PREMIÈRE PARTIE

I

À bord du steam-boat «Shannon»

La Floride, qui avait été annexée à la grande fédération

américaine en 1819, fut érigée en État quelques années plus tard.

Par cette annexion, le territoire de la République s'accrut de

soixante-sept mille milles carrés. Mais l'astre floridien ne

brille que d'un éclat secondaire au firmament des trente-sept

étoiles qui constellent le pavillon des États-Unis d'Amérique.

Ce n'est qu'une étroite et basse langue de terre, cette Floride.

Son peu de largeur ne permet pas aux rivières qui l'arrosent -- le

Saint-John excepté -- d'y acquérir quelque importance. Avec un

relief si peu accusé, les cours d'eau n'ont pas la pente

nécessaire pour y devenir rapides. Point de montagnes à sa

surface. À peine quelques lignes de ces «bluffs» ou collines, si

nombreux dans la région centrale et septentrionale de l'Union.

Quant à sa forme, on peut la comparer à une queue de castor qui

trempe dans l'Océan, entre l'Atlantique à l'est et le golfe du

Mexique à l'ouest.

La Floride n'a donc aucun voisin, si ce n'est la Géorgie dont la

frontière, vers le nord, confine à la sienne. Cette frontière

forme l'isthme qui rattache la péninsule au continent.

En somme, la Floride se présente comme une contrée à part, étrange

même, avec ses habitants moitié Espagnols, moitié Américains, et

ses Indiens Séminoles, bien différents de leurs congénères du Far-

West. Si elle est aride, sablonneuse, presque toute bordée de

dunes formées par les atterrissements successifs de l'Atlantique

sur le littoral du sud, sa fertilité est merveilleuse à la surface

des plaines septentrionales. Son nom, elle le justifie à souhait.

La flore y est superbe, puissante, d'une exubérante variété. Cela

tient, sans doute, à ce que cette portion du territoire est

arrosée par le Saint-John. Ce fleuve s'y déroule largement, du sud

au nord, sur un parcours de deux cent cinquante milles, dont cent

sept sont aisément navigables jusqu'au lac Georges. La longueur,

qui manque aux rivières transversales, ne lui fait point défaut,

grâce à son orientation. De nombreux rios l'enrichissent en s'y

mêlant au fond des criques multiples de ses deux rives. Le Saint-

John est donc la principale artère du pays. Elle le vivifie de ses

eaux -- ce sang qui coule dans les veines terrestres.

Le 7 février 1862, le steam-boat _Shannon_ descendait le Saint-

John. À quatre heures du soir, il devait faire escale au petit

bourg de Picolata, après avoir desservi les stations supérieures

du fleuve et les divers forts des comtés de Saint-Jean et de

Putnam. Quelques milles au delà, il allait entrer dans le comté de

Duval, qui se développe jusqu'au comté de Nassau, délimité par la

rivière dont il a pris le nom.

Picolata, par elle-même, n'a pas grande importance; mais ses

alentours sont riches en plantations d'indigo, en rizières, en

champs de cotonniers et de cannes à sucre, en immenses cyprières.

Aussi, les habitants n'y manquent-ils point dans un assez large

rayon. D'ailleurs, sa situation lui vaut un mouvement relatif de

marchandises et de voyageurs. C'est le point d'embarquement de

Saint-Augustine, une des principales villes de la Floride

orientale, située à quelque douze milles, sur cette partie du

littoral océanien que défend la longue île d'Anastasia. Un chemin

presque droit met en communication le bourg et la ville.

Ce jour-là, aux abords de l'escale de Picolata, on eût compté un

plus grand nombre de voyageurs qu'à l'ordinaire. Quelques rapides

voitures, des «stages», sortes de véhicules à huit places, attelés

de quatre ou six mules qui galopent comme des enragées sur cette

route, à travers le marécage, les avaient amenés de Saint-

Augustine. Il importait de ne point manquer le passage du steam-

boat, si l'on ne voulait éprouver un retard d'au moins quarante-

huit heures, avant d'avoir pu regagner les villes, bourgs, forts

ou villages bâtis en aval. En effet, le _Shannon _ne dessert pas

quotidiennement les deux rives du Saint-John, et, à cette époque,

il était seul à faire le service de transport. Il faut donc être à

Picolata, au moment où il y fait escale. Aussi, les voitures

avaient-elles déposé, une heure avant, leur contingent de

passagers.

En ce moment, il s'en trouvait une cinquantaine sur l'appontement

de Picolata. Ils attendaient, non sans causer avec une certaine

animation. On eut pu remarquer qu'ils se divisaient en deux

groupes, peu enclins à se rapprocher l'un de l'autre. Était-ce

donc quelque grave affaire d'intérêt, quelque compétition

politique, qui les avait attirés à Saint-Augustine? En tout cas,

on peut affirmer que l'entente ne s'était point faite entre eux.

