le chemin que nous suivons nous-mêmes depuis le lac Washington. Ce
sont des gens armés, puisque nous avons trouvé les morceaux de
cartouches qui leur ont servi à allumer leurs feux dont il ne
reste plus que des charbons éteints.
«Quels sont ces hommes? je l'ignore. Ce qui est certain, c'est
qu'ils sont nombreux et qu'ils descendent vers les Everglades.
-- Ne serait-ce point une troupe de Séminoles nomades? demanda
Edward Carrol.
-- Non, répondit Mars. La trace des pas indique nettement que ces
hommes sont américains...
-- Peut-être des soldats de la milice floridienne?... fit observer
James Burbank.
-- C'est à craindre, répondit Perry. Ils paraissent être en trop
grand nombre pour appartenir au personnel de Texar...
-- À moins que cet homme n'ait été rejoint par une bande de ses
partisans, dit Edward Carrol. Dès lors, il ne serait pas
surprenant qu'ils fussent là plusieurs centaines...
-- Contre dix-sept!... répondit le régisseur.
-- Eh! qu'importe! s'écria Gilbert. S'ils nous attaquent ou s'il
faut les attaquer, pas un de nous ne reculera!
-- Non!... Non!...» s'écrièrent les courageux compagnons du jeune
officier.
C'était là un entraînement bien naturel, sans doute. Et,
cependant, à la réflexion, on devait comprendre tout ce qu'une
pareille éventualité eût présenté de mauvaises chances.
Toutefois, bien que cette pensée se présentât probablement à
l'esprit de tous, elle ne diminua rien du courage de chacun. Mais,
si près du but, rencontrer l'obstacle! Et quel obstacle! Un
détachement de sudistes, peut-être des partisans de Texar, qui
cherchaient à rejoindre l'Espagnol aux Everglades, afin d'y
attendre le moment de reparaître dans le nord de la Floride!
Oui! c'était là ce que l'on devait certainement craindre. Tous le
sentaient. Aussi, après le premier mouvement d'enthousiasme,
restaient-ils muets, pensifs, regardant leur jeune chef, se
demandant quel ordre il allait leur donner.
Gilbert, lui aussi, avait subi l'impression commune. Mais,
redressant la tête:
«En avant!» dit-il.
X
Rencontre
Oui! il fallait aller en avant. Cependant, en présence
d'éventualités redoutables, toutes les précautions devaient être
prises. Il était indispensable d'éclairer la marche, de
reconnaître les épaisseurs de la cyprière, de se tenir prêt à tout
événement.
Les armes furent donc visitées avec soin et mises en état de
servir au premier signal. À la moindre alerte, les ballots déposés
à terre, tous prendraient part à la défense. Quant à la
disposition du personnel en marche, il ne serait pas modifié;
Gilbert et Mars continueraient de rester à l'avant-garde, à une
distance plus grande, afin de prévenir toute surprise. Chacun
était prêt à faire, son devoir, bien que ces braves gens eussent
visiblement le coeur serré depuis qu'un obstacle se dressait entre
eux et le but qu'ils voulaient atteindre.
Le pas n'avait point été ralenti. Toutefois, il avait paru prudent
de ne pas suivre les traces toujours nettement indiquées. Mieux
valait, s'il était possible, ne point se rencontrer avec le
détachement qui s'avançait dans la direction des Everglades.
Malheureusement, on reconnut bientôt que ce serait assez
difficile. En effet, ce détachement n'allait pas en ligne directe.
Les empreintes faisaient de nombreux crochets à droite, à gauche -
- ce qui indiquait une certaine hésitation dans la marche.
Néanmoins, leur direction générale était vers le sud.
Encore un jour d'écoulé. Aucune rencontre n'avait obligé James
Burbank à s'arrêter. Il avait cheminé d'un bon pas et gagnait
évidemment sur la troupe qui s'aventurait à travers la cyprière.
Cela se reconnaissait aux traces multiples qui, d'heure en heure,
apparaissaient plus fraîches sur ce sol un peu plastique. Rien
n'avait été plus aisé que de constater le nombre des haltes qui
étaient faites, soit au moment des repas, -- et alors les
empreintes se croisant, indiquaient des allées et venues en tous
sens, -- soit lorsqu'il n'y avait eu qu'un temps d'arrêt, sans
doute pour quelque délibération sur la route à suivre.
Gilbert et Mars ne cessaient d'étudier ces marques avec une
extrême attention. Comme elles pouvaient leur apprendre bien des
choses, ils les observaient avec autant de soin que les Séminoles,
si habiles à étudier les moindres indices sur les terrains qu'ils
parcourent aux époques de chasse ou de guerre.
Ce fut à la suite d'un de ces examens approfondis, que Gilbert put
dire affirmativement.
«Mon père, nous avons maintenant la certitude que ni Zermah ni ma
soeur ne font partie de la troupe qui nous précède. Comme il n'y a
aucune trace des pas d'un cheval sur le sol, si Zermah se trouvait
là, il est évident qu'elle irait à pied en portant ma soeur dans
ses bras, et ses vestiges seraient aisément reconnaissables, comme
ceux de Dy pendant les haltes. Mais il n'existe pas une seule
empreinte d'un pied de femme ou d'enfant. Quant à ce détachement,
nul doute qu'il soit muni d'armes à feu. En maint endroit, on
trouve des coups de crosse sur le sol. J'ai même remarqué ceci:
c'est que ces crosses doivent être semblables à celles des fusils
de la marine. Il est donc probable que les milices floridiennes
avaient à leur disposition des armes de ce modèle, sans quoi ce
serait inexplicable. En outre, et cela n'est malheureusement que
trop certain, cette troupe est au moins dix fois plus nombreuse
que la nôtre. Donc, il faut manoeuvrer avec une extrême prudence à
mesure que l'on se rapproche d'elle!»
Il n'y avait qu'à suivre les recommandations du jeune officier.
C'est ce qui fut fait. Quant aux déductions qu'il tirait de la
quantité et de la forme des empreintes, elles devaient être
justes. Que la petite Dy ni Zermah ne fissent point partie de ce
détachement, cela paraissait certain. De là, cette conclusion
qu'on ne se trouvait pas sur la piste de l'Espagnol. Le personnel,
venu de la Crique-Noire, ne pouvait être si important ni si bien
armé. Donc, il ne semblait pas douteux qu'il y eût là une forte
troupe de milices floridiennes se dirigeant vers les régions
méridionales de la péninsule, et, par conséquent, sur les
Everglades, où Texar était probablement arrivé depuis un ou deux
jours.
En somme, cette troupe, ainsi composée, était redoutable pour les
compagnons de James Burbank.
Le soir, on s'arrêta à la limite d'une étroite clairière. Elle
avait dû être occupée quelques heures avant, ainsi que
l'indiquaient, cette fois, des amas de cendres à peine refroidies,
restes des feux qui avaient été allumés pour le campement.
On prit alors le parti de ne se remettre en marche qu'après la
chute du jour. La nuit serait obscure. Le ciel était nuageux. La
lune, presque à son dernier quartier, ne devait se lever que fort
tard. Cela permettrait de se rapprocher du détachement dans des
conditions meilleures. Peut-être serait-il possible de le
reconnaître, sans avoir été aperçu, de le tourner en se
dissimulant sous les profondeurs de la forêt, de prendre les
devants pour se porter vers le sud-est, de manière à le précéder
au lac Okee-cho-bee et à l'île Carneral.
La petite troupe, ayant toujours Mars et Gilbert en éclaireurs,
partit vers huit heures et demie, et s'engagea silencieusement
sous le dôme des arbres, au milieu d'une assez profonde obscurité.
Pendant deux heures environ, tous cheminèrent ainsi, assourdissant
le bruit de leurs pas pour ne point se trahir.
Un peu après dix heures, James Burbank arrêta d'un mot le groupe
de Noirs, en tête duquel il se trouvait avec le régisseur. Son
fils et Mars venaient de se replier rapidement sur eux. Tous,
immobiles, attendaient l'explication de cette brusque retraite.
Cette explication fut bientôt donnée.
«Qu'y a-t-il?... demanda James Burbank. Qu'avez-vous aperçu, Mars
et toi?...
-- Un campement établi sous les arbres et dont les feux sont
encore très visibles.
-- Loin d'ici?... demanda Edward Carrol.
-- À cent pas.
-- Avez-vous pu reconnaître quels sont les gens qui occupent ce
campement?
-- Non, car les feux commencent à s'éteindre, répondit Gilbert.
Mais je crois que nous ne nous sommes pas trompés en évaluant leur
nombre à deux cent hommes!
-- Dorment-ils, Gilbert?
-- Oui, pour la plupart, non sans s'être gardés toutefois. Nous
avons aperçu quelques sentinelles, le fusil à l'épaule, qui vont
et viennent entre les cyprès.
-- Que devons-nous faire? demanda Edward Carrol en s'adressant au
jeune officier.
-- Tout d'abord, répondit Gilbert, reconnaître, si c'est possible,
quel peut être ce détachement, avant d'essayer de le tourner.
-- Je suis prêt à aller en reconnaissance, dit Mars.
-- Et moi, à vous accompagner, ajouta Perry.
-- Non, j'irai, répondit Gilbert. Je ne puis m'en rapporter qu'à
moi seul...
-- Gilbert, dit James Burbank, il n'est pas un de nous qui ne
demande à risquer sa vie dans l'intérêt commun. Mais, pour faire
cette reconnaissance avec quelque chance de ne pas être aperçu, il
faut être seul...
-- C'est seul que j'irai.
-- Non, mon fils, je te demande de rester avec nous, répondit
M. Burbank. Mars suffira.
-- Je suis prêt, mon maître!»
Et Mars, sans en demander davantage, disparut dans l'ombre.
En même temps, James Burbank et les siens se préparèrent pour
résister à n'importe quelle attaque. Les ballots furent déposés à
terre. Les porteurs reprirent leurs armes. Tous, le fusil à la
main, se blottirent derrière les fûts de cyprès, de manière à se
réunir en un instant, si un mouvement de concentration devenait
nécessaire.
De l'endroit que James Burbank occupait, on ne pouvait apercevoir
le campement. Il fallait s'approcher d'une cinquantaine de pas
pour que les feux, alors très affaiblis, devinssent visibles. De
là, nécessité d'attendre que le métis fût de retour, avant de
prendre le parti qu'exigeaient les circonstances. Très impatient,
le jeune lieutenant s'était porté à quelques yards du lieu de
halte.
Mars s'avançait alors avec une extrême prudence, ne quittant
l'abri d'un tronc d'arbre que pour un autre. Il s'approchait ainsi
avec moins de risques d'être aperçu. Il espérait arriver assez
près pour observer la disposition des lieux, reconnaître le nombre
des hommes, et surtout à quel parti ils appartenaient. Cela ne
laisserait pas d'être assez difficile. La nuit était sombre, et
les feux ne donnaient plus aucune clarté. Pour réussir, il fallait
se glisser jusqu'au campement. Or, Mars avait assez d'audace pour
le faire, assez d'adresse pour tromper la vigilance des
sentinelles qui étaient de garde.
Cependant Mars gagnait du terrain. Afin de ne point être
embarrassé, le cas échéant, il n'avait pris ni fusil ni revolver.
Il n'était armé que d'une hache, car il convenait d'éviter toute
détonation et de se défendre sans bruit.
Bientôt le brave métis ne fut plus qu'à très courte distance de
l'un des hommes de garde, lequel n'était lui-même qu'à sept ou
huit yards du campement. Tout était silencieux. Évidemment
fatigués par une longue marche, ces gens dormaient d'un profond
sommeil. Seules, les sentinelles veillaient à leur poste avec plus
ou moins de vigilance -- ce dont Mars ne tarda pas à s'apercevoir.
En effet, si l'un des hommes, qu'il observait depuis quelques
instants, était debout, il ne remuait plus. Son fusil reposait sur
le sol. Accoté contre un cyprès, la tête basse, il semblait prêt à
succomber au sommeil. Peut-être ne serait-il pas impossible de se
glisser derrière lui et d'atteindre ainsi la limite du campement.
Mars s'approchait lentement du factionnaire, lorsque le bruit
d'une branche sèche qu'il venait de briser du pied, révéla soudain
sa présence. Aussitôt l'homme se redressa, releva la tête, se
pencha, regarda à droite, à gauche. Sans doute, il vit quelque
chose de suspect, car il saisit son fusil et l'épaula...
Avant qu'il eût fait feu, Mars avait arraché l'arme braquée sur sa
poitrine et terrassé le factionnaire, après lui avoir appliqué sa
large main sur la bouche, sans qu'il eût pu jeter un cri.
Un instant après, cet homme était bâillonné, enlevé dans les bras
du vigoureux métis, contre lequel il se défendait en vain, et
rapidement emporté vers la clairière où se tenait James Burbank.
Rien n'avait donné l'éveil aux autres sentinelles qui gardaient le
campement, -- preuve qu'elles veillaient avec négligence. Quelques
instants après, Mars arrivait avec son fardeau et le déposait aux
pieds de son jeune maître.
En un instant, le groupe des Noirs se fut resserré autour de James
Burbank, de Gilbert, d'Edward Carrol, du régisseur Perry. L'homme,
à demi suffoqué, n'aurait pu prononcer un seul mot, même sans
bâillon. L'obscurité ne permettait ni de voir sa figure ni de
reconnaître, à son vêtement, s'il faisait ou non partie de la
milice floridienne.
Mars lui enleva le mouchoir qui comprimait sa bouche, et il fallut
attendre qu'il eût repris ses sens pour l'interroger.
«À moi! s'écria-t-il enfin.
-- Pas un cri! lui dit James Burbank en le contenant. Tu n'as rien
à craindre de nous!
-- Que me veut-on?...
-- Que tu répondes franchement!
-- Cela dépendra des questions que vous me ferez, répliqua cet
homme qui venait de retrouver une certaine assurance. -- Avant
tout, êtes-vous pour le Sud ou pour le Nord?
-- Pour le Nord.
-- Je suis prêt à répondre!»
Ce fut Gilbert qui continua l'interrogatoire.
«Combien d'hommes, demanda-t-il, compte le détachement qui est
campé là-bas?
-- Près de deux cents.
-- Et il se dirige?...
-- Vers les Everglades.
-- Quel est son chef?
-- Le capitaine Howick!
-- Quoi! Le capitaine Howick, un des officiers du _Wasbah!_
s'écria Gilbert.
-- Lui-même!
-- Ce détachement est donc composé de marins de l'escadre du
commodore Dupont?
-- Oui, fédéraux, nordistes, anti-esclavagistes, unionistes!»
répondit l'homme, qui semblait tout fier d'énoncer ces diverses
qualifications données au parti de la bonne cause.
Ainsi, au lieu d'une troupe de milices floridiennes que James
Burbank et les siens croyaient avoir devant eux, au lieu d'une
bande des partisans de Texar, c'étaient des amis qui leur
arrivaient, c'étaient des compagnons d'armes, dont le renfort
venait si à propos!
«Hurrah! hurrah!» s'écrièrent-ils avec une telle vigueur que tout
le campement en fut réveillé.
Presque aussitôt, des torches brillaient dans l'ombre. On se
rejoignait, on se réunissait dans la clairière, et le capitaine
Howick, avant toute explication, serrait la main du jeune
lieutenant, qu'il ne s'attendait guère à trouver sur la route des
Everglades.
