Zermah prit congé de Walter Stannard et de sa fille. Puis, au

milieu de l'agitation populaire qui ne cessait de s'accroître,

elle regagna le quartier du port et les quais, où l'attendait le

régisseur. Tous deux s'embarquèrent pour traverser le fleuve, et

M. Perry reprit sa conversation habituelle au point précis où il

l'avait laissée.

En disant que le danger n'était pas imminent, peut-être

M. Stannard se trompait-il? Les événements allaient se précipiter,

et Jacksonville devait en ressentir promptement le contrecoup.

Cependant le gouvernement fédéral agissait toujours avec une

certaine circonspection dans le but de ménager les intérêts du

Sud. Il ne voulait procéder que par mesures successives. Deux ans

après le début des hostilités, le prudent Abraham Lincoln n'avait

pas encore décrété l'abolition de l'esclavage sur tout le

territoire des États-Unis. Plusieurs mois devaient s'écouler

encore, avant qu'un message du président proposât de résoudre la

question par le rachat et l'émancipation graduelle des Noirs,

avant que l'abolition fût proclamée, avant, enfin, qu'eût été

votée l'ouverture d'un crédit de cinq millions de francs, avec

l'autorisation d'accorder, à titre d'indemnité, quinze cents

francs par tête d'esclave affranchi. Si quelques-uns des généraux

du Nord s'étaient cru autorisés à supprimer la servitude dans les

pays envahis par leurs armées, ils avaient été désavoués

jusqu'alors. C'est que l'opinion n'était pas unanime encore sur

cette question, et l'on citait même certains chefs militaires des

Unionistes qui ne trouvaient cette mesure ni logique ni opportune.

Entre-temps, des faits de guerre continuaient à se produire, et

plus particulièrement au désavantage des confédérés. Le général

Price, à la date du 12 février, avait dû évacuer l'Arkansas avec

le contingent des milices missouriennes. On a vu que le fort Henry

avait été pris et occupé par les fédéraux. Maintenant, ceux-ci

s'attaquaient au fort Donelson, défendu par une artillerie

puissante, et couvert par quatre kilomètres d'ouvrages extérieurs

qui comprenaient la petite ville de Dover. Cependant, malgré le

froid et la neige, doublement menacé du côté de la terre par les

quinze mille hommes du général Grant, du côté du fleuve par les

canonnières du commodore Foot, ce fort tombait le 14 février au

pouvoir des fédéraux avec toute une division sudiste, hommes et

matériel.

C'était là un échec considérable pour les confédérés. L'effet

produit par cette défaite fut immense. Comme conséquence

immédiate, il allait amener la retraite du général Johnston, qui

dut abandonner l'importante cité de Nashville sur le Cumberland.

Les habitants, pris de panique, la quittèrent après lui, et,

quelques jours après, ce fut aussi le sort de Columbus. Tout

l'État du Kentucky était alors rentré sous la domination du

gouvernement fédéral.

On imagine aisément avec quels sentiments de colère, avec quelles

idées de vengeance, ces événements furent accueillis en Floride.

Les autorités eussent été impuissantes à calmer le mouvement qui

se propagea jusque dans les hameaux les plus lointains des comtés.

Le péril grandissait, on peut le dire, d'heure en heure, pour

quiconque ne partageait pas les opinions du Sud et ne s'associait

pas à ses projets de résistance contre les armées fédérales. À

Thalassee, à Saint-Augustine, il y eut des troubles dont la

répression ne laissa pas d'être difficile. Ce fut à Jacksonville,

principalement, que le soulèvement de la populace menaça de

dégénérer en actes de la plus inqualifiable violence.

Dans ces circonstances, on le comprend, la situation de Camdless-

Bay allait devenir de plus en plus inquiétante. Cependant, avec

son personnel qui lui était dévoué, James Burbank pourrait

résister peut-être, du moins aux premières attaques qui seraient

dirigées contre la plantation, bien qu'il fût très difficile, à

cette époque, de se procurer des munitions et des armes en

quantité suffisante. Mais, à Jacksonville, M. Stannard,

directement menacé, avait lieu de craindre pour la sécurité de son

habitation, pour sa fille, pour lui-même, pour tous les siens.

James Burbank, connaissant les dangers de cette situation, lui

écrivit lettres sur lettres. Il lui envoya plusieurs messagers

pour le prier de venir le rejoindre sans retard à Castle-House.

Là, on serait relativement en sûreté, et s'il fallait chercher une

autre retraite, s'il fallait s'enfoncer dans l'intérieur du pays

jusqu'au moment où les fédéraux en auraient assuré la tranquillité

par leur présence, il serait plus facile de le faire.

Ainsi sollicité, Walter Stannard résolut d'abandonner

momentanément Jacksonville et de se réfugier à Camdless-Bay. Il

partit dans la matinée du 23, aussi secrètement que possible, sans

avoir rien laissé pressentir de ses projets. Une embarcation

l'attendait au fond d'une petite crique du Saint-John, à un mille

en amont. Miss Alice et lui s'y embarquèrent, traversèrent

rapidement le fleuve, et arrivèrent au petit port, où ils

trouvèrent la famille Burbank.

Il est facile d'imaginer quel accueil leur fut fait. Déjà Miss

Alice n'était-elle pas une fille pour Mme Burbank? Tous se

trouvaient maintenant réunis. Ces mauvais jours, on les passerait

ensemble, avec plus de sécurité et surtout avec de moindres

angoisses.

En somme, il n'était que temps de quitter Jacksonville. Le

lendemain, la maison de M. Stannard fut attaquée par une bande de

malfaiteurs, qui abritaient leurs violences sous un prétendu

patriotisme local. Les autorités eurent grand-peine à en empêcher

le pillage, comme à préserver quelques autres habitations, qui

appartenaient à d'honnêtes citoyens, opposés aux idées

séparatistes. Évidemment, l'heure approchait où ces magistrats

seraient débordés et remplacés par des chefs d'émeute. Ceux-ci,

loin de réprimer les violences, les provoqueraient au contraire.

Et, en effet, ainsi que M. Stannard l'avait dit à Zermah, Texar

s'était décidé, depuis quelques jours, à quitter sa retraite

inconnue pour venir à Jacksonville. Là, il avait retrouvé ses

compagnons habituels, recrutés parmi les plus détestables

sectaires de la population floridienne, venus des diverses

plantations situées sur les deux rives du fleuve. Ces forcenés

prétendaient imposer leurs volontés dans les villes comme dans la

campagne. Ils correspondaient avec la plupart de leurs adhérents

des divers comtés de la Floride. En mettant en avant la question

de l'esclavage, ils gagnaient chaque jour du terrain. Quelque

temps encore, à Jacksonville comme à Saint-Augustine, où

affluaient déjà tous les nomades, tous les aventuriers, tous les

coureurs de bois, qui sont en grand nombre dans le pays, ils

seraient les maîtres, ils disposeraient de l'autorité, ils

concentreraient entre leurs mains les pouvoirs militaires et

civils. Les milices, les troupes régulières, ne tarderaient pas à

faire cause commune avec ces violents -- ce qui arrive fatalement

à ces époques de trouble où la violence est à l'ordre du jour.

James Burbank n'ignorait rien de ce qui se passait au-dehors.

Plusieurs de ses affidés, dont il était sûr, le tenaient au

courant des mouvements qui se préparaient à Jacksonville. Il

savait que Texar y avait reparu, que sa détestable influence

s'étendait sur la basse population, comme lui d'origine espagnole.

Un pareil homme à la tête de la ville, c'était une menace directe

contre Camdless-Bay. Aussi, James Burbank se préparait-il à tout

événement, soit pour une résistance, si elle était possible, soit

pour une retraite, s'il fallait abandonner Castle-House à

l'incendie et au pillage. Avant tout, pourvoir à la sûreté de sa

famille et de ses amis, c'était sa première, sa constante

préoccupation.

Pendant ces quelques jours, Zermah montra un dévouement sans

bornes. À toute heure, elle surveillait les abords de la

plantation, principalement du côté du fleuve. Quelques esclaves,

choisis par elles parmi les plus intelligents et les meilleurs,

demeuraient jour et nuit aux postes qu'elle leur avait assignés.

Toute tentative contre le domaine eût été signalée aussitôt. La

famille Burbank ne pouvait être prise au dépourvu, sans avoir le

temps de se réfugier à Castle-House.

Mais ce n'était pas par une attaque directe à main armée que James

Burbank devait être inquiété tout d'abord. Tant que l'autorité ne

serait pas aux mains de Texar et des siens, on devait y mettre

plus de formes. C'est ainsi que, sous la pression de l'opinion

publique, les magistrats furent amenés à prendre une mesure, qui

allait donner une sorte de satisfaction aux partisans de

l'esclavage, acharnés contre les gens du Nord.

James Burbank était le plus important des colons de la Floride, le

plus riche aussi de tous ceux dont on ne connaissait que trop les

opinions libérales. Ce fut donc lui que l'on visa tout d'abord,

lui qui fut mis en demeure de s'expliquer sur ses idées

personnelles d'affranchissement au milieu d'un territoire à

esclaves.

Le 26, dans la soirée, un planton, expédié de Jacksonville, arriva

à Camdless-Bay, et remit un pli à l'adresse de James Burbank.

Voici ce que contenait ce pli:

«Ordre à M. James Burbank de se présenter en personne demain, 27

février, à onze heures du matin, à Court-Justice, devant les

autorités de Jacksonville.»

Rien de plus.

VII

Quand même!

Si ce n'était pas encore le coup de foudre, c'était, du moins,

l'éclair qui le précède.

James Burbank n'en fut pas ébranlé, mais quelles inquiétudes

éprouva toute la famille!

Pourquoi le propriétaire de Camdless-Bay était-il mandé à

Jacksonville? C'était bien un ordre, non une invitation, de

comparaître devant les autorités. Que lui voulait-on? Cette mesure

venait-elle à la suite d'une proposition d'enquête qui allait être

commencée contre lui? Était-ce sa liberté, sinon sa vie, que

menaçait cette décision? S'il obéissait, s'il quittait Castle-

House, l'y laisserait-on revenir? S'il n'obéissait pas,

emploierait-on la force pour le contraindre? Et, dans ce cas, à

quels périls, à quelles violences, les siens seraient-ils exposés?

«Tu n'iras pas, James!»

C'était Mme Burbank qui venait de parler ainsi, et, on le sentait

bien, au nom de tous.

«Non, monsieur Burbank! ajouta Miss Alice. Vous ne pouvez pas

songer à nous quitter...

-- Et pour aller te mettre à la merci de pareilles gens!» ajouta

Edward Carrol.

James Burbank n'avait pas répondu. Tout d'abord, devant cette

injonction brutale, son indignation s'était soulevée, et c'est à

peine s'il avait pu la maîtriser.

Mais qu'y avait-il donc de nouveau qui rendît ces magistrats si

audacieux? Les compagnons et partisans de Texar étaient-ils

devenus les maîtres? Avaient-ils renversé les autorités qui

conservaient encore quelque modération, et détenaient-ils le

pouvoir à leur place? Non! Le régisseur Perry, revenu dans

l'après-midi de Jacksonville, n'avait rapporté aucune nouvelle de

ce genre.

«Ne serait-ce pas, dit M. Stannard, quelque récent fait de guerre,

à l'avantage des sudistes, qui pousseraient les Floridiens à

exercer des violences contre nous?

-- Je crains bien qu'il n'en soit ainsi! répondit Edward Carrol.

Si le Nord a éprouvé quelque échec, ces malfaiteurs ne se croiront

plus menacés par l'approche du commodore Dupont et ils sont

capables de se porter à tous les excès!

-- On disait que, dans le Texas, reprit M. Stannard, les troupes

fédérales avaient dû se retirer devant les milices de Sibley et

repasser le Rio-Grande, après avoir subi une défaite assez grave à

Valverde. C'est du moins ce que m'a appris un homme de

Jacksonville que j'ai rencontré, il y a une heure à peine.

-- Évidemment, ajouta Edward Carrol, voilà ce qui aura rendu ces

gens si hardis!

-- L'armée de Sherman, la flottille de Dupont, n'arriveront donc

pas! s'écria Mme Burbank.

-- Nous ne sommes qu'au 26 février, répondit Miss Alice, et,

d'après la lettre de Gilbert, les bâtiments fédéraux ne doivent

pas prendre la mer avant le 28.

-- Et puis, il faut le temps de descendre jusqu'aux bouches du

Saint-John, ajouta M. Stannard, le temps de forcer les passes, de

franchir la barre, d'opérer une descente à Jacksonville. C'est dix

jours encore...

-- Dix jours? murmura Alice.

-- Dix jours!... ajouta Mme Burbank. Et d'ici là, que de malheurs

peuvent nous atteindre!»

James Burbank ne s'était point mêlé à cette conversation. Il

réfléchissait. Devant l'injonction qui lui était faite, il se

demandait quel parti prendre. Refuser d'obéir, n'était-ce pas

risquer de voir toute la populace de Jacksonville, avec

l'approbation ouverte ou tacite des autorités, se précipiter sur

Camdless-Bay? Quels dangers courrait alors sa famille? Non! Il

valait mieux n'exposer que sa personne. Dût sa vie ou sa liberté

être en péril, il pouvait espérer que ce péril ne menacerait que

lui seul.

Mme Burbank regardait son mari avec la plus vive inquiétude. Elle

sentait qu'un combat se livrait en lui. Elle hésitait à

l'interroger. Ni Miss Alice, ni M. Stannard, ni Edward Carrol,

n'osaient lui demander quelle réponse il comptait faire à cet

ordre envoyé de Jacksonville.

Ce fut la petite Dy qui, inconsciemment sans doute, se fit

l'interprète de toute la famille. Elle était allée près de son

père, qui l'avait mise sur ses genoux.

«Père? dit-elle.

-- Que veux-tu, ma chérie?

-- Est-ce que tu iras chez ces méchants qui veulent nous faire

tant de peine?

-- Oui... j'irai!...

-- James!... s'écria Mme Burbank.

-- Il le faut!... C'est mon devoir!... J'irai!»

