmes lui vinrent aux
yeux, larmes qu'elle essuya aussitôt. À son réveil, il ne fallait
pas que Dy s'aperçût qu'elle eût pleuré. Il importait que l'enfant
s'accoutumât peu à peu à sa nouvelle situation -- très menacée,
peut-être, car on pouvait s'attendre à tout de la part de
l'Espagnol.
Zermah réfléchissait à ce qui s'était passé depuis la veille. Elle
avait bien vu Mme Burbank et Miss Alice remonter la rive, pendant
que l'embarcation s'en éloignait. Leurs appels désespérés, leurs
cris déchirants, étaient arrivés jusqu'à elles. Mais, avaient-
elles pu regagner Castle-House, reprendre le tunnel, pénétrer dans
l'habitation assiégée, faire connaître à James Burbank et à ses
compagnons quel nouveau malheur venait de les frapper? Ne
pouvaient-elles avoir été prises par les gens de l'Espagnol,
entraînées loin de Camdless-Bay, tuées, peut-être? S'il en était
ainsi, James Burbank ignorerait que la petite fille eût été
enlevée avec Zermah. Il croirait que sa femme, Miss Alice,
l'enfant, la métisse, avaient pu s'embarquer à la crique Marino,
atteindre le refuge du Roc-des-Cèdres, où elles devaient être en
sûreté. Il ne ferait alors aucune recherche immédiate pour les
retrouver!...
Et, en admettant que Mme Burbank et Miss Alice eussent pu rentrer
à Castle-House, que James Burbank fût instruit de tout, n'était-il
pas à craindre que l'habitation eût été envahie par les
assaillants, pillée, incendiée, détruite? Dans ce cas, qu'étaient
devenus ses défenseurs? Prisonniers ou morts dans la lutte, Zermah
ne pouvait plus attendre aucune assistance de leur part. Quand
même les nordistes seraient devenus maîtres du Saint-John, elle
était perdue. Gilbert Burbank ni Mars n'apprendraient, l'un que sa
soeur, l'autre que sa femme, étaient gardées dans cet îlot de la
Crique-Noire!
Eh bien, si cela était, si Zermah ne devait plus compter que sur
elle, son énergie ne l'abandonnerait pas. Elle ferait tout pour
sauver cette enfant, qui n'avait peut-être plus qu'elle au monde.
Sa vie se concentrerait sur cette idée: fuir! Pas une heure ne
s'écoulerait sans qu'elle s'occupât d'en préparer les moyens.
Et pourtant, était-il possible de sortir du fortin, surveillé par
Squambô et ses compagnons, d'échapper aux deux féroces limiers qui
rôdaient autour de l'enclos, de fuir cet îlot perdu dans les mille
détours de la lagune? Oui, on le pouvait, mais à la condition d'y
être secrètement aidé par un des esclaves de l'Espagnol, qui
connût parfaitement les passes de la Crique-Noire. Pourquoi
l'appât d'une forte récompense ne déciderait-il pas l'un de ces
hommes à seconder Zermah dans cette évasion?... C'est à cela
qu'allaient tendre tous les efforts de la métisse.
Cependant la petite Dy venait de se réveiller. Le premier mot
qu'elle prononça fut pour appeler sa mère. Ses regards se
portèrent ensuite autour de la chambre. Le souvenir des événements
de la veille lui revint. Elle aperçut la métisse et accourut près
d'elle.
«Bonne Zermah!... Bonne Zermah!... murmurait la petite fille. J'ai
peur... j'ai peur!...
-- Il ne faut pas avoir peur, ma chérie!
-- Où est maman?...
-- Elle viendra... bientôt!... Nous avons été obligées de nous
sauver... tu sais bien!... Nous sommes à l'abri maintenant!...
Ici, il n'y a plus rien à craindre!... Dès qu'on aura secouru
M. Burbank, il se hâtera de nous rejoindre!...»
Dy regardait Zermah comme pour lui dire:
«Est-ce bien vrai?
-- Oui! répondit Zermah qui voulait à tout prix rassurer l'enfant.
Oui! M. Burbank nous a dit de l'attendre ici!...
-- Mais ces hommes qui nous ont emportées dans leur bateau?...
reprit la petite fille.
-- Ce sont les serviteurs de M. Harvey, ma chérie!... Tu sais,
M. Harvey, l'ami de ton papa, qui demeure à Jacksonville!... Nous
sommes dans son cottage de Hampton-Red!
-- Et maman, et Alice, qui étaient avec nous, pourquoi ne sont-
elles pas ici?...
-- M. Burbank les a rappelées au moment où elles allaient
s'embarquer... souviens-toi bien!... Dès que ces mauvaises gens
auront été chassées de Camdless-Bay, on viendra nous chercher!...
Voyons!... Ne pleure pas!... N'aie plus peur, ma chérie, même si
nous restons ici pendant quelques jours!... Nous y sommes bien
cachées, va!... Et, maintenant, viens que je fasse ta petite
toilette!»
Dy ne cessait de regarder obstinément Zermah, et, quoique la
métisse eût dit cela, un gros soupir s'échappa de ses lèvres. Elle
n'avait pu, comme d'habitude, sourire à son réveil. Il importait
donc, avant tout, de l'occuper, de la distraire.
C'est à quoi Zermah s'appliqua, avec la plus tendre sollicitude.
Elle lui fit sa toilette avec autant de soin que si l'enfant eût
été dans sa jolie chambre de Castle-House, en même temps qu'elle
essayait de l'amuser par ses histoires. Puis Dy mangea un peu, et
Zermah partagea ce premier déjeuner avec elle.
«Maintenant, ma chérie, si tu le veux, nous allons faire un tour
au-dehors... dans l'enclos...
-- Est-ce que c'est bien beau, le cottage de M. Harvey? demanda
l'enfant.
-- Beau?... Non!... répondit Zermah. C'est, je crois, une vieille
bicoque! Pourtant, il y a des arbres, des cours d'eau, de quoi
nous promener enfin!... Nous n'y resterons que quelques jours,
d'ailleurs, et, si tu ne t'y es pas trop ennuyée, si tu as été
bien sage, ta maman sera contente!
-- Oui, bonne Zermah... oui!...» répondit la petite fille.
La porte de la chambre n'était point fermée à clef. Zermah prit la
main de l'enfant, et toutes deux sortirent. Elles se trouvèrent
d'abord dans le réduit central, qui était sombre. Un instant
après, elles se promenaient en pleine lumière; à l'abri du
feuillage des grands arbres que perçaient les rayons du soleil.
L'enclos n'était pas vaste -- un acre environ, dont le blockhaus
occupait la plus grande portion. La palissade qui l'entourait ne
permit pas à Zermah d'aller reconnaître la disposition de l'îlot
au milieu de cette lagune. Tout ce qu'elle put observer à travers
la vieille poterne, c'est qu'un assez large canal, aux eaux
troubles, le séparait des îlots voisins. Une femme et un enfant ne
pourraient donc que très difficilement s'en échapper. Au cas même
où Zermah eût pu s'emparer d'une embarcation, comment fût-elle
sortie de ces interminables détours? Ce qu'elle ignorait aussi,
c'est que Texar et Squambô en connaissaient seuls les passes. Les
Noirs, au service de l'Espagnol, ne quittaient pas le fortin. Ils
n'en étaient jamais sortis. Ils ne savaient même pas où les
gardait leur maître. Pour retrouver la rive du Saint-John, comme
pour atteindre les marais qui confinent à la crique dans l'ouest,
il eût fallu se fier au hasard. Or, s'en remettre à lui, n'était-
ce pas courir à une perte certaine?
D'ailleurs, pendant les jours suivants, Zermah, se rendant compte
de la situation, vit bien qu'elle n'aurait probablement aucune
aide à espérer des esclaves de Texar. C'étaient pour la plupart
des Nègres à demi-abrutis, d'aspect peu rassurant. Si l'Espagnol
ne les tenait pas à la chaîne, ils n'en étaient pas plus libres
pour cela. Suffisamment nourris des produits de l'îlot, adonnés
aux liqueurs fortes dont Squambô ne leur ménageait pas trop
parcimonieusement la ration, plus spécialement destinés à la garde
du blockhaus et à sa défense le cas échéant, ils n'auraient eu
aucun intérêt à changer cette existence pour une autre. La
question de l'esclavage, qui se débattait à quelques milles de la
Crique-Noire, n'était pas pour les passionner. Recouvrer leur
liberté? À quoi bon, et qu'en eussent-ils fait? Texar leur
assurait l'existence. Squambô ne les maltraitait point, bien qu'il
fût homme à casser la tête au premier qui s'aviserait de la
relever. Ils n'y songeaient même pas. C'étaient des brutes,
inférieures aux deux limiers qui rôdaient autour du fortin. Il n'y
a aucune exagération, en effet, à dire que ces animaux les
dépassaient en intelligence. Ils connaissaient, eux, tout
l'ensemble de la crique. Ils en traversaient à la nage les passes
multiples. Ils couraient d'un îlot à un autre, servis par un
instinct merveilleux qui les empêchait de s'égarer. Leurs
aboiements retentissaient parfois jusque sur la rive gauche du
fleuve, et, d'eux-mêmes, ils rentraient au blockhaus dès la tombée
de la nuit. Nulle embarcation n'aurait pu pénétrer dans la Crique-
Noire, sans être immédiatement signalée par ces gardiens
redoutables. Sauf Squambô et Texar, personne n'aurait pu quitter
le fortin, sans risquer d'être dévoré par ces sauvages descendants
des chiens caraïbes.