Les explications ne furent ni longues ni difficiles.
«Mon capitaine, demanda Gilbert, pouvez-vous m'apprendre ce que
vous venez faire dans la Basse-Floride?
-- Mon cher Gilbert, répondit le capitaine Howick, nous y sommes
envoyés en expédition par le commodore.
-- Et vous venez?...
-- De Mosquito-Inlet, d'où nous avons d'abord gagné New-Smyrna
dans l'intérieur du comté.
-- Je vous demanderai alors, mon capitaine, quel est le but de
votre expédition?
-- Elle a pour but de châtier une bande de partisans sudistes, qui
ont attiré deux de nos chaloupes dans un guet-apens, et de venger
la mort de nos braves camarades!»
Et voici ce que raconta le capitaine Howick, -- ce que ne pouvait
connaître James Burbank, car le fait s'était passé deux jours
après son départ de Camdless-Bay.
On n'a pas oublié que le commodore Dupont s'occupait alors
d'organiser le blocus effectif du littoral. À cet effet, sa
flottille battait la mer depuis l'île Anastasia, au-dessus de
Saint-Augustine, jusqu'à l'ouvert du canal qui sépare les îles de
Bahama du cap Sable, situé à la pointe méridionale de la Floride.
Mais cela ne lui parut pas suffisant, et il résolut de traquer les
embarcations sudistes jusque dans les petits cours d'eau de la
péninsule.
C'est dans ce but qu'une de ces expéditions, comprenant un
détachement de marins et deux chaloupes de l'escadre, fut envoyée
sous le commandement de deux officiers, qui, malgré leur personnel
restreint, n'hésitèrent pas à se lancer sur les rivières du comté.
Or, des bandes de sudistes surveillaient ces agissements des
fédéraux. Ils laissèrent les chaloupes s'engager dans cette partie
sauvage de la Floride, ce qui était une regrettable imprudence,
puisque Indiens et milices occupaient cette région. Il en résulta
ceci: c'est que les chaloupes furent attirées dans une embuscade
du côté du lac Kissimmee, à quatre-vingts milles dans l'ouest du
cap Malabar. Elles furent attaquées par de nombreux partisans, et
là périrent, avec un certain nombre de matelots, les deux
commandants qui dirigeaient cette funeste expédition. Les
survivants ne regagnèrent Mosquito-Inlet que par miracle. Aussitôt
le commodore Dupont ordonna de se mettre sans retard à la
poursuite des milices floridiennes pour venger le massacre des
fédéraux.
Un détachement de deux cents marins, sous les ordres du capitaine
Howick, fut donc débarqué près de Mosquito-Inlet. Il eut bientôt
atteint la petite ville de New-Smyrna, à quelques milles de la
côte. Après avoir pris les renseignements qui lui étaient
nécessaires, le capitaine Howick se mit en marche vers le sud-
ouest. En effet, c'était aux Everglades, où il comptait rencontrer
le parti auquel on attribuait le guet-apens de Kissimmee, qu'il
conduisait son détachement, et il ne s'en trouvait plus qu'à une
assez courte distance.
Tel était le fait qu'ignoraient James Burbank et ses compagnons,
au moment où ils venaient d'être rejoints par le capitaine Howick
dans cette partie de la cyprière.
Alors demandes et réponses de s'échanger rapidement entre le
capitaine et le lieutenant à propos de tout ce qui pouvait les
intéresser dans le présent et pour l'avenir.
«Tout d'abord, dit Gilbert, apprenez que, nous aussi, nous
marchons vers les Everglades.
-- Vous aussi? répondit l'officier, très surpris de cette
communication. Qu'allez-vous y faire?
-- Poursuivre des coquins, mon capitaine, et les punir comme ceux
que vous allez châtier!
-- Quels sont ces coquins?
-- Avant de vous répondre, mon capitaine, demanda Gilbert,
permettez-moi de vous poser une question. Depuis quand avez-vous
quitté New-Smyrna avec vos hommes?
-- Depuis huit jours.
-- Et vous n'avez rencontré aucun parti sudiste dans l'intérieur
du comté?
-- Aucun, mon cher Gilbert, répondit le capitaine Howick. Mais
nous savons de source sure que certains détachements des milices
se sont réfugiés dans la Basse-Floride.
-- Quel est donc le chef de ce détachement que vous poursuivez? Le
connaissez-vous?
-- Parfaitement, et j'ajoute même que, si nous parvenons à nous
emparer de sa personne, monsieur Burbank n'aura pas à le
regretter.
-- Que voulez-vous dire?... demanda vivement James Burbank au
capitaine Howick.
-- Je veux dire que ce chef est précisément l'Espagnol que le
Conseil de guerre de Saint-Augustine a récemment acquitté, faute
de preuves, dans l'affaire de Camdless-Bay...
-- Texar?»
Tous venaient de jeter ce nom, et avec quel accent de surprise, on
l'imaginera sans peine!
«Comment, s'écria Gilbert, c'est Texar, le chef de ces partisans
que vous cherchez à atteindre?
-- Lui-même! Il est l'auteur du guet-apens de Kissimmee, de ce
massacre accompli par une cinquantaine de coquins de son espèce
qu'il commandait en personne, et, ainsi que nous l'avons appris à
New-Smyrna, il s'est réfugié dans la région des Everglades.
-- Et si vous parvenez à vous emparer de ce misérable?... demanda
Edward Carrol.
-- Il sera fusillé sur place, répondit le capitaine Howick. C'est
l'ordre formel du commodore, et cet ordre, monsieur Burbank, tenez
pour assuré qu'il sera immédiatement mis à exécution!»
On se figure aisément l'effet que cette révélation produisit sur
James Burbank et les siens. Avec le renfort amené par le capitaine
Howick, c'était la délivrance presque certaine de Dy et de Zermah,
c'était la capture assurée de l'Espagnol et de ses complices,
c'était l'immanquable châtiment qui punirait enfin tant de crimes.
Aussi, que de bonnes poignées de main s'échangèrent entre les
marins du détachement fédéral et les Noirs amenés de Camdless-Bay,
et comme les hurrahs retentirent avec entrain!
Gilbert mit alors le capitaine Howick au courant de ce que ses
compagnons et lui venaient faire dans le Sud de la Floride. Pour
eux, avant tout, il s'agissait de délivrer Zermah et l'enfant,
entraînées jusqu'à l'île Carneral, ainsi que l'indiquait le billet
de la métisse. Le capitaine apprit en même temps que l'alibi,
invoqué par l'Espagnol devant le Conseil de guerre, n'aurait dû
obtenir aucune créance, bien qu'on ne parvînt pas à comprendre
comment il avait pu l'établir. Mais, ayant à répondre maintenant
du rapt et du massacre de Kissimmee, il paraissait difficile que
Texar pût échapper au châtiment de ce double crime.
Toutefois, une observation inattendue fut faite par James Burbank,
qui s'adressa au capitaine Howick:
«Pouvez-vous me dire, demanda-t-il, à quelle date s'est passé le
fait relatif aux chaloupes fédérales?
-- Exactement, monsieur Burbank. C'est le 22 mars que nos marins
ont été massacrés.
-- Eh bien, répondit James Burbank, à la date du 22 mars, Texar
était encore à la Crique-Noire, qu'il se préparait seulement à
quitter. Dès lors, comment aurait-il pris part au massacre qui se
faisait à deux cents milles de là, près du lac Kissimmee?
-- Vous dites?... s'écria le capitaine.
-- Je dis que Texar ne peut être le chef de ces sudistes qui ont
attaqué vos chaloupes!
-- Vous vous trompez, monsieur Burbank, reprit le capitaine
Howick. L'Espagnol a été vu par les marins échappés au désastre.
Ces marins, je les ai interrogés moi-même, et ils connaissaient
Texar qu'ils avaient eu toute facilité de voir à Saint-Augustine.
-- Cela ne peut être, capitaine, répliqua James Burbank. Le billet
écrit par Zermah, billet qui est entre nos mains, prouve qu'à la
date du 22 mars, Texar était encore à la Crique-Noire.»
Gilbert avait écouté sans interrompre. Il comprenait que son père
devait avoir raison. L'Espagnol n'avait pu se trouver, le jour du
massacre, aux environs du lac Kissimmee.
«Qu'importe, après tout! dit-il alors. Il y a dans l'existence de
cet homme des choses si inexplicables que je ne chercherai pas à
les débrouiller. Le 22 mars, il était encore à la Crique-Noire,
c'est Zermah qui le dit. Le 22 mars, il était à la tête d'un parti
floridien à deux cents milles de là, c'est vous qui le dites
d'après le rapport de vos marins, mon capitaine. Soit! Mais, ce
qui est certain, c'est qu'il est maintenant aux Everglades. Or,
dans quarante-huit heures, nous pouvons l'avoir atteint!
-- Oui, Gilbert, répondit le capitaine Howick, et, que ce soit
pour le rapt ou pour le guet-apens, si l'on fusille ce misérable,
je le tiendrai pour justement fusillé! En route!»
Le fait n'en était pas moins absolument incompréhensible, comme
tant d'autres qui se rapportaient à la vie privée de Texar. Il y
avait encore là quelque inexplicable alibi, et on eût dit que
l'Espagnol possédait véritablement le pouvoir de se dédoubler.
Ce mystère s'éclaircirait-il? on ne pouvait l'affirmer. Quoi qu'il
en soit, il fallait s'emparer de Texar, et c'est à cela
qu'allaient tendre les marins du capitaine Howick réunis aux
compagnons de James Burbank.
XI
Les Everglades
Une région à la fois horrible et superbe, ces Everglades. Situées
dans la partie méridionale de la Floride, elles se prolongent
jusqu'au cap Sable, dernière pointe de la péninsule. Cette région,
à vrai dire, n'est qu'un immense marais presque au niveau de
l'Atlantique. Les eaux de la mer l'inondent par grandes masses,
lorsque les tempêtes de l'Océan ou du golfe du Mexique les y
précipitent, et elles restent mélangées avec les eaux du ciel que
la saison hivernale déverse en épaisses cataractes. De là, une
contrée, moitié liquide, moitié solide, dont l'habitabilité est
presque impossible.
Pour ceinture, ces eaux ont des cadres de sable blanc, qui en
accusent vivement la couleur sombre, miroirs multiples où se
réfléchit seulement le vol des innombrables oiseaux qui passent à
leur surface. Elles ne sont pas poissonneuses, mais les serpents y
pullulent.
Il ne faudrait pas croire, cependant, que le caractère général de
cette région soit l'aridité. Non, et c'est précisément à la
surface des îles, baignées par les eaux malsaines des lacs, que la
nature reprend ses droits. La malaria est, pour ainsi dire,
vaincue par les parfums que répandent les admirables fleurs de
cette zone. Les îles sont embaumées des odeurs de mille plantes,
épanouies avec une splendeur qui justifie le poétique nom de la
péninsule floridienne. Aussi est-ce en ces oasis salubres des
Everglades que les Indiens nomades vont se réfugier pendant leurs
haltes, dont la durée n'est jamais longue.
Lorsqu'on a pénétré de quelques milles sur ce territoire, on
trouve une assez vaste nappe d'eau, le lac Okee-cho-bee, situé un
peu au-dessous du vingt-septième parallèle. C'était dans un angle
de ce lac que gisait l'île Carneral, où Texar s'était assuré une
retraite inconnue, dans laquelle il pouvait défier toute
poursuite.
Contrée digne de Texar et de ses compagnons! Alors que la Floride
appartenait encore aux Espagnols, n'est-ce pas là, plus
particulièrement, que s'enfuyaient les malfaiteurs de race
blanche, afin d'échapper à la justice de leur pays? Mêlés aux
populations indigènes, chez lesquelles se retrouve encore le sang
caraïbe, n'ont-ils pas fait souche de ces Creeks, de ces
Séminoles, de ces Indiens nomades, qu'il a fallu réduire par une
longue et sanglante guerre, et dont la soumission, plus ou moins
complète, ne date que de 1845?
L'île Carneral semble devoir être à l'abri de toute agression.
Dans sa partie orientale, il est vrai, elle n'est séparée que par
un étroit canal de la terre ferme -- si l'on peut donner ce nom au
marécage qui entoure le lac. Ce canal mesure une centaine de pieds
qu'il faut franchir avec une barge grossière. Nul autre moyen de
communication.
S'échapper de ce côté, passer à la nage, c'est impossible. Comment
oserait-on se risquer à travers ces eaux limoneuses, hérissées de
longues herbes enlaçantes et qui fourmillent de reptiles?
Au delà se dresse la cyprière, avec ses terrains à demi submergés
qui n'offrent que d'étroits passages, très difficiles à
reconnaître. Et, en outre, que d'obstacles! un sol argileux qui
s'attache au pied comme une glu, des troncs énormes jetés en
travers, une odeur de moisissure qui suffoque! Là poussent aussi
de redoutables plantes, des phylacies, dont le contact est plus
venimeux que celui des chardons, et, surtout, des milliers de ces
«pézizes», champignons gigantesques qui sont explosifs comme s'ils
renfermaient des charges de fulmi-coton ou de dynamite. En effet,
au moindre choc, il se produit une violente détonation. En un
instant, l'atmosphère s'emplit de volutes rougeâtres. Cette
poussière de spores ténues prend à la gorge et engendre une
éruption de brûlantes pustules. Il n'est donc que prudent d'éviter
ces végétations malfaisantes, comme on évite les plus dangereux
animaux du monde tératologique.
L'habitation de Texar n'était rien de plus qu'un ancien wigwam
indien, construit en paillis sous le couvert de grands arbres,
dans la partie orientale de l'île. Entièrement caché au milieu de
la verdure, on ne pouvait l'apercevoir, même de la rive la plus
proche. Les deux limiers le gardaient avec autant de vigilance
qu'ils gardaient le blockhaus de la Crique-Noire. Instruits
autrefois à donner la chasse à l'homme, ils auraient mis en pièces
quiconque se fût approché du wigwam.
C'était là que, depuis deux jours, Zermah et la petite Dy avaient
été conduites. Le voyage, assez facile en remontant le cours du
Saint-John jusqu'au lac Washington, était devenu très rude à
travers la cyprière, même pour des hommes vigoureux, habitués à ce
climat malsain, accoutumés aux longues marches au milieu des
forêts et des marécages. Que l'on juge de ce qu'avaient dû
souffrir une femme et une enfant! Zermah était forte, cependant,
courageuse et dévouée. Pendant tout ce trajet, elle portait Dy,
qui eût vite usé ses petites jambes à faire ces longues étapes.
Zermah se fût traînée sur les genoux pour lui épargner une
fatigue. Aussi était-elle à bout de forces, quand elle arriva à
l'île Carneral.
Et maintenant, après ce qui s'était passé au moment où Texar et
Squambô l'entraînaient hors de la Crique-Noire, comment n'eût-elle
pas désespéré? Si elle ignorait que le billet remis par elle au
jeune esclave était tombé entre les mains de James Burbank, du
moins savait-elle qu'il avait payé de sa vie l'acte de dévouement
qu'il voulait accomplir pour la sauver. Surpris au moment où il
cherchait à quitter l'îlot pour se rendre à Camdless-Bay, il avait
été frappé mortellement. Et alors la métisse se disait que James
Burbank ne serait jamais instruit de ce qu'elle avait appris du
malheureux Noir, c'est-à-dire que l'Espagnol et son personnel se
préparaient à partir pour l'île Carneral. Dans ces conditions,
comment parviendrait-on à se lancer sur ses traces?