James Burbank avait si résolument parlé qu'il eût été inutile de

vouloir combattre ce dessein, dont il avait évidemment calculé

toutes les conséquences. Sa femme était venue se placer près de

lui, elle l'embrassait, elle le serrait dans ses bras, mais elle

ne disait plus rien. Et qu'aurait-elle pu dire?

«Mes amis, dit James Burbank, il est possible, après tout, que

nous exagérions singulièrement la portée de cet acte d'arbitraire.

Que peut-on me reprocher? Rien en fait, on le sait bien!

Incriminer mes opinions, soit! Mes opinions m'appartiennent! Je ne

les ai jamais cachées à mes adversaires, et, ce que j'ai pensé

toute ma vie, je n'hésiterai pas, s'il le faut, à le leur dire en

face!

-- Nous t'accompagnerons, James, dit Edward Carrol.

-- Oui, ajouta M. Stannard. Nous ne vous laisserons pas aller sans

nous à Jacksonville.

-- Non, mes amis, répondit James Burbank. À moi seul il est

enjoint de me rendre devant les magistrats de Court-Justice, et

j'irai seul. Il se pourrait, d'ailleurs, que je fusse retenu

quelques jours. Il faut donc que vous restiez tous les deux à

Camdless-Bay. C'est à vous que je dois maintenant confier toute

notre famille pendant mon absence.

-- Ainsi tu vas nous quitter, père? s'écria la petite Dy.

-- Oui, fillette, répondit M. Burbank d'un ton enjoué. Mais, si,

demain, je ne déjeune pas avec vous, tu peux compter que je serai

revenu pour dîner, et nous passerons la soirée tous ensemble.

-- Ah! dis-moi! si peu de temps que je reste à Jacksonville, j'en

aurai toujours assez pour t'acheter quelque chose!... Qu'est-ce

qui pourrait te faire plaisir? Que veux-tu que je te rapporte?

-- Toi... père... toi!...» répondit l'enfant.

Et sur ce mot qui exprimait si bien le désir de tous, la famille

se sépara, après que James Burbank eut fait prendre les mesures de

sécurité qu'exigeaient les circonstances.

La nuit se passa sans alerte. Le lendemain, James Burbank, levé

dès l'aube, prit l'avenue de bambous qui conduit au petit port.

Là, il donna ses ordres pour qu'une embarcation fût prête à huit

heures, afin de le transporter de l'autre côté du fleuve.

Comme il se dirigeait vers Castle-House, en revenant du pier, il

fut accosté par Zermah.

«Maître, lui dit-elle, votre décision est bien prise? Vous allez

partir pour Jacksonville?

-- Sans doute, Zermah, et je dois le faire dans notre intérêt à

tous. Tu me comprends, n'est-ce pas?

-- Oui, maître! Un refus de votre part pourrait attirer les bandes

de Texar sur Camdless-Bay...

-- Et ce danger, qui est le plus grave, il faut l'éviter à tout

prix! répondit M. Burbank.

-- Voulez-vous que je vous accompagne?

-- Je veux, au contraire, que tu restes à la plantation, Zermah.

Il faut que tu sois là, près de ma femme, près de ma fille, au cas

où quelque péril les menacerait avant mon retour.

-- Je ne les quitterai pas, maître.

-- Tu n'as rien su de nouveau?

-- Non! Il est certain que des gens suspects rôdent autour de la

plantation. On dirait qu'ils la surveillent. Cette nuit, deux ou

trois barques ont encore croisé sur le fleuve. Est-ce que l'on se

douterait que monsieur Gilbert est parti pour prendre du service

dans l'armée fédérale, qu'il est sous les ordres du commodore

Dupont, qu'il peut être tenté de venir secrètement à Camdless-Bay?

-- Mon brave fils! répondit M. Burbank. Non! Il a assez de raison

pour ne pas commettre une pareille imprudence!

-- Je crains bien que Texar n'ait quelque soupçon à ce sujet,

reprit Zermah. On dit que son influence grandit chaque jour. Quand

vous serez à Jacksonville, défiez-vous de Texar, maître...

-- Oui, Zermah, comme d'un reptile venimeux! Mais je suis sur mes

gardes. Pendant mon absence, s'il tentait quelque coup contre

Castle-House...

-- Ne craignez que pour vous, maître, pour vous seul, et ne

craignez rien pour nous. Vos esclaves sauraient défendre la

plantation, et s'il le fallait, se faire tuer jusqu'au dernier.

Ils vous sont tous dévoués. Ils vous aiment. Je sais ce qu'ils

pensent, ce qu'ils disent, je sais ce qu'ils feraient. On est venu

des autres plantations pour les pousser à la révolte... Ils n'ont

rien voulu entendre. Tous ne font qu'une grande famille, qui se

confond avec la vôtre. Vous pouvez compter sur eux.

-- Je le sais, Zermah, et j'y compte.»

James Burbank revint à l'habitation. Le moment arrivé, il dit

adieu à sa femme, à sa fille, à Miss Alice. Il leur promit de se

contenir devant ces magistrats, quels qu'ils fussent, qui le

mandaient à leur tribunal, de ne rien faire qui put provoquer des

violences à son égard. Très certainement, il serait de retour le

jour même. Puis il prit congé de tous les siens et partit. Sans

doute, James Burbank avait lieu de craindre pour lui-même. Mais il

était bien autrement inquiet pour cette famille, exposée à tant de

dangers, qu'il laissait à Castle-House.

Walter Stannard et Edward Carrol l'accompagnèrent jusqu'au petit

port, à l'extrémité de l'avenue. Là, il fit ses dernières

recommandations, et, sous une jolie brise du sud-est,

l'embarcation s'éloigna rapidement du pier de Camdless-Bay.

Une heure après, vers dix heures, James Burbank débarquait sur le

quai de Jacksonville.

Ce quai était presque désert alors. Il s'y trouvait seulement

quelques matelots étrangers, occupés au déchargement des dogres.

James Burbank ne fut donc point reconnu à son arrivée, et, sans

avoir été signalé, il put se rendre chez un de ses correspondants,

M. Harvey, qui demeurait à l'autre extrémité du port.

M. Harvey fut surpris et très inquiet de le voir. Il ne croyait

pas que M. Burbank aurait obéi à l'injonction qui lui avait été

faite de se présenter à Court-Justice. Dans la ville, on ne le

croyait pas non plus. Quant à ce qui avait motivé cet ordre

laconique de paraître devant les magistrats, M. Harvey ne le

pouvait dire. Très probablement, dans le but de satisfaire

l'opinion publique, on voulait demander à James Burbank des

explications sur son attitude depuis le début de la guerre, sur

ses idées bien connues à propos de l'esclavage. Peut-être

songeait-on même à s'assurer de sa personne, à retenir comme otage

le plus riche colon nordiste de la Floride? N'eût-il pas mieux

fait de rester à Camdless-Bay? C'est ce que pensait M. Harvey. Ne

pouvait-il y retourner, puisque personne ne savait encore qu'il

venait de débarquer à Jacksonville?

James Burbank n'était point venu pour s'en aller. Il voulait

savoir à quoi s'en tenir. Il le saurait.

Quelques questions très intéressantes, étant donné la situation où

il se trouvait, furent alors posées par lui à son correspondant.

Les autorités avaient-elles été renversées au profit des meneurs

de Jacksonville?

Pas encore, mais leur position était de plus en plus menacée. À la

première émeute, leur renversement était probable sous la poussée

des événements.

L'Espagnol Texar n'avait-il pas la main dans le mouvement

populaire qui se préparait?

Oui! On le considérait comme le chef du parti avancé des

esclavagistes de la Floride. Ses compagnons et lui, sans doute,

seraient bientôt les maîtres de la ville.

Les derniers faits de guerre, dont le bruit commençait à se

répandre dans toute la Floride, étaient-ils confirmés?

Ils l'étaient maintenant. L'organisation des États du Sud venait

d'être complétée. Le 22 février, le gouvernement, définitivement

installé, avait Jefferson Davis pour président, et Stephens pour

vice-président, tous deux investis du pouvoir durant une période

de six années. Au Congrès, composé de deux chambres, réuni à

Richmond, Jefferson Davis avait, trois jours après, réclamé le

service obligatoire. Depuis cette époque, les confédérés venaient

de remporter quelques succès partiels, sans grande importance en

somme. D'ailleurs, à la date du 24, une notable portion de l'armée

du général Mac Clellan, disait-on, s'était lancée au delà du haut

Potomac, ce qui avait amené l'évacuation de Columbus par les

sudistes. Une grande bataille était donc imminente sur le

Mississipi, et elle mettrait en contact l'armée séparatiste avec

l'armée du général Grant.

Et l'escadre que le commodore Dupont devait conduire aux bouches

du Saint-John?

Le bruit courait que, sous une dizaine de jours, elle essaierait

de forcer les passes. Si Texar et ses partisans voulaient tenter

quelque coup qui mît la ville entre leurs mains et leur permît de

satisfaire leurs vengeances personnelles, ils ne pouvaient tarder

à le faire.

Tel était l'état des choses à Jacksonville, et qui sait si

l'incident Burbank n'allait pas en hâter le dénouement?

Lorsque l'heure de comparaître fut venue, James Burbank quitta la

maison de son correspondant et se dirigea vers la place où s'élève

le bâtiment de Court-Justice. Il y avait une extrême animation

dans les rues. La population se portait en foule de ce côté. On

sentait que, de cette affaire, peu importante en elle-même,

pouvait sortir une émeute dont les conséquences seraient

déplorables.

La place était pleine de gens de toutes sortes, petits Blancs,

métis, Nègres, et naturellement très tumultueuse. Si le nombre de

ceux qui avaient pu entrer dans la salle de Court-Justice était

assez restreint, néanmoins, il s'y trouvait surtout des partisans

de Texar, confondus avec une certaine quantité de gens honnêtes,

opposés à tout acte d'injustice. Toutefois, il leur serait

difficile de résister à cette partie de la population qui poussait

au renversement des autorités de Jacksonville.

Lorsque James Burbank parut sur la place, il fut aussitôt reconnu.

Des cris violents éclatèrent. Ils ne lui étaient rien moins que

favorables. Quelques courageux citoyens l'entourèrent. Ils ne

voulaient pas qu'un homme honorable, estimé comme l'était le colon

de Camdless-Bay, fut exposé sans défense aux brutalités de la

foule. En obéissant à l'ordre qu'il avait reçu, James Burbank

faisait preuve à la fois de dignité et de résolution. On devait

lui en savoir gré.

James Burbank put donc se frayer un passage à travers la place. Il

arriva sur le seuil de la porte de Court-Justice, il entra, il

s'arrêta devant la barre où il était traduit contre tout droit.

Le premier magistrat de la ville et ses adjoints occupaient déjà

leurs sièges. C'étaient des hommes modérés, qui jouissaient d'une

juste considération. À quelles récriminations, à quelles menaces

ils avaient été en butte depuis le début de la guerre de

Sécession, il est trop facile de l'imaginer. Quel courage ne leur

fallait-il pas pour demeurer à leur poste, et quelle énergie pour

s'y maintenir? S'ils avaient pu résister jusqu'alors à toutes les

attaques du parti de l'émeute, c'est que la question de

l'esclavage en Floride, on le sait, n'y surexcitait que

médiocrement les esprits, tandis qu'elle passionnait les autres

États du Sud. Cependant les idées séparatistes gagnaient peu à peu

du terrain. Avec elles, l'influence des gens de coups de main, des

aventuriers, des nomades répandus dans le comté, grandissait

chaque jour. Et même c'était pour donner une certaine satisfaction

à l'opinion publique, sous la pression du parti des violents, que

les magistrats avaient décidé de traduire devant eux James

Burbank, sur la dénonciation de l'un des chefs de ce parti,

l'Espagnol Texar.

Le murmure, approbatif d'une part, réprobatif de l'autre, qui

avait accueilli le propriétaire de Camdless-Bay à son entrée dans

la salle, se calma bientôt. James Burbank, debout à la barre, le

regard assuré de l'homme qui n'a jamais faibli, la voix ferme,

n'attendit même pas que le magistrat lui posât les questions

d'usage.

«Vous avez fait demander James Burbank, dit-il. James Burbank est

devant vous!»

Après les premières formalités de l'interrogatoire auxquelles il

se conforma, James Burbank répondit très simplement et très

brièvement. Puis:

«De quoi m'accuse-t-on? demanda-t-il.

-- De faire opposition par paroles et par actes peut-être,

répondit le magistrat, aux idées comme aux espérances qui doivent

avoir maintenant cours en Floride!

-- Et qui m'accuse? demanda James Burbank.

-- Moi!»

C'était Texar. James Burbank avait reconnu sa voix. Il ne tourna

même pas la tête de son côté. Il se contenta de hausser les

épaules en signe de dédain pour le vil accusateur qui le prenait à

parti.

Cependant les compagnons, les partisans de Texar encourageaient

leur chef de la voix et du geste.

«Et tout d'abord, dit-il, je jetterai à la face de James Burbank

sa qualité de nordiste! Sa présence à Jacksonville est une insulte

permanente au milieu d'un État confédéré! Puisqu'il est avec les

nordistes de coeur et d'origine, que n'est-il retourné dans le

Nord!

-- Je suis en Floride parce qu'il me convient d'y être, répondit

James Burbank. Depuis vingt ans, j'habite le comté. Si je n'y suis

pas né, on sait du moins d'où je viens. Que cela soit dit pour

ceux dont on ignore le passé, qui se refusent à vivre au grand

jour, et dont l'existence privée mérite d'être incriminée à plus

juste titre que la mienne!»

Texar, directement attaqué par cette réponse, ne se démonta pas.

«Après? dit James Burbank.

-- Après?... répondit l'Espagnol. Au moment où le pays va se

soulever pour le maintien de l'esclavage, prêt à verser son sang

pour repousser les troupes fédérales, j'accuse James Burbank

d'être anti-esclavagiste et de faire de la propagande anti-

esclavagiste!

-- James Burbank, dit le magistrat, dans les circonstances où nous

sommes, vous comprendrez que cette accusation est d'une gravité

exceptionnelle. Je vous prierai donc d'y répondre.