Lorsque Zermah eut observé comment la surveillance s'exerçait
autour de l'enclos, quand elle vit qu'elle ne devait attendre
aucun secours de ceux qui la gardaient, toute autre, moins
courageuse qu'elle, moins énergique, eût désespéré. Il n'en fut
rien. Ou les secours lui arriveraient du dehors, et, dans ce cas,
ils ne pouvaient venir que de James Burbank, s'il était libre
d'agir, ou de Mars, si le métis apprenait dans quelles conditions
sa femme avait disparu. À leur défaut, elle ne devait compter que
sur elle-même pour le salut de la petite-fille. Elle ne faillirait
pas à cette tâche.
Zermah, absolument isolée au fond de cette lagune, ne se voyait
entourée que de figures farouches. Toutefois, elle crut remarquer
qu'un des Noirs, jeune encore, la regardait avec quelque
commisération. Y avait-il là un espoir? Pourrait-elle se confier à
lui, lui indiquer la situation de Camdless-Bay, l'engager à
s'échapper pour se rendre à Castle-House? C'était douteux.
D'ailleurs, Squambô surprit sans doute ces marques d'intérêt de la
part de l'esclave, car celui-ci fut tenu à l'écart. Zermah ne le
rencontra plus pendant ses promenades à travers l'enclos.
Plusieurs jours se passèrent sans amener aucun changement dans la
situation. Du matin au soir, Zermah et Dy avaient toute liberté
d'aller et venir. La nuit, bien que Squambô ne les enfermât pas
dans leur chambre, elles n'auraient pu quitter le réduit central.
L'Indien ne leur parlait jamais. Aussi Zermah avait-elle dû
renoncer à l'interroger. Pas un seul instant il ne quittait
l'îlot. On sentait que sa surveillance s'exerçait à toute heure.
Les soins de Zermah se reportèrent donc sur l'enfant, qui
demandait instamment à revoir sa mère.
«Elle viendra!... lui répondait Zermah. J'ai eu de ses
nouvelles!... Ton père doit venir aussi, ma chérie; avec Miss
Alice...»
Et, quand elle avait ainsi répondu, la pauvre créature ne savait
plus qu'imaginer. Alors elle s'ingéniait à distraire la petite
fille, qui montrait plus de raison que n'en comportait son âge.
Le 4, le 5, le 6 mars s'étaient écoulés, cependant. Bien que
Zermah eût cherché à entendre si quelque détonation lointaine
n'annonçait pas la présence de la flottille fédérale sur les eaux
du Saint-John, aucun bruit n'était arrivé jusqu'à elle. Tout était
silence au milieu de la Crique-Noire. Il fallait en conclure que
la Floride n'appartenait pas encore aux soldats de l'Union. Cela
inquiétait la métisse au plus haut point. À défaut de James
Burbank et des siens, pour le cas où ils auraient été mis dans
l'impossibilité d'agir, ne pouvait-elle au moins attendre
l'intervention de Gilbert et de Mars? Si leurs canonnières eussent
été maîtresses du fleuve, ils en auraient fouillé les rives, ils
auraient su arriver jusqu'à l'îlot. N'importe qui, du personnel de
Camdless-Bay, les eût instruits de ce qui s'était passé. Et rien
n'indiquait un combat sur les eaux du fleuve.
Ce qui était singulier, aussi, c'est que l'Espagnol ne s'était pas
encore montré une seule fois au fortin, ni de jour ni de nuit. Du
moins, Zermah n'avait rien observé qui fût de nature à le faire
supposer. Pourtant, à peine dormait-elle, et ces longues heures
d'insomnie, elle les passait à écouter -- inutilement jusqu'alors.
D'ailleurs, qu'aurait-elle pu faire, si Texar fût venu à la
Crique-Noire, s'il l'eût fait comparaître devant lui? Est-ce qu'il
aurait écouté ses supplications ou ses menaces? La présence de
l'Espagnol n'était-elle pas plus à craindre que son absence?
Or, pour la millième fois, Zermah songeait à tout cela dans la
soirée du 6 mars. Il était environ onze heures. La petite Dy
dormait d'un sommeil assez paisible. La chambre, qui leur servait
de cellule à toutes deux, était plongée dans une obscurité
profonde. Aucun bruit ne se propageait au-dedans, si ce n'est
parfois, le sifflement de la brise à travers les ais vermoulus du
blockhaus.
À ce moment, la métisse crut entendre marcher à l'intérieur du
réduit. Elle supposa d'abord que ce devait être l'Indien qui
regagnait sa chambre, située en face de la sienne, après avoir
fait sa ronde habituelle autour de l'enclos.
Zermah surprit alors quelques paroles que deux individus
échangeaient. Elle s'approcha de la porte, elle prêta l'oreille,
elle reconnut la voix de Squambô, et presque aussitôt la voix de
Texar.
Un frisson la saisit. Que venait faire l'Espagnol au fortin à
cette heure? S'agissait-il de quelque nouvelle machination contre
la métisse et l'enfant? Allaient-elles être arrachées de leur
chambre, transportées en quelque autre retraite plus ignorée, plus
impénétrable encore que cette Crique-Noire? Toutes ces
suppositions se présentèrent en un instant à l'esprit de Zermah...
Puis, son énergie reprenant le dessus, elle s'appuya près de la
porte, elle écouta.
«Rien de nouveau? disait Texar.
-- Rien, maître, répliquait Squambô.
-- Et Zermah?
-- J'ai refusé de répondre à ses demandes.
-- Des tentatives ont-elles été faites pour arriver jusqu'à elle
depuis l'affaire de Camdless-Bay?
-- Oui, mais aucune n'a réussi.»
À cette réponse, Zermah comprit que l'on s'était mis à sa
recherche. Qui donc?
«Comment l'as-tu appris? demanda Texar.
-- Je suis allé plusieurs fois jusqu'à la rive du Saint-John,
répondit l'Indien, et, il y a quelques jours, j'ai observé qu'une
barque rôdait à l'ouvert de la Crique-Noire. Il est même arrivé
que deux hommes ont débarqué sur l'un des îlots de la rive.
-- Quels étaient ces hommes?
-- James Burbank et Walter Stannard!»
Zermah pouvait à peine contenir son émotion. C'étaient James
Burbank et Stannard. Ainsi les défenseurs de Castle-House
n'avaient pas tous péri dans l'attaque de la plantation. Et, s'ils
avaient commencé leurs recherches, c'est qu'ils connaissaient
l'enlèvement de l'enfant et de la métisse. Et, s'ils le
connaissaient, c'est que Mme_ _Burbank et Miss Alice avaient pu le
leur dire. Toutes deux vivaient aussi. Toutes deux avaient pu
rentrer à Castle-House, après avoir entendu le dernier cri jeté
par Zermah, qui appelait à son secours contre Texar. James Burbank
était donc au courant de ce qui s'était passé. Il savait le nom du
misérable. Peut-être même soupçonnait-il quel endroit servait de
retraite à ses victimes? Il saurait enfin parvenir jusqu'à elles!
Cet enchaînement de faits se fit instantanément dans l'esprit de
Zermah. Elle fut pénétrée d'un espoir immense -- espoir qui
s'évanouit presque aussitôt, quand elle entendit l'Espagnol
répondre:
«Oui! Qu'ils cherchent, ils ne trouveront pas! Dans quelques
jours, du reste, James Burbank ne sera plus à craindre!»
Ce que signifiaient ces paroles, la métisse ne pouvait le
comprendre. En tout cas de la part de l'homme, auquel obéissait le
Comité de Jacksonville, ce devait être une redoutable menace.
«Et maintenant, Squambô, j'ai besoin de toi pour une heure, dit
alors l'Espagnol.