Zermah ne pouvait donc plus conserver l'ombre d'un espoir. En
outre toute chance de salut allait s'évanouir au milieu de cette
région dont elle connaissait, par ouï-dire, les sauvages horreurs.
Elle ne le savait que trop! Aucune évasion ne serait possible!
En arrivant, la petite fille se trouvait dans un état d'extrême
faiblesse. La fatigue, d'abord, malgré les soins incessants de
Zermah, puis l'influence d'un climat détestable, avaient
profondément altéré sa santé. Pâle, amaigrie, comme si elle eût
été empoisonnée par les émanations de ces marécages, elle n'avait
plus la force de se tenir debout, à peine celle de prononcer
quelques paroles, et c'était toujours pour demander sa mère.
Zermah ne pouvait plus lui dire, comme elle le faisait pendant les
premiers jours de leur arrivée à la Crique-Noire, qu'elle
reverrait bientôt Mme Burbank, que son père, son frère, Miss
Alice, Mars, ne tarderaient pas à les rejoindre. Avec son
intelligence si précoce et comme affinée déjà par le malheur
depuis les scènes épouvantables de la plantation, Dy comprenait
qu'elle avait été arrachée du foyer maternel, qu'elle était entre
les mains d'un méchant homme, que si on ne venait pas à son
secours, elle ne reverrait plus Camdless-Bay.
Maintenant, Zermah ne savait que répondre, et, malgré tout son
dévouement, voyait la pauvre enfant dépérir.
Le wigwam n'était, on l'a dit, qu'une grossière cabane qui eût été
très insuffisante pendant la période hivernale. Alors le vent et
la pluie le pénétraient de toutes parts. Mais, dans la saison
chaude, dont l'influence se faisait déjà sentir sous cette
latitude, elle pouvait au moins protéger ses hôtes contre les
ardeurs du soleil.
Ce wigwam était divisé en deux chambres d'inégale grandeur: l'une,
assez étroite, à peine éclairée, ne communiquait pas directement
avec l'extérieur et s'ouvrait sur l'autre chambre. Celle-ci, assez
vaste, prenait jour par une porte ménagée sur la façade
principale, c'est-à-dire sur celle qui regardait la berge du
canal.
Zermah et Dy avaient été reléguées dans la petite chambre, où
elles n'eurent à leur disposition que quelques ustensiles et une
litière d'herbe qui servait de couchette.
L'autre chambre était occupée par Texar et l'Indien Squambô,
lequel ne quittait jamais son maître. Là, pour meubles, il y avait
une table avec plusieurs cruches d'eau-de-vie, des verres et
quelques assiettes, une sorte d'armoire aux provisions, un tronc à
peine équarri pour banc, deux bottes d'herbes pour toute literie.
Le feu nécessaire à l'apprêt des repas, on le faisait dans un
foyer de pierre disposé à l'extérieur, dans l'angle du wigwam. Il
suffisait aux besoins d'une alimentation qui ne se composait que
de viande séchée, de venaison dont un chasseur pouvait facilement
s'approvisionner sur l'île, de légumes et de fruits presque à
l'état sauvage -- enfin de quoi ne pas mourir de faim.
Quant aux esclaves, au nombre d'une demi-douzaine, que Texar avait
amenés de la Crique-Noire, ils couchaient dehors, comme les deux
chiens, et, comme eux, ils veillaient aux abords du wigwam,
n'ayant pour abri que les grands arbres, dont les basses branches
s'entremêlaient au-dessus de leur tête.
Cependant, dès le premier jour, Dy et Zermah eurent la liberté
d'aller et de venir. Elles ne furent point emprisonnées dans leur
chambre, si elles l'étaient dans l'île Carneral. On se contentait
de les surveiller -- précaution bien inutile, car il était
impossible de franchir le canal sans se servir de la barge que
gardait sans cesse un des Noirs. Pendant qu'elle promenait la
petite fille, Zermah se fut bientôt rendu compte des difficultés
que présenterait une évasion.
Ce jour-là, si la métisse ne fut pas perdue de vue par Squambô,
elle ne rencontra point Texar. Mais, la nuit venue, elle entendit
la voix de l'Espagnol. Il échangeait quelques paroles avec
Squambô, auquel il recommandait une surveillance sévère. Et
bientôt, sauf Zermah, tous dormaient dans le wigwam.
Jusqu'alors, il faut le dire, Zermah n'avait pu tirer une seule
parole de Texar. En remontant le fleuve vers le lac Washington,
elle l'avait inutilement interrogé sur ce qu'il comptait faire de
l'enfant et d'elle, allant même des supplications aux menaces.
Pendant qu'elle parlait, l'Espagnol se contentait de fixer sur
elle ses yeux froids et méchants. Puis, haussant les épaules, il
faisait le geste d'un homme qu'on importune et dédaignait de
répondre.
Toutefois, Zermah ne se tenait pas pour battue. Arrivée à l'île
Carneral, elle prit la résolution de se retrouver avec Texar, afin
d'exciter sa pitié, sinon pour elle, du moins pour cette
malheureuse enfant, ou, à défaut de pitié, de le prendre par
l'intérêt.
L'occasion se présenta.
Le lendemain, pendant que la petite fille sommeillait, Zermah se
dirigea vers le canal.
Texar se promenait en ce moment sur la rive. Il donnait, avec
Squambô, quelques ordres à ses esclaves occupés d'un travail de
faucardement pour dégager les herbes, dont l'accumulation rendait
assez difficile le fonctionnement de la barge.
Pendant cette besogne, deux Noirs battaient la surface du canal
avec de longues perches, afin d'effrayer les reptiles dont les
têtes se dressaient hors des eaux.
Un instant après, Squambô quitta son maître, et celui-ci se
disposait à s'éloigner, lorsque Zermah alla droit à lui.
Texar la laissa venir, et, quand la métisse l'eut rejoint, il
s'arrêta.
«Texar, dit Zermah d'un ton ferme, j'ai à vous parler. Ce sera la
dernière fois, sans doute, et je vous prie de m'entendre.»
L'Espagnol, qui venait d'allumer une cigarette, ne répondit pas.
Aussi Zermah, après avoir attendu quelques instants, reprit-elle
en ces termes:
«Texar, voulez-vous me dire enfin ce que vous comptez faire de Dy
Burbank?»
Nulle réponse.
«Je ne chercherai pas, ajouta la métisse, à vous apitoyer sur mon
propre sort. Il ne s'agit que de cette enfant dont la vie est
compromise, et qui vous échappera bientôt...»
Devant cette affirmation, Texar fit un geste qui trahissait la
plus absolue incrédulité.
«Oui, bientôt, reprit Zermah. Si ce n'est pas par la fuite, ce
sera par la mort!»
L'Espagnol, après avoir rejeté lentement la fumée de sa cigarette,
se contenta de répondre:
«Bah! La petite fille se remettra avec quelques jours de repos, et
je compte sur tes bons soins, Zermah, pour nous conserver cette
précieuse existence!
-- Non, je vous le répète, Texar. Avant peu, cette enfant sera
morte, et morte sans profit pour vous!
-- Sans profit, répliqua Texar, quand je la tiens loin de sa mère
mourante, de son père, de son frère, réduits au désespoir!
-- Soit! dit Zermah. Aussi êtes-vous assez vengé, Texar, et,
croyez-moi, vous auriez plus d'avantages à rendre cette enfant à
sa famille qu'à la retenir ici.
-- Que veux-tu dire?
-- Je veux dire que vous avez assez fait souffrir James Burbank.
Maintenant votre intérêt doit parler...
-- Mon intérêt?...
-- Assurément, Texar, répondit Zermah en s'animant. La plantation
de Camdless-Bay a été dévastée, Mme Burbank est mourante, peut-
être morte au moment où je vous parle, sa fille a disparu, et son
père chercherait vainement à retrouver ses traces. Tous ces
crimes, Texar, ont été commis par vous, je le sais, moi! J'ai le
droit de vous le dire en face. Mais prenez garde! Ces crimes se
découvriront un jour. Eh bien, pensez au châtiment qui vous
atteindra. Oui! Votre intérêt vous commande d'avoir pitié. Je ne
parle pas pour moi, que mon mari ne retrouvera plus à son retour.
Non! je ne parle que pour cette pauvre petite qui va mourir.
Gardez-moi, si vous le voulez, mais renvoyez cette enfant à
Camdless-Bay, rendez-la à sa mère. On ne vous demandera plus
jamais compte du passé. Et même, si vous l'exigez, ce sera à prix
d'or que l'on vous payera la liberté de cette petite fille. Texar,
si je prends sur moi de vous parler ainsi, de vous proposer cet
échange, c'est que je connais jusqu'au fond de leur coeur James
Burbank et les siens. C'est qu'ils sacrifieraient, je le sais,
toute leur fortune pour sauver cette enfant, et, j'en atteste
Dieu, ils tiendront la promesse que vous fait leur esclave!
-- Leur esclave?... s'écria Texar ironiquement. Il n'y a plus
d'esclaves à Camdless-Bay!
-- Si, Texar, car, pour rester près de mon maître, je n'ai pas
accepté d'être libre!
-- Vraiment, Zermah, vraiment! répondit l'Espagnol. Eh bien,
puisqu'il ne te répugne pas d'être esclave, nous saurons nous
entendre. Il y a six, ou sept ans, j'ai voulu t'acheter à mon ami
Tickborn. J'ai offert de toi, de toi seule, une somme
considérable, et tu m'appartiendrais depuis cette époque, si James
Burbank n'était venu t'enlever à son profit. Maintenant, je t'ai
et je te garde.
-- Soit! Texar, répondit Zermah, je serai votre esclave. Mais,
cette enfant, ne la rendrez-vous pas?...
-- La fille de James Burbank, répliqua Texar avec l'accent de la
plus violente haine, la rendre à son père?... Jamais!
-- Misérable! s'écria Zermah que l'indignation emportait. Eh bien,
si ce n'est pas son père, c'est Dieu qui l'arrachera de tes
mains!»
Un ricanement, un haussement d'épaules, ce fut toute la réponse de
l'Espagnol. Il avait roulé une seconde cigarette qu'il alluma
tranquillement au reste de la première, et il s'éloigna en
remontant la rive du canal, sans même regarder Zermah.
Certes, la courageuse métisse l'aurait frappé comme une bête fauve
au risque d'être massacrée par Squambô et ses compagnons, si elle
avait eu une arme. Mais elle ne pouvait rien. Immobile, elle
regardait les Noirs travaillant sur la berge. Nulle part un visage
ami, rien que des faces farouches de brutes qui ne semblaient plus
appartenir à l'humanité. Elle rentra dans le wigwam pour reprendre
son rôle de mère près de l'enfant qui l'appelait d'une voix
faible.
Zermah essaya de consoler la pauvre petite créature qu'elle prit
dans ses bras. Ses baisers la ranimèrent un peu. Elle lui fit une
boisson chaude qu'elle prépara au foyer extérieur près duquel elle
venait de la transporter. Elle lui donna tous les soins que lui
permettaient son dénuement et son abandon. Dy la remerciait d'un
sourire... Et quel sourire!... plus triste que n'eussent été des
larmes!
Zermah ne revit pas l'Espagnol de toute la journée. Elle ne le
recherchait plus d'ailleurs. À quoi bon? Il ne reviendrait pas à
d'autres sentiments, et la situation s'empirerait avec de
nouvelles récriminations.
En effet, si jusqu'alors, pendant son séjour à la Crique-Noire et
depuis son arrivée à l'île Carneral, les mauvais traitements
avaient été épargnés à l'enfant comme à Zermah, elle avait tout à
craindre d'un tel homme. Il suffisait d'un accès de fureur pour
qu'il se laissât emporter aux dernières violences. Aucune pitié ne
pouvait sortir de cette âme perverse, et, puisque son intérêt ne
l'avait pas emporté sur sa haine, Zermah devait renoncer à tout
espoir dans l'avenir. Quant aux compagnons de l'Espagnol, Squambô,
les esclaves, comment leur demander d'être plus humains que leur
maître? Ils savaient quel sort attendait celui d'entre eux qui eût
seulement témoigné un peu de sympathie. De ce côté, il n'y avait
rien à espérer. Zermah était donc livrée à elle seule. Son parti
fut pris. Elle résolut de tenter de s'enfuir dès la nuit suivante.
Mais de quelle façon? Ne fallait-il pas que la ceinture d'eau qui
entourait l'île Carneral fût franchie. Si, devant le wigwam, cette
partie du lac n'offrait que peu de largeur, on ne pouvait pas,
cependant, la traverser à la nage. Restait donc une seule chance:
s'emparer de la barge pour atteindre l'autre bord du canal.
Le soir arriva, puis la nuit qui devait être très obscure,
mauvaise même, car la pluie commençait à tomber et le vent
menaçait de se déchaîner sur le marécage.
S'il était impossible que Zermah sortît du wigwam par la porte de
la grande chambre, peut-être ne lui serait-il pas difficile de
faire un trou dans le mur de paillis, de passer par ce trou,
d'attirer Dy après elle. Une fois au-dehors, elle aviserait.
Vers dix heures, on n'entendait plus à l'extérieur que les
sifflements de la rafale. Texar et Squambô dormaient. Les chiens,
blottis sous quelque fourré, ne rôdaient même pas autour de
l'habitation.
Le moment était favorable.
Tandis que Dy reposait sur la couche d'herbes, Zermah commença à
retirer doucement la paille et les roseaux qui s'enchevêtraient
dans le mur latéral du wigwam.
Au bout d'une heure, le trou n'était pas encore suffisant pour que
la petite fille et elle pussent y trouver passage, et elle allait
continuer de l'agrandir, quand un bruit l'arrêta soudain.
Ce bruit se produisait dehors au milieu de l'obscurité profonde.
C'étaient les aboiements des limiers qui signalaient quelques
allées et venues sur la berge. Texar et Squambô, subitement
réveillés, quittèrent précipitamment leur chambre.
Des voix se firent alors entendre. Évidemment, une troupe d'hommes
venait d'arriver sur la rive opposée du canal. Zermah dut
suspendre sa tentative d'évasion, irréalisable en ce moment.
Bientôt, malgré les grondements de la rafale, il fut facile de
distinguer des bruits de pas nombreux sur le sol.
Zermah, l'oreille tendue, écoutait. Que se passait-il? La
providence avait-elle pitié d'elle? Lui envoyait-elle un secours
sur lequel elle ne pouvait plus compter?
Non, et elle le comprit. N'y aurait-il pas eu lutte entre les
arrivants et les gens de Texar, attaque pendant la traversée du
canal, cris de part et d'autre, détonations d'armes à feu? Et rien
de tout cela. C'était plutôt un renfort qui venait à l'île
Carneral.
Un instant après, Zermah observa que deux personnes rentraient
dans le wigwam. L'Espagnol était accompagné d'un autre homme qui
ne pouvait être Squambô, puisque la voix de l'Indien se faisait
encore entendre au-dehors, du côté du canal.
Deux hommes, cependant, étaient dans la chambre. Ils avaient
commencé à causer en baissant la voix, lorsqu'ils
s'interrompirent.