-- Monsieur, répondit James Burbank, ma réponse sera très simple.

Je n'ai jamais fait aucune propagande ni n'en veux faire. Cette

accusation porte à faux. Quant à mes opinions sur l'esclavage,

qu'il me soit permis de les rappeler ici. Oui! Je suis

abolitionniste! Oui! Je déplore la lutte que le Sud soutient

contre le Nord! Oui! Je crains que le Sud ne marche à des

désastres qu'il aurait pu éviter, et c'est dans son intérêt même

que j'aurais voulu le voir suivre une autre voie, au lieu de

s'engager dans une guerre contre la raison, contre la conscience

universelle. Vous reconnaîtrez un jour que ceux qui vous parlent,

comme je le fais aujourd'hui, n'avaient pas tort. Quand l'heure

d'une transformation, d'un progrès moral a sonné, c'est folie de

s'y opposer.

«En outre, la séparation du Nord et du Sud serait un crime contre

la patrie américaine. Ni la raison, ni la justice, ni la force, ne

sont de votre côté, et ce crime ne s'accomplira pas.»

Ces paroles furent d'abord accueillies par quelques approbations

que de plus violentes clameurs couvrirent aussitôt. La majorité de

ce public de gens sans foi ni loi ne pouvait les accepter.

Lorsque le magistrat fut parvenu à rétablir le silence dans le

prétoire, James Burbank reprit la parole.

«Et maintenant, dit-il, j'attends qu'il se produise des

accusations plus précises sur des faits, non sur des idées, et j'y

répondrai, quand on me les aura fait connaître.»

Devant cette attitude si digne, les magistrats ne pouvaient être

que très embarrassés. Ils ne connaissaient aucun fait qui pût être

reproché à M. Burbank. Leur rôle devait se borner à laisser les

accusations se produire, avec preuves à l'appui, s'il en existait

toutefois.

Texar sentit qu'il était mis en demeure de s'expliquer plus

catégoriquement, ou bien il n'atteindrait pas son but.

«Soit, dit-il! Ce n'est pas mon avis qu'on puisse invoquer la

liberté des opinions en matière d'esclavage, lorsqu'un pays se

lève tout entier pour soutenir cette cause. Mais si James Burbank

a le droit de penser comme il lui plaît sur cette question, s'il

est vrai qu'il s'abstienne de chercher des partisans à ses idées,

du moins ne s'abstient-il pas d'entretenir des intelligences avec

un ennemi qui est aux portes de la Floride!»

Cette accusation de complicité avec les fédéraux était très grave

dans les conjonctures actuelles. Cela se comprit bien au

frémissement qui courut à travers le public. Toutefois, elle était

vague encore, et il fallait l'appuyer sur des faits.

«Vous prétendez que j'ai des intelligences avec l'ennemi? répondit

James Burbank.

-- Oui, affirma Texar.

-- Précisez!... Je le veux!

-- Soit! reprit Texar. Il y a trois semaines environ, un

émissaire, envoyé vers James Burbank, a quitté l'armée fédérale ou

tout au moins la flottille du commodore Dupont. Cet homme est venu

à Camdless-Bay, et il a été suivi depuis le moment où il a

traversé la plantation jusqu'à la frontière de la Floride. -- Le

nierez-vous?»

Il s'agissait évidemment là du messager qui avait apporté la

lettre du jeune lieutenant. Les espions de Texar ne s'y étaient

point trompés. Cette fois, l'accusation était précise, et l'on

attendait, non sans inquiétude, quelle serait la réponse de James

Burbank.

Celui-ci n'hésita pas à faire connaître ce qui n'était, en somme,

que la stricte vérité:

«En effet, dit-il, à cette époque, un homme est venu à Camdless-

Bay. Mais cet homme n'était qu'un messager. Il n'appartenait point

à l'armée fédérale, et apportait simplement une lettre de mon

fils...

-- De votre fils, s'écria Texar, de votre fils qui, si nous sommes

bien informés, a pris du service dans l'armée unioniste, de votre

fils, qui est peut-être au premier rang des envahisseurs en marche

maintenant sur la Floride!»

La véhémence avec laquelle Texar prononça ces paroles ne manqua

pas d'impressionner vivement le public. Si James Burbank, après

avoir avoué qu'il avait reçu une lettre de son fils, convenait que

Gilbert se trouvait dans les rangs de l'armée fédérale, comment se

défendrait-il de l'accusation de s'être mis en rapport avec les

ennemis du Sud?

«Voulez-vous répondre aux faits qui sont articulés contre votre

fils? demanda le magistrat.

-- Non, monsieur, répliqua James Burbank d'une voix ferme, et je

n'ai point à y répondre. Mon fils n'est point en cause, que je

sache. Je suis seulement accusé d'avoir eu des intelligences avec

l'armée fédérale. Or, cela, je le nie, et je défie cet homme, qui

ne m'attaque que par haine personnelle, d'en donner une seule

preuve!

-- Il avoue donc que son fils se bat en ce moment contre les

confédérés? s'écria Texar.

-- Je n'ai rien à avouer... rien! répondit James Burbank. C'est à

vous de prouver ce que vous avancez contre moi!

-- Soit!... Je le prouverai! répliqua Texar. Dans quelques jours,

je serai en possession de cette preuve que l'on me demande, et

quand je l'aurai...

-- Quand vous l'aurez, répondit le magistrat, nous pourrons nous

prononcer sur ce fait. Jusque-là, je ne vois pas quelles sont les

accusations dont James Burbank ait à répondre?»

En se prononçant ainsi, ce magistrat parlait comme un homme

intègre. Il avait raison, sans doute. Malheureusement, il avait

tort d'avoir raison devant un public si prévenu contre le colon de

Camdless-Bay. De là, des murmures, des protestations mêmes,

proférées par les compagnons de Texar, qui accueillirent ses

paroles. L'Espagnol le sentit bien, et, abandonnant les faits

relatifs à Gilbert Burbank, il en revint aux accusations portées

directement contre son père.

«Oui, répéta-t-il, je prouverai tout ce que j'ai avancé, à savoir

que James Burbank est en rapport avec l'ennemi qui se prépare à

envahir la Floride. En attendant, les opinions qu'il professe

publiquement, opinions si dangereuses pour la cause de

l'esclavage, constituent un péril public. Aussi, au nom de tous

les propriétaires d'esclaves, qui ne se soumettront jamais au joug

que le Nord veut leur imposer, je demande que l'on s'assure de sa

personne...

-- Oui!... Oui!» s'écrièrent les partisans de Texar, tandis qu'une

partie de l'assemblée essayait vainement de protester contre cette

injustifiable prétention.

Le magistrat parvint à rétablir le calme dans l'auditoire, et

James Burbank put reprendre la parole:

«Je m'élève de toute ma force, de tout mon droit, dit-il, contre

l'arbitraire auquel on veut pousser la justice! Que je sois

abolitionniste, oui! et je l'ai déjà avoué. Mais les opinions sont

libres, je suppose, avec un système de gouvernement qui est fondé

sur la liberté. Ce n'est pas un crime, jusqu'ici, d'être anti-

esclavagiste, et où il n'y a pas culpabilité, la loi est

impuissante à punir!»

Des approbations plus nombreuses semblèrent donner raison à James

Burbank. Sans doute, Texar crut que l'occasion était venue de

changer ses batteries puisqu'elles ne portaient pas. Aussi, qu'on

ne s'étonne pas s'il lança à James Burbank cette apostrophe

inattendue:

«Eh bien, affranchissez donc vos esclaves, puisque vous êtes

contre l'esclavage!

-- Je le ferai! répondit James Burbank. Je le ferai, dès que le

moment sera venu!

-- Vraiment! Vous le ferez quand l'armée fédérale sera maîtresse

de la Floride! répliqua Texar. Il vous faut les soldats de Sherman

et les marins de Dupont pour que vous ayez le courage d'accorder

vos actes avec vos idées! C'est prudent, mais c'est lâche!

-- Lâche?... s'écria James Burbank, indigné, qui ne comprit pas

que son adversaire lui tendait un piège.

-- Oui! lâche! répéta Texar. Voyons! Osez donc enfin mettre vos

opinions en pratique! C'est à croire, en vérité, que vous ne

cherchez qu'une popularité facile pour plaire aux gens du Nord!

Oui! Anti-esclavagiste en apparence, vous n'êtes, au fond et par

intérêt, qu'un partisan du maintien de l'esclavage!»

James Burbank s'était redressé sous cette injure. Il couvrait son

accusateur d'un regard de mépris. C'était là plus qu'il n'en

pouvait supporter. Un tel reproche d'hypocrisie se trouvait

manifestement en désaccord avec toute son existence franche et

loyale.

«Habitants de Jacksonville, s'écria-t-il de façon à être entendu

de toute la foule, à partir de ce jour, je n'ai plus un esclave; à

partir de ce jour, je proclame l'abolition de l'esclavage sur tout

le domaine de Camdless-Bay!»

Tout d'abord des hurrahs seulement accueillirent cette déclaration

hardie. Oui! Il y avait un véritable courage à le faire, --

courage plus que prudence peut-être! James Burbank venait de se

laisser emporter par son indignation.

Or, cela n'était que trop évident, cette mesure allait

compromettre les intérêts des autres planteurs de la Floride.

Aussi la réaction se fit-elle presque aussitôt dans le public de

Court-Justice. Les premiers applaudissements accordés au colon de

Camdless-Bay furent bientôt étouffés par les vociférations, non

seulement de ceux qui étaient esclavagistes de principe, mais

aussi de tous ceux qui avaient été indifférents jusqu'alors à

cette question de l'esclavage. Et les amis de Texar auraient

profité de ce revirement pour se livrer à quelque acte de violence

contre James Burbank, si l'Espagnol lui-même ne les eût contenus.

«Laissez faire! dit-il. James Burbank s'est désarmé lui-même!...

Maintenant, il est à nous!»

Ces paroles, dont on comprendra bientôt la signification,

suffirent à retenir tous ces partisans de la violence. Aussi James

Burbank ne fut-il point inquiété, lorsque les magistrats lui

eurent dit qu'il pouvait se retirer. Devant l'absence de toute

preuve, il n'y avait pas lieu d'accorder l'incarcération demandée

par Texar. Plus tard, si l'Espagnol, qui maintenait ses dires,

produisait des témoignages de nature à mettre au grand jour les

connivences de James Burbank avec l'ennemi, les magistrats

reprendraient les poursuites. Jusque-là, James Burbank devait être

libre.

Il est vrai, cette déclaration d'affranchissement relative au

personnel de Camdless-Bay, publiquement faite, allait être

ultérieurement exploitée contre les autorités de la ville et au

profit du parti de l'émeute.

Quoi qu'il en soit, à sa sortie de Court-Justice, bien que James

Burbank fût suivi par une foule très mal disposée à son égard, les

agents surent empêcher qu'on lui fît violence. Il y eut des huées,

des menaces, non des actes de brutalité. Évidemment, l'influence

de Texar le protégeait. James Burbank put donc atteindre les quais

du port où l'attendait son embarcation. Là, il prit congé de son

correspondant, M. Harvey, qui ne l'avait point quitté. Puis,

poussant au large, il fut rapidement hors de la portée des

vociférations, dont les braillards de Jacksonville avaient

accompagné son départ.

Comme la marée descendait, l'embarcation, retardée par le jusant,

ne mit pas moins de deux heures à gagner le pier de Camdless-Bay,

où James Burbank était attendu par sa famille. Quelle joie ce fut

dans tout ce petit monde, en le revoyant. Il y avait tant de

motifs de craindre qu'il ne fût retenu loin des siens!

«Non! dit-il à la petite Dy, qui l'embrassait. Je t'avais promis

de revenir pour dîner, ma chérie, et, tu le sais bien, je ne

manque jamais à mes promesses!»

VIII

La dernière esclave

Le soir même, James Burbank mit les siens au courant de ce qui

s'était passé à Court-Justice. L'odieuse conduite de Texar leur

fut dévoilée. C'était sous la pression de cet homme et de la

populace de Jacksonville que l'ordre de comparution avait été

adressé à Camdless-Bay. L'attitude des magistrats, en cette

affaire, ne méritait que des éloges. À cette accusation

d'intelligences avec les fédéraux, ils avaient répondu en exigeant

la preuve qu'elle fût fondée. Texar, n'ayant pu fournir cette

preuve, James Burbank avait été laissé libre.

Toutefois, au milieu de ces vagues incriminations, le nom de

Gilbert avait été prononcé. On ne semblait pas mettre en doute que

le jeune homme ne fût à l'armée du Nord. Le refus de répondre à

cet égard, n'était-ce pas un demi-aveu de la part de James

Burbank?

Ce que furent alors les craintes, les angoisses de Mme Burbank, de

Miss Alice, de toute cette famille si menacée, cela n'est que trop

aisé à comprendre. À défaut du fils qui leur échappait, les

forcenés de Jacksonville ne s'en reprendraient-ils pas à son père?

Texar s'était vanté, sans doute, lorsqu'il avait promis de

produire, sous quelques jours, une preuve de ce fait. En somme, il

n'était pas impossible qu'il ne parvînt à se la procurer, et la

situation serait inquiétante au plus haut point.

«Mon pauvre Gilbert! s'écria Mme Burbank. Le savoir si près de

Texar, décidé à tout faire pour arriver à son but!

-- Ne pourrait-on le prévenir de ce qui vient de se passer à

Jacksonville? dit Miss Alice.

-- Oui! ajouta M. Stannard. Ne conviendrait-il pas surtout de lui

faire savoir que toute imprudence de sa part aurait les

conséquences les plus funestes pour les siens et pour lui?

-- Et comment le prévenir? répliqua James Burbank. Des espions

rôdent sans cesse autour de Camdless-Bay, cela n'est que trop

certain. Déjà le messager que Gilbert nous a envoyé avait été

suivi à son retour. Toute lettre que nous écririons pourrait

tomber entre les mains de Texar. Tout homme que nous enverrions,

chargé d'un message verbal, risquerait d'être arrêté en route.