-- À vos ordres, maître.
-- Suis-moi!»
Un instant après, tous deux s'étaient retirés dans la chambre
occupée par l'Indien.
Qu'allaient-ils y faire? N'y avait-il pas là quelque secret dont
Zermah aurait à profiter? Dans sa situation, elle ne devait rien
négliger de ce qui pourrait la servir.
On le sait, la porte de la chambre de la métisse n'était point
fermée, même pendant la nuit. Cette précaution eût été inutile
d'ailleurs, car le réduit était clos intérieurement, et Squambô en
gardait la clef sur lui. Il était donc impossible de sortir du
blockhaus, et, par conséquent, de tenter une évasion.
Ainsi Zermah put ouvrir la porte de sa chambre et s'avancer en
retenant sa respiration.
L'obscurité était profonde. Quelques lueurs seulement venaient de
la chambre de l'Indien.
Zermah s'approcha de la porte et regarda par l'interstice des ais
disjoints. Or, ce qu'elle vit était assez singulier pour qu'il lui
fût impossible d'en comprendre la signification.
Bien que la chambre ne fût éclairée que par un bout de chandelle
résineuse, cette lumière suffisait à l'Indien, occupé alors d'un
travail assez délicat.
Texar était assis devant lui, sa casaque de cuir retirée, son bras
gauche mis à nu, étendu sur une petite table, sous la clarté même
de la résine. Un papier, de forme bizarre, percé de petits trous,
avait été placé sur la partie interne de son avant-bras. Au moyen
d'une fine aiguille, Squambô lui piquait la peau à chaque place
marquée par les trous du papier. C'était une opération de tatouage
que pratiquait l'Indien -- opération à laquelle il devait être
fort expert en sa qualité de Séminole. Et, en effet, il la faisait
avec assez d'adresse et de légèreté de main pour que l'épiderme
fût seulement touché par la pointe de l'aiguille, sans que
l'Espagnol éprouvât la moindre douleur.
Lorsque cela fut achevé, Squambô enleva le papier; puis, prenant
quelques feuilles d'une plante que Texar avait apportée, il en
frotta l'avant-bras de son maître. Le suc de cette plante,
introduit dans les piqûres d'aiguille, ne laissa pas de causer une
vive démangeaison à l'Espagnol, qui n'était pas homme à se
plaindre pour si peu.
L'opération terminée, Squambô rapprocha la résine de la partie
tatouée. Un dessin rougeâtre apparut nettement alors sur la peau
de l'avant-bras de Texar. Ce dessin reproduisait exactement celui
que les trous d'aiguille formaient sur le papier. Le décalque
avait été fait avec une exactitude parfaite. C'étaient une série
de lignes entrecroisées, représentant une des figures symboliques
des croyances séminoles. Cette marque ne devait plus s'effacer du
bras sur lequel Squambô venait de l'imprimer.
Zermah avait tout vu, et, comme il a été dit, sans y rien
comprendre. Quel intérêt pouvait avoir Texar à s'orner de ce
tatouage? Pourquoi ce «signe particulier», pour emprunter un mot
au libellé des passeports? Voulait-il donc passer pour un Indien?
Ni son teint ni le caractère de sa personne ne l'eussent permis.
Ne fallait-il pas plutôt voir une corrélation entre cette marque
et celle qui avait été dernièrement imposée à ces quelques
voyageurs floridiens tombés dans un parti de Séminoles vers le
nord du comté? Et, par là, Texar voulait-il encore avoir la
possibilité d'établir un de ces inexplicables alibis dont il avait
tiré si bon parti jusqu'alors?
Peut-être, en effet, était-ce un de ces secrets inhérents à sa vie
privée et que révélerait l'avenir?
Autre question qui se présenta à l'esprit de Zermah.
L'Espagnol n'était-il donc venu au blockhaus que pour mettre à
profit l'habileté de Squambô en matière de tatouage? Cette
opération achevée, allait-il quitter la Crique-Noire pour
retourner dans le nord de la Floride et sans doute à Jacksonville,
où ses partisans étaient encore les maîtres? Son intention
n'était-elle pas plutôt de rester au blockhaus jusqu'au jour, de
faire comparaître la métisse devant lui, de prendre quelque
nouvelle décision relative à ses prisonnières?
À cet égard Zermah fut promptement rassurée. Elle avait rapidement
regagné sa chambre, au moment où l'Espagnol se levait pour rentrer
dans le réduit. Là, blottie contre la porte, elle écoutait les
quelques paroles qui s'échangeaient entre l'Indien et son maître.
«Veille avec plus de soin que jamais, disait Texar.
-- Oui, répondit Squambô. Cependant, si nous étions serrés de près
à la Crique-Noire par James Burbank...
-- James Burbank, je te le répète, ne sera plus à redouter dans
quelques jours. D'ailleurs, s'il le fallait, tu sais où la métisse
et l'enfant devraient être conduites... là où j'aurais à te
rejoindre?
-- Oui, maître, reprit Squambô, car il faut aussi prévoir le cas
où Gilbert, le fils de James Burbank, et Mars, le mari de
Zermah...
-- Avant quarante-huit heures, ils seront en mon pouvoir, répondit
Texar, et quand je les tiendrai...»
Zermah n'entendit pas la fin de cette phrase si menaçante pour son
mari, pour Gilbert.
Texar et Squambô sortirent alors du fortin, dont la porte se
referma sur eux.
Quelques instants plus tard, le squif, conduit par l'Indien,
quittait l'îlot, se dirigeait à travers les sombres sinuosités de
la lagune, rejoignait une embarcation qui attendait l'Espagnol à
l'ouverture de la crique sur le Saint-John. Squambô et son maître
se séparèrent alors, après dernières recommandations faites. Puis
Texar, emporté par le jusant, descendit rapidement dans la
direction de Jacksonville.
Ce fut là qu'il arriva au petit jour, et à temps pour mettre ses
projets à exécution. En effet, à quelques jours de là, Mars
disparaissait sous les eaux du Saint-John et Gilbert Burbank était
condamné à mort.
III
La veille
C'était le 11 mars, dans la matinée, que Gilbert Burbank avait été
jugé par le Comité de Jacksonville. C'était le soir même que son
père venait d'être mis en état d'arrestation par ordre dudit
Comité. C'était le surlendemain que le jeune officier devait être
passé par les armes, et, sans doute, James Burbank, accusé d'être
son complice, condamné à la même peine, mourrait avec lui!
On le sait, Texar tenait le Comité dans sa main. Sa volonté seule
y faisait loi. L'exécution du père et du fils ne serait que le
prélude des sanglants excès auxquels allaient se porter les petits
Blancs, soutenus par la populace, contre les nordistes de l'État
de Floride et ceux qui partageaient leurs idées sur la question de
l'esclavage. Que de vengeances personnelles s'assouviraient ainsi
sous le voile de la guerre civile! Rien que la présence des
troupes fédérales pourrait les arrêter. Mais arriveraient-elles,
et surtout arriveraient-elles avant que ces premières victimes
eussent été sacrifiées à la haine de l'Espagnol?
Malheureusement, il y avait lieu d'en douter.
Et, ces retards se prolongeant, on comprendra dans quelles
angoisses vivaient les hôtes de Castle-House!
Or, il semblait que ce projet de remonter le Saint-John eût été
momentanément abandonné par le commandant Stevens. Les canonnières
ne faisaient aucun mouvement pour quitter leur ligne d'embossage.
N'osaient-elles donc franchir la barre du fleuve, maintenant que
Mars n'était plus là pour les piloter à travers le chenal?
Renonçaient-elles à s'emparer de Jacksonville, et, par cette
prise, à garantir la sécurité des plantations en amont du Saint-
John? Quels nouveaux faits de guerre avaient pu modifier les
projets du commodore Dupont?
C'était ce que se demandaient M. Stannard et le régisseur Perry
pendant cette interminable journée du 12 mars.
À cette date, en effet, suivant les nouvelles qui couraient le
pays dans la partie de la Floride comprise entre le fleuve et la
mer, les efforts des nordistes semblaient se concentrer
principalement sur le littoral. Le commodore Dupont, montant le
_Wabash, _et suivi des plus fortes canonnières de son escadre,
venait de paraître dans la baie de Saint-Augustine. On disait même
que les milices se préparaient à abandonner la ville, sans plus
essayer de défendre le fort Marion que n'avait été défendu le fort
Clinch, lors de la reddition de Fernandina.