L'un d'eux, une lanterne à la main, venait de se diriger vers la
chambre de Zermah. Celle-ci n'eut que le temps de se jeter sur la
litière d'herbe, de manière à cacher le trou fait au mur latéral.
Texar -- c'était lui -- entrouvrit la porte, regarda dans la
chambre, aperçut la métisse étendue près de la petite fille et qui
semblait dormir profondément. Puis il se retira.
Zermah vint alors reprendre sa place derrière la porte qui avait
été refermée.
Si elle ne pouvait rien voir de ce qui se passait dans la chambre,
ni reconnaître l'interlocuteur de Texar, elle pouvait l'entendre.
Et voici ce qu'elle entendit.
XII
Ce qu'entend Zermah
«Toi, à l'île Carneral?
-- Oui, depuis quelques heures.
-- Je te croyais à Adamsville[6], aux environs du lac Apopka[7]?
-- J'y étais il y a huit jours.
-- Et pourquoi es-tu venu?
-- Il le fallait.
-- Nous ne devions jamais nous rencontrer, tu le sais, que dans le
marais de la Crique-Noire, et seulement lorsque quelques lignes de
toi m'en donnaient avis!
-- Je te le répète, il m'a fallu partir précipitamment et me
réfugier aux Everglades.
-- Pourquoi?
-- Tu vas l'apprendre.
-- Ne risques-tu pas de nous compromettre?...
-- Non! Je suis arrivé de nuit, et aucun de tes esclaves n'a pu me
voir.»
Si, jusqu'alors, Zermah ne comprenait rien à cette conversation,
elle ne devinait pas, non plus, qui pouvait être cet hôte
inattendu du wigwam. Il y avait là certainement deux hommes qui
parlaient, et il semblait, cependant, que ce fût un seul homme qui
fit demandes et réponses. Même inflexion de la voix, même
sonorité. On eût dit que toutes ces paroles sortaient de la même
bouche. Zermah essayait vainement de regarder à travers quelque
interstice de la porte. La chambre, faiblement éclairée, restait
dans une demi-ombre qui ne permettait pas de distinguer le moindre
objet. La métisse dut donc se borner à surprendre le plus possible
de cette conversation qui pouvait être d'une extrême importance
pour elle.
Après un moment de silence, les deux hommes avaient continué comme
il suit. Évidemment, ce fut Texar qui posa cette question:
«Tu n'es pas venu seul?
-- Non, et quelques-uns de nos partisans m'ont accompagné
jusqu'aux Everglades.
-- Combien sont-ils?
-- Une quarantaine.
-- Ne crains-tu pas qu'ils soient mis au courant de ce que nous
avons pu dissimuler depuis si longtemps?
-- Aucunement. Ils ne nous verront jamais ensemble. Quand ils
quitteront l'île Carneral, ils n'auront rien su, et rien ne sera
changé au programme de notre vie!»
En ce moment, Zermah crut entendre le froissement de deux mains
qui venaient de se serrer.
Puis, la conversation fut reprise en ces termes:
«Que s'est-il donc passé depuis la prise de Jacksonville?
-- Une affaire assez grave. Tu sais que Dupont s'est emparé de
Saint-Augustine?
-- Oui, je le sais, et toi, sans doute, tu n'ignores pas pourquoi
je dois le savoir!
-- En effet! L'histoire du train de Fernandina est venue à propos
pour te permettre d'établir un alibi qui a mis le Conseil dans
l'obligation de t'acquitter!
-- Et il n'en avait guère envie! Bah!... Ce n'est pas la première
fois que nous échappons ainsi...
-- Et ce ne sera pas la dernière. Mais peut-être ignores-tu quel a
été le but des fédéraux en occupant Saint-Augustine? Ce n'était
pas tant pour réduire la capitale du comté de Saint-John que pour
organiser le blocus du littoral de l'Atlantique.
-- Je l'ai entendu dire.
-- Eh bien, surveiller la côte depuis l'embouchure du Saint-John
jusqu'aux îles de Bahama, cela n'a pas paru suffisant à Dupont,
qui a voulu poursuivre la contrebande de guerre dans l'intérieur
de la Floride. Il s'est donc décidé à envoyer deux chaloupes avec
un détachement de marins, commandés par deux officiers de
l'escadre. -- Avais-tu connaissance de cette expédition?
-- Non.
-- Mais à quelle date as-tu donc quitté la Crique-Noire?...
Quelques jours après ton acquittement?...
-- Oui! Le 22 de ce mois.
-- En effet, l'affaire est du 22.»
Il faut faire observer que Zermah, non plus, ne pouvait rien
savoir du guet-apens de Kissimmee, dont le capitaine Howick avait
parlé à Gilbert Burbank, lors de leur rencontre dans la forêt.
Elle apprit donc alors, en même temps que l'apprit l'Espagnol,
comment, après l'incendie des chaloupes, c'est à peine si une
douzaine de survivants avaient pu porter au commodore la nouvelle
de ce désastre.
«Bien!... Bien! s'écria Texar. Voilà une heureuse revanche de la
prise de Jacksonville, et puissions-nous attirer encore ces damnés
nordistes au fond de notre Floride! Ils y resteront jusqu'au
dernier!
-- Oui, jusqu'au dernier, reprit l'autre, surtout s'ils
s'aventurent au milieu de ces marécages des Everglades. Et
précisément, nous les y verrons avant peu.
-- Que veux-tu dire?
-- Que Dupont a juré de venger la mort de ses officiers et de ses
marins. Aussi une nouvelle expédition a-t-elle été envoyée dans le
Sud du comté de Saint-Jean.
-- Les fédéraux viennent de ce côté?...
-- Oui, mais plus nombreux, bien armés, se tenant sur leurs
gardes, se défiant des embuscades!
-- Tu les as rencontrés?...
-- Non, car nos partisans ne sont pas en force, cette fois, et
nous avons dû reculer. Mais, en reculant, nous les attirons peu à
peu. Lorsque nous aurons réuni les milices qui battent le
territoire, nous tomberons sur eux, et pas un n'échappera!
-- D'où sont-ils partis?
-- De Mosquito-Inlet.
-- Par où viennent-ils?
-- Par la cyprière.
-- Où peuvent-ils être en ce moment?
-- À quarante milles environ de l'île Carneral.
-- Bien, répondit Texar. Il faut les laisser s'engager vers le
sud, car il n'y a pas un jour à perdre pour concentrer les
milices. S'il le faut, dès demain, nous partirons pour chercher
refuge du côté du canal de Bahama...
-- Et là, si nous étions trop vivement pressés avant d'avoir pu
réunir nos partisans, nous trouverions une retraite assurée dans
les îles anglaises!»
Les divers sujets, qui venaient d'être traités dans cette
conversation, étaient du plus grand intérêt pour Zermah. Si Texar
se décidait à quitter l'île emmènerait-il ses prisonnières ou les
laisserait-il au wigwam sous la garde de Squambô? Dans ce dernier
cas, il conviendrait de ne tenter l'évasion qu'après le départ de
l'Espagnol. Peut-être, alors, la métisse pourrait-elle agir avec
plus de chances de succès. Et puis, ne pouvait-il se faire que le
détachement fédéral, qui parcourait en ce moment la Basse-Floride,
arrivât sur les bords du lac Okee-cho-bee, en vue de l'île
Carneral?
Mais tout cet espoir auquel Zermah venait de se reprendre,
s'évanouit aussitôt.
En effet, à la demande qui lui fut posée sur ce qu'il ferait de la
métisse et de l'enfant, Texar répondit sans hésiter:
«Je les emmènerai, s'il le faut, jusqu'aux îles de Bahama.
-- Cette petite fille pourra-t-elle supporter les fatigues de ce
nouveau voyage?...
-- Oui! j'en réponds, et, d'ailleurs, Zermah saura bien les lui
éviter pendant la route!...
-- Cependant, si cette enfant venait à mourir?...
-- J'aime mieux la voir morte que de la rendre à son père!
-- Ah! tu hais bien ces Burbank!...
-- Autant que tu les hais toi-même!»
Zermah, ne se contenant plus, fut sur le point de repousser la
porte pour se mettre face à face avec ces deux hommes, si
semblables l'un à l'autre, non seulement par la voix, mais par les
mauvais instincts, par le manque absolu de conscience et de coeur.
Elle parvint à se maîtriser, pourtant. Mieux valait entendre
jusqu'à la dernière les paroles qui s'échangeaient entre Texar et
son complice. Lorsque leur conversation serait achevée, peut-être
s'endormiraient-ils? Alors il serait temps d'accomplir une évasion
devenue nécessaire, avant que le départ se fût effectué.
Évidemment, l'Espagnol se trouvait dans la situation d'un homme
qui a tout à apprendre de celui qui lui parle. Aussi fut-ce lui
qui continua d'interroger.
«Qu'y a-t-il de nouveau dans le Nord? demanda-t-il.
-- Rien de très important. Malheureusement, il semble que les
fédéraux aient l'avantage, et il est à craindre que la cause de
l'esclavage soit finalement perdue!
-- Bah! fit Texar d'un ton d'indifférence.
-- Au fait, nous ne sommes ni pour le Sud ni pour le Nord!
répondit l'autre.
-- Non, et ce qui nous importe, pendant que les deux partis se
déchirent, c'est de toujours être du côté où il y a le plus à
gagner!»
En parlant ainsi, Texar se révélait tout entier. Pêcher dans l'eau
trouble de la guerre civile, c'était uniquement à quoi
prétendaient ces deux hommes.
«Mais, ajouta-t-il, que s'est-il passé plus spécialement en
Floride depuis huit jours?
-- Rien que tu ne saches. Stevens est toujours maître du fleuve
jusqu'à Picolata.
-- Et il ne semble pas qu'il veuille remonter, au delà, le cours
du Saint-John?...
-- Non, les canonnières ne cherchent point à reconnaître le Sud du
comté. D'ailleurs, je crois que cette occupation ne tardera pas à
prendre fin, et, dans ce cas, le fleuve tout entier serait rendu à
la circulation des confédérés!
-- Que veux-tu dire?
-- Le bruit court que Dupont a l'intention d'abandonner la
Floride, en n'y laissant que deux ou trois navires pour le blocus
des côtes!
-- Serait-il possible?
-- Je te répète qu'il en est question, et, si cela est, Saint-
Augustine sera bientôt évacuée.
-- Et Jacksonville?...
-- Jacksonville également.
-- Mille diables! Je pourrais donc y revenir, reformer notre
Comité, reprendre la place que les fédéraux m'ont fait perdre! Ah!
maudits nordistes, que le pouvoir me revienne, et l'on verra
comment j'en userai!...
-- Bien dit!
-- Et si James Burbank, si sa famille, n'ont pas encore quitté
Camdless-Bay, si la fuite ne les a pas soustraits à ma vengeance,
ils ne m'échapperont plus!
-- Et je t'approuve! Tout ce que tu as souffert par cette famille,
je l'ai souffert comme toi! Ce que tu veux, je le veux aussi. Ce
que tu hais, je le hais! Tous deux, nous ne faisons qu'un...
-- Oui!... un!» répondit Texar.
La conversation fut interrompue un instant. Le choc des verres
apprit à Zermah que l'Espagnol et «l'autre» buvaient ensemble.
Zermah était atterrée. À les entendre, il semblait que ces deux
hommes eussent une part égale dans tous les crimes commis
dernièrement en Floride, et plus particulièrement contre la
famille Burbank. Elle le comprit bien davantage, en les écoutant
pendant une demi-heure encore. Elle connut alors quelques détails
de cette vie étrange de l'Espagnol. Et toujours la même voix qui
faisait les demandes et les réponses, comme si Texar eût été seul
à parler dans la chambre. Il y avait là un mystère que la métisse
aurait eu le plus grand intérêt à découvrir. Mais, si ces
misérables se fussent doutés que Zermah venait de surprendre une
partie de leurs secrets, auraient-ils hésité à conjurer ce danger
en la tuant? Et que deviendrait l'enfant, quand Zermah serait
morte!
Il pouvait être onze heures du soir. Le temps n'avait pas cessé
d'être affreux. Vent et pluie soufflaient et tombaient sans
relâche. Très certainement, Texar et son compagnon n'iraient pas
s'exposer au-dehors. Ils passeraient la nuit dans le wigwam. Ils
ne mettraient pas leurs projets à exécution avant le lendemain.
Et Zermah n'en douta plus, quand elle entendit le complice de
Texar -- ce devait être lui -- demander:
«Eh bien, quel parti prendrons-nous?
-- Celui-ci, répondit l'Espagnol. Demain, pendant la matinée, nous
irons avec nos gens reconnaître les environs du lac. Nous
explorerons la cyprière sur trois ou quatre milles, après avoir
détaché en avant ceux de nos compagnons qui la connaissent le
mieux, et plus particulièrement Squambô. Si rien n'indique
l'approche du détachement fédéral, nous reviendrons et nous
attendrons jusqu'au moment où il faudra battre en retraite. Si, au
contraire, la situation est prochainement menacée, je réunirai nos
partisans et mes esclaves, et j'entraînerai Zermah jusqu'au canal
de Bahama. Toi, de ton côté, tu t'occuperas de rassembler les
milices éparses dans la Basse-Floride.
-- C'est entendu, répondit l'autre. Demain, pendant que vous ferez
cette reconnaissance, je me cacherai dans les bois de l'île. Il ne
faut pas que l'on puisse nous voir ensemble!
-- Non, certes! s'écria Texar. Le diable me garde de risquer une
pareille imprudence qui dévoilerait notre secret! Donc, ne nous
revoyons pas avant la nuit prochaine au wigwam. Et même, si je
suis obligé de partir dans la journée, tu ne quitteras l'île
qu'après moi. Rendez-vous, alors, aux environs du cap Sable!»
Zermah sentit bien qu'elle ne pourrait plus être délivrée par les
fédéraux.
Le lendemain, en effet, s'il avait connaissance de l'approche du
détachement, l'Espagnol ne quitterait-il pas l'île avec elle?...
La métisse ne pouvait donc plus être sauvée que par elle-même,
quels que fussent les périls, pour ne pas dire les impossibilités,
d'une évasion dans des conditions si difficiles.
Et pourtant, avec quel courage elle l'eût tentée, si elle avait su
que James Burbank, Gilbert, Mars, quelques-uns de ses camarades de
la plantation, s'étaient mis en campagne pour l'arracher aux mains
de Texar, que son billet leur avait appris de quel côté il fallait
porter leurs recherches, que déjà M. Burbank avait remonté le
cours du Saint-John au delà du lac Washington, qu'une grande
partie de la cyprière était traversée, que la petite troupe de
Camdless-Bay venait de se joindre au détachement du capitaine
Howick, que c'était Texar, Texar lui-même, que l'on regardait
comme l'auteur du guet-apens de Kissimmee, que ce misérable allait
être poursuivi à outrance, qu'il serait fusillé, sans autre
jugement, si l'on parvenait à se saisir de sa personne!...
Mais Zermah ne pouvait rien savoir. Elle ne devait plus attendre
aucun secours... Aussi était-elle fermement décidée à tout braver
pour quitter l'île Carneral.
Cependant il lui fallait retarder de vingt-quatre heures
l'exécution de ce projet, bien que la nuit, très noire, fût
favorable à une évasion. Les partisans, qui n'avaient point
cherché un abri sous les arbres, occupaient alors les abords du
wigwam. On les entendait aller et venir sur la berge, fumant ou
causant. Or, sa tentative manquée, son projet découvert, Zermah se
fût mise dans une situation pire, et eût peut-être attiré sur elle
les violences de Texar.