Non, mes amis, ne tentons rien qui soit susceptible d'aggraver

cette situation, et fasse le Ciel que l'armée fédérale ne tarde

pas à occuper la Floride! Il n'est que temps pour cette minorité

de gens honnêtes, menacée par la majorité des coquins du pays!»

James Burbank avait raison. Par suite de la surveillance qui

devait évidemment s'exercer autour de la plantation, il eût été

très imprudent de correspondre avec Gilbert. D'ailleurs, le moment

approchait où James Burbank et les nordistes, établis en Floride,

seraient en sûreté sous la protection de l'armée fédérale.

C'était, en effet, le lendemain même que le commodore Dupont

devait appareiller au mouillage d'Edisto. Avant trois jours, bien

certainement, on apprendrait que la flottille, après avoir

descendu le littoral de la Géorgie, serait dans la baie de Saint-

Andrews.

James Burbank raconta alors le grave incident survenu devant les

magistrats de Jacksonville. Il dit comment il avait été poussé à

répondre au défi jeté par Texar à propos des esclaves de Camdless-

Bay. Fort de son droit, fort de sa conscience, il avait

publiquement déclaré l'abolition de l'esclavage sur tout son

domaine. Ce que nul État du Sud ne s'était encore permis de

proclamer sans y avoir été obligé par le sort des armes, il

l'avait fait librement et de son plein gré.

Déclaration aussi hardie que généreuse! Quelles en seraient les

conséquences, on ne pouvait le prévoir. Évidemment, elle n'était

pas de nature à rendre la position de James Burbank moins menacée

au milieu de ce pays esclavagiste. Peut-être, même, provoquerait-

elle certaines velléités de révolte parmi les esclaves des autres

plantations. N'importe! La famille Burbank, émue par la grandeur

de l'acte, approuva sans réserve ce que son chef venait de faire.

«James, dit Mme Burbank, quoi qu'il puisse arriver, tu as eu

raison de répondre ainsi aux odieuses insinuations que ce Texar

avait l'infamie de lancer contre toi!

-- Nous sommes fiers de vous, mon père! ajouta Miss Alice, en

donnant pour la première fois ce nom à M. Burbank.

-- Et ainsi, ma chère fille, répondit James Burbank, lorsque

Gilbert et les fédéraux entreront en Floride, ils ne trouveront

plus un seul esclave à Camdless-Bay!

-- Je vous remercie, monsieur Burbank, dit alors Zermah, je vous

remercie pour mes compagnons et pour moi. En ce qui me concerne,

je ne me suis jamais sentie esclave près de vous. Vos bontés,

votre générosité, m'avaient déjà faite aussi libre que je le suis

aujourd'hui!

-- Tu as raison, Zermah, répondit Mme Burbank. Esclave ou libre,

nous ne t'en aimerons pas moins!»

Zermah eût en vain essayé de cacher son émotion. Elle prit Dy dans

ses bras et la pressa sur sa poitrine.

MM. Carrol et Stannard avaient serré la main de James Burbank avec

effusion. C'était lui dire qu'ils l'approuvaient et qu'ils

applaudissaient à cet acte d'audace -- de justice aussi.

Il est bien évident que la famille Burbank, sous cette généreuse

impression, oubliait alors ce que la conduite de James Burbank

pouvait provoquer de complications dans l'avenir.

Aussi, personne à Camdless-Bay ne songerait-il à blâmer James

Burbank, si ce n'est, sans doute, le régisseur Perry, lorsqu'il

serait au courant de ce qui venait de se passer. Mais il était en

tournée pour le service de la plantation et ne devait rentrer que

dans la nuit.

Il était déjà tard. On se sépara, non sans que James Burbank eût

annoncé que, dès le lendemain, il remettrait à ses esclaves leur

acte d'affranchissement.

«Nous serons avec toi, James, répondit Mme Burbank, quand tu leur

apprendras qu'ils sont libres!

-- Oui, tous! ajouta Edward Carrol.

-- Et moi aussi, père? demanda la petite Dy.

-- Oui, ma chérie, toi aussi!

-- Bonne Zermah, ajouta la fillette, est-ce que tu vas nous

quitter après cela?

-- Non, mon enfant! répondit Zermah. Non! Je ne t'abandonnerai

jamais!»

Chacun se retira dans sa chambre, quand les précautions ordinaires

eurent été prises pour la sécurité de Castle-House.

Le lendemain, la première personne que rencontra James Burbank

dans le parc réservé, ce fut précisément M. Perry. Comme le secret

avait été parfaitement gardé, le régisseur n'en savait rien

encore. Il l'apprit bientôt de la bouche même de James Burbank,

qui s'attendait du reste à l'ébahissement de M. Perry.

«Oh! monsieur James!... Oh! monsieur James!»

Le digne homme, vraiment abasourdi, ne pouvait trouver autre chose

à répondre.

«Cependant, cela ne peut vous surprendre, Perry, reprit James

Burbank. Je n'ai fait que devancer les événements. Vous savez bien

que l'affranchissement des Noirs est un acte qui s'impose à tout

État soucieux de sa dignité...

-- Sa dignité, monsieur James. Qu'est-ce que la dignité vient

faire à ce propos?

-- Vous ne comprenez pas le mot dignité, Perry. Soit! disons:

soucieux de ses intérêts.

-- Ses intérêts... ses intérêts, monsieur James! Vous osez dire:

soucieux de ses intérêts?

-- Incontestablement, et l'avenir ne tardera pas à vous le

prouver, mon cher Perry!

-- Mais où recrutera-t-on désormais le personnel des plantations,

monsieur Burbank?

-- Toujours parmi les Noirs, Perry.

-- Mais si les Noirs sont libres de ne plus travailler, ils ne

travailleront plus!

-- Ils travailleront, au contraire, et même avec plus de zèle,

puisque ce sera librement, et avec plus de plaisir aussi, puisque

leur condition sera meilleure.

-- Mais les vôtres, monsieur James?... Les vôtres vont commencer

par nous quitter!

-- Je serai bien étonné, mon cher Perry, s'il en est un seul qui

ait la pensée de le faire.

-- Mais voilà que je ne suis plus régisseur des esclaves de

Camdless-Bay?

-- Non, mais vous êtes toujours régisseur de Camdless-Bay, et je

ne pense pas que votre situation soit amoindrie parce que vous

commanderez à des hommes libres au lieu de commander à des

esclaves.

-- Mais...

-- Mon cher Perry, je vous préviens qu'à tous vos «mais», j'ai des

réponses toutes prêtes. Prenez donc votre parti d'une mesure qui

ne pouvait tarder à s'accomplir, et à laquelle ma famille, sachez-

le bien, vient de faire le meilleur accueil.

-- Et nos Noirs n'en savent rien?...

-- Rien encore, répondit James Burbank. Je vous prie, Perry, de ne

point leur en parler. Ils l'apprendront aujourd'hui même. Vous les

convoquerez donc tous dans le parc de Castle-House, pour trois

heures après midi, en vous contentant de dire que j'ai une

communication à leur faire.»

Là-dessus, le régisseur se retira, avec de grands gestes de

stupéfaction, répétant:

«Des Noirs qui ne sont plus esclaves! Des Noirs qui vont

travailler à leur compte! Des Noirs qui seront obligés de pourvoir

à leurs besoins! C'est le bouleversement de l'ordre social! C'est

le renversement des lois humaines! C'est contre nature! Oui!

contre nature!»

Pendant la matinée, James Burbank, Walter Stannard et Edward

Carrol allèrent, en break, visiter une partie de la plantation sur

sa frontière septentrionale. Les esclaves vaquaient à leurs

travaux habituels au milieu des rizières, des champs de caféiers

et de cannes. Même empressement au travail dans les chantiers et

les scieries. Le secret avait été bien gardé. Aucune communication

n'avait pu s'établir encore entre Jacksonville et Camdless-Bay.

Ceux qu'il intéressait d'une façon si directe, ne savaient rien du

projet de James Burbank.

En parcourant cette partie du domaine sur sa limite la plus

exposée, James Burbank et ses amis voulaient s'assurer que les

abords de la plantation ne présentaient rien de suspect. Après la

déclaration de la veille, on pouvait craindre qu'une partie de la

populace de Jacksonville ou de la campagne environnante fût

poussée à se porter sur Camdless-Bay. Il n'en était rien

jusqu'alors. On ne signala même pas de rôdeurs de ce côté du

fleuve, ni sur le cours du Saint-John. Le _Shannon, _qui le

remonta vers dix heures du matin, ne fit point escale au pier du

petit port et continua sa route vers Picolata. Ni en amont ni en

aval, il n'y avait rien à craindre pour les hôtes de Castle-House.

Un peu avant midi, James Burbank, Walter Stannard et Edward Carrol

repassèrent le pont de l'enceinte du parc et rentrèrent à

l'habitation. Toute la famille les attendait pour déjeuner. On

était plus rassuré. On causa plus à l'aise. Il semblait qu'il se

fût produit une détente dans la situation. Sans doute, l'énergie

des magistrats de Jacksonville avait imposé aux violents du parti

de Texar. Or, si cet état de choses se prolongeait pendant

quelques jours encore, la Floride serait occupée par l'armée

fédérale. Les anti-esclavagistes, qu'ils fussent du Nord ou du

Sud, y seraient en sûreté.

James Burbank pouvait donc procéder à la cérémonie d'émancipation,

-- premier acte de ce genre qui serait volontairement accompli

dans un État à esclaves.

Celui de tous les Noirs de la plantation, qui éprouverait le plus

de satisfaction serait évidemment un garçon de vingt ans, nommé

Pygmalion plus communément appelé Pyg. Attaché au service des

communs de Castle-House, c'était là que demeurait ledit Pyg. Il ne

travaillait ni dans les champs ni dans les ateliers ou chantiers

de Camdless-Bay. Il faut bien l'avouer, Pygmalion n'était qu'un

garçon ridicule, vaniteux, paresseux, auquel, par bonté, ses

maîtres passaient bien des choses. Depuis que la question de

l'esclavage était en jeu, il fallait l'entendre déclamer de

grandes phrases sur la liberté humaine. À tout propos, il faisait

des discours prétentieux à ses congénères, qui ne se gênaient pas

d'en rire. Il montait sur ses grands chevaux, comme on dit, lui

qu'un âne eût jeté à terre. Mais au fond, comme il n'était point

méchant, on le laissait parler. On voit déjà quelles discussions

il devait avoir avec le régisseur Perry, lorsque celui-ci était

d'humeur à l'écouter, et l'on sent quel accueil il allait faire à

cet acte d'affranchissement qui lui rendrait sa dignité d'homme.

Ce jour-là, les Noirs furent prévenus qu'ils auraient à se réunir

dans le parc réservé devant Castle-House. C'était là qu'une

importante communication leur serait adressée par le propriétaire

de Camdless-Bay.

Un peu avant trois heures -- heure fixée pour la réunion -- tout

le personnel, après avoir quitté ses baraccons, commença à

s'assembler devant Castle-House. Ces braves gens n'étaient rentrés

ni aux ateliers, ni dans les champs ni dans les chantiers

d'abattage, après le dîner de midi. Ils avaient voulu faire un peu

de toilette, changer les habits de travail pour des vêtements plus

propres, selon l'habitude, lorsqu'on leur ouvrait la poterne de

l'enceinte. Donc, grande animation, va-et-vient de case à case,

tandis que le régisseur Perry, se promenant de l'un à l'autre des

baraccons, grommelait:

«Quand je pense qu'en ce moment, on pourrait encore trafiquer de

ces Noirs, puisqu'ils sont toujours à l'état de marchandise! Et,

avant une heure, voilà qu'il ne sera plus permis ni de les acheter

ni de les vendre! Oui! je le répéterai jusqu'à mon dernier

souffle! M. Burbank a beau faire et beau dire, et après lui le

président Lincoln, et après le président Lincoln, tous les

fédéraux du Nord et tous les libéraux des deux mondes, c'est

contre nature!»

En cet instant, Pygmalion, qui ne savait rien encore, se trouva

face à face avec le régisseur.

«Pourquoi nous convoque-t-on, monsieur Perry? demanda Pyg. Auriez-

vous la bonté de me le dire?

-- Oui, imbécile! C'est pour te...»

Le régisseur s'arrêta, ne voulant point trahir le secret. Une idée

lui vint alors.

«Approche ici, Pyg!» dit-il.

Pygmalion s'approcha.

«Je te tire quelquefois l'oreille, mon garçon?

-- Oui, monsieur Perry, puisque, contrairement à toute justice

humaine ou divine, c'est votre droit.

-- Eh bien, puisque c'est mon droit, je vais me permettre d'en

user encore!»

Et, sans se soucier des cris de Pyg, sans lui faire grand mal, non

plus, il lui secoua les oreilles qui étaient déjà d'une belle

longueur. Vraiment, cela soulagea le régisseur d'avoir, une

dernière fois, exercé son droit sur un des esclaves de la

plantation.

À trois heures, James Burbank et les siens parurent sur le perron

de Castle-House. Dans l'enceinte étaient groupés sept cents

esclaves, hommes, femmes, enfants, -- même une vingtaine de ces

vieux Noirs, qui, lorsqu'ils avaient été reconnus impropres à tout

travail, trouvaient une retraite assurée pour leur vieillesse dans

les baraccons de Camdless-Bay.

Un profond silence s'établit aussitôt. Sur un geste de James

Burbank, M. Perry et les sous-régisseurs firent approcher le

personnel, de manière que tous pussent entendre distinctement la

communication qui allait leur être faite.

James Burbank prit la parole.

«Mes amis, dit-il, vous le savez, une guerre civile, déjà longue

et malheureusement trop sanglante, met aux prises la population

des États-Unis. Le vrai mobile de cette guerre a été la question

de l'esclavage. Le Sud, ne s'inspirant que de ce qu'il croit être

ses intérêts, en a voulu le maintien. Le Nord, au nom de

l'humanité, a voulu qu'il fût détruit en Amérique. Dieu a favorisé

les défenseurs d'une cause juste, et la victoire s'est déjà

prononcée plus d'une fois en faveur de ceux qui se battent pour

l'affranchissement de toute une race humaine. Depuis longtemps,

personne ne l'ignore, fidèle à mon origine, j'ai toujours partagé

les idées du Nord, sans avoir été à même de les appliquer. Or, des

circonstances ont fait que je puis hâter le moment où il m'est

possible de conformer mes actes à mes opinions. Écoutez donc ce

que j'ai à vous apprendre au nom de toute ma famille.»