Telles furent du moins les nouvelles que le régisseur apporta à
Castle-House dans la matinée. On les communiqua aussitôt à
M. Stannard et à Edward Carrol que sa blessure, non cicatrisée,
obligeait à rester étendu sur un des divans du hall.
«Les fédéraux à Saint-Augustine! s'écria ce dernier. Et pourquoi
ne vont-ils pas à Jacksonville?
-- Peut-être ne veulent-ils que barrer le fleuve en aval, sans en
prendre possession, répondit M. Perry.
-- James et Gilbert sont perdus, si Jacksonville reste aux mains
de Texar! dit M. Stannard.
-- Ne puis-je, répondit Perry, aller prévenir le commodore Dupont
du danger que courent M. Burbank et son fils?
-- Il faudrait une journée pour atteindre Saint-Augustine,
répondit M. Carrol, en admettant que l'on ne soit pas arrêté par
les milices qui battent en retraite! Et, avant que le commodore
Dupont ait pu faire parvenir à Stevens l'ordre d'occuper
Jacksonville, il se sera écoulé trop de temps! D'ailleurs, cette
barre... cette barre du fleuve, si les canonnières ne peuvent
s'avancer au delà, comment sauver notre pauvre Gilbert qui doit
être exécuté demain? Non!... Ce n'est pas à Saint-Augustine qu'il
faut aller, c'est à Jacksonville même!... Ce n'est pas au
commodore Dupont qu'il faut s'adresser... c'est à Texar...
-- Monsieur Carrol a raison, mon père... et j'irai!» dit Miss
Alice, qui venait d'entendre les dernières paroles prononcées par
M. Carrol.
La courageuse jeune fille était prête à tout tenter comme à tout
braver pour le salut de Gilbert.
La veille, en quittant Camdless-Bay, James Burbank avait surtout
recommandé que sa femme ne fût point instruite de son départ pour
Jacksonville. Il importait de lui cacher que le Comité eût donné
l'ordre de le mettre en état d'arrestation. Mme Burbank l'ignorait
donc, comme elle ignorait le sort de son fils, qu'elle devait
croire à bord de la flottille. Comment la malheureuse femme eût-
elle pu supporter ce double coup qui la frappait? Son mari au
pouvoir de Texar, son fils à la veille d'être exécuté! Elle n'y
eût point survécu. Lorsqu'elle avait demandé à voir James Burbank,
Miss Alice s'était contentée de répondre qu'il avait quitté
Castle-House, afin de reprendre les recherches relatives à Dy et à
Zermah, et que son absence pourrait durer quarante-huit heures.
Aussi, toute la pensée de Mme Burbank se concentrait-elle
maintenant sur son enfant disparue. C'était encore plus qu'elle
n'en pouvait supporter dans l'état où elle se trouvait.
Cependant Miss Alice n'ignorait rien de ce qui menaçait James et
Gilbert Burbank. Elle savait que le jeune officier devait être
fusillé le lendemain, que le même sort serait réservé à son
père!... Et alors, résolue à voir Texar, elle venait prier
M. Carrol de la faire transporter de l'autre côté du fleuve.
«Toi... Alice... à Jacksonville! s'écria M. Stannard.
-- Mon père... il le faut!...»
L'hésitation si naturelle de M. Stannard avait cédé soudain devant
la nécessité d'agir sans retard. Si Gilbert pouvait être sauvé,
c'était uniquement par la démarche que voulait tenter Miss Alice.
Peut-être, se jetant aux genoux de Texar, parviendrait-elle à
l'attendrir? Peut-être obtiendrait-elle un sursis à l'exécution?
Peut-être enfin trouverait-elle un appui parmi ces honnêtes gens
que son désespoir soulèverait enfin contre l'intolérable tyrannie
du Comité? Il fallait donc aller à Jacksonville, quelque danger
qu'on y pût courir.
«Perry, dit la jeune fille, voudra bien me conduire à l'habitation
de M. Harvey.
-- À l'instant, répondit le régisseur.
-- Non, Alice, ce sera moi qui t'accompagnerai, répondit
M. Stannard. Oui... moi! Partons...
-- Vous, Stannard?... répondit Edward Carrol. C'est vous
exposer... On connaît trop vos opinions...
-- Qu'importe! dit M. Stannard. Je ne laisserai pas ma fille aller
sans moi au milieu de ces forcenés. Que Perry reste à Castle-
House, Edward, puisque vous ne pouvez marcher encore, car il faut
prévoir le cas où nous serions retenus...
-- Et si Mme Burbank vous demande, répondit Edward Carrol, si elle
demande Miss Alice, que répondrai-je?
-- Vous répondrez que nous avons rejoint James, que nous
l'accompagnons dans ses recherches de l'autre côté du fleuve!...
Dites même, s'il le faut, que nous avons dû aller à
Jacksonville... enfin tout ce qu'il faudra pour rassurer
Mme Burbank, mais rien qui puisse lui faire soupçonner les dangers
que courent son mari et son fils... Perry, faites disposer une
embarcation!»
Le régisseur se retira aussitôt, laissant M. Stannard à ses
préparatifs de départ.
Cependant il était préférable que Miss Alice ne quittât pas
Castle-House, sans avoir appris à Mme Burbank que son père et elle
étaient obligés de se rendre à Jacksonville. Au besoin, elle ne
devrait pas hésiter à dire que le parti de Texar avait été
renversé... que les fédéraux étaient maîtres du cours du fleuve...
que, demain, Gilbert serait à Camdless-Bay... Mais la jeune fille
aurait-elle la force de ne point se troubler, sa voix ne la
trahirait-elle pas, quand elle affirmerait ces faits dont la
réalisation semblait impossible maintenant?
Lorsqu'elle arriva dans la chambre de la malade, Mme_ _Burbank
dormait, ou plutôt était plongée dans une sorte d'assoupissement
douloureux, une torpeur profonde, dont Miss Alice n'eut pas le
courage de la tirer. Peut-être cela valait-il mieux que la jeune
fille fût ainsi dispensée de la rassurer par ses paroles.
Une des femmes de l'habitation veillait près du lit. Miss Alice
lui recommanda de ne pas s'absenter un seul instant, et de
s'adresser à M. Carrol pour répondre aux questions que Mme Burbank
pourrait lui faire. Puis, elle se pencha sur le front de la
malheureuse mère, l'effleura de ses lèvres, et quitta la chambre,
afin de rejoindre M. Stannard.
Dès qu'elle l'aperçut:
«Partons, mon père», dit-elle.
Tous deux sortirent du hall, après avoir serré la main d'Edward
Carrol.
Au milieu de l'allée de bambous qui conduit au petit port, ils
rencontrèrent le régisseur.
«L'embarcation est prête, dit Perry.
-- Bien, répondit M. Stannard. Veillez avec grand soin sur Castle-
House, mon ami.
-- Ne craignez rien, monsieur Stannard. Nos Noirs regagnent peu à
peu la plantation, et cela se comprend. Que feraient-ils d'une
liberté pour laquelle la nature ne les a pas créés? Ramenez-nous
M. Burbank, et il les trouvera tous à leur poste!»
M. Stannard et sa fille prirent aussitôt place dans l'embarcation
conduite par quatre mariniers de Camdless-Bay. La voile fut
hissée, et, sous une petite brise d'est, on déborda rapidement. Le
pier eut bientôt disparu derrière la pointe que la plantation
profilait vers le nord-ouest.
M. Stannard n'avait pas l'intention de débarquer au port de
Jacksonville, où il eût été immanquablement reconnu. Mieux valait
prendre terre au fond d'une petite anse, un peu au-dessus. De là,
il serait facile d'atteindre l'habitation de M. Harvey, située de
ce côté, à l'extrémité du faubourg. On déciderait alors, et
suivant les circonstances, comment les démarches devraient être
faites.
Le fleuve était désert à cette heure. Rien en amont, par où
auraient pu venir les milices de Saint-Augustine qui se
réfugiaient dans le sud. Rien en aval. Donc aucun combat ne
s'était engagé entre les embarcations floridiennes et les
canonnières du commandant Stevens. On ne pouvait même apercevoir
leur ligne d'embossage, car un coude du Saint-John fermait
l'horizon au-dessous de Jacksonville.
Après une assez rapide traversée, favorisée par le vent arrière,
M. Stannard et sa fille atteignirent la rive gauche. Tous deux,
sans avoir été aperçus, purent débarquer au fond de la crique, qui
n'était pas surveillée, et en quelques minutes, ils se trouvèrent
dans la maison du correspondant de James Burbank.
Celui-ci fut, à la fois, très surpris et très inquiet de les voir.