D'ailleurs, le lendemain, ne se présenterait-il pas quelque
meilleure occasion de fuir? L'Espagnol n'avait-il pas dit que ses
compagnons, ses esclaves, même l'Indien Squambô,
l'accompagneraient, afin d'observer la marche du détachement
fédéral? N'y aurait-il pas là une circonstance dont Zermah
pourrait profiter pour accroître ses chances de succès? Si elle
parvenait à franchir le canal sans avoir été vue, une fois dans la
forêt, elle ne doutait pas d'être sauvée, Dieu aidant. En se
cachant, elle saurait bien éviter de retomber entre les mains de
Texar. Le capitaine Howick ne devait plus être éloigné. Puisqu'il
s'avançait vers le lac Okee-cho-bee, n'avait-elle pas quelques
chances d'être délivrée par lui?
Il convenait donc d'attendre au lendemain. Mais un incident vint
détruire cet échafaudage sur lequel reposaient les dernières
chances de Zermah et compromettre définitivement sa situation vis-
à-vis de Texar.
En ce moment, on frappa à la porte du wigwam. C'était Squambô qui
se fit reconnaître de son maître.
«Entre!» dit l'Espagnol.
Squambô entra.
«Avez-vous des ordres à me donner pour la nuit? demanda-t-il.
-- Que l'on veille avec soin, répondit Texar, et qu'on me
prévienne à la moindre alerte.
-- Je m'en charge, répliqua Squambô.
-- Demain, dans la matinée, nous irons en reconnaissance à
quelques milles dans la cyprière.
-- Alors la métisse et Dy?
-- Seront aussi bien gardées que d'habitude. Maintenant, Squambô,
que personne ne nous dérange au wigwam!
-- C'est entendu.
-- Que font nos hommes?
-- Ils vont, viennent, et paraissent peu disposés à prendre du
repos.
-- Que pas un ne s'éloigne!
-- Pas un.
-- Et le temps?...
-- Moins mauvais. La pluie ne tombe plus, et la rafale ne tardera
pas à s'apaiser.
-- Bien.»
Zermah n'avait cessé d'écouter. La conversation allait évidemment
prendre fin, quand un soupir étouffé, une sorte de râle, se fit
entendre.
Tout le sang de Zermah lui reflua au coeur.
Elle se releva, se précipita vers la couche d'herbes, se pencha
sur la petite fille...
Dy venait de se réveiller, et dans quel état! Un souffle rauque
s'échappait de ses lèvres. Ses petites mains battaient l'air,
comme si elle eût voulu l'attirer vers sa bouche. Zermah ne put
saisir que ces mots:
«À boire!... À boire!...»
La malheureuse enfant étouffait. Il fallait la porter
immédiatement au-dehors. Dans cette obscurité profonde, Zermah,
affolée, la prit entre ses bras pour la ranimer de son propre
souffle. Elle la sentit se débattre dans une sorte de convulsion.
Elle jeta un cri... elle repoussa la porte de sa chambre...
Deux hommes étaient là, debout, devant Squambô, mais si semblables
de figure et de corps, que Zermah n'aurait pu reconnaître lequel
des deux était Texar.
XIII
Une vie double
Quelques mots suffiront à expliquer ce qui, jusqu'ici, a paru
inexplicable dans cette histoire. On verra ce que peuvent imaginer
certains hommes, quand leur mauvaise nature, aidée d'une réelle
intelligence, les pousse dans la voie du mal.
Ces hommes, devant lesquels Zermah venait subitement d'apparaître,
étaient deux frères, deux jumeaux.
Où étaient-ils nés? Eux-mêmes ne le savaient pas au juste. Dans
quelque petit village du Texas, sans doute -- d'où ce nom de
Texar, par changement de la dernière lettre du mot.
On sait ce qu'est ce vaste territoire, situé au sud des États-
Unis, sur le golfe du Mexique.
Après s'être révolté contre les Mexicains, le Texas, soutenu par
les Américains dans son oeuvre d'indépendance, s'annexa à la
fédération en 1845, sous la présidence de John Tyler.
C'était, quinze ans avant cette annexion, que deux enfants
abandonnés furent trouvés dans un village du littoral texien,
recueillis, élevés par la charité publique.
L'attention avait été tout d'abord attirée sur ces deux enfants à
cause de leur merveilleuse ressemblance. Même geste, même voix,
même attitude, même physionomie, et, faut-il ajouter, mêmes
instincts qui témoignaient d'une perversité précoce. Comment
furent-ils élevés, dans quelle mesure reçurent-ils quelque
instruction, on ne peut le dire, ni à quelle famille ils
appartenaient. Peut-être, à l'une de ces familles nomades qui
coururent le pays après la déclaration d'indépendance.
Dès que les frères Texar, pris d'un irrésistible désir de liberté,
crurent pouvoir se suffire à eux-mêmes, ils disparurent. Ils
comptaient vingt-quatre ans à eux deux. Dès lors, à n'en pas
douter, leurs moyens d'existence furent uniquement le vol dans les
champs, dans les fermes, ici du pain, là des fruits, en attendant
le pillage à main armée et les expéditions de grande route,
auxquels ils s'étaient préparés dès l'enfance.
Bref, on ne les revit plus dans les villages et hameaux texiens
qu'ils avaient l'habitude de fréquenter, en compagnie de
malfaiteurs qui exploitaient déjà leur ressemblance.
Bien des années s'écoulèrent. Les frères Texar furent bientôt
oubliés, même de nom. Et, quoique ce nom dût avoir, plus tard, un
déplorable retentissement en Floride, rien ne vint révéler que
tous deux eussent passé leur premier âge dans les provinces
littorales du Texas.
Comment en eût-il été autrement, puisque depuis leur disparition,
par suite d'une combinaison dont il va être parlé, jamais on ne
connut deux Texar? C'est même sur cette combinaison qu'ils avaient
échafaudé toute une série de forfaits qu'il devait être si
difficile de constater et de punir.
Effectivement -- on l'apprit plus tard, lorsque cette dualité fut
découverte et matériellement établie --, pendant un certain nombre
d'années, de vingt à trente ans, les deux frères vécurent séparés.
Ils cherchaient la fortune par tous les moyens. Ils ne se
retrouvaient qu'à de rares intervalles, à l'abri de tout regard,
soit en Amérique, soit dans quelque autre partie du monde où les
avait entraînés leur destinée.
On sut aussi que l'un ou l'autre -- lequel, on n'aurait pu le
dire, peut-être tous les deux -- firent le métier de négriers. Ils
transportaient ou plutôt faisaient transporter des cargaisons
d'esclaves des côtes d'Afrique aux États du Sud de l'Union. Dans
ces opérations, ils ne remplissaient que le rôle d'intermédiaires
entre les traitants du littoral et les capitaines des bâtiments
employés à ce trafic inhumain.
Leur commerce prospéra-t-il? On ne sait. Pourtant, c'est peu
probable. En tout cas, il diminua dans une proportion notable, et
s'interrompit finalement, lorsque la traite, dénoncée comme un
acte barbare, fut peu à peu abolie dans le monde civilisé. Les
deux frères durent même renoncer à ce genre de trafic.
Cependant, cette fortune après laquelle ils couraient depuis si
longtemps, qu'ils voulaient acquérir à tout prix, cette fortune
n'était pas faite, et il fallait la faire. C'est alors que ces
deux aventuriers résolurent de mettre à profit leur extraordinaire
ressemblance.
En pareil cas, il arrive le plus souvent que ce phénomène se
modifie lorsque les enfants sont devenus des hommes.
Pour les Texar, il n'en fut pas ainsi. À mesure qu'ils prenaient
de l'âge, leur ressemblance physique et morale, on ne dira pas
s'accentuait, mais restait ce qu'elle avait été -- absolue.
Impossible de distinguer l'un de l'autre, non seulement par les
traits du visage ou la conformation du corps, mais aussi par les
gestes ou les inflexions de la voix.
Les deux frères résolurent d'utiliser cette particularité
naturelle pour accomplir les actes les plus détestables, avec la
possibilité, si l'un d'eux était accusé, de pouvoir établir un
alibi de nature à prouver son innocence. Aussi, pendant que l'un
exécutait le crime convenu entre eux, l'autre se montrait-il
publiquement en quelque lieu, de façon que, grâce à l'alibi, la
non-culpabilité fût démontrée _ipso facto._
Il va sans dire que toute leur adresse devait s'ingénier à ne
jamais se laisser arrêter en flagrant délit. En effet, l'alibi
n'aurait pu être invoqué, et la machination n'eût pas tardé à être
découverte.
Le programme de leur vie ainsi arrêté, les deux jumeaux vinrent en
Floride, où ni l'un ni l'autre n'étaient connus encore. Ce qui les
y attirait, c'étaient les nombreuses occasions que devait offrir
un État où les Indiens soutenaient toujours une lutte acharnée
contre les Américains et les Espagnols.
Ce fut vers 1850 ou 1851 que les Texar apparurent dans la
péninsule floridienne. C'est Texar, non les Texar qu'il convient
de dire. Conformément à leur programme, jamais ils ne se
montrèrent à la fois, jamais on ne les rencontra le même jour dans
le même lieu, jamais on n'apprit qu'il existât deux frères de ce
nom.
D'ailleurs, en même temps qu'ils couvraient leur personne du plus
complet incognito, ils avaient rendu non moins mystérieux le lieu
habituel de leur retraite.
On le sait, ce fut au fond de la Crique-Noire qu'ils se
réfugièrent. L'îlot central, le blockhaus abandonné, ils les
découvrirent pendant une exploration qu'ils faisaient sur les
rives du Saint-John. C'est là qu'ils emmenèrent quelques esclaves,
auxquels leur secret n'avait point été révélé. Seul, Squambô
connaissait le mystère de leur double existence. D'un dévouement à
toute épreuve pour les deux frères, d'une discrétion absolue sur
tout ce qui les touchait, ce digne confident de Texar était
l'exécuteur impitoyable de leurs volontés.
Il va sans dire que ceux-ci ne paraissaient jamais ensemble à la
Crique-Noire. Lorsqu'ils avaient à causer de quelque affaire, ils
s'avertissaient par correspondance. On a vu qu'à cet effet, ils
n'employaient pas la poste. Un billet glissé dans les nervures
d'une feuille, cette feuille fixée à la branche d'un tulipier qui
croissait dans le marais voisin de la Crique-Noire, il ne leur en
fallait pas plus. Chaque jour, non sans précautions, Squambô se
rendait au marais. S'il était porteur d'une lettre écrite par
celui des Texar qui était à la Crique-Noire, il l'accrochait à la
branche du tulipier. Si c'était l'autre frère qui avait écrit,
l'Indien prenait sa lettre à l'endroit convenu et la rapportait au
fortin.
Après leur arrivée en Floride, les Texar n'avaient guère tardé à
se lier avec ce que la population comptait de pire sur le
territoire. Bien des malfaiteurs devinrent leurs complices dans
nombre de vols qui furent commis à cette époque, puis, plus tard,
leurs partisans, lorsqu'ils furent amenés à jouer un rôle pendant
la guerre de Sécession. Tantôt l'un tantôt l'autre se mettait à
leur tête, et ils ne surent jamais que ce nom de Texar appartenait
à deux jumeaux.
On s'explique, maintenant, comment, lors des poursuites exercées à
propos de divers crimes, tant d'alibis purent être invoqués par
les Texar et durent être admis sans contestation possible. Il en
fut ainsi pour les affaires dénoncées à la justice dans la période
antérieure à cette histoire, -- entre autres, au sujet d'une ferme
incendiée. Bien que James Burbank et Zermah eussent positivement
reconnu l'Espagnol comme l'auteur de l'incendie, celui-ci fut
acquitté par le tribunal de Saint-Augustine, puisque, au moment du
crime, il prouva qu'il était à Jacksonville dans la tienda de
Torillo -- ce dont témoignèrent de nombreux témoins. De même pour
la dévastation de Camdless-Bay. Comment Texar eût-il pu conduire
les pillards à l'assaut de Castle-House, comment aurait-il pu
enlever la petite Dy et Zermah, puisqu'il se trouvait au nombre
des prisonniers faits par les fédéraux à Fernandina et détenus sur
un des navires de la flottille? Le Conseil de guerre avait donc
été dans l'obligation de l'acquitter, malgré tant de preuves,
malgré la déposition sous serment de Miss Alice Stannard.
Et même, en admettant que la dualité des Texar fût enfin reconnue,
très probablement on ne saurait jamais lequel avait pris
personnellement part à ces divers crimes. Après tout, n'étaient-
ils pas tous les deux coupables et au même degré, tantôt
complices, tantôt auteurs principaux dans ces attentats qui,
depuis tant d'années, désolaient le territoire de la haute
Floride? Oui, certes, et le châtiment ne serait que trop justement
mérité, qui atteindrait l'un ou l'autre -- ou l'un et l'autre.
Quant à ce qui s'était passé dernièrement à Jacksonville, il est
probable que les deux frères avaient joué tour à tour le même
rôle, après que l'émeute eut renversé les autorités régulières de
la cité. Lorsque Texar 1 s'absentait pour quelque expédition
convenue, Texar 2 le remplaçait dans l'exercice de ses fonctions,
sans que leurs partisans pussent s'en douter. On doit donc
admettre qu'ils prirent une part égale aux excès commis à cette
époque contre les colons d'origine nordiste et contre les
planteurs du sud favorables aux opinions anti-esclavagistes.
Tous deux, on le comprend, devaient toujours être au courant de ce
qui se passait dans les États du centre de l'Union, où la guerre
civile offrait tant de phases imprévues, comme dans l'État de
Floride. Ils avaient acquis, d'ailleurs, une véritable influence
sur les petits Blancs des comtés, sur les Espagnols, même sur les
Américains, partisans de l'esclavage, enfin sur toute la partie
détestable de la population. En ces conjonctures, ils avaient dû
souvent correspondre, se donner rendez-vous en quelque endroit
secret, conférer pour la conduite de leurs opérations, se séparer
afin de préparer leurs futurs alibis.
C'est ainsi qu'au moment où l'un était détenu sur un des bâtiments
de l'escadre, l'autre organisait l'expédition contre Camdless-Bay.
Et l'on sait comment il avait été renvoyé des fins de la plainte
par le Conseil de guerre de Saint-Augustine.
Il a été dit plus haut que l'âge avait absolument respecté cette
phénoménale ressemblance des deux frères. Cependant, il était
possible qu'un accident physique, une blessure, vînt altérer cette
ressemblance, et que l'un ou l'autre fût affecté de quelque signe
particulier. Or, cela eût suffi à compromettre le succès de leurs
machinations.
Et dans cette vie aventureuse, exposée à tant de mauvais coups, ne
couraient-ils pas des risques, dont les conséquences, si elles
eussent été irréparables, ne leur auraient plus permis de se
substituer l'un à l'autre?
Mais, du moment que ces accidents pouvaient se réparer, la
ressemblance ne devait point en souffrir.
C'est ainsi que, dans une attaque de nuit, quelque temps après
leur arrivée en Floride, un des Texar eut la barbe brûlée par un
coup de feu qui lui fut tiré à bout portant. Aussitôt, l'autre se
hâta de raser sa barbe, afin d'être imberbe comme son frère.