Venus en ennemis, ils s'en retournaient de même. Cela ne se voyait

que trop aux regards irrités qui s'échangeaient, à la démarcation

établie entre les deux groupes, à quelques paroles malsonnantes

dont le sens provocateur semblait n'échapper à personne.

Cependant de longs sifflets venaient de percer l'air en amont du

fleuve. Bientôt le _Shannon _apparut au détour d'un coude de la

rive droite, un demi-mille au-dessus de Picolata. D'épaisses

volutes, s'échappant de ses deux cheminées, couronnaient les

grands arbres que le vent de mer agitait sur la rive opposée. Sa

masse mouvante grossissait rapidement. La marée venait de

renverser. Le courant de flot, qui avait retardé sa descente

depuis trois ou quatre heures, la favorisait maintenant en

ramenant les eaux du Saint-John vers son embouchure.

Enfin la cloche se fit entendre. Les roues, contrebattant la

surface du fleuve, arrêtèrent le _Shannon, _qui vint se ranger

près de l'appontement au rappel de ses amarres.

L'embarquement se fit aussitôt avec une certaine hâte. Un des

groupes passa le premier à bord, sans que l'autre groupe cherchât

à le devancer. Cela tenait, sans doute, à ce que celui-ci

attendait un ou plusieurs passagers en retard, qui risquaient de

manquer le bateau, car deux ou trois hommes s'en détachèrent pour

aller jusqu'au quai de Picolata, en un point où débouche la route

de Saint-Augustine. De là, ils regardaient dans la direction de

l'est, en gens visiblement impatientés.

Et ce n'était pas sans raison, car le capitaine du _Shannon,

_posté sur la passerelle, criait:

«Embarquez! Embarquez!

-- Encore quelques minutes, répondit l'un des individus du second

groupe, qui était resté sur l'appontement.

-- Je ne puis attendre, messieurs.

-- Quelques minutes!

-- Non! Pas une seule!

-- Rien qu'un instant!

-- Impossible! La marée descend, et je risquerais de ne plus

trouver assez d'eau sur la barre de Jacksonville!

-- Et, d'ailleurs, dit un des voyageurs, il n'y a aucune raison

pour que nous nous soumettions au caprice des retardataires!»

Celui qui avait fait cette observation était au nombre des

personnes du premier groupe, installées déjà sur le rouffle de

l'arrière du _Shannon._

«C'est mon avis, monsieur Burbank, répondit le capitaine. Le

service avant tout... Allons, messieurs, embarquez, ou je vais

donner l'ordre de larguer les amarres!»

Déjà les mariniers se préparaient à repousser le steam-boat au

large de l'appontement, pendant que des jets sonores s'échappaient

du sifflet à vapeur. Un cri arrêta la manoeuvre.

«Voilà Texar!... Voilà Texar!»

Une voiture, lancée à fond de train, venait d'apparaître au

tournant du quai de Picolata. Les quatre mules, qui composaient

l'attelage, s'arrêtèrent à la coupée de l'appontement. Un homme en

descendit. Ceux de ses compagnons, qui étaient allés jusqu'à la

route, le rejoignirent en courant. Puis, tous s'embarquèrent.

«Un instant de plus, Texar, et tu ne partais pas, ce qui eût été

très contrariant! dit l'un d'eux.

-- Oui! Tu n'aurais pu, avant deux jours, être de retour à...

où?... Nous le saurons quand tu voudras le dire! ajouta un autre.

-- Et si le capitaine eût écouté cet insolent James Burbank,

reprit un troisième, le _Shannon _serait déjà à un bon quart de

mille au-dessous de Picolata!»

Texar venait de monter sur le rouffle de l'avant, accompagné de

ses amis. Il se contenta de regarder James Burbank, dont il

n'était séparé que par la passerelle. S'il ne prononça pas une

parole, le regard qu'il jeta eût suffi à faire comprendre qu'il

existait quelque haine implacable entre ces deux hommes.

Quant à James Burbank, après avoir regardé Texar en face, il lui

tourna le dos, et il alla s'asseoir à l'arrière du rouffle, où les

siens avaient déjà pris place.

«Pas content, le Burbank! dit un des compagnons de Texar. Cela se

comprend. Il en a été pour ses frais de mensonges, et le recorder

a fait justice de ses faux témoignages...

-- Mais non de sa personne, répondit Texar, et de cette justice-

là, je m'en charge!»