Leur présence n'était pas sans danger au milieu de cette populace,
de plus en plus surexcitée et tout à la dévotion de Texar. On
savait que M. Stannard partageait les idées anti-esclavagistes
adoptées à Camdless-Bay. Le pillage de sa propre habitation, à
Jacksonville, était un avertissement dont il devait tenir compte.
Très certainement, sa personne allait courir de grands risques. Le
moins qui pût lui arriver, s'il venait à être reconnu, serait
d'être incarcéré comme complice de M. Burbank.
«Il faut sauver Gilbert! ne put que répondre Miss Alice aux
observations de M. Harvey.
-- Oui, répondit celui-ci, il faut le tenter! Que M. Stannard ne
se montre pas au-dehors!... Qu'il reste enfermé ici pendant que
nous agirons!
-- Me laissera-t-on entrer dans la prison? demanda la jeune fille.
-- Je ne le crois pas, Miss Alice.
-- Pourrai-je arriver jusqu'à Texar?
-- Nous l'essaierons.
-- Vous ne voulez pas que je vous accompagne? dit M. Stannard en
insistant.
-- Non! Ce serait compromettre nos démarches près de Texar et de
son Comité.
-- Venez donc, monsieur Harvey», dit Miss Alice.
Cependant, avant de les laisser partir, M. Stannard voulut savoir
s'il s'était produit de nouveaux faits de guerre, dont le bruit ne
serait pas venu jusqu'à Camdless-Bay.
«Aucun, répondit M. Harvey, du moins en ce qui concerne
Jacksonville. La flottille fédérale a paru dans la baie de Saint-
Augustine, et la ville s'est rendue. Quant au Saint-John, nul
mouvement n'a été signalé. Les canonnières sont toujours mouillées
au-dessous de la barre.
-- L'eau leur manque encore pour la franchir?...
-- Oui, monsieur Stannard. Mais, aujourd'hui, nous aurons une des
fortes marées d'équinoxe. Il y aura haute mer vers trois heures,
et peut-être les canonnières pourront-elles passer...
-- Passer sans pilote, maintenant que Mars n'est plus là pour les
diriger à travers le chenal! répondit Miss Alice, d'un ton qui
indiquait qu'elle ne pouvait même pas se rattacher à cet espoir.
Non!... C'est impossible!... Monsieur Harvey, il faut que je voie
Texar, et, s'il me repousse, nous devrons tout sacrifier pour
faire évader Gilbert...
-- Nous le ferons, Miss Alice.
-- L'état des esprits ne s'est pas modifié à Jacksonville? demanda
M. Stannard.
-- Non, répondit M. Harvey. Les coquins y sont toujours les
maîtres, et Texar les domine. Pourtant, devant les exactions et
les menaces du Comité, les honnêtes gens frémissent d'indignation.
Il ne faudrait qu'un mouvement des fédéraux sur le fleuve pour
changer cet état de choses. Cette populace est lâche, en somme. Si
elle prenait peur, Texar et ses partisans seraient aussitôt
renversés... J'espère encore que le commandant Stevens pourra
remonter la barre...
-- Nous n'attendrons pas, répondit résolument Miss Alice, et,
d'ici là, j'aurai vu Texar!»
Il fut donc convenu que M. Stannard resterait dans l'habitation,
afin qu'on ne sût rien de sa présence à Jacksonville. M. Harvey
était prêt à aider la jeune fille dans toutes les démarches qui
allaient être faites, et dont le succès, il faut bien le dire,
n'était rien moins qu'assuré. Si Texar lui refusait la vie de
Gilbert, si Miss Alice ne pouvait arriver jusqu'à lui, on
tenterait, même au prix d'une fortune, de provoquer l'évasion du
jeune officier et de son père.
Il était onze heures environ, lorsque Miss Alice et M. Harvey
quittèrent l'habitation pour se rendre à Court-Justice, où le
Comité, présidé par Texar, siégeait en permanence.
Toujours grande agitation dans la ville. Çà et là passaient les
milices, renforcées des contingents qui étaient accourus des
territoires du Sud. Dans la journée, on attendait celles que la
reddition de Saint-Augustine laissait disponibles, soit qu'elles
vinssent par le Saint-John, soit qu'elles prissent route à travers
les forêts de la rive droite pour franchir le fleuve à la hauteur
de Jacksonville. Donc, la population allait et venait. Mille
nouvelles circulaient, et, comme toujours, contradictoires -- ce
qui provoquait un tumulte voisin du désordre. Il était facile de
voir, d'ailleurs, que dans le cas où les fédéraux arriveraient en
vue du port, il n'y aurait aucune unité d'action dans la défense.
La résistance ne serait pas sérieuse. Si Fernandina s'était
rendue, neuf jours avant, aux troupes de débarquement du général
Wright, si Saint-Augustine avait accueilli l'escadre du commodore
Dupont, sans même essayer de lui barrer le passage, on pouvait
prévoir qu'il en serait ainsi à Jacksonville. Les milices
floridiennes, cédant la place aux troupes nordistes, se
retireraient dans l'intérieur du comté. Une seule circonstance
pouvait sauver Jacksonville d'une prise de possession, prolonger
les pouvoirs du Comité, permettre à ses projets sanguinaires de
s'accomplir, c'était que les canonnières, pour une raison ou pour
une autre -- manque d'eau ou absence de pilote --, ne pussent
dépasser la barre du fleuve. Au surplus, quelques heures encore,
et cette question serait résolue.
Cependant, au milieu d'une foule qui devenait de plus en plus
compacte, Miss Alice et Harvey se dirigeaient vers la place
principale. Comment feraient-ils pour pénétrer dans les salles de
Court-Justice? Ils ne pouvaient l'imaginer. Une fois là, comment
parviendraient-ils à voir Texar? Ils l'ignoraient. Qui sait même
si l'Espagnol, apprenant qu'Alice Stannard demandait à paraître
devant lui, ne se débarrasserait pas d'une demande importune, en
la faisant arrêter et détenir jusqu'après l'exécution du jeune
lieutenant?... Mais la jeune fille ne voulait rien voir de ces
éventualités. Arriver jusqu'à Texar, lui arracher la grâce de
Gilbert, aucun danger personnel n'aurait pu la détourner de ce
but.
Lorsque M. Harvey et elle eurent atteint la place, ils y
trouvèrent un concours de populace plus tumultueux encore. Des
cris ébranlaient l'air, des vociférations éclataient de toutes
parts, avec ces sinistres mots, jetés d'un groupe à l'autre: «À
mort... À mort!...»
M. Harvey apprit que le Comité était en séance de justice depuis
une heure. Un affreux pressentiment s'empara de lui --
pressentiment qui n'allait être que trop justifié! En effet, le
Comité achevait de juger James Burbank comme complice de son fils
Gilbert, sous l'accusation d'avoir entretenu des intelligences
avec l'armée fédérale. Même crime, même condamnation, sans doute,
et couronnement de l'oeuvre de haine de Texar contre la famille
Burbank!
Alors M. Harvey ne voulut pas aller plus loin. Il tenta
d'entraîner Alice Stannard. Il ne fallait pas qu'elle fût témoin
des violences auxquelles la populace semblait disposée à se
livrer, au moment où les condamnés sortiraient de Court-Justice,
après le prononcé du jugement. Ce n'était pas, d'ailleurs,
l'instant d'intervenir près de l'Espagnol.
«Venez, Miss Alice, dit M. Harvey, venez!... Nous reviendrons...
quand le Comité...
-- Non! répondit Miss Alice. Je veux me jeter entre les accusés et
leurs juges...»
La résolution de la jeune fille était telle que M. Harvey
désespéra de l'ébranler. Miss Alice se porta en avant. Il fallut
la suivre. La foule, si compacte qu'elle fût -- quelques-uns la
reconnurent peut-être -- s'ouvrit devant elle. Les cris de mort
retentirent plus effroyablement à son oreille. Rien ne put
l'arrêter. Ce fut dans ces conditions qu'elle arriva devant la
porte de Court-Justice.
En cet endroit, la populace était plus houleuse encore, non de
cette houle qui suit la tempête, mais de celle qui la précède. De
sa part, on pouvait craindre les plus effroyables excès.
Soudain un reflux tumultueux rejeta au-dehors le public qui
encombrait la salle de Court-Justice. Les vociférations
redoublèrent. Le jugement venait d'être rendu.
James Burbank, comme Gilbert, était condamné pour le prétendu même
crime, à la même peine. Le père et le fils tomberaient devant le
même peloton d'exécution.
«À mort! À mort!...» criait cette tourbe de forcenés.
James Burbank apparut alors sur les derniers degrés. Il était
calme et maître de lui. Un regard de mépris, ce fut tout ce qu'il
eut pour les hurleurs de la populace.