Et, l'on s'en souvient, ce fait a été mentionné à propos de celui
des Texar qui se trouvait au fortin au début de cette histoire.
Autre fait qui exige aussi une explication. On n'a pas oublié
qu'une nuit, pendant qu'elle était encore à la Crique-Noire,
Zermah vit l'Espagnol se faire tatouer le bras. Voici pourquoi.
Son frère était au nombre de ces voyageurs floridiens qui, pris
par une bande de Séminoles, avaient été marqués d'un signe
indélébile au bras gauche. Immédiatement, décalque de ce signe fut
envoyé au fortin, et Squambô put le reproduire par un tatouage.
L'identité continua donc à être absolue.
En vérité, on serait tenté d'affirmer que si Texar 1 avait été
amputé d'un membre, Texar 2 se fût soumis à la même amputation!
Bref, pendant une dizaine d'année, les frères Texar ne cessèrent
de mener cette vie en partie double, mais avec une telle habileté,
une telle prudence, qu'ils avaient pu jusqu'alors déjouer toutes
les poursuites de la justice floridienne.
Les deux jumeaux s'étaient-ils enrichis à ce métier? Oui, sans
doute, dans une certaine mesure. Une assez forte somme d'argent,
économisée sur le produit du pillage et des vols, était cachée
dans un réduit secret du blockhaus de la Crique-Noire. Par
précaution, cet argent avait été emporté par l'Espagnol, lorsqu'il
s'était décidé à partir pour l'île Carneral, et l'on peut être
certain qu'il ne le laisserait pas au wigwam, s'il était contraint
de fuir au delà du détroit de Bahama.
Cependant, cette fortune ne leur paraissait pas suffisante. Aussi
voulaient-ils l'accroître, avant d'aller en jouir, sans danger,
dans quelque pays de l'Europe ou du Nord-Amérique.
D'ailleurs, en apprenant que le commodore Dupont avait l'intention
d'évacuer bientôt la Floride, les deux frères s'étaient dit que
l'occasion se présenterait de s'enrichir encore, et qu'ils
feraient payer cher aux colons nordistes ces quelques semaines de
l'occupation fédérale. Ils étaient donc résolus à voir venir les
choses. Une fois à Jacksonville, grâce à leurs partisans, grâce à
tous les sudistes compromis avec eux, ils sauraient bien reprendre
la situation qu'une émeute leur avait donnée et qu'une émeute
pouvait leur rendre.
Les Texar avaient, cependant, un moyen assuré d'acquérir ce qui
leur manquait pour être riches, même au delà de leurs désirs.
En effet, que n'écoutaient-ils la proposition que Zermah venait de
faire à l'un d'eux? Que ne consentaient-ils à rendre la petite Dy
à ses parents désespérés? James Burbank eût certainement racheté
au prix de sa fortune la liberté de son enfant. Il se serait
engagé à ne déposer aucune plainte, à ne provoquer aucune
poursuite contre l'Espagnol. Mais, chez les Texar, la haine
parlait plus haut que l'intérêt, et, s'ils voulaient s'enrichir,
ils voulaient aussi s'être vengés de la famille Burbank avant de
quitter la Floride.
On sait maintenant tout ce qu'il importait de connaître sur le
compte des frères Texar. Il n'y a plus qu'à attendre le dénouement
de cette histoire.
Inutile d'ajouter que Zermah avait tout compris, lorsqu'elle se
trouva soudain en présence de ces hommes. La reconstitution du
passé se fit instantanément dans son esprit. Stupéfaite en les
regardant, elle restait immobile, comme enracinée au sol, tenant
la petite fille dans ses bras. Heureusement, l'air plus abondant
de cette chambre avait écarté de l'enfant tout danger de
suffocation.
Quant à Zermah, son apparition en présence des deux frères, ce
secret qu'elle venait de surprendre, c'était pour elle un arrêt de
mort.
XIV
Zermah à l'oeuvre
Devant Zermah, les Texar, si maîtres d'eux qu'ils fussent,
n'avaient pu se contenir. Depuis leur enfance, on peut le dire,
c'était la première fois qu'ils étaient vus ensemble par une
tierce personne. Et cette personne était leur mortelle ennemie.
Aussi, dans un premier mouvement, ils allaient s'élancer sur elle,
ils allaient la tuer, afin de sauver ce secret de leur double
existence...
L'enfant s'était redressée dans les bras de Zermah, et, tendant
ses petites mains, criait:
«J'ai peur!... J'ai peur!»
Sur un geste des deux frères, Squambô marcha brusquement vers la
métisse, il la prit par l'épaule, il la repoussa dans sa chambre,
et la porte se referma sur elle.
Squambô revint alors près des Texar. Son attitude disait qu'ils
n'avaient qu'à lui commander; il obéirait. Toutefois, l'imprévu de
cette scène les avait troublés plus qu'on n'aurait pu l'imaginer,
étant donné leur caractère audacieux et violent. Ils semblaient se
consulter du regard.
Cependant Zermah s'était jetée dans un coin de la chambre, après
avoir déposé la petite fille sur la couche d'herbe. Le sang-froid
lui revint. Elle s'approcha de la porte, afin d'entendre ce qui
allait maintenant être dit. Dans un instant, son sort serait
décidé, sans doute. Mais les Texar et Squambô venaient de sortir
du wigwam, et leurs paroles n'arrivaient plus à l'oreille de
Zermah.
Voici les propos qui s'échangèrent entre eux:
«Il faut que Zermah meure!
-- Il le faut! Dans le cas où elle parviendrait à s'échapper,
comme dans le cas où les fédéraux parviendraient à la reprendre,
nous serions perdus! Qu'elle meure donc!
-- À l'instant!» répondit Squambô.
Et il se dirigeait vers le wigwam, son coutelas à la main,
lorsqu'un des Texar l'arrêta.
«Attendons, dit-il. Il sera toujours temps de faire disparaître
Zermah, dont les soins sont nécessaires à l'enfant jusqu'à ce que
nous l'ayons remplacée près d'elle. Auparavant, essayons de nous
rendre compte de la situation. Un détachement de nordistes bat en
ce moment la cyprière par ordre de Dupont. Eh bien, explorons
d'abord les environs de l'île et du lac. Rien ne prouve que ce
détachement, qui descend vers le sud, se dirigera de ce côté. S'il
vient, nous aurons le temps de fuir. S'il ne vient pas, nous
resterons ici, et nous le laisserons s'engager dans les
profondeurs de la Floride. Là, il sera à notre merci, car nous
aurons eu le temps de réunir la plus grande partie des milices qui
errent sur le territoire. Au lieu de le fuir, c'est nous qui le
poursuivrons, en force. Il sera facile de lui couper la retraite,
et, si quelques marins ont pu échapper au massacre de Kissimmee,
cette fois, pas un n'en reviendra!»
Dans les circonstances actuelles, c'était évidemment le meilleur
parti à prendre. Un grand nombre de sudistes occupaient alors la
région n'attendant que l'occasion de tenter un coup contre les
fédéraux. Quand un des Texar et ses compagnons auraient opéré une
reconnaissance, ils décideraient s'ils devaient rester sur l'île
Carneral, ou s'ils se replieraient vers la région du cap Sable.
C'est ce qui serait établi le lendemain même. Quant à Zermah, quel
que fût le résultat de l'exploration, Squambô serait chargé de
s'assurer sa discrétion avec un coup de poignard.
«Pour l'enfant, ajouta l'un des frères, il est de notre intérêt de
lui conserver la vie. Elle n'a pu comprendre ce qu'a compris
Zermah, et elle peut devenir le prix de notre rançon au cas où
nous tomberions entre les mains d'Howick. Afin de racheter sa
fille, James Burbank accepterait toutes les propositions qu'il
nous plairait d'imposer, non seulement la garantie de notre
impunité, mais le prix, quel qu'il fût, que nous mettrions à la
liberté de son enfant.
-- Zermah morte, dit l'Indien, n'est-il pas à craindre que cette
petite succombe?
-- Non, les soins ne lui manqueront pas, répondit l'un des Texar,
et je trouverai facilement une Indienne qui remplacera la métisse.
-- Soit! Avant tout, il faut que nous n'ayons plus rien à redouter
de Zermah!
-- Bientôt, quoi qu'il arrive, elle aura cessé de vivre!»
Là finit l'entretien des deux frères, et Zermah les entendit
rentrer dans le wigwam.
Quelle nuit passa la malheureuse femme! Elle se savait condamnée
et ne songeait même pas à elle. De son sort, elle s'inquiétait
peu, ayant toujours été prête à donner sa vie pour ses maîtres.
Mais c'était Dy abandonnée aux duretés de ces hommes sans pitié.
En admettant qu'ils eussent intérêt à ce que l'enfant vécût, ne
succomberait-elle pas, lorsque Zermah ne serait plus là pour lui
donner ses soins?
Aussi, cette pensée lui revint-elle avec une obstination, une
obsession pour ainsi dire inconsciente -- cette pensée de prendre
la fuite, avant que Texar l'eût séparée de l'enfant.
Pendant cette interminable nuit, la métisse ne songea qu'à mettre
son projet à exécution. Toutefois, dans cette conversation elle
avait retenu, entre autres choses, que, le lendemain, un des Texar
et ses compagnons devaient aller explorer les environs du lac.
Évidemment, cette exploration ne serait faite qu'avec la
possibilité de résister au détachement fédéral, si on le
rencontrait. Texar se ferait donc accompagner, avec tout son
personnel, des partisans amenés par son frère. Celui-ci resterait
sur l'île, sans doute, autant pour n'être point reconnu que pour
veiller sur le wigwam. C'est alors que Zermah tenterait de
s'enfuir. Peut-être parviendrait-elle à trouver une arme
quelconque, et, en cas de surprise, elle n'hésiterait pas à s'en
servir.
La nuit s'écoula. Vainement Zermah avait-elle essayé de tirer une
indication de tous les bruits qui se produisaient sur l'île, et
toujours avec la pensée que la troupe du capitaine Howick allait
peut-être arriver pour s'emparer de Texar.
Quelques instants avant le lever du jour, la petite fille, un peu
reposée, se réveilla. Zermah lui donna quelques gouttes d'eau qui
la rafraîchirent. Puis, la regardant comme si ses yeux ne devaient
bientôt plus la voir, elle la serra contre sa poitrine. Si, en ce
moment, on fût entré pour l'en séparer, elle se serait défendue
avec la fureur d'une bête fauve que l'on veut éloigner de ses
petits.
«Qu'as-tu, bonne Zermah? demanda l'enfant.
-- Rien... rien! murmura la métisse.
-- Et maman... quand la reverrons-nous?
-- Bientôt... répondit Zermah. Aujourd'hui peut-être!... Oui, ma
chérie!... Aujourd'hui j'espère que nous serons loin...
-- Et ces hommes que j'ai vus, cette nuit?...
-- Ces hommes, répondit Zermah, tu les as bien regardés?...
-- Oui... et ils m'ont fait peur!
-- Mais tu les as bien vus, n'est-ce pas?... Tu as remarqué comme
ils se ressemblaient?...
-- Oui... Zermah!
-- Eh bien, souviens-toi de dire à ton père, et à ton frère,
qu'ils sont deux frères... entends-tu, deux frères Texar, et si
ressemblants qu'on ne peut reconnaître l'un de l'autre!...
-- Toi aussi, tu le diras?... répondit la petite fille.
-- Je le dirai... oui!... Cependant, si je n'étais pas là, il ne
faudrait pas oublier...
-- Et pourquoi ne serais-tu pas là? demanda l'enfant, qui passait
ses petits bras au cou de la métisse comme pour mieux s'attacher à
elle.
-- J'y serai, ma chérie, j'y serai!... Maintenant, si nous
partons... comme nous aurons une longue route à faire... il faut
prendre des forces!... Je vais faire ton déjeuner...
-- Et toi?
-- J'ai mangé pendant que tu dormais, et je n'ai plus faim!»
La vérité est que Zermah n'aurait pu manger, si peu que ce fût,
dans l'état de surexcitation où elle se trouvait. Après son repas,
l'enfant se remit sur sa couche d'herbes.
Zermah vint alors se placer près d'un interstice que les roseaux
du paillis laissaient entre eux à l'angle de la chambre. De là,
pendant une heure, elle ne cessa d'observer ce qui se passait au-
dehors, car c'était pour elle de la plus grande importance.
On faisait les préparatifs de départ. Un des frères -- un seul --
présidait à la formation de la troupe qu'il allait conduire dans
la cyprière. L'autre, que personne n'avait vu, avait dû se cacher,
soit au fond du wigwam, soit en quelque coin de l'île.
C'est, du moins, ce que pensa Zermah, connaissant le soin qu'ils
mettaient à dissimuler le secret de leur existence. Elle se dit
même que ce serait peut-être à celui qui resterait dans l'île
qu'incomberait la tâche de surveiller l'enfant et elle.
Zermah ne se trompait pas, ainsi qu'on va bientôt le voir.
Cependant les partisans et les esclaves étaient réunis au nombre
d'une cinquantaine devant le wigwam, attendant pour partir les
ordres de leur chef.
Il était environ neuf heures du matin, lorsque la troupe se
disposa à gagner la lisière de la forêt -- ce qui exigea un
certain temps, la barge ne pouvant prendre que cinq à six hommes à
la fois. Zermah les vit descendre par petits groupes, puis
remonter l'autre rive. Toutefois, à travers le paillis, elle ne
pouvait apercevoir la surface du canal, situé très en contrebas du
niveau de l'île.
Texar, qui était resté le dernier, disparut à son tour, suivi de
l'un des chiens dont l'instinct devait être utilisé pendant
l'exploration. Sur un geste de son maître, l'autre limier revint
vers le wigwam, comme s'il eût été seul chargé de veiller à sa
porte.
Un instant après, Zermah aperçut Texar qui gravissait la berge
opposée et s'arrêtait un instant pour reformer sa troupe. Puis,
tous, Squambô en tête, accompagné du chien, disparurent derrière
les gigantesques roseaux sous les premiers arbres de la forêt.
Sans doute, un des Noirs avait dû ramener la barge, afin que
personne ne pût passer dans l'île. Cependant la métisse ne put le
voir, et pensa qu'il avait dû suivre les bords du canal.
Elle n'hésita plus.
Dy venait de se réveiller. Son corps amaigri faisait peine à voir
sous ses vêtements usés par tant de fatigues.
«Viens, ma chérie, dit Zermah.
-- Où? demanda l'enfant.
-- Là... dans la forêt!... Peut-être y trouverons-nous ton père...
ton frère!... Tu n'auras pas peur?...
-- Avec toi, jamais!» répondit la petite fille.
Alors la métisse entr'ouvrit la porte de sa chambre avec
précaution. Comme elle n'avait entendu aucun bruit dans la chambre
à côté, elle supposait que Texar ne devait pas être dans le
wigwam.
En effet, il n'y avait personne.
Tout d'abord, Zermah chercha quelque arme dont elle était décidée
à se servir contre quiconque tenterait de l'arrêter. Il y avait
sur la table un de ces larges coutelas dont les Indiens font usage
dans leurs chasses. La métisse s'en saisit et le cacha sous son
vêtement. Elle prit aussi un peu de viande sèche, qui devait
assurer sa nourriture pendant quelques jours.