Il y eut un sourd murmure d'émotion dans l'assistance, mais il

s'apaisa presque aussitôt. Et alors, James Burbank, d'une voix qui

s'entendit de partout, fit la déclaration suivante:

«À partir de ce jour, 28 février 1862, les esclaves de la

plantation sont affranchis de toute servitude. Ils peuvent

disposer de leur personne. Il n'y a plus que des hommes libres à

Camdless-Bay!»

Les premières manifestations de ces nouveaux affranchis furent des

hurrahs qui éclatèrent de toutes parts. Les bras s'agitèrent en

signe de remerciements. Le nom de Burbank fut acclamé. Tous se

rapprochèrent du perron. Hommes, femmes, enfants, voulaient baiser

les mains de leur libérateur. Ce fut un indescriptible

enthousiasme, qui se produisit avec d'autant plus d'énergie qu'il

n'était point préparé. On juge si Pygmalion gesticulait, pérorait,

prenait des attitudes.

Alors, un vieux Noir, le doyen du personnel, s'avança jusque sur

les premières marches du perron. Là, il redressa la tête, et d'une

voix profondément émue:

«Au nom des anciens esclaves de Camdless-Bay, libres désormais,

dit-il, soyez remercié, monsieur Burbank, pour nous avoir fait

entendre les premières paroles d'affranchissement qui aient été

prononcées dans l'État de Floride!»

Tout en parlant, le vieux Nègre venait de monter lentement les

degrés du perron. Arrivé auprès de James Burbank, il lui avait

baisé les mains, et, comme la petite Dy lui tendait les bras, il

la présenta à ses camarades.

«Hurrah!... Hurrah pour monsieur Burbank!»

Ces cris retentirent joyeusement dans l'air et durent porter

jusqu'à Jacksonville, sur l'autre rive du Saint-John, la nouvelle

du grand acte qui venait d'être accompli.

La famille de James Burbank était profondément émue. Vainement

essaya-t-elle de calmer ces marques d'enthousiasme. Ce fut Zermah

qui parvint à les apaiser, lorsqu'on la vit s'élancer vers le

perron pour prendre la parole à son tour.

«Mes amis, dit-elle, nous voilà tous libres maintenant, grâce à la

générosité, à l'humanité de celui qui fut notre maître, et le

meilleur des maîtres!

-- Oui!... oui!... crièrent ces centaines de voix, confondues dans

le même élan de reconnaissance.

-- Chacun de nous peut donc dorénavant disposer de sa personne,

reprit Zermah. Chacun peut quitter la plantation, faire acte de

liberté suivant que son intérêt le commande. Quant à moi, je ne

suivrai que l'instinct de mon coeur, et je suis certaine que la

plupart d'entre vous feront ce que je vais faire moi-même. Depuis

six ans, je suis entré à Camdless-Bay. Mon mari et moi, nous y

avons vécu, et nous désirons y finir notre vie. Je supplie donc

monsieur Burbank de nous garder libres, comme il nous a gardés

esclaves... Que ceux dont c'est aussi le désir...

-- Tous!... Tous!»

Et ces mots, répétés mille fois, dirent combien était apprécié le

maître de Camdless-Bay, quel lien d'amitié et de reconnaissance

l'unissait à tous les affranchis de son domaine.

James Burbank prit alors la parole. Il dit que tous ceux qui

voudraient rester sur la plantation le pourraient dans ces

conditions nouvelles. Il ne s'agirait plus que de régler d'un

commun accord la rémunération du travail libre et les droits des

nouveaux affranchis. Il ajouta que, tout d'abord, il convenait que

la situation fût régularisée. C'est pourquoi, dans ce but, chacun

des Noirs allait recevoir pour sa famille et pour lui un acte de

libération, qui lui permettrait de reprendre dans l'humanité le

rang auquel il avait droit.

C'est ce qui fut immédiatement fait par le soin des sous-

régisseurs.

Depuis longtemps décidé à affranchir ses esclaves, James Burbank

avait préparé ces actes, et chaque Noir reçut le sien avec les

plus touchantes démonstrations de reconnaissance.

La fin de cette journée fut consacrée à la joie. Si, dès le

lendemain, tout le personnel devait retourner à ses travaux

ordinaires, ce jour-là, la plantation fut en fête. La famille

Burbank, mêlée à ces braves gens, recueillit les témoignages

d'amitié les plus sincères, aussi bien que les assurances d'un

dévouement sans bornes.

Cependant, au milieu de son ancien troupeau d'êtres humains, le

régisseur Perry se promenait comme une âme en peine, et, à James

Burbank qui lui demanda:

«Eh bien, Perry, qu'en dites-vous?

-- Je dis, monsieur James, répliqua-t-il, que pour être libres,

ces Africains n'en sont pas moins nés en Afrique et n'ont pas

changé de couleur! Or, puisqu'ils sont nés noirs, ils mourront

noirs...

-- Mais ils vivront blancs, répondit en souriant James Burbank, et

tout est là!»

Ce soir-là, le dîner réunit à la table de Castle-House la famille

Burbank vraiment heureuse, et, il faut le dire, aussi plus

confiante dans l'avenir. Quelques jours encore, la sécurité de la

Floride serait complètement assurée. Aucune mauvaise nouvelle,

d'ailleurs, n'était venue de Jacksonville. Il était possible que

l'attitude de James Burbank devant les magistrats de Court-Justice

eût produit une impression favorable sur le plus grand nombre des

habitants.

À ce dîner assistait le régisseur Perry, qui était bien obligé de

prendre son parti de ce qu'il n'avait pu empêcher. Il se trouvait

même en face du doyen des Noirs, invité par James Burbank, comme

pour mieux marquer en sa personne que l'affranchissement, accordé

à lui et à ses compagnons d'esclavage, n'était pas une vaine

déclaration dans la pensée du maître de Camdless-Bay. Au-dehors

éclataient des cris de fête, et le parc s'illuminait du reflet des

feux de joie, allumés en divers points de la plantation. Vers le

milieu du repas se présenta une députation qui apportait à la

petite fille un magnifique bouquet, le plus beau, à coup sûr, qui

eût jamais été offert à «mademoiselle Dy Burbank, de Castle-

House.» Compliments et remerciements furent donnés et rendus de

part et d'autre avec une profonde émotion.

Puis, tous se retirèrent, et la famille rentra dans le hall, en

attendant l'heure du coucher. Il semblait qu'une journée si bien

commencée ne pouvait que bien finir.

Vers huit heures, le calme régnait sur toute la plantation. On

avait lieu de croire que rien ne le troublerait, lorsqu'un bruit

de voix se fit entendre au-dehors.

James Burbank se leva et alla aussitôt ouvrir la grande porte du

hall.

Devant le perron, quelques personnes attendaient et parlaient à

haute voix.

«Qu'y a-t-il? demanda James Burbank.

-- Monsieur Burbank, répondit un des régisseurs, une embarcation

vient d'accoster le pier.

-- Et d'où vient-elle?

-- De la rive gauche.

-- Qui est à bord?

-- Un messager qui vous est envoyé de la part des magistrats de

Jacksonville.

-- Et que veut-il?

-- Il demande à vous faire une communication. Permettez-vous qu'il

débarque?

-- Certainement!»

Mme Burbank s'était rapprochée de son mari. Miss Alice s'avança

vivement vers une des fenêtres du hall, pendant que M. Stannard et

Edward Carrol se dirigeaient vers la porte. Zermah, prenant la

petite Dy par la main, s'était levée. Tous eurent alors le

pressentiment que quelque grave complication allait surgir.

Le régisseur était retourné vers l'appontement du pier. Dix

minutes après, il revenait avec le messager que l'embarcation

avait amené de Jacksonville à Camdless-Bay.

C'était un homme qui portait l'uniforme de la milice du comté. Il

fut introduit dans le hall, et demanda M. Burbank.

«C'est moi! Que me voulez-vous?

-- Vous remettre ce pli.»

Le messager tendit une grande enveloppe, qui portait à l'un de ses

angles le cachet de Court-Justice. James Burbank brisa le cachet

et lut ce qui suit:

«Par ordre des autorités nouvellement constituées de Jacksonville,

tout esclave qui aura été affranchi contre la volonté des

sudistes, sera immédiatement expulsé du territoire.

«Cette mesure sera exécutée dans les quarante-huit heures, et, en

cas de refus, il y sera procédé par la force.

«Fait à Jacksonville, 28 février 1862.

«TEXAR.»

Les magistrats en qui l'on pouvait avoir confiance avaient été

renversés. Texar, soutenu par ses partisans, était depuis peu de

temps à la tête de la ville.

«Que répondrai-je? demanda le messager.

-- Rien!» répliqua James Burbank.

Le messager se retira et fut reconduit à son embarcation, qui se

dirigea vers la rive gauche du fleuve.

Ainsi, sur ordre de l'Espagnol, les anciens esclaves de la

plantation allaient être dispersés! Par cela seul qu'on les avait

fait libres, ils n'auraient plus le droit de vivre sur le

territoire de la Floride! Camdless-Bay serait privée de tout ce

personnel sur lequel James Burbank pouvait compter pour défendre

la plantation!

«Libre à ces conditions? dit Zermah. Non, jamais! Je refuse la

liberté, et, puisqu'il le faut pour rester près de vous, mon

maître, j'aime mieux redevenir esclave!»

Et, prenant son acte d'affranchissement, Zermah le déchira et

tomba aux genoux de James Burbank.

IX

Attente

Telles étaient les premières conséquences du mouvement généreux

auquel avait obéi James Burbank en affranchissant ses esclaves,

avant que l'armée fédérale fût maîtresse du territoire.

À présent, Texar et ses partisans dominaient la ville et le comté.

Ils allaient se livrer à tous les actes de violence auxquels leur

nature brutale et grossière devait les pousser, c'est-à-dire aux

plus épouvantables excès. Si, par ses dénonciations vagues,

l'Espagnol n'avait pu, en fin de compte, faire emprisonner James

Burbank, il n'en était pas moins arrivé à son but, en profitant

des dispositions de Jacksonville, dont la population était en

grande partie surexcitée par la conduite de ses magistrats dans

l'affaire du propriétaire de Camdless-Bay. Après l'acquittement du

colon anti-esclavagiste, qui venait de proclamer l'émancipation

sur tout son domaine, du nordiste dont les voeux étaient

manifestement pour le Nord, Texar avait soulevé la foule des

malhonnêtes gens, il avait révolutionné la ville. Ayant amené par

là le renversement des autorités si compromises, il avait mis à

leur place les plus avancés de son parti, il en avait formé un

comité où les petits Blancs se partageaient le pouvoir avec les

Floridiens d'origine espagnole, il s'était assuré le concours de

la milice, travaillée depuis longtemps déjà, et qui fraternisait

avec la populace. Maintenant, le sort des habitants de tout le

comté était entre ses mains.

Il faut le dire, la conduite de James Burbank n'avait trouvé

aucune approbation chez la plupart des colons dont les

établissements bordent les deux rives du Saint-John. Ceux-ci

pouvaient craindre que leurs esclaves voulussent les obliger à

suivre son exemple. Le plus grand nombre des planteurs, partisans

de l'esclavage, résolus à lutter contre les prétentions des

Unionistes, voyaient avec une extrême irritation la marche des

armées fédérales. Aussi prétendaient-ils que la Floride résistât

comme résistaient encore les États du Sud. Si, dans le début de la

guerre, cette question d'affranchissement n'avait peut-être excité

que leur indifférence, ils s'empressaient à présent de se ranger

sous le drapeau de Jefferson Davis. Ils étaient prêts à seconder

les efforts des rebelles contre le gouvernement d'Abraham Lincoln.

Dans ces conditions, on ne s'étonnera pas que Texar, s'appuyant

sur les opinions et les intérêts unis pour défendre la même cause,

n'eût réussi à s'imposer, si peu d'estime qu'inspirât sa personne.

Désormais, il allait pouvoir agir en maître, moins à l'effet

d'organiser la résistance avec le concours des sudistes, et

repousser la flottille du commodore Dupont, qu'afin de satisfaire

ses instincts pervers.

C'est à cause de cela, ou de la haine qu'il portait à la famille

Burbank, le premier soin de Texar avait été de répondre à l'acte

d'affranchissement de Camdless-Bay par cette mesure obligeant tous

les affranchis à vider le territoire dans les quarante-huit

heures.

«En agissant ainsi, je sauvegarde les intérêts des colons,

directement menacés. Oui! ils ne peuvent qu'approuver cet arrêté,

dont le premier effet sera d'empêcher le soulèvement des esclaves

dans tout l'État de la Floride.»

La majorité avait donc applaudi sans réserve à cette ordonnance de

Texar, si arbitraire qu'elle fût. Oui! arbitraire, inique,

insoutenable! James Burbank était dans son droit, quand il

émancipait ses esclaves. Ce droit, il le possédait de tout temps.

Il pouvait l'exercer même avant que la guerre eût divisé les

États-Unis sur la question de l'esclavage. Rien ne devait

prévaloir contre ce droit. Jamais la mesure, prise par Texar,

n'aurait pour elle la justice ni même la légalité.

Et tout d'abord, Camdless-Bay allait être privée de ses défenseurs

naturels. À cet égard, le but de l'Espagnol était pleinement

atteint.

On le comprit bien à Castle-House, et, peut-être, aurait-il été à

désirer que James Burbank eût attendu le jour où il pouvait agir

sans danger. Mais, on le sait, accusé devant les magistrats de

Jacksonville d'être en désaccord avec ses principes, mis en

demeure de s'y conformer et incapable de contenir son indignation,

il s'était prononcé publiquement, et publiquement aussi, devant le

personnel de la plantation, il avait procédé à l'affranchissement

des Noirs de Camdless-Bay.