Un détachement de la milice l'entourait, avec ordre de le
reconduire à la prison.
Il n'était pas seul.
Gilbert marchait à son côté.
Extrait de la cellule, où il attendait l'heure de l'exécution, le
jeune officier avait été amené en présence du Comité pour être
confronté avec James Burbank. Celui-ci n'avait pu que confirmer
les dires de son fils, assurant qu il n'était venu à Castle-House
que pour y revoir une dernière fois sa mère mourante. Devant cette
affirmation, le chef d'espionnage aurait dû tomber de lui-même, si
le procès n'eût été perdu d'avance. Aussi la même condamnation
avait-elle frappé deux innocents, -- condamnation imposée par une
vengeance personnelle et prononcée par des juges iniques.
Cependant la foule se précipitait vers les condamnés. La milice ne
parvenait que très difficilement à leur frayer un chemin à travers
la place de Court-Justice.
Un mouvement se produisit alors. Miss Alice s'était précipitée
vers James et Gilbert Burbank.
Involontairement, la populace recula, surprise par cette
intervention inattendue de la jeune fille.
«Alice!... s'écria Gilbert.
-- Gilbert!... Gilbert!... murmurait Alice Stannard, qui tomba
dans les bras du jeune officier.
-- Alice... pourquoi es-tu ici?... dit James Burbank.
-- Pour implorer votre grâce!... Pour supplier vos juges!...
Grâce. Grâce pour eux!»
Les cris de la malheureuse jeune fille étaient déchirants. Elle
s'accrochait aux vêtements des condamnés, qui avaient fait halte
un instant. Pouvait-elle donc attendre quelque pitié de cette
foule déchaînée qui les entourait? Non! Mais son intervention eut
pour effet de l'arrêter au moment où elle allait peut-être se
porter à des violences contre les prisonniers malgré les hommes de
la milice.
D'ailleurs Texar, prévenu de ce qui se passait, venait
d'apparaître sur le seuil de Court-Justice. Un geste de lui
contint la foule... L'ordre qu'il renouvela de reconduire James et
Gilbert Burbank à la prison fut entendu et respecté.
Le détachement se remit en marche.
«Grâce!... Grâce!...» s'écria Miss Alice, qui s'était jetée aux
genoux de Texar.
L'Espagnol ne répondit que par un geste négatif.
La jeune fille se releva alors.
«Misérable!» s'écria-t-elle.
Elle voulut rejoindre les condamnés, demandant à les suivre dans
la prison, à passer près d'eux les dernières heures qui leur
restaient encore à vivre...
Ils étaient déjà hors de la place, et la foule les accompagnait de
ses hurlements.
C'était plus que n'en pouvait supporter Miss Alice. Ses forces
l'abandonnèrent. Elle chancela, elle tomba. Elle n'avait plus ni
sentiment ni connaissance, quand M. Harvey la reçut dans ses bras.
La jeune fille ne revint à elle qu'après avoir été transportée
dans la maison de M. Harvey, près de son père.
«À la prison... à la prison!... murmurait-elle. Il faut que tous
deux s'échappent...
-- Oui, répondit M. Stannard, il n'y a plus que cela à tenter!...
Attendons la nuit!»
En effet, il ne fallait rien faire pendant le jour. Lorsque
l'obscurité leur permettrait d'agir avec plus de sécurité, sans
crainte d'être surpris, M. Stannard et M. Harvey essaieraient de
rendre possible l'évasion des deux prisonniers avec la complicité
de leur gardien. Ils seraient munis d'une somme d'argent si
considérable que cet homme -- ils l'espéraient du moins -- ne
pourrait résister à leurs offres, surtout, quand un seul coup de
canon, parti de la flottille du commandant Stevens, pouvait mettre
fin au pouvoir de l'Espagnol.
Mais, la nuit arrivée, lorsque MM. Stannard et Harvey voulurent
mettre leur projet à exécution, ils durent y renoncer.
L'habitation était gardée à vue par une escouade de la milice, et
ce fut en vain que tous deux en voulurent sortir.
IV
Coup de vent de nord-est
Les condamnés n'avaient plus, maintenant, qu'une chance de salut -
- une seule: c'était qu'avant douze heures, les fédéraux fussent
maîtres de la ville. En effet, le lendemain, au soleil levant,
James et Gilbert Burbank devaient être passés par les armes. De
leur prison, surveillée ainsi que l'était la maison de M. Harvey,
comment auraient-ils pu fuir, même avec la connivence d'un
geôlier?
Cependant, pour s'emparer de Jacksonville, on ne devait pas
compter sur les troupes nordistes, débarquées depuis quelques
jours à Fernandina, et qui ne pouvaient abandonner cette
importante position au nord de l'État de Floride. Aux canonnières
du commandant Stevens incombait cette tâche. Or, pour l'accomplir,
il fallait, avant tout, franchir la barre du Saint-John. Alors, la
ligne des embarcations étant forcée, la flottille n'aurait plus
qu'à s'embosser à la hauteur du port. De là, quand elle tiendrait
la ville sous ses feux, nul doute que les milices battissent en
retraite à travers les inaccessibles marécages du comté. Texar et
ses partisans se hâteraient certainement de les suivre, afin
d'éviter de trop justes représailles. Les honnêtes gens pourraient
aussitôt reprendre la place, dont ils avaient été indignement
chassés, et traiter avec les représentants du gouvernement fédéral
pour la reddition de la ville.
Or, ce passage de la barre, était-il possible de l'effectuer, et
cela dans un si court délai? Y avait-il quelque moyen de vaincre
l'obstacle matériel que le manque d'eau opposait toujours à la
marche des canonnières? C'était désormais très douteux, comme on
va le voir.
En effet, après le prononcé du jugement, Texar et le commandant
des milices de Jacksonville s'étaient rendus sur le quai pour
observer le cours inférieur du fleuve. On ne s'étonnera pas que
leurs regards fussent alors obstinément fixés vers le barrage
d'aval, et leurs oreilles prêtes à recueillir toute détonation qui
viendrait de ce côté du Saint-John.
«Rien de nouveau n'a été signalé? demanda Texar, après s'être
arrêté à l'extrémité de l'estacade.
-- Rien, répondit le commandant. Une reconnaissance que je viens
de faire dans le Nord me permet d'affirmer que les fédéraux n'ont
point quitté Fernandina pour se porter sur Jacksonville. Très
vraisemblablement, ils resteront en observation sur la frontière
géorgienne, en attendant que leurs flottilles aient forcé le
chenal.
-- Des troupes ne peuvent-elles venir du sud, après avoir quitté
Saint-Augustine, et passer le Saint-John à Picolata? demanda
l'Espagnol.
-- Je ne le pense pas, répondit l'officier. Comme troupes de
débarquement, Dupont n'a que ce qu'il faut pour occuper la ville,
et son but est évidemment d'établir le blocus sur tout le littoral
depuis l'embouchure du Saint-John jusqu'aux derniers inlets de la
Floride. Nous n'avons donc rien à craindre de ce côté, Texar.
-- Reste alors le danger d'être tenu en échec par la flottille de
Stevens, si elle parvient à remonter la barre devant laquelle elle
est arrêtée depuis trois jours...
-- Sans doute, mais cette question sera décidée d'ici quelques
heures. Peut-être, après tout, les fédéraux n'ont-ils d'autre but
que de fermer le bas cours du fleuve, afin de couper toute
communication entre Saint-Augustine et Fernandina?
«Je vous le répète, Texar, l'important pour les nordistes, ce
n'est pas tant d'occuper la Floride en ce moment, que de s'opposer
à la contrebande de guerre qui se fait par les passes du Sud. Il
est permis de croire que leur expédition n'a pas d'autre objectif.
Sans cela, les troupes, qui sont maîtresses de l'île Amélia depuis
une dizaine de jours, auraient déjà marché sur Jacksonville.
-- Vous pouvez avoir raison, répondit Texar. N'importe! Il me
tarde que la question de la barre soit définitivement tranchée.
-- Elle le sera aujourd'hui même.
-- Cependant, si les canonnières de Stevens venaient s'embosser
devant le port, que feriez-vous?
-- J'exécuterais l'ordre que j'ai reçu d'emmener les milices dans
l'intérieur, afin d'éviter tout contact avec les fédéraux. Qu'ils
s'emparent des villes du comté, soit! Ils ne pourront les garder
longtemps, puisqu'ils seront coupés de leurs communications avec
la Géorgie ou les Carolines, et nous saurons bien les leur
reprendre!