Il s'agissait maintenant de sortir du wigwam. Zermah regarda à
travers les trous du paillis dans la direction du canal. Aucun
être vivant n'errait sur cette portion de l'île, pas même celui
des deux chiens qui avait été laissé à la garde de l'habitation.
La métisse, rassurée, essaya d'ouvrir la porte extérieure.
Cette porte, fermée en dehors, résista.
Aussitôt Zermah rentra dans sa chambre avec l'enfant. Il n'y avait
plus qu'une chose à faire: c'était d'utiliser le trou à demi-percé
déjà à travers la paroi du wigwam.
Ce travail ne fut pas difficile. La métisse put se servir de son
coutelas pour trancher les roseaux entrelacés dans le paillis, --
opération qui fut faite avec aussi peu de bruit que possible.
Toutefois, si le limier qui n'avait pas suivi Texar ne parut pas,
en serait-il ainsi lorsque Zermah serait dehors? Ce chien
n'accourrait-il pas, ne se jetterait-il pas sur elle et sur la
petite fille? Autant aurait valu se trouver en face d'un tigre!
Il ne fallait pas hésiter, cependant. Aussi, le passage ouvert,
Zermah attira l'enfant qu'elle embrassa dans une étreinte
passionnée. La petite fille lui rendit ses baisers avec effusion.
Elle avait compris: il fallait fuir, fuir par ce trou.
Zermah se glissa à travers l'ouverture. Puis, après avoir porté
ses regards à droite, à gauche, elle écouta. Pas un bruit ne se
faisait entendre. La petite Dy apparut alors à l'orifice du trou.
En ce moment, un aboiement retentit. Encore fort éloigné, il
semblait venir de la partie ouest de l'île. Zermah avait saisi
l'enfant. Le coeur lui battait à se rompre. Elle ne se croirait
relativement en sûreté qu'après avoir disparu derrière les roseaux
de l'autre rive.
Mais, traverser, sur une centaine de pas, l'espace qui séparait le
wigwam du canal, c'était la phase la plus critique de l'évasion.
On risquait d'être aperçu soit de Texar, soit de celui des
esclaves qui avait dû rester sur l'île.
Heureusement, à droite du wigwam, un épais fourré de plantes
arborescentes, entremêlées de roseaux, s'étendait jusqu'au bord du
canal, à quelques yards seulement de l'endroit où devait se
trouver la barge.
Zermah résolut de s'engager entre les végétations touffues de ce
fourré, projet qui fut aussitôt mis à exécution. Les hautes
plantes livrèrent passage aux deux fugitives, et le feuillage se
referma sur elles. Quant aux aboiements du chien, on ne les
entendait plus.
Ce glissement à travers le fourré ne se fit pas sans peine. Il
fallait s'introduire entre les tiges des arbrisseaux qui ne
laissaient entre eux qu'un étroit espace. Bientôt Zermah eut ses
vêtements en lambeaux, ses mains en sang. Peu importait, si
l'enfant pouvait éviter d'être déchirée par ces longues épines. Ce
n'est pas la courageuse métisse à qui ces piqûres eussent pu
arracher un signe de douleur. Cependant, malgré tous les soins
qu'elle prît, la petite fille fut plusieurs fois atteinte aux
mains et aux bras. Dy ne poussa pas un cri, ne fit pas entendre
une plainte.
Bien que la distance à franchir fût relativement courte -- une
soixantaine de yards au plus -- il ne fallut pas moins d'une demi-
heure pour atteindre le canal.
Zermah s'arrêta alors, et, à travers les roseaux, elle regarda du
côté du wigwam, puis du côté de la forêt.
Personne sous les hautes futaies de l'île. Sur l'autre rive, aucun
indice de la présence de Texar et de ses compagnons, qui devaient
être alors à un ou deux milles dans l'intérieur. À moins de
rencontre avec les nordistes, ils ne seraient pas de retour avant
quelques heures.
Cependant Zermah ne pouvait croire qu'elle eût été laissée seule
au wigwam. Il n'était pas supposable, non plus, que celui des
Texar, qui était arrivé la veille avec ses partisans, eût quitté
l'île pendant la nuit, ni que le chien l'eût suivi. D'ailleurs la
métisse n'avait-elle pas entendu des aboiements -- preuve que le
limier rôdait encore sous les arbres? À tout instant, elle pouvait
les voir apparaître l'un ou l'autre. Peut-être, en se hâtant,
parviendrait-elle à gagner la cyprière?
On se le rappelle, tandis que Zermah observait les mouvements des
compagnons de l'Espagnol, elle n'avait pu voir la barge au moment
où elle traversait le canal, dont le lit était caché par la
hauteur et l'épaisseur des roseaux.
Or, Zermah ne doutait pas que cette barge eût été ramenée par l'un
des esclaves. Cela importait à la sécurité du wigwam pour le cas
où les soldats du capitaine Howick auraient tourné les sudistes.
Et pourtant, si la barge était restée sur l'autre rive, s'il avait
paru prudent de ne pas la renvoyer, afin d'assurer plus rapidement
le passage de Texar et des siens suivis de trop près par les
fédéraux, comment la métisse ferait-elle pour se transporter sur
l'autre bord? Lui faudrait-il s'enfuir à travers les futaies de
l'île? Et là, devrait-elle attendre que l'Espagnol fût parti pour
aller chercher un nouveau refuge au fond des Everglades? Mais,
s'il se décidait à le faire, ne serait-ce pas sans avoir tout
tenté pour reprendre Zermah et l'enfant. Donc, tout était là: se
servir de la barge afin de traverser le canal.
Zermah n'eut qu'à se glisser entre les roseaux sur un espace de
cinq ou six yards. Arrivée en cet endroit, elle s'arrêta...
La barge était sur l'autre rive.
XV
Les deux frères
La situation était désespérée. Comment passer? Un audacieux nageur
n'aurait pu le faire, sans courir le risque de perdre vingt fois
la vie. Qu'il n'y eût qu'une centaine de pieds d'une rive à
l'autre, soit! Mais, faute d'une barque, il était impossible de
les franchir. Des têtes triangulaires pointaient çà et là hors des
eaux, et les herbes s'agitaient sous la passée rapide des
reptiles.
La petite Dy, au comble de l'épouvante, se pressait contre Zermah.
Ah! si pour le salut de l'enfant, il eût suffi de se jeter au
milieu de ces monstres, qui l'eussent enlacée comme un gigantesque
poulpe aux mille tentacules, la métisse n'aurait pas hésité un
instant!
Mais, pour la sauver, il fallait une circonstance providentielle.
Cette circonstance, à Dieu seul de la faire naître. Zermah n'avait
plus de recours qu'en lui. Agenouillée sur la berge, elle
implorait Celui qui dispose du hasard, dont il fait le plus
souvent l'agent de ses volontés.
Cependant, d'un moment à l'autre, quelques-uns des compagnons de
Texar pouvaient se montrer sur la lisière de la forêt. Si d'un
moment à l'autre, celui des Texar, qui était resté sur l'île,
revenait au wigwam, n'y trouvant plus Dy ni Zermah, ne se
mettrait-il à leur recherche?...
«Mon Dieu... s'écria la malheureuse femme, ayez pitié!...»
Soudain ses regards se portèrent sur la droite du canal.
Un léger courant entraînait les eaux vers le nord du lac où
coulent quelques affluents du Calaooschatches, un des petits
fleuves qui se déversent dans le golfe du Mexique, et par lequel
s'alimente le lac Okee-cho-bee à l'époque des grandes marées
mensuelles.
Un tronc d'arbre, qui dérivait par la droite, venait d'accoster.
Or, ce tronc ne pourrait-il suffire à la traversée du canal,
puisqu'un coude de la rive, détournant le courant à quelques yards
au-dessous, le rejetait vers la cyprière? Oui, évidemment. En tout
cas, si, par malheur, ce tronc revenait vers l'île, les fugitives
ne seraient pas plus compromises qu'elles ne l'étaient en ce
moment.
Sans plus réfléchir, comme par instinct, Zermah se précipita vers
l'arbre flottant. Si elle eût pris le temps de la réflexion, peut-
être se fût-elle dit que des centaines de reptiles pullulaient
sous les eaux, que les herbes pouvaient retenir ce tronc au milieu
du canal! Oui! mais tout valait mieux que de rester sur l'île!
Aussi Zermah, tenant Dy dans ses bras, après s'être accotée aux
branches, s'écarta de la rive.
Aussitôt le tronc reprit le fil de l'eau, et le courant tendit à
le ramener vers l'autre bord.
Cependant Zermah cherchait à se cacher au milieu du branchage qui
la couvrait en partie. D'ailleurs les deux berges étaient
désertes. Aucun bruit ne venait ni du côté de l'île, ni du côté de
la cyprière. Une fois le canal traversé, la métisse saurait bien
trouver un abri jusqu'au soir, en attendant qu'elle pût s'enfoncer
dans la forêt sans courir le risque d'être aperçue. L'espoir lui
était revenu. À peine se préoccupait-elle des reptiles, dont les
gueules s'ouvraient de chaque côté du tronc d'arbre et qui se
glissaient jusque dans ses basses branches. La petite fille avait
fermé les yeux. D'une main, Zermah la tenait serrée contre sa
poitrine. De l'autre elle était prête à frapper ces monstres.
Mais, soit qu'ils fussent effrayés à la vue du coutelas qui les
menaçait, soit qu'ils ne fussent redoutables que sous les eaux,
ils ne s'élancèrent point sur l'épave.
Enfin le tronc atteignit le milieu du canal, dont le courant
portait obliquement vers la forêt. Avant un quart d'heure, s'il ne
s'embarrassait pas dans les plantes aquatiques, il devait avoir
accosté l'autre berge. Et alors, si grands que les dangers fussent
encore, Zermah se croirait hors des atteintes de Texar.
Soudain, elle serra plus étroitement l'enfant dans ses bras.
Des aboiements furieux éclataient sur l'île. Presque aussitôt, un
chien apparut le long de la rive qu'il descendait en bondissant.
Zermah reconnut le limier, laissé à la surveillance du wigwam, que
l'Espagnol n'avait point emmené avec lui.
Là, le poil hérissé, l'oeil en feu, il était prêt à s'élancer, au
milieu des reptiles qui s'agitaient à la surface des eaux.
Au même moment, un homme parut sur la berge.
C'était celui des frères Texar resté sur l'île. Prévenu par les
aboiements du chien, il venait d'accourir.
Ce que fut sa colère quand il aperçut Dy et Zermah sur cet arbre
en dérive, il serait difficile de l'imaginer. Il ne pouvait se
mettre à leur poursuite, puisque la barge se trouvait de l'autre
côté du canal. Pour les arrêter, il n'y avait qu'un moyen: tuer
Zermah, au risque de tuer l'enfant avec elle!
Texar, armé de son fusil, l'épaula, et visa la métisse qui
cherchait à couvrir la petite fille de son corps.
Tout à coup, le chien, en proie à une excitation folle, se
précipita dans le canal. Texar pensa qu'il fallait d'abord le
laisser faire.
Le chien se rapprochait rapidement du tronc. Zermah, son coutelas
bien emmanché dans sa main, se tenait prête à le frapper... Cela
ne fut pas nécessaire.
En un instant, les reptiles eurent enlacé l'animal, qui, après
avoir répondu par des coups de crocs à leurs venimeuses morsures,
disparut bientôt sous les herbes.
Texar avait assisté à la mort du chien, sans avoir eu le temps de
lui porter secours. Zermah allait lui échapper...
«Meurs donc!» s'écria-t-il en tirant sur elle.
Mais l'épave avait alors atteint vers l'autre rive, et la balle ne
fit qu'effleurer l'épaule de la métisse.
Quelques instants plus tard, le tronc accostait. Zermah, emportant
la petite fille, prenait pied sur la berge, disparaissait au
milieu des roseaux, où un second coup de feu n'eût pu l'atteindre,
et s'engageait sous les premiers arbres de la cyprière.
Cependant, si la métisse n'avait plus rien à redouter de celui des
Texar qui était retenu sur l'île, elle risquait encore de retomber
entre les mains de son frère.
Aussi, tout d'abord, sa préoccupation fut-elle de s'éloigner le
plus vite et le plus loin possible de l'île Carneral. La nuit
venue, elle chercherait à se diriger vers le lac Washington.
Employant tout ce qu'elle possédait de force physique, d'énergie
morale, elle courut, plutôt qu'elle ne marcha, au hasard, tenant
dans ses bras l'enfant, qui n'aurait pu la suivre sans la
retarder. Les petites jambes de Dy se seraient refusées à courir
sur ce sol inégal, au milieu des fondrières qui fléchissaient
comme des trappes de chasseur, entre ces larges racines dont
l'enchevêtrement formait autant d'obstacles insurmontables pour
elles.
Zermah continua donc à porter son cher fardeau, dont elle ne
semblait même pas sentir le poids. Parfois, elle s'arrêtait --
moins pour reprendre haleine que pour prêter l'oreille à tous les
bruits de la forêt. Tantôt elle croyait entendre des aboiements
qui auraient été ceux de l'autre limier emmené par Texar, tantôt
quelques coups de feu lointains. Alors elle se demandait si les
partisans sudistes n'étaient pas aux prises avec le détachement
fédéral. Puis, lorsqu'elle avait reconnu que ces divers bruits
n'étaient que les cris d'un oiseau imitateur ou la détonation de
quelque branche sèche dont les fibres éclataient comme des coups
de pistolet sous la brusque expansion de l'air, elle reprenait sa
marche un instant interrompue. Maintenant, remplie d'espoir, elle
ne voulait rien voir des dangers qui la menaçaient, avant qu'elle
eût atteint les sources du Saint-John.
Pendant une heure, elle s'éloigna ainsi du lac Okee-cho-bee,
obliquant vers l'est, afin de se rapprocher du littoral de
l'Atlantique. Elle se disait avec raison que les navires de
l'escadre devaient croiser sur la côte de la Floride pour attendre
le détachement envoyé sous les ordres du capitaine Howick. Et ne
pouvait-il se faire que plusieurs chaloupes fussent en observation
le long du rivage?...
Tout à coup, Zermah s'arrêta. Cette fois, elle ne se trompait pas.
Un furieux aboiement retentissait sous les arbres, et se
rapprochait sensiblement. Zermah reconnut celui qu'elle avait si
souvent entendu, pendant que les limiers rôdaient autour du
blockhaus de la Crique-Noire.
«Ce chien est sur nos traces, pensa-t-elle, et Texar ne peut être
loin maintenant!»
Aussi son premier soin fut-il de chercher un fourré pour s'y
blottir avec l'enfant. Mais pourrait-elle échapper au flair d'un
animal aussi intelligent que féroce, dressé autrefois à poursuivre
les esclaves marrons, à découvrir leur piste?
Les aboiements se rapprochaient de plus en plus, et déjà même des
cris lointains se faisaient entendre.
À quelques pas de là se dressait un vieux cyprès, creusé par
l'âge, sur lequel les serpentaires et les lianes avaient jeté un
épais réseau de brindilles.
Zermah se blottit dans cette cavité assez grande pour contenir la
petite fille et elle, et dont le réseau de lianes les recouvrit
toutes deux.
Mais le limier était sur leurs traces. Un instant après, Zermah
l'aperçut devant l'arbre. Il aboyait avec une fureur croissante et
s'élança d'un bond sur le cyprès.