Cependant le _Shannon _avait largué ses amarres. L'avant, écarté

par de longues gaffes, prit alors le fil du courant. Puis, poussé

par ses puissantes roues auxquelles la marée descendante venait en

aide, il fila rapidement entre les rives du Saint-John.

On sait ce que sont ces bateaux à vapeur, destinés à faire le

service des fleuves américains. Véritables maisons à plusieurs

étages, couronnés de larges terrasses, ils sont dominés par les

deux cheminées de la chaufferie, placées en abord, et par les mâts

de pavillon qui supportent la filière des tentes. Sur l'Hudson

comme sur le Mississipi, ces steam-boats, sortes de palais

maritimes, pourraient contenir la population de toute une

bourgade. Il n'en fallait pas tant pour les besoins du Saint-John

et des cités floridiennes. Le _Shannon _n'était qu'un hôtel

flottant, bien que, dans sa disposition intérieure et extérieure,

il fût le similaire des _Kentucky _et des _Dean Richmond._

Le temps était magnifique. Le ciel très bleu se tachetait de

quelques légères ouates de vapeur, éparpillées à l'horizon. Sous

cette latitude du trentième parallèle, le mois de février est

presque aussi chaud dans le Nouveau-Monde qu'il l'est dans

l'Ancien, sur la limite des déserts du Sahara. Toutefois, une

légère brise de mer tempérait ce que ce climat aurait pu avoir

d'excessif. Aussi la plupart des passagers du _Shannon _étaient-

ils restés sur les rouffles, afin d'y respirer les vives senteurs

que le vent apportait des forêts riveraines. Les obliques rayons

du soleil ne pouvaient les atteindre derrière les baldaquins des

tentes, agités comme des punkas indoues par la rapidité du steam-

boat.

Texar et les cinq ou six compagnons qui s'étaient embarqués avec

lui avaient jugé bon de descendre dans un des box du dining-room.

Là, en buveurs, le gosier fait aux fortes liqueurs des bars

américains, ils vidaient des verres entiers de gin, de bitter et

de bourbon-whiskey. C'étaient, en somme, des gens assez grossiers,

peu comme il faut de tournure, rudes de propos, plus vêtus de cuir

que de drap, habitués à vivre plutôt au milieu des forêts que dans

les villes floridiennes. Texar paraissait avoir sur eux un droit

de supériorité, dû, sans doute, à l'énergie de son caractère non

moins qu'à l'importance de sa situation ou de sa fortune. Aussi,

puisque Texar ne parlait pas, ses séides restaient silencieux, et

employaient à boire le temps qu'ils ne passaient point à causer.

Cependant Texar, après avoir parcouru d'un oeil distrait un des

journaux qui traînaient sur les tables du dining-room, venait de

le rejeter, disant:

«C'est déjà vieux, tout cela!

-- Je le crois bien! répondit un de ses compagnons. Un numéro qui

a trois jours de date!

-- Et, en trois jours, il se passe tant de choses depuis qu'on se

bat à nos portes! ajouta un autre.

-- Où en est-on de la guerre? demanda Texar.

-- En ce qui nous concerne plus particulièrement, Texar, voici où

on en est: le gouvernement fédéral, dit-on, s'occupe de préparer

une expédition contre la Floride. Par conséquent, il faut

s'attendre, sous peu, à une invasion des nordistes!

-- Est-ce certain?

-- Je ne sais, mais le bruit en a couru à Savannah, et on me l'a

confirmé à Saint-Augustine.

-- Eh! qu'ils viennent donc, ces fédéraux, puisqu'ils ont la

prétention de nous soumettre! s'écria Texar, en accentuant sa

menace d'un coup de poing, dont la violence fit sauter verres et

bouteilles sur la table. Oui! Qu'ils viennent! On verra si les

propriétaires d'esclaves de la Floride se laisseront dépouiller

par ces voleurs d'abolitionnistes!»

Cette réponse de Texar aurait appris deux choses à quiconque n'eût

pas été au courant des événements dont l'Amérique était le théâtre

à cette époque: d'abord que la guerre de Sécession, déclarée, en

fait, par le coup de canon tiré sur le fort Sumter, le 11 avril

1861, était alors dans sa période la plus aiguë, car elle

s'étendait presque aux dernières limites des États du Sud; ensuite

que Texar, partisan de l'esclavage, faisait cause commune avec

l'immense majorité de la population des territoires à esclaves. Et

précisément, à bord du _Shannon, _plusieurs représentants des deux

partis se trouvaient en présence: d'une part -- suivant les

diverses appellations qui leur furent données pendant cette longue

lutte --, des nordistes, anti-esclavagistes, abolitionnistes ou

fédéraux; de l'autre, des sudistes, esclavagistes, sécessionnistes

ou confédérés.