-- En attendant, répondit Texar, s'ils étaient maîtres de
Jacksonville, ne fût-ce qu'un jour, il faudrait s'attendre à des
représailles de leur part... Tous ces prétendus honnêtes gens, ces
riches colons, ces antiesclavagistes, reviendraient au pouvoir, et
alors... Cela ne sera pas!... Non!... Et plutôt que d'abandonner
la ville...»
L'Espagnol n'acheva pas sa pensée; il était facile de la
comprendre. Il ne rendrait pas la ville aux fédéraux, ce qui
serait la remettre entre les mains de ces magistrats que la
populace avait renversés. Il la brûlerait plutôt, et peut-être ses
mesures étaient-elles prises en vue de cette oeuvre de
destruction. Alors, les siens et lui, se retirant à la suite des
milices, trouveraient dans les marécages du Sud d'inaccessibles
repaires où ils attendraient les événements.
Toutefois, on le répète, cette éventualité n'était à craindre que
pour le cas où la barre livrerait passage aux canonnières, et le
moment était venu où se résoudrait définitivement cette question.
En effet, un violent reflux de la populace se produisait du côté
du port. Un instant suffit pour que les quais fussent encombrés.
Des cris plus assourdissants éclatèrent.
«Les canonnières passent!
-- Non! elles ne bougent pas!
-- La mer est pleine!...
-- Elles essaient de franchir en forçant de vapeur!
-- Voyez!... Voyez!...
-- Nul doute! dit le commandant des milices. Il y a quelque chose!
-- Regardez, Texar!»
L'Espagnol ne répondit pas. Ses yeux ne cessaient d'observer, en
aval du fleuve, la ligne d'horizon fermée par le chapelet des
embarcations embossées par son travers. Un demi-mille au delà se
dressaient la mâture et les cheminées des canonnières du
commandant Stevens. Une épaisse fumée s'en échappait et, chassée
par le vent qui prenait de la force, se rabattait jusqu'à
Jacksonville.
Évidemment, Stevens, profitant du plein de la marée, cherchait à
passer, poussant ses feux à «tout casser» comme on dit. Y
parviendrait-il? Trouverait-il assez d'eau sur le haut fond, même
en le raclant avec la quille de ses canonnières? Il y avait là de
quoi provoquer une violente émotion dans tout ce populaire réuni
sur la rive du Saint-John.
Et les propos de redoubler avec plus d'animation, suivant ce que
les uns croyaient voir et ce que les autres ne voyaient pas.
«Elles ont gagné d'une demi-encablure!
-- Non! Elles n'ont pas plus remué que si leur ancre était encore
par le fond!
-- En voici une qui évolue!
-- Oui! mais elle se présente par le travers et pivote, parce que
l'eau lui manque!
-- Ah! quelle fumée!
-- Quand ils brûleraient tout le charbon des États-Unis, ils ne
passeront pas!
-- Et maintenant, voici que la marée commence à perdre!
-- Hurrah pour le Sud!
-- Hurrah.»
Cette tentative, faite par la flottille, dura dix minutes environ
-- dix minutes qui parurent longues à Texar, à ses partisans, à
tous ceux dont la prise de Jacksonville eût compromis la liberté
ou la vie. Ils ne savaient même à quoi s'en tenir, la distance
étant trop grande pour que l'on pût aisément observer la manoeuvre
des canonnières. Le chenal était-il franchi, ou allait-il l'être,
en dépit des hurrahs prématurés qui éclataient au milieu de la
foule? S'allégeant de tout le poids inutile, se délestant pour
relever ses lignes de flottaison, le commandant Stevens ne
parviendrait-il pas à gagner le peu d'espace qu'il lui fallait
pour retrouver une eau plus profonde, une navigation facile
jusqu'à la hauteur du port? C'était toujours à craindre, tant que
durerait l'étalé de la mer haute.
Cependant, ainsi qu'on le disait, déjà la marée commençait à
perdre. Or, le jusant une fois établi, le niveau du Saint-John
s'abaisserait très rapidement.
Soudain les bras se tendirent vers l'aval du fleuve, et ce cri
domina tous les autres:
«Un canot!... un canot!»
En effet, une légère embarcation se montrait près de la rive
gauche, où le courant de flux se faisait encore sentir, tandis que
le reflux prenait de la force au milieu du chenal. Cette
embarcation, enlevée à force de rames, s'avançait rapidement. À
l'arrière se tenait un officier, portant l'uniforme des milices
floridiennes. Il eut bientôt gagné le pied de l'estacade et grimpa
lestement les degrés de l'échelle latérale, engagée dans le quai.
Puis, ayant aperçu Texar, il se dirigea vers lui, au milieu des
groupes qui s'étouffaient pour le voir et l'entendre.
«Qu'y a-t-il? demanda l'Espagnol.
-- Rien, et il n'y aura rien! répondit l'officier.
-- Qui vous envoie?
-- Le chef de nos embarcations, qui ne tarderont pas à se replier
vers le port.
-- Et pourquoi?...
-- Parce que les canonnières ont vainement essayé de remonter la
barre, aussi bien en s'allégeant qu'en forçant de vapeur.
Désormais, il n'y a plus rien à redouter...
-- Pour cette marée?... demanda Texar.
-- Ni pour aucune autre -- au moins d'ici quelques mois.
-- Hurrah!... Hurrah!»
Ces hurlements emplirent la ville. Et si les violents acclamèrent
une fois de plus l'Espagnol comme l'homme dans lequel
s'incarnaient tous leurs instincts détestables, les modérés furent
atterrés en songeant que, pendant bien des jours encore, ils
allaient subir la domination scélérate du Comité et de son chef.
L'officier avait dit vrai. À partir de ce jour, la mer devant
décroître chaque jour, la marée ne ramènerait qu'une moindre
quantité d'eau dans le lit du Saint-John. Cette marée du 12 mars
avait été une des plus fortes de l'année, et il s'écoulerait un
intervalle de plusieurs mois avant que le cours du fleuve se
relevât à ce niveau. Le chenal étant infranchissable, Jacksonville
échappait au feu du commandant Stevens. C'était la prolongation
des pouvoirs de Texar, la certitude pour ce misérable d'accomplir
jusqu'au bout son oeuvre de vengeance. En admettant même que le
général Sherman voulût faire occuper Jacksonville par les troupes
du général Wright, débarquées à Fernandina, cette marche vers le
sud exigerait un certain temps. Or, en ce qui concernait James et
Gilbert Burbank, leur exécution étant fixée au lendemain dès la
première heure, rien ne pouvait plus les sauver.
La nouvelle, apportée par l'officier, se répandit en un instant
dans tous les environs. On se figure aisément l'effet qu'elle
produisit sur cette portion déchaînée de la populace. Les orgies,
les débauches, reprirent avec plus d'animation. Les honnêtes gens,
consternés, devaient s'attendre aux plus abominables excès. Aussi
la plupart se préparèrent-ils à quitter une ville qui ne leur
offrait aucune sécurité.
Si les hurrahs, les vociférations, arrivant jusqu'aux prisonniers,
leur apprirent que toute chance de salut venait de s'évanouir, on
les entendit aussi dans la maison de M. Harvey. Ce que fut le
désespoir de M. Stannard et de Miss Alice, on ne l'imagine que
trop aisément. Qu'allaient-ils tenter maintenant pour sauver James
Burbank et son fils? Essayer de corrompre le gardien de la prison?
Provoquer à prix d'or la fuite des condamnés? Ils ne pouvaient
seulement pas sortir de l'habitation dans laquelle ils avaient
trouvé refuge. On le sait, une bande de sacripants la gardaient à
vue, et leurs imprécations retentissaient incessamment devant la
porte.
La nuit se fit. Le temps, dont on pressentait le changement depuis
quelques jours, s'était sensiblement modifié. Après avoir soufflé
de terre, le vent avait sauté brusquement dans le nord-est. Déjà,
par grandes masses grisâtres et déchirées, les nuages, n'ayant pas
même le temps de se résoudre en pluie, chassaient du large avec
une extrême vitesse et s'abaissaient presque au ras de la mer. Une
frégate de premier rang aurait certainement eu le haut de sa
mâture perdu dans ces amas de vapeurs, tant ils se traînaient au
milieu des basses zones. Le baromètre s'était rapidement déprimé
aux degrés de tempête. Il y avait là des symptômes d'un ouragan né
sur les lointains horizons de l'Atlantique. Avec la nuit qui
envahissait l'espace, il ne tarda pas à se déchaîner avec une
extraordinaire violence.