Un coup de coutelas le fit reculer, puis hurler avec plus de
violence.
Presque aussitôt, un bruit de pas se fit entendre. Des voix
s'appelaient, se répondaient, et, parmi elles, les voix si
reconnaissables de Texar et de Squambô.
C'étaient bien l'Espagnol et ses compagnons qui gagnaient du côté
du lac, afin d'échapper au détachement fédéral. Ils l'avaient
inopinément rencontré dans la cyprière, et, n'étant pas en force,
ils se dérobaient en toute hâte. Texar cherchait à regagner l'île
Carneral par le plus court, afin de mettre une ceinture d'eau
entre les fédéraux et lui. Comme ceux-ci ne pourraient franchir le
canal sans une embarcation, ils seraient arrêtés devant cet
obstacle. Alors, pendant ces quelques heures de répit, les
partisans sudistes chercheraient à atteindre l'autre côté de
l'île; puis, la nuit venue, ils essaieraient d'utiliser la berge
pour débarquer sur la rive méridionale du lac.
Lorsque Texar et Squambô arrivèrent en face du cyprès devant
lequel le chien aboyait toujours, ils virent le sol rouge du sang
qui s'écoulait par une blessure ouverte au flanc de l'animal.
«Voyez!... Voyez! s'écria l'Indien.
-- Ce chien a été blessé? répondit Texar.
-- Oui!... blessé d'un coup de couteau, il n'y a qu'un instant!...
Son sang fume encore!
-- Qui a pu?...»
En ce moment, le chien se précipita de nouveau sur le réseau de
feuillage que Squambô écarta du bout de son fusil. «Zermah!...
s'écria-t-il.
-- Et l'enfant!... répondit Texar.
-- Oui!... Comment ont-elles pu s'enfuir?...
-- À mort, Zermah, à mort!»
La métisse, désarmée par Squambô au moment où elle allait frapper
l'Espagnol, fut tirée si brutalement de la cavité que la petite
fille lui échappa et roula au milieu de ces champignons géants, de
ces pézizes si abondantes au milieu des cyprières.
Au choc, un des champignons éclata comme une arme à feu. Une
poussière lumineuse fusa dans l'air. À l'instant, d'autres pézizes
firent explosion à leur tour. Ce fut un fracas général, comme si
la forêt eût été emplie de pièces d'artifice qui se croisaient en
tous sens.
Aveuglé par ces myriades de spores, Texar avait dû lâcher Zermah
qu'il tenait sous son coutelas, tandis que Squambô était aveuglé
par ces brûlantes poussières. Par bonheur, la métisse et l'enfant,
étendues sur le sol, n'étaient pas atteintes par ces spores qui
crépitaient au-dessus d'elles.
Cependant Zermah ne pouvait échapper à Texar. Déjà, après une
dernière série d'explosions, l'air était devenu respirable...
De nouvelles détonations éclatèrent alors, -- détonations d'armes
à feu, cette fois.
C'était le détachement fédéral qui se jetait sur les partisans
sudistes. Ceux-ci, aussitôt entourés par les marins du capitaine
Howick, durent mettre bas les armes. À ce moment, Texar, qui
venait de ressaisir Zermah, la frappa en pleine poitrine.
«L'enfant!... Emporte l'enfant!» cria-t-il à Squambô.
Déjà l'Indien avait pris la petite fille et fuyait du côté du lac,
quand un coup de feu retentit... Il tomba mort, frappé d'une balle
que Gilbert venait de lui envoyer à travers le coeur.
Maintenant, tous étaient là, James et Gilbert Burbank, Edward
Carrol, Perry, Mars, les Noirs de Camdless-Bay, les marins du
capitaine Howick qui tenaient en joue les sudistes, et, parmi eux,
Texar, debout près du cadavre de Squambô.
Quelques-uns avaient pu s'échapper, cependant, du côté de l'île
Carneral. Et qu'importait! La petite fille n'était-elle pas entre
les bras de son père, qui la serrait comme s'il eût craint qu'on
la lui ravît de nouveau? Gilbert et Mars, penchés sur Zermah,
essayaient de la ranimer. La pauvre femme respirait encore, mais
ne pouvait parler. Mars lui soutenait la tête, l'appelait,
l'embrassait...
Zermah ouvrit les yeux. Elle vit l'enfant dans les bras de
M. Burbank, elle reconnut Mars qui la couvrait de baisers, elle
lui sourit. Puis ses paupières se refermèrent...
Mars, s'étant relevé, aperçut alors Texar, et bondit sur lui,
répétant ces mots qui étaient si souvent sortis de sa bouche:
«Tuer Texar!... Tuer Texar!
-- Arrête, Mars, dit le capitaine Howick, et laisse-nous faire
justice de ce misérable!»
Se retournant vers l'Espagnol:
«Vous êtes Texar, de la Crique-Noire? demanda-t-il.
-- Je n'ai pas à répondre, répliqua Texar.
-- James Burbank, le lieutenant Gilbert, Edward Carrol, Mars vous
connaissent et vous reconnaissent!
-- Soit!
-- Vous allez être fusillé!
-- Faites!»
Alors, à l'extrême surprise de tous ceux qui l'entendirent, la
petite Dy, s'adressant à M. Burbank:
«Père, dit-elle, ils sont deux frères... deux méchants hommes...
qui se ressemblent...
-- Deux hommes?...
-- Oui!... ma bonne Zermah m'a bien recommandé de te le dire!...»
Il eût été difficile de comprendre ce que signifiaient ces
singulières paroles de l'enfant. Mais l'explication en fut presque
aussitôt donnée et d'une façon très inattendue.
En effet, Texar avait été conduit au pied d'un arbre. Là,
regardant James Burbank en face, il fumait une cigarette qu'il
venait d'allumer, quand, soudain, au moment où s'alignait le
peloton d'exécution, un homme bondit et vint se placer près du
condamné.
C'était le second Texar, auquel ceux de ses partisans qui avaient
regagné l'île Carneral, venaient d'apprendre l'arrestation de son
frère.
La vue de ces deux hommes, si ressemblants, expliqua ce que
signifiaient les paroles de la petite fille. On eut enfin
l'explication de cette vie de crimes, toujours protégée par
d'inexplicables alibis.
Et maintenant le passé des Texar, reconstitué rien que par leur
présence, se dressait devant eux.
Toutefois, l'intervention du frère allait amener une certaine
hésitation dans l'accomplissement des ordres du commodore.
En effet, l'ordre d'exécution immédiate, donné par Dupont, ne
concernait que l'auteur du guet-apens dans lequel avaient péri les
officiers et les marins des chaloupes fédérales. Quant à l'auteur
du pillage de Camdless-Bay et du rapt, celui-là devrait être
ramené à Saint-Augustine, où il serait jugé à nouveau et condamné
sans nul doute. Et pourtant, ne pouvait-on considérer les deux
frères comme également responsables de cette longue série de
crimes qu'ils avaient pu impunément commettre?
Oui, certes! Cependant, par respect de la légalité, le capitaine
Howick crut devoir leur poser la question suivante:
«Lequel de vous deux, demanda-t-il, se reconnaît coupable du
massacre de Kissimmee?»
Il n'obtint aucune réponse.
Évidemment, les Texar étaient résolus à garder le silence à toutes
les demandes qui leur seraient faites.
Seule, Zermah aurait pu indiquer la part qui revenait à chacun
dans ces crimes. En effet, celui des deux frères, qui se trouvait
avec elle à la Crique-Noire le 22 mars, ne pouvait être l'auteur
du massacre, commis, ce jour-là, à cent milles, dans le Sud de la
Floride. Or, celui-là, le véritable auteur du rapt, Zermah aurait
eu un moyen de le reconnaître. Mais n'était-elle pas morte à
présent?...
Non, et soutenue par son mari, on la vit apparaître. Puis, d'une
voix qu'on entendait à peine:
«Celui qui est coupable de l'enlèvement, dit-elle, a le bras
gauche tatoué...»
À ces paroles, on put voir le même sourire de dédain se dessiner
sur les lèvres des deux frères, et, relevant leur manche, ils
montrèrent sur leur bras gauche un tatouage identique.
Devant cette nouvelle impossibilité de les distinguer l'un de
l'autre, le capitaine Howick se borna à dire:
«L'auteur des massacres de Kissimmee doit être fusillé. -- Quel
est-il de vous deux?
-- Moi!» répondirent en même temps les deux frères.
Sur cette réponse, le peloton d'exécution mit en joue les
condamnés qui s'étaient embrassés pour la dernière fois.
Une détonation retentit. La main dans la main, tous deux
tombèrent.
Ainsi finirent ces hommes, chargés de tous ces crimes qu'une
extraordinaire ressemblance leur avait permis de commettre
impunément depuis tant d'années. Le seul sentiment humain qu'ils
eussent jamais éprouvé, cette farouche amitié de frère à frère
qu'ils ressentaient l'un pour l'autre, les avait suivis jusque
dans la mort.
XVI
Conclusion
Cependant la guerre civile se poursuivait avec ses phases
diverses. Quelques événements s'étaient récemment accomplis, dont
James Burbank n'avait pu avoir connaissance depuis son départ de
Camdless-Bay et qu'il n'apprit qu'au retour.
En somme, il semblait que, pendant cette période, l'avantage eût
été obtenu par les confédérés concentrés autour de Corinth, au
moment où les fédéraux occupaient la position de Pittsburg-
Landing. L'armée séparatiste avait, pour la commander, Johnston,
général en chef, et sous lui, Beauregard, Hardee, Braxton-Bagg,
l'évêque Polk, autrefois élève de West-Point, et elle profita
habilement de l'imprévoyance des nordistes. Le 5 avril, à Shiloh,
ceux-ci s'étaient laissé surprendre -- ce qui avait amené la
dispersion de la brigade Hea-body et la retraite de Sherman.
Toutefois, les confédérés payèrent cruellement le succès qu'ils
venaient d'obtenir; l'héroïque Johnston fut tué pendant qu'il
repoussait l'armée fédérale.
Tel avait été le premier jour de la bataille du 5 avril. Le
surlendemain, le combat s'engagea sur toute la ligne, et Sherman
parvint à reprendre Shiloh. À leur tour, les confédérés durent
fuir devant les soldats de Grant. Sanglante bataille! Sur quatre-
vingt mille hommes engagés, vingt mille blessés ou morts!
Ce fut ce dernier fait de guerre que James Burbank et ses
compagnons apprirent le lendemain de leur arrivée à Castle-House,
où ils avaient pu rentrer dès le 7 avril.
En effet, après l'exécution des frères Texar, ils avaient suivi le
capitaine Howick, qui conduisait son détachement et ses
prisonniers vers le littoral. Au cap Malabar stationnait un des
bâtiments de la flottille en croisière sur la côte. Ce bâtiment
les amena à Saint-Augustine. Puis, une canonnière, qui les prit à
Picolata, vint les débarquer au pier de Camdless-Bay.
Tous étaient donc de retour à Castle-House -- même Zermah, qui
avait survécu à ses blessures. Transportée jusqu'au navire fédéral
par Mars et ses camarades, les soins ne lui avaient pas manqué à
bord. Et, d'ailleurs, si heureuse d'avoir sauvé sa petite Dy,
d'avoir retrouvé tous ceux qu'elle aimait, aurait-elle pu mourir?
Après tant d'épreuves, on comprend ce que dut être la joie de
cette famille, dont tous les membres étaient enfin réunis pour ne
plus jamais se séparer. Mme Burbank, son enfant près d'elle,
revint peu à peu à la santé. N'avait-elle pas près d'elle son
mari, son fils, Miss Alice qui allait devenir sa fille, Zermah et
Mars? Et plus rien à craindre désormais du misérable ou plutôt des
deux misérables, dont les principaux complices étaient entre les
mains des fédéraux.
Cependant un bruit s'était répandu, et, on ne l'a pas oublié, il
en avait été question dans l'entretien des deux frères à l'île
Carneral. On disait que les nordistes allaient abandonner
Jacksonville, que le commodore Dupont, bornant son action au
blocus du littoral, se préparait à retirer les canonnières qui
assuraient la sécurité du Saint-John. Ce projet pouvait évidemment
compromettre la sécurité des colons dont on connaissait la
sympathie pour les idées anti-esclavagistes -- et plus
particulièrement de James Burbank.
Le bruit était fondé. En effet, à la date du 8, le lendemain du
jour où toute la famille s'était retrouvée à Castle-House, les
fédéraux opéraient l'évacuation de Jacksonville. Aussi, quelques-
uns des habitants, qui s'étaient montrés favorables à la cause
unioniste, crurent-ils devoir se réfugier, les uns à Port-Royal,
les autres à New-York.
James Burbank ne jugea pas à propos de les imiter. Les Noirs
étaient revenus à la plantation, non comme esclaves, mais comme
affranchis, et leur présence pouvait assurer la sécurité de
Camdless-Bay. D'ailleurs, la guerre entrait dans une phase
favorable au Nord -- ce qui allait permettre à Gilbert de rester
quelque temps à Castle-House, pour célébrer son mariage avec Alice
Stannard.
Les travaux de la plantation avaient donc recommencé, et
l'exploitation eut bientôt repris son cours. Il n'était plus
question de mettre en demeure James Burbank d'exécuter l'arrêté
qui expulsait les affranchis du territoire de la Floride. Texar et
ses partisans n'étaient plus là pour soulever la populace.
D'ailleurs, les canonnières du littoral auraient promptement
rétabli l'ordre à Jacksonville.
Quant aux belligérants, ils allaient être aux prises pendant trois
ans encore, et, même, la Floride était destinée à recevoir de
nouveau quelques contrecoups de la guerre.
En effet, cette année, au mois de septembre, les navires du
commodore Dupont apparurent à la hauteur du Saint-John-Bluffs,
vers l'embouchure du fleuve, et Jacksonville fut reprise une
deuxième fois. Une troisième fois, en 1866, le général Seymour
vint l'occuper, sans avoir éprouvé de résistance sérieuse.
Le 1er janvier 1863, une proclamation du président Lincoln avait
aboli l'esclavage dans tous les États de l'Union. Toutefois, la
guerre ne fut terminée que le 9 avril 1865. Ce jour-là, à
Appomaltox-Court-House, le général Lee se rendit avec toute son
armée au général Grant, après une capitulation qui fut à l'honneur
des deux partis.
Il y avait donc eu quatre ans d'une lutte acharnée entre le Nord
et le Sud. Elle avait coûté deux milliards sept cents millions de
dollars, et fait tuer plus d'un demi-million d'hommes; mais
l'esclavage était aboli dans toute l'Amérique du Nord.
Ainsi fut à jamais assurée l'indivisibilité de la République des
États-Unis, grâce aux efforts de ces Américains, dont, près d'un
siècle avant, les ancêtres avaient affranchi leur pays dans la
guerre de l'indépendance.
[1] Environ 3000 hectares.
[2] Également orthographié _baracon_ : Sorte de
comptoir européen sur le littoral africain où les noirs,
vendus comme esclaves, étaient rassemblés avant d'être
embarqués sur les vaisseaux négriers.
[3] Environ 180 lieues.
[4] M. Poussielgue, mort malheureusement avant
d'avoir pu achever son voyage d'exploration.
[5] Plus de 140 lieues.
[6] Petite ville du comté de Putnam.
[7] Lac qui alimente un des principaux affluents du
Saint-John.