Or, la situation de la famille Burbank et de ses hôtes s'étant

aggravée de ce fait, il fallait décider en toute hâte ce qu'il

convenait de faire dans ces conjonctures.

Et d'abord -- ce fut là-dessus que porta la discussion, le soir

même -- y avait-il lieu de revenir sur l'acte d'émancipation? Non!

Cela n'aurait rien changé à l'état de choses. Texar n'eût point

tenu compte de ce tardif retour. D'ailleurs, l'unanimité des Noirs

du domaine, en apprenant la décision prise contre eux par les

nouvelles autorités de Jacksonville, se fût empressée d'imiter

Zermah. Tous les actes d'affranchissement auraient été déchirés.

Pour ne point quitter Camdless-Bay, pour ne pas être chassés du

territoire, tous eussent repris leur condition d'esclaves,

jusqu'au jour où, de par une loi d'État, ils auraient le droit

d'être libres et de vivre librement où il leur plairait.

Mais à quoi bon? Décidés à défendre, avec leur ancien maître, la

plantation devenue leur patrie véritable, ne le feraient-ils pas

avec autant d'ardeur, maintenant qu'ils étaient affranchis? Oui,

certes, et Zermah s'en portait garante. James Burbank jugea donc

qu'il n'avait point à revenir sur ce qui était fait. Tous furent

de son avis. Et ils ne se trompaient pas, car, le lendemain,

lorsque la nouvelle mesure décrétée par le comité de Jacksonville

fut connue, les marques de dévouement, les témoignages de

fidélité, éclatèrent de toutes parts à Camdless-Bay. Si Texar

voulait mettre son arrêté à exécution, on résisterait. S'il

voulait employer la force, c'est par la force qu'on saurait lui

répondre.

«Et puis, dit Edward Carrol, les événements nous pressent. Dans

deux jours, dans vingt-quatre heures peut-être, ils auront résolu

la question de l'esclavage en Floride. Après demain, la flottille

fédérale peut avoir forcé les bouches du Saint-John, et alors...

-- Et si les milices, aidées des troupes confédérées, veulent

résister?... fit observer M. Stannard.

-- Si elles résistent, leur résistance ne pourra être de longue

durée! répondit Edward Carrol. Sans vaisseaux, sans canonnières,

comment pourraient-ils s'opposer au passage du commodore Dupont,

au débarquement des troupes de Sherman, à l'occupation des ports

de Fernandina, de Jacksonville ou de Saint-Augustine? Ces points

occupés, les fédéraux seront maîtres de la Floride. Alors Texar et

les siens n'auront d'autre ressource que de s'enfuir...

-- Ah! puisse-t-on, au contraire, s'emparer de cet homme! s'écria

James Burbank. Quand il sera entre les mains de la justice

fédérale, nous verrons s'il arguera encore de quelque alibi pour

échapper au châtiment que méritent ses crimes!»

La nuit se passa, sans que la sécurité de Castle-House eût été un

seul instant troublée. Mais quelles devaient être les inquiétudes

de Mme Burbank et de Miss Alice!

Le lendemain, 1er mars, on se mit à l'affût de tous les bruits qui

pourraient venir du dehors. Ce n'est pas que la plantation fût

menacée ce jour-là. L'arrêté de Texar n'avait ordonné l'expulsion

des affranchis que dans les quarante-huit heures. James Burbank,

décidé à résister à cet ordre, avait le temps nécessaire pour

organiser ses moyens de défense dans la mesure du possible.

L'important était de recueillir les bruits venus du théâtre de la

guerre. Ils pouvaient à chaque instant modifier l'état de choses.

James Burbank et son beau-frère montèrent donc à cheval.

Descendant la rive droite du Saint-John, ils se dirigèrent vers

l'embouchure du fleuve, afin d'explorer, à une dizaine de milles,

cet évasement de l'estuaire qui se termine par la pointe de San-

Pablo, à l'endroit où s'élève le phare. Lorsqu'ils passeraient

devant Jacksonville, située sur l'autre rive, il leur serait

facile de reconnaître si un rassemblement d'embarcations

n'indiquait pas quelque prochaine tentative de la populace contre

Camdless-Bay. En une demi-heure, tous deux avaient dépassé la

limite de la plantation, et ils continuèrent à se porter vers le

nord.

Pendant ce temps, Mme Burbank et Alice, allant et venant dans le

parc de Castle-House, échangeaient leurs pensées. M. Stannard

essayait vainement de leur rendre un peu de calme. Elles avaient

le pressentiment d'une prochaine catastrophe.

Cependant Zermah avait voulu parcourir les divers baraccons. Bien

que la menace d'expulsion fût maintenant connue, les Noirs ne

songeaient point à en tenir compte. Ils avaient repris leurs

travaux habituels. Comme leur ancien maître, décidés à la

résistance, de quel droit puisqu'ils étaient libres, les

chasserait-on de leur pays d'adoption? Sur ce point, Zermah fit à

sa maîtresse le rapport le plus rassurant. On pouvait compter sur

le personnel de Camdless-Bay.

«Oui, dit-elle, tous mes compagnons reviendraient à la condition

d'esclaves, comme je l'ai fait moi-même, plutôt que d'abandonner

la plantation et les maîtres de Castle-House! Et si l'on veut les

y obliger, ils sauront défendre leurs droits!»

Il n'y avait plus qu'à attendre le retour de James Burbank et

d'Edward Carrol. À cette date du 1er mars, il n'était pas

impossible que la flottille fédérale fût arrivée en vue du phare

de Pablo, prête à occuper l'embouchure du Saint-John. Les

confédérés n'auraient pas trop de toutes les milices pour

s'opposer à leur passage, et les autorités de Jacksonville,

directement menacées, ne seraient plus à même de mettre à

exécution leurs menaces contre les affranchis de Camdless-Bay.

Cependant le régisseur Perry faisait sa visite quotidienne aux

divers chantiers et ateliers du domaine. Il put constater, lui

aussi, les bonnes dispositions des noirs. Quoiqu'il n'en voulût

pas convenir, il voyait que, s'ils avaient changé de condition,

leur assiduité au travail, leur dévouement à la famille Burbank,

étaient restés les mêmes. Quant à résister à tout ce que pourrait

tenter contre eux la populace de Jacksonville, ils y étaient

fermement résolus. Mais, suivant l'opinion de M. Perry, plus

obstiné que jamais dans ses idées d'esclavagiste, ces beaux

sentiments ne pouvaient durer. La nature finirait par reprendre

ses droits. Après avoir goûté à l'indépendance, ces nouveaux

affranchis reviendraient d'eux-mêmes à la servitude. Ils

redescendraient au rang, qui leur était dévolu par la nature dans

l'échelle des êtres, entre l'homme et l'animal.

Ce fut, sur ces entrefaites, qu'il rencontra le vaniteux

Pygmalion. Cet imbécile avait encore accentué son attitude de la

veille. À le voir se pavaner, les mains derrière le dos, la tête

haute, on sentait maintenant que c'était un homme libre. Ce qui

est certain, c'est qu'il n'en travaillait pas davantage.

«Eh, bonjour, monsieur Perry? dit-il d'un ton superbe.

-- Que fais-tu là, paresseux?

-- Je me promène! N'ai-je pas le droit de ne rien faire, puisque

je ne suis plus un vil esclave et que je porte mon acte

d'affranchissement dans ma poche!

-- Et qui est-ce qui te nourrira, désormais, Pyg?

-- Moi, monsieur Perry.

-- Et comment?

-- En mangeant.

-- Et qui te donnera à manger?

-- Mon maître.

-- Ton maître!... As-tu donc oublié que maintenant tu n'as pas de

maître, nigaud?

-- Non! Je n'en ai pas, je n'en aurai plus, et M. Burbank ne me

renverra pas de la plantation, où, sans trop me vanter, je rends

quelques services!

-- Il te renverra, au contraire!

-- Il me renverra?

-- Sans doute. Quand tu lui appartenais, il pouvait te garder,

même à rien faire. Mais, du moment que tu ne lui appartiens plus,

si tu continues à ne pas vouloir travailler, il te mettra bel et

bien à la porte, et nous verrons ce que tu feras de ta liberté,

pauvre sot!»

Évidemment, Pyg n'avait point envisagé la question à ce point de

vue.

«Comment, monsieur Perry, reprit-il, vous croyez que M. Burbank

serait assez cruel pour...

-- Ce n'est pas la cruauté, répliqua le régisseur, c'est la

logique des choses qui conduit à cela. D'ailleurs, que M. James le

veuille ou non, il y a un arrêté du comité de Jacksonville qui

ordonne l'expulsion de tous les affranchis du territoire de la

Floride.

-- C'est donc vrai?

-- Très vrai, et, nous verrons comment tes compagnons et toi, vous

vous tirerez d'affaire, maintenant que vous n'avez plus de maître.

-- Je ne veux pas quitter Camdless-Bay! s'écria Pygmalion...

Puisque je suis libre...

-- Oui!... tu es libre de partir, mais tu n'es pas libre de

rester! Je t'engage donc à faire tes paquets!

-- Et que vais-je devenir?

-- Cela te regarde!

-- Enfin, puisque je suis libre... reprit Pygmalion, qui en

revenait toujours là.

-- Ça ne suffit point, paraît-il!

-- Dites-moi alors ce qu'il faut faire, monsieur Perry!

-- Ce qu'il faut faire? Tiens, écoute... et suis mon raisonnement,

si tu en es capable.

-- Je le suis.

-- Tu es affranchi, n'est-ce pas?

-- Oui, certes, monsieur Perry, et, je vous le répète, j'ai mon

acte d'affranchissement dans ma poche.

-- Eh bien, déchire-le!

-- Jamais.

-- Alors, puisque tu refuses, je ne vois plus qu'un moyen, si tu

veux rester dans le pays.

-- Lequel?

-- C'est de changer de couleur, imbécile! Change, Pyg, change!

Quand tu seras devenu blanc, tu auras le droit de demeurer à

Camdless-Bay! Jusque-là, non!»

Le régisseur, enchanté d'avoir donné cette petite leçon à la

vanité de Pyg, lui tourna les talons.

Pyg resta d'abord tout pensif. Il le voyait bien, ne plus être

esclave, cela ne suffisait pas pour conserver sa place. Il fallait

encore être blanc. Et comment diable s'y prendre pour devenir

blanc, quand la nature vous a fait d'un noir d'ébène!

Aussi, Pygmalion, en retournant aux communs de Castle-House, se

grattait-il la peau à s'arracher l'épiderme.

Un peu avant midi, James Burbank et Edward Carrol étaient de

retour à Castle-House. Ils n'avaient rien vu d'inquiétant du côté

de Jacksonville. Les embarcations occupaient leur place

habituelle, les unes amarrées aux quais du port, les autres

mouillées au milieu du chenal. Cependant, il se faisait quelques

mouvements de troupe de l'autre côté du fleuve. Plusieurs

détachements de confédérés s'étaient montrés sur la rive gauche du

Saint-John et se dirigeaient au nord vers le comté de Nassau. Rien

encore ne semblait menacer Camdless-Bay.

Arrivés sur la limite de l'estuaire, James Burbank et son

compagnon avaient porté leurs regards vers la haute mer. Pas une

voile n'apparaissait au large, pas une fumée de bateau à vapeur ne

s'élevait à l'horizon, qui indiquât la présence ou l'approche

d'une escadre. Quant aux préparatifs de défense sur cette partie

de la côte floridienne, ils étaient nuls. Ni batteries de terre,

ni épaulements. Aucune disposition pour défendre l'estuaire. Si

les navires fédéraux se présentaient, soit devant la crique

Nassau, soit devant l'embouchure du Saint-John, ils pourraient y

pénétrer sans obstacles. Seulement, le phare de Pablo se trouvait

hors d'usage. Sa lanterne démontée ne permettait plus d'éclairer

les passes. Toutefois, cela ne pouvait gêner l'entrée de la

flottille que pendant la nuit.

Voilà ce que rapportèrent MM. Burbank et Carrol, quand ils furent

de retour pour le déjeuner.

En somme, circonstance assez rassurante, il ne se faisait à

Jacksonville aucun mouvement de nature à donner la crainte d'une

agression immédiate contre Camdless-Bay.

«Soit! répondit M. Stannard. Ce qui est inquiétant, c'est que les

navires du commodore Dupont ne soient pas encore en vue! Il y a là

un retard qui me paraît inexplicable!

-- Oui! répondit Edward Carrol. Si cette flottille a pris la mer

avant-hier, en quittant la baie de Saint-Andrews, elle devrait

maintenant être au large de Fernandina!

-- Le temps a été très mauvais depuis quelques jours, répliqua

James Burbank. Il est possible, avec ces vents d'ouest qui battent

en côté, que Dupont ait dû s'éloigner au large. Or, le vent a

calmi ce matin, et je ne serais pas étonné que cette nuit même...

-- Que le Ciel t'entende, mon cher James, dit Mme Burbank, et

qu'il nous vienne en aide!

-- Monsieur James, fit observer Alice, puisque le phare de Pablo

ne peut plus être allumé, comment la flottille pourrait-elle,

cette nuit, pénétrer dans le Saint-John?

-- Dans le Saint-John, ce serait impossible, en effet, ma chère

Alice, répondit James Burbank. Mais, avant d'attaquer ces bouches

du fleuve, il faut que les fédéraux s'emparent d'abord de l'île

Amélia, puis du bourg de Fernandina, afin d'être maîtres du chemin

de fer de Cedar-Keys. Je ne m'attends pas à voir les bâtiments du

commodore Dupont remonter le Saint-John avant trois ou quatre

jours.

-- Tu as raison, James, répondit Edward Carrol, et j'espère que la

prise de Fernandina suffira pour forcer les confédérés à battre en

retraite. Peut-être même, les milices abandonneront-elles

Jacksonville, sans attendre l'arrivée des canonnières. Dans ce

cas, Camdless-Bay ne serait plus menacée par Texar et ses

émeutiers...

-- Cela est possible, mes amis! répondit James Burbank. Que les

fédéraux mettent seulement le pied sur le territoire de la

Floride, et il n'en faut pas davantage pour garantir notre

sécurité! -- Il n'y a rien de nouveau à la plantation?