Une heure après, Texar et les siens, plus que suffisamment

abreuvés, se levèrent pour remonter sur le pont supérieur du

_Shannon. _On avait déjà dépassé, du côté de la rive droite, la

crique Trent et la crique des Six-Milles, qui introduisent les

eaux du fleuve, l'une, jusqu'à la limite d'une épaisse cyprière,

l'autre, jusqu'aux vastes marais des Douze-Milles, dont le nom

indique l'étendue.

Le steam-boat naviguait alors entre deux bordures d'arbres

magnifiques, des tulipiers, des magnolias, des pins, des cyprès,

des chênes-verts, des yuccas, et nombre d'autres d'une venue

superbe, dont les troncs disparaissaient sous l'inextricable

fouillis des azalées et des serpentaires. Parfois, à l'ouvert des

criques par lesquelles s'alimentent les plaines marécageuses des

comtés de Saint-Jean et de Duval, une forte odeur de musc

imprégnait l'atmosphère. Elle ne venait point de ces arbustes,

dont les émanations sont si pénétrantes sous ce climat, mais bien

des alligators qui s'enfuyaient sous les hautes herbes au bruyant

passage du _Shannon. _Puis, c'étaient des oiseaux de toutes

sortes, des pics, des hérons, des jacamars, des butors, des

pigeons à tête blanche, des orphées, des moqueurs, et cent autres,

variés de forme et de plumage, tandis que l'oiseau-chat

reproduisait tous les bruits du dehors avec sa voix de ventriloque

-- même ce cri du coq à fraise, sonore comme la note cuivrée d'une

trompette, dont le chant se fait entendre jusqu'à la distance de

quatre à cinq milles.

Au moment où Texar franchissait la dernière marche du capot pour

prendre place sur le rouffle, une femme allait descendre dans

l'intérieur du salon. Elle recula dès qu'elle se vit en face de

cet homme. C'était une métisse, au service de la famille Burbank.

Son premier mouvement avait été celui d'une invincible répulsion

en se trouvant à l'improviste devant cet ennemi déclaré de son

maître. Sans s'arrêter au mauvais regard que lui lança Texar, elle

se rejeta de côté. Lui, haussant alors les épaules, se retourna

vers ses compagnons.

«Oui, c'est Zermah, s'écria-t-il, une des esclaves de ce James

Burbank, qui prétend n'être pas partisan de l'esclavage!»

Zermah ne répondit rien. Lorsque l'entrée du rouffle fut libre,

elle descendit au grand salon du _Shannon, _sans paraître attacher

la moindre importance à ce propos.

Quant à Texar, il se dirigea vers l'avant du steam-boat. Là, après

avoir allumé un cigare, sans plus s'occuper de ses compagnons qui

l'avaient suivi, il parut observer avec une certaine attention la

rive gauche du Saint-John sur la lisière du comté de Putnam.

Pendant ce temps, à l'arrière du _Shannon, _on causait aussi des

choses de la guerre. Après le départ de Zermah, James Burbank

était resté seul avec les deux amis qui l'avaient accompagné à

Saint-Augustine. L'un était son beau-frère, M. Edward Carrol,

l'autre, un Floridien qui demeurait à Jacksonville, M. Walter

Stannard. Eux aussi parlaient avec une certaine animation de la

lutte sanglante, dont l'issue était une question de vie ou de mort

pour les États-Unis. Mais, on le verra, James Burbank, pour en

juger les résultats, l'appréciait autrement que Texar.

«J'ai hâte, dit-il, d'être de retour à Camdless-Bay. Nous sommes

partis depuis deux jours. Peut-être est-il arrivé quelques

nouvelles de la guerre? Peut-être Dupont et Sherman sont-ils déjà

maîtres de Port-Royal et des îles de la Caroline du Sud?

-- En tout cas, cela ne peut tarder, répondit Edward Carrol, et je

serais bien étonné si le président Lincoln ne songeait pas à

pousser la guerre jusqu'en Floride.

-- Il ne sera pas trop tôt! reprit James Burbank. Oui! Il n'est

que temps d'imposer les volontés de l'Union à tous ces sudistes de

la Géorgie et de la Floride, qui se croient trop éloignés pour

être jamais atteints! Vous voyez à quel degré d'insolence cela

peut conduire des gens sans aveu comme ce Texar! Il se sent

soutenu par les esclavagistes du pays, il les excite contre nous,

hommes du Nord, dont la situation, de plus en plus difficile,

subit les contre-coups de la guerre!

-- Tu as