Or, par suite de son orientation, cet ouragan donna naturellement
de plein fouet à travers l'estuaire du Saint-John. Il soulevait
les eaux de son embouchure comme une houle, il les y refoulait à
la façon de ces mascarets des grands fleuves, dont les hautes
lames détruisent toutes les propriétés riveraines.
Pendant cette nuit de tourmente, Jacksonville fut donc balayée
avec une effroyable violence. Un morceau de l'estacade du port
céda aux coups du ressac projeté contre ses pilotis. Les eaux
couvrirent une partie des quais, où se brisèrent plusieurs dogres,
dont les amarres cassèrent comme un fil. Impossible de se tenir
dans les rues ni sur les places, mitraillées par les débris de
toutes sortes. La populace dut se réfugier dans les cabarets, où
les gosiers n'y perdirent rien, et leurs hurlements luttèrent, non
sans avantage, contre les fracas de la tempête.
Ce ne fut pas seulement à la surface du sol que ce coup de vent
exerça ses ravages. À travers le lit du Saint-John, la
dénivellation des eaux provoqua une houle d'autant plus violente
qu'elle se décuplait par les contrecoups du fond. Les chaloupes,
mouillées devant la barre, furent surprises par ce mascaret avant
d'avoir pu rallier le port. Leurs ancres chassèrent, leurs amarres
se rompirent. La marée de nuit, accrue par la poussée du vent, les
emporta vers le haut fleuve -- irrésistiblement. Quelques-unes se
fracassèrent contre les pilotis des quais, tandis que les autres,
entraînées au delà de Jacksonville, allaient se perdre sur les
îlots ou les coudes du Saint-John à quelques milles plus loin. Un
certain nombre des mariniers qui les montaient perdirent la vie
dans ce désastre, dont la soudaineté avait déjoué toutes les
mesures à prendre en pareilles circonstances.
Quant aux canonnières du commandant Stevens, avaient-elles
appareillé et forcé de vapeur pour chercher un abri dans les
criques d'aval? Grâce à cette manoeuvre, avaient-elles pu échapper
à une destruction complète? En tout cas, soit qu'elles eussent
pris ce parti de redescendre vers les bouches du Saint-John, soit
qu'elles se fussent maintenues sur leurs ancres, Jacksonville ne
devait plus les redouter, puisque la barre leur opposait
maintenant un obstacle infranchissable.
Ce fut donc une nuit noire et profonde qui enveloppa la vallée du
Saint-John, pendant que l'air et l'eau se confondaient comme si
quelque action chimique eût tenté de les combiner en un seul
élément. On assistait là à l'un de ces cataclysmes qui sont assez
fréquents aux époques d'équinoxe, mais dont la violence dépassait
tout ce que le territoire de la Floride avait éprouvé jusqu'alors.
Aussi, précisément en raison de sa force, ce météore ne dura pas
au delà de quelques heures. Avant le lever du soleil, les vides de
l'espace furent rapidement comblés par ce formidable appel d'air,
et l'ouragan alla se perdre au-dessus du golfe du Mexique, après
avoir frappé de son dernier coup la péninsule floridienne.
Vers quatre heures du matin, avec les premières pointes du jour
qui blanchirent un horizon nettoyé par ce grand balayage de la
nuit, l'accalmie succédait aux troubles des éléments. Alors la
populace commença à se répandre dans les rues qu'elle avait dû
abandonner pour les cabarets. La milice reprit les postes
désertés. On s'occupa autant que possible de procéder à la
réparation des dégâts causés par la tempête. Et, en particulier,
au long des quais de la ville, ils ne laissaient pas d'être très
considérables, estacades rompues, dogres désemparés, barques
disjointes, que le jusant ramenait des hautes régions du fleuve.
Cependant, on ne voyait passer ces épaves que dans un rayon de
quelques yards au delà des berges. Un brouillard très dense
s'était accumulé sur le lit même du Saint-John en s'élevant vers
les hautes zones, refroidies par la tempête. À cinq heures, le
chenal n'était pas encore visible en son milieu, et il ne le
deviendrait qu'au moment où ce brouillard se serait dissipé sous
les premiers rayons du soleil.
Soudain, un peu après cinq heures, de formidables éclats trouèrent
l'épaisse brume. On ne pouvait s'y tromper, ce n'étaient point les
roulements prolongés de la foudre, mais les détonations
déchirantes de l'artillerie. Des sifflements caractéristiques
fusaient à travers l'espace. Un cri d'épouvanté s'échappa de tout
ce public, milice ou populace, qui s'était porté vers le port.
En même temps, sous ces détonations répétées, le brouillard
commençait à s'entrouvrir. Ses volutes, mêlées aux fulgurations
des coups de feu, se dégagèrent de la surface du fleuve.
Les canonnières de Stevens étaient là, embossées devant
Jacksonville, qu'elles tenaient sous leurs bordées directes.
«Les canonnières!... Les canonnières!...»
Ces mots, répétés de bouche en bouche, eurent bientôt couru
jusqu'à l'extrémité des faubourgs. En quelques minutes, la
population honnête, avec une extrême satisfaction, la populace,
avec une extrême épouvante, apprenaient que la flottille était
maîtresse du Saint-John. Si l'on ne se rendait pas, c'en était
fait de la ville.
Que s'était-il donc passé? Les nordistes avaient-ils trouvé dans
la tempête une aide inattendue? Oui! Aussi les canonnières
n'étaient-elles point allées chercher un abri vers les criques
inférieures de l'embouchure. Malgré la violence de la houle et du
vent, elles s'étaient tenues au mouillage. Pendant que leurs
adversaires s'éloignaient avec les chaloupes, le commandant
Stevens et ses équipages avaient fait tête à l'ouragan, au risque
de se perdre, afin de tenter un passage que les circonstances
allaient peut-être rendre praticable. En effet, cet ouragan, qui
poussait les eaux du large dans l'estuaire, venait de relever le
niveau du fleuve à une hauteur anormale, et les canonnières
s'étaient lancées à travers les passes. Et alors, forçant de
vapeur, bien que leur quille raclât le fond de sable, elles
avaient pu franchir la barre.
Vers quatre heures du matin, le commandant Stevens, manoeuvrant au
milieu du brouillard, s'était rendu compte par l'estime qu'il
devait être à la hauteur de Jacksonville. Il avait alors mouillé
ses ancres, il s'était embossé. Puis, le moment venu, il avait
déchiré les brumes par la détonation de ses grosses pièces et
lancé ses premiers projectiles sur la rive gauche du Saint-John.
L'effet fut instantané. En quelques minutes, la milice eut évacué
la ville, à l'exemple des troupes sudistes à Fernandina comme à
Saint-Augustine. Stevens, voyant les quais déserts, commença
presque aussitôt à modérer le feu, son intention n'étant point de
détruire Jacksonville, mais de l'occuper et de la soumettre.
Presque aussitôt un drapeau blanc se déployait à la hampe de
Court-Justice.
On se figure aisément avec quelles angoisses ces premiers coups de
canon furent entendus dans la maison de M. Harvey. La ville était
certainement attaquée. Or, cette attaque ne pouvait venir que des
fédéraux, soit qu'ils eussent remonté le Saint-John, soit qu'ils
se fussent approchés par le nord de la Floride. Était-ce donc
enfin la chance de salut inespérée -- la seule qui pût sauver
James et Gilbert Burbank?
M. Harvey et Miss Alice se précipitèrent vers le seuil de
l'habitation. Les gens de Texar, qui la gardaient, avaient pris la
fuite et rejoint les milices vers l'intérieur du comté.
M. Harvey et la jeune fille gagnèrent du côté du port. Le
brouillard s'étant dissipé, on pouvait apercevoir le fleuve
jusqu'aux derniers plans de la rive droite.
Les canonnières se taisaient, car déjà, visiblement, Jacksonville
renonçait à faire résistance.
En ce moment, plusieurs canots accostèrent l'estacade et
débarquèrent un détachement armé de fusils, de revolvers et de
haches.
Tout à coup, un cri se fit entendre parmi les marins que
commandait un officier.
L'homme qui venait de jeter ce cri se précipita vers Miss Alice.
«Mars!... Mars!... dit la jeune fille, stupéfaite de se trouver en
présence du mari de Zermah, que l'on croyait noyé dans les eaux du
Saint-John.
-- Monsieur Gilbert!... Monsieur Gilbert?... répondit Mars. Où
est-il?
-- Prisonnier avec M. Burbank!... Mars, sauvez-le... sauvez-le, et
sauvez son père!
-- À la prison!» s'écria Mars, qui, se retournant vers ses
compagnons, les entraîna.
Et tous, alors, de courir pour empêcher qu'un dernier crime fût
commis par ordre de Texar.