-- Rien, monsieur Burbank, répondit Miss Alice. J'ai su par Zermah

que les Noirs avaient repris leurs occupations dans les chantiers,

les usines et les forêts. Elle assure qu'ils sont toujours prêts à

se dévouer jusqu'au dernier pour défendre Camdless-Bay.

-- Espérons encore qu'il n'y aura pas lieu de mettre leur

dévouement à cette épreuve! Ou je serais bien surpris, ou les

coquins, qui se sont imposés aux honnêtes gens par la violence,

s'enfuiront de Jacksonville, dès que les fédéraux seront signalés

au large de la Floride. Cependant, tenons-nous sur nos gardes.

Après déjeuner, Stannard, voulez-vous nous accompagner, Carrol et

moi, pendant la visite que nous désirons faire sur la partie la

plus exposée du domaine? Je ne voudrais pas, mon cher ami,

qu'Alice et vous fussiez menacés de plus grands périls à Castle-

House qu'à Jacksonville. En vérité, je ne me pardonnerais pas de

vous avoir fait venir ici, au cas où les choses tourneraient mal!

-- Mon cher James, répondit Stannard, si nous étions restés dans

notre habitation de Jacksonville, il est vraisemblable que nous y

serions maintenant en butte aux exactions des autorités, comme

tous ceux dont les opinions sont anti-esclavagistes...

-- En tout état de choses, monsieur Burbank, ajouta Miss Alice,

quand même les dangers devraient être plus grands ici, ne vaut-il

pas mieux que nous les partagions?

-- Oui, ma chère fille, répondit James Burbank. Allons! j'ai bon

espoir, et je pense que Texar n'aura pas même le temps de mettre à

exécution son arrêté contre notre personnel!» Pendant l'après-midi

jusqu'au dîner, James Burbank et ses deux amis visitèrent les

différents baraccons. M. Perry les accompagnait. Ils purent

constater que les dispositions des Noirs étaient excellentes.

James Burbank crut devoir appeler l'attention de son régisseur sur

le zèle avec lequel les nouveaux affranchis s'étaient remis à leur

besogne. Pas un seul ne manquait à l'appel.

«Oui!... oui!... répondit Perry. Il reste à savoir comment la

besogne sera faite maintenant!

-- Ah ça! Perry, ces braves Noirs n'ont pas changé de bras en

changeant de condition, je suppose?

-- Pas encore, monsieur James, répondit l'entêté. Mais bientôt,

vous vous apercevrez qu'ils n'ont plus les mêmes mains au bout des

bras...

-- Allons donc, Perry! répliqua gaiement James Burbank. Leurs

mains auront toujours cinq doigts, j'imagine, et, véritablement,

on ne peut leur en demander davantage!»

Dès que la visite fut achevée, James Burbank et ses compagnons

rentrèrent à Castle-House. La soirée se passa plus tranquillement

que la veille. En l'absence de toute nouvelle venue de

Jacksonville, on s'était repris à espérer que Texar renonçait à

mettre ses menaces à exécution, ou même que le temps lui

manquerait pour les réaliser.

Cependant des précautions sévères furent prises pour la nuit.

Perry et les sous-régisseurs organisèrent des rondes à la lisière

du domaine, et plus spécialement sur les rives du Saint-John. Les

Noirs avaient été prévenus de se replier sur l'enceinte

palissadée, en cas d'alerte, et un poste fut établi à la poterne

extérieure.

Plusieurs fois, James Burbank et ses amis se relevèrent, afin de

s'assurer que leurs ordres étaient ponctuellement exécutés.

Lorsque le soleil reparut, aucun incident n'avait troublé le repos

des hôtes de Camdless-Bay.

X

La journée du 2 mars

Le lendemain, 2 mars, James Burbank reçut des nouvelles par un de

ses sous-régisseurs, qui avait pu traverser le fleuve et revenir

de Jacksonville, sans avoir éveillé le moindre soupçon.

Ces nouvelles dont on ne pouvait suspecter la certitude, étaient

très importantes. Qu'on en juge.

Le commodore Dupont, au jour levant, était venu jeter l'ancre dans

la baie de Saint-Andrews, à l'est de la côte de Géorgie. Le

_Wabash, _sur lequel était arboré son pavillon, marchait en tête

d'une escadre composée de vingt-six bâtiments, soit dix-huit

canonnières, un cotre, un transport armé en guerre, et six

transports sur lesquels s'était embarquée la brigade du général

Wright.

Ainsi que Gilbert l'avait dit dans sa dernière lettre, le général

Sherman accompagnait cette expédition.

Immédiatement, le commodore Dupont, dont le mauvais temps avait

retardé l'arrivée, s'était hâté de prendre ses mesures pour

occuper les passes de Saint-Mary. Ces passes, assez difficiles,

sont ouvertes à l'embouchure du rio de ce nom, vers le nord de

l'île Amélia, sur la frontière de la Géorgie et de la Floride.

Fernandina, la principale position de l'île, était protégée par le

fort Clinch, dont les épais murs de pierre renfermaient une

garnison de quinze cents hommes. Dans cette forteresse, où une

assez longue défense eût été possible, les sudistes feraient-ils

résistance aux troupes fédérales? On aurait pu le croire.

Il n'en fut rien. D'après ce que rapportait le sous-régisseur, le

bruit courait, à Jacksonville, que les confédérés avaient évacué

le fort Clinch, au moment où l'escadre se présentait devant la

baie de Saint-Mary, et non seulement abandonné le fort Clinch,

mais aussi Fernandina, l'île Cumberland, ainsi que toute cette

partie de la côte floridienne.

Là s'arrêtaient les nouvelles apportées à Castle-House. Inutile

d'insister sur leur importance au point de vue spécial de

Camdless-Bay. Puisque les fédéraux avaient enfin débarqué en

Floride, l'État tout entier ne pouvait tarder à tomber en leur

pouvoir. Évidemment, quelques jours se passeraient avant que les

canonnières eussent pu franchir la barre du Saint-John. Mais leur

présence imposerait certainement aux autorités qui venaient d'être

installées à Jacksonville, et il y avait lieu d'espérer que, par

crainte de représailles, Texar et les siens n'oseraient rien

entreprendre contre la plantation d'un nordiste aussi en vue que

James Burbank.

Ce fut un véritable apaisement pour la famille, qui alla

subitement de la crainte à l'espoir. Et pour Alice Stannard comme

pour Mme Burbank, c'était, avec la certitude que Gilbert n'était

plus éloigné, l'assurance qu'elles reverraient sous peu, l'une son

fiancé, l'autre son fils, sans qu'il y eût à trembler pour sa

sécurité.

En effet, le jeune lieutenant n'aurait eu que trente milles à

faire, depuis Saint-Andrews, pour atteindre le petit port de

Camdless-Bay. En ce moment, il était à bord de la canonnière

_Ottawa, _et cette canonnière venait de se distinguer par un fait

de guerre, dont les annales maritimes n'avaient point encore eu

d'exemple.

Voici ce qui s'était passé pendant la matinée du 2 mars, --

détails que le sous-régisseur n'avait pu apprendre pendant sa

visite à Jacksonville, et qu'il importe de connaître pour

l'intelligence des graves événements qui vont suivre.

Dès que le commodore Dupont eût connaissance de l'évacuation du

fort Clinch par la garnison confédérée, il envoya quelques

bâtiments d'un médiocre tirant d'eau à travers le chenal de Saint-

Mary. Déjà la population blanche s'était retirée dans l'intérieur

du pays, à la suite des troupes sudistes, abandonnant les bourgs,

les villages, les plantations de la côte. Ce fut une véritable

panique, provoquée par les idées de représailles que les

sécessionnistes attribuaient aux chefs fédéraux. Et, non seulement

en Floride, mais sur la frontière géorgienne, dans toute la partie

de l'État comprise entre les baies d'Ossabaw et de Saint-Mary, les

habitants battirent précipitamment en retraite, afin d'échapper

aux troupes de débarquement de la brigade Wright. Dans ces

conditions, les navires du commodore Dupont n'eurent pas un seul

coup de canon à tirer pour prendre possession du fort Clinch et de

Fernandina. Seule, la canonnière _Ottawa, _sur laquelle Gilbert,

toujours accompagné de Mars, remplissait les fonctions de second,

eut à faire usage de ses bouches à feu, comme on va le voir.

La ville de Fernandina est reliée à ce littoral ouest; de la

Floride, découpé sur le golfe du Mexique, par un tronçon de

railway qui la rattache au port de Cedar-Keys. Ce railway suit

d'abord la côte de l'île Amélia; puis, avant d'atteindre la terre

ferme, il s'élance à travers la crique de Nassau sur un long pont

de pilotis.

Au moment où l'_Ottawa _arrivait au milieu de cette crique, un

train s'engageait sur ce pont. La garnison de Fernandina

s'enfuyait, emportant tous ses approvisionnements. Elle était

suivie de quelques personnages plus ou moins importants de la

ville. Aussitôt, la canonnière, forçant de vapeur, se dirigea vers

le pont et fit feu de ses pièces de chasse, aussi bien contre les

pilotis que contre le train en marche. Gilbert, posté à l'avant,

dirigeait le tir. Il y eut quelques coups heureux. Entre autres,

un obus vint atteindre la dernière voiture du convoi, dont les

essieux furent brisés ainsi que les barres d'attache. Mais le

train, sans s'arrêter un instant -- ce qui eût rendu sa situation

très dangereuse --, ne s'occupa pas de ce dernier wagon. Il le

laissa en détresse, et, continuant sa marche à toute vapeur, il

s'enfonça vers le sud-ouest de la péninsule. À ce moment arriva un

détachement des fédéraux débarqués à Fernandina. Le détachement

s'élança sur le pont. En un instant, le wagon fut capturé avec les

fugitifs qui s'y trouvaient, principalement des civils. On

conduisit ces prisonniers à l'officier supérieur, le colonel

Gardner, qui commandait à Fernandina, on prit leurs noms, on les

garda vingt-quatre heures pour l'exemple sur un des bâtiments de

l'escadre, puis on les relâcha.

Lorsque le train eut disparu, _l'Ottawa _dut se contenter

d'attaquer un bâtiment, chargé de matériel, qui s'était réfugié

dans la baie, et dont elle s'empara.

Ces événements étaient de nature à jeter le découragement parmi

les troupes confédérées et les habitants des villes floridiennes.

Ce fut ce qui se produisit plus particulièrement à Jacksonville.

L'estuaire du Saint-John ne tarderait pas à être forcé comme

l'avait été celui de Saint-Mary; cela ne pouvait faire doute, et,

très vraisemblablement, les unionistes ne trouveraient pas plus de

résistance à Jacksonville qu'à Saint-Augustine et dans tous les

bourgs du comté.

Cela était bien fait pour rassurer la famille de James Burbank.

Dans ces conditions, on devait le croire, Texar n'oserait pas

donner suite à ses projets. Ses partisans et lui seraient

renversés, et sous peu, par la seule force des choses, les

honnêtes gens reprendraient le pouvoir qu'une émeute de la

populace leur avait arraché.

Il y avait évidemment toute raison de penser ainsi, et par

conséquent toute raison d'espérer. Aussi, dès que le personnel de

Camdless-Bay eut appris ces importantes nouvelles, bientôt connues

à Jacksonville, sa joie se manifesta-t-elle par des hurrahs

bruyants, dont Pygmalion prit sa bonne part. Néanmoins, il ne

fallait pas se départir des précautions qui devaient assurer,

pendant quelque temps encore, la sécurité du domaine, c'est-à-

dire, jusqu'au moment où les canonnières apparaîtraient sur les

eaux du fleuve.

Non! il ne le fallait pas! Malheureusement -- c'est ce que ne

pouvait deviner ni même supposer James Burbank -- toute une

semaine allait s'écouler avant que les fédéraux fussent en mesure

de remonter le Saint-John pour devenir maître de son cours. Et,

jusque-là, que de périls devaient menacer Camdless-Bay!

En effet, le commodore Dupont, bien qu'il occupât Fernandina,

était obligé d'agir avec une certaine circonspection. Il entrait

dans son plan de montrer le pavillon fédéral sur tous les points

où ses bâtiments pourraient se transporter. Il fit donc plusieurs

parts de son escadre. Une canonnière fut expédiée dans la rivière

de Saint-Mary, pour occuper la petite ville de ce nom et s'avancer

jusqu'à vingt lieues dans les terres. Au nord, trois autres

canonnières, commandées par le capitaine Godon, allaient explorer

les baies, s'emparer des îles Jykill et Saint-Simon, prendre

possession des deux petites villes de Brunswik et de Darien, en

partie abandonnées par leurs habitants. Six bateaux à vapeur, de

léger tirant d'eau, étaient destinés, sous les ordres du

commandant Stevens, à remonter le Saint-John afin de réduire

Jacksonville. Quant au reste de l'escadre, conduit par Dupont, il

se disposait à reprendre la mer dans le but d'enlever Saint-

Augustine et de bloquer le littoral jusqu'à Mosquito-Inlet, dont

les passes seraient alors fermées à la contrebande de guerre.

Mais cet ensemble d'opérations ne pouvait s'accomplir dans les

vingt-quatre heures, et vingt-quatre heures suffisaient pour que

le territoire fût livré aux dévastations des sudistes.

Ce fut vers trois heures après-midi, que James Burbank eut les

premiers soupçons de ce qui se préparait contre lui. Le régisseur

Perry, après une tournée de reconnaissance qu'il avait faite sur

la limite de la plantation, rentra rapidement à Castle-House, et

dit:

«Monsieur James, on signale quelques rôdeurs suspects, qui

commencent à se rapprocher de Camdless-Bay.

-- Par le nord, Perry?

-- Par le nord.»

Presque au même instant, Zermah, revenant du petit port, apprenait

à son maître que plusieurs embarcations traversaient le fleuve en

se rapprochant de la rive droite.

«Elles viennent de Jacksonville?

-- Assurément.

-- Rentrons à Castle-House, répondit James Burbank, et n'en sors

plus sous aucun prétexte, Zermah!

-- Non, maître!»

James Burbank, de retour au milieu des siens, ne put leur cacher

que la situation recommençait à devenir inquiétante. En prévision

d'une attaque, maintenant presque certaine, mieux valait

d'ailleurs que tous fussent prévenus d'avance.

«Ainsi, dit M. Stannard, ces misérables, à la veille d'être

écrasés par les fédéraux, oseraient...

-- Oui, répondit froidement James Burbank. Texar ne peut perdre

une pareille occasion de se venger de nous, quitte à disparaître

quand sa vengeance sera satisfaite!»

Puis, s'animant:

«Mais les crimes de cet homme resteront donc sans cesse

impunis!... Il se dérobera donc toujours!... En vérité; après

avoir douté de la justice humaine c'est à douter de la justice du

Ciel...

-- James, dit Mme Burbank, au moment où nous ne pouvons plus

compter peut-être que sur l'aide de Dieu, ne l'accuse pas...

-- Et mettons-nous sous sa garde!» ajouta Alice Stannard.

James Burbank, reprenant son sang-froid, s'occupa de donner des

ordres pour la défense de Castle-House.

«Les Noirs sont avertis? demanda Edward Carrol.

-- Ils vont l'être, répondit James Burbank. Mon avis est qu'il

faut nous borner à défendre l'enceinte qui protège le parc réservé

et l'habitation. Nous ne pouvons songer à arrêter sur la frontière

de Camdless-Bay toute une troupe en armes, car il est supposable

que les assaillants viendront en grand nombre. Il convient donc de

rappeler nos défenseurs autour des palanques. Si, par malheur, la

palissade est forcée, Castle-House, qui a déjà résisté aux bandes

des Séminoles, pourra peut-être tenir contre les bandits de Texar.

Que ma femme, Alice et Dy, que Zermah, à laquelle je les confie

toutes trois, ne quittent pas Castle-House sans mon ordre. Au cas

où nous nous y sentirions trop menacés, tout est préparé pour

qu'elles puissent se sauver par le tunnel qui communique avec la

petite anse Marino sur le Saint-John. Là, une embarcation sera

cachée dans les herbes avec deux de nos hommes, et, dans ce cas,

Zermah, tu remonterais le fleuve pour chercher un abri au pavillon

du Roc-des-Cèdres.

-- Mais, toi, James?...

-- Et vous, mon père?»

Mme Burbank et Miss Alice avaient saisi par le bras, l'une, James

Burbank, l'autre, M. Stannard, comme si le moment fût venu de

s'enfuir hors de Castle-House.

«Nous ferons tout au monde pour vous rejoindre quand la position

ne sera plus tenable, répondit James Burbank. Mais il me faut

cette promesse que, si le danger devient trop grand, vous irez

vous mettre en sûreté dans cette retraite du Roc-des-Cèdres. Nous

n'en aurons que plus de courage, plus d'audace aussi, pour

repousser ces malfaiteurs et résister jusqu'à notre dernier coup

de feu.»

C'est évidemment ce qu'il conviendrait de faire, si les

assaillants trop nombreux, parvenus à forcer l'enceinte,

envahissaient le parc, afin d'attaquer directement Castle-House.

James Burbank s'occupa aussitôt de concentrer son personnel. Perry

et les sous-régisseurs coururent dans les divers baraccons, afin

de rallier leurs gens. Moins d'une heure après, les Noirs en état

de se battre étaient rangés aux abords de la poterne devant les

palanques. Leurs femmes et leurs enfants avaient dû préalablement

chercher un refuge dans les bois qui environnent Camdless-Bay.

Malheureusement, les moyens d'organiser une défensive sérieuse

étaient assez restreints à Castle-House. Dans les circonstances

actuelles, c'est-à-dire, depuis le début de la guerre, il avait

été presque impossible de se procurer des armes et des munitions

en quantité suffisante pour la défense de la plantation. On eût

vainement voulu en acheter à Jacksonville. Il fallait se contenter

de ce qui était resté dans l'habitation, à la suite des dernières

luttes soutenues contre les Séminoles.

En somme, le plan de James Burbank consistait principalement à

préserver Castle-House de l'incendie et de l'envahissement.

Protéger le domaine en entier, sauver les chantiers, les ateliers,

les usines, défendre les baraccons, empêcher que la plantation fût

dévastée, il ne l'aurait pu, il n'y songeait pas. À peine avait-il

quatre cents Noirs en état de s'opposer aux assaillants, et encore

ces braves gens allaient-ils être insuffisamment armés. Quelques

douzaines de fusils furent distribués aux plus adroits, après que

les armes de précision eurent été mises en réserve pour James

Burbank, ses amis, Perry et les sous-régisseurs. Tous s'étaient

rendus à la poterne. Là, ils avaient disposé leurs hommes de

manière à s'opposer le plus longtemps possible à l'assaut, qui

menaçait l'enceinte palissadée, défendue d'ailleurs par le rio

circulaire, dont les eaux baignaient sa base.

Il va sans dire qu'au milieu de ce tumulte, Pygmalion, très

affairé, très remuant, allait, venait, sans rendre aucun service.

On eût dit un de ces comiques des cirques forains, qui ont l'air

de tout faire et ne font rien, pour le plus grand amusement du

public. Pyg, se considérant comme appartenant aux défenseurs

spéciaux de l'habitation, ne songeait point à se mêler à ses

camarades postés au-dehors. Jamais il ne s'était senti si dévoué à

James Burbank!

Tout étant prêt, on attendit. La question était de savoir par quel

côté se ferait l'attaque. Si les assaillants se présentaient sur

la limite septentrionale de la plantation, la défense pourrait

s'organiser plus efficacement. Si, au contraire, ils attaquaient

par le fleuve, ce serait moins aisé, Camdless-Bay étant ouverte de

ce côté. Un débarquement, il est vrai, est toujours une opération

difficile. En tout cas, il faudrait un assez grand nombre

d'embarcations pour transporter rapidement une troupe armée d'une

rive à l'autre du Saint-John.

Voilà ce que discutaient James Burbank, MM. Carrol et Stannard, en

guettant le retour des éclaireurs, qui avaient été envoyés à la

limite de la plantation.

On ne devait point tarder à être fixés sur la manière dont

l'attaque serait faite et conduite.

Vers quatre heures et demie du soir, les éclaireurs se replièrent

en hâte, après avoir abandonné la lisière septentrionale du

domaine, et ils firent leur rapport.

Une colonne d'hommes armés, venant de cette direction, se

dirigeait vers Camdless-Bay. Était-ce un détachement des milices

du comté, ou seulement une partie de la populace, alléchée par le

pillage, et qui s'était chargée de faire exécuter l'arrêté de

Texar contre les nouveaux affranchis? On n'eût pu le dire alors.

En tout cas, cette colonne devait compter plus d'un millier

d'hommes, et il serait impossible de lui tenir tête avec le

personnel de la plantation. On pouvait espérer, toutefois, que,

s'ils emportaient d'assaut l'enceinte palissadée, Castle-House

leur opposerait une résistance plus sérieuse et plus longue.

Mais ce qui était évident, c'est que cette colonne n'avait pas

voulu tenter un débarquement qui pouvait offrir d'assez grandes

difficultés dans le petit port ou sur les rives de Camdless-Bay,

et qu'elle avait passé le fleuve en aval de Jacksonville au moyen

d'une cinquantaine d'embarcations. Trois ou quatre traversées de

chacune avaient suffi pour effectuer ce transport.

C'était donc une sage précaution qu'avait prise James Burbank de

faire replier tout le personnel sur l'enceinte du parc de Castle-

House, puisqu'il eût été impossible de disputer la lisière du

domaine à une troupe suffisamment armée et d'un effectif quintuple

du sien.

Et, maintenant, qui dirigeait les assaillants? Était-ce Texar en

personne? Chose douteuse. Au moment où il se voyait menacé par

l'approche des fédéraux, l'Espagnol pouvait avoir jugé téméraire

de se mettre à la tête de sa bande. Cependant, s'il l'avait fait,

c'est que, son oeuvre de vengeance accomplie, la plantation

dévastée, la famille Burbank massacrée ou tombée vivante entre ses

mains, il était décidé à s'enfuir vers les territoires du Sud,

peut-être même jusque dans les Everglades, ces contrées reculées

de la Floride méridionale, où il serait bien difficile de

l'atteindre.

Cette éventualité, la plus grave de toutes, devait surtout

préoccuper James Burbank. C'est pour cette raison qu'il avait

résolu de mettre en sûreté sa femme, sa fille, Alice Stannard,

confiées au dévouement de Zermah, dans cette retraite du Roc-des-

Cèdres, située à un mille au-dessus de Camdless-Bay. S'ils

devaient abandonner Castle-House aux assaillants, ce serait là que

ses amis et lui essaieraient de rejoindre leur famille pour

attendre que la sécurité fût assurée aux honnêtes gens de la

Floride, sous la protection de l'armée fédérale.

Aussi, une embarcation, cachée au milieu des roseaux du Saint-John

et confiée à la garde de deux Noirs, attendait-elle à l'extrémité

du tunnel qui mettait l'habitation en communication avec la crique

Marino. Mais, avant d'en arriver à cette séparation, si elle

devenait nécessaire, il fallait se défendre, il fallait résister

pendant quelques heures -- au moins jusqu'à la nuit. Grâce à

l'obscurité, l'embarcation pourrait alors remonter secrètement le

fleuve, sans courir le risque d'être poursuivie par les canots

suspects que l'on voyait errer à la surface.

XI

La soirée du 2 mars

James Burbank, ses compagnons, le plus grand nombre des Noirs

étaient prêts pour le combat. Ils n'avaient plus qu'à attendre

l'attaque. Les dispositions étaient prises, pour résister d'abord

derrière les palanques de l'enceinte, qui défendaient le parc

particulier, ensuite à l'abri des murailles de Castle-House, dans

le cas où, le parc étant envahi, il faudrait y chercher refuge.

Vers cinq heures, des clameurs, assez distinctes déjà, indiquaient

que les assaillants n'étaient plus éloignés. À défaut de leurs

cris, il n'eût été que trop facile de reconnaître qu'ils

occupaient maintenant toute la partie nord du domaine. En maint

endroit, d'épaisses fumées tourbillonnaient au-dessus des forêts

qui fermaient l'horizon de ce côté. Les scieries avaient été

livrées aux flammes, les baraccons des Noirs, dévorés par

l'incendie, après avoir été pillés. Ces pauvres gens n'avaient pas

eu le temps de mettre en sûreté les quelques objets abandonnés

dans leurs cases, dont l'acte d'affranchissement leur assurait la

propriété depuis la veille. Aussi, quels cris de désespoir

répondirent aux hurlements de la bande, et quels cris de colère!

C'était leur bien que ces malfaiteurs venaient de détruire, après

avoir envahi Camdless-Bay.

Cependant les clameurs se rapprochaient peu à peu de Castle-House.

De sinistres lueurs éclairaient l'horizon du nord, comme si le

soleil se fût couché dans cette direction. Parfois, de chaudes

fumées se rabattaient jusqu'au château. Il se faisait des

détonations violentes, produites par les bois secs entassés sur

les chantiers de la plantation. Bientôt une explosion plus intense

indiqua qu'une chaudière des scieries venait de sauter. La

dévastation s'annonçait dans toute son horreur.

En ce moment, James Burbank, MM. Carrol et Stannard se trouvaient

devant la poterne de l'enceinte. Là, ils recevaient et disposaient

les derniers détachements de Noirs, qui venaient de se replier peu

à peu. On devait s'attendre à voir les assaillants apparaître d'un

instant à l'autre. Sans doute, une fusillade plus nourrie

indiquerait le moment où ils ne seraient qu'à une faible distance

de la palissade. Ils pourraient l'assaillir d'autant plus

facilement, que les premiers arbres se groupaient à cinquante

yards au plus des palanques, qu'il était donc possible de s'en

approcher presque à couvert, et que les balles arriveraient avant

que les fusils n'eussent été aperçus.

Après avoir tenu conseil, James Burbank et ses amis jugèrent à

propos de mettre leur personnel à l'abri de la palissade. Là, ceux

des Noirs qui étaient armés, seraient moins exposés en faisant feu

par l'angle que les bouts pointus des palanques formaient à leur

partie supérieure. Puis, lorsque les assaillants essayeraient de

franchir le rio afin d'emporter l'enceinte de vive force, on

parviendrait peut-être à les repousser.

L'ordre fut exécuté. Les Noirs rentrèrent en dedans, et la poterne

allait être fermée, lorsque James Burbank, jetant un dernier coup

d'oeil au-dehors, aperçut un homme qui courait à toutes jambes,

comme s'il eût voulu se réfugier au milieu des défenseurs de

Castle-House.

Cet homme le voulait, et quelques coups de feu, tirés du bois

voisin, lui furent envoyés, sans l'atteindre. D'un bond il se

précipita, vers le ponceau, et se trouva bientôt en sûreté dans

l'enceinte, dont la porte aussitôt refermée, fut assujettie

solidement. «Qui êtes-vous? lui demanda James Burbank.

-- Un des employés de M. Harvey, votre correspondant à

Jacksonville, répondit-il.

-- C'est M. Harvey qui vous a dépêché à Castle-House pour une

communication?

-- Oui, et comme le fleuve était surveillé, je n'ai pu venir

directement par le Saint-John.

-- Et vous avez pu vous joindre à cette milice, à ces assaillants,

sans éveiller leurs soupçons?

-- Oui. Ils sont suivis de toute une troupe de pillards. Je me

suis mêlé à eux, et, dès que j'ai été à portée de m'enfuir, je

l'ai fait, au risque de quelques coups de fusils.

-- Bien, mon ami! Merci! -- Vous avez, sans doute, un mot d'Harvey

pour moi?

-- Oui, monsieur Burbank. Le voici!»

James Burbank prit le billet et le lut. M. Harvey lui disait qu'il

pouvait avoir toute confiance dans son messager, John Bruce, dont

le dévouement lui était assuré. Après l'avoir entendu, M. Burbank

verrait ce qu'il aurait à faire pour la sécurité de ses

compagnons.

Nord contre sud · 第 5 / 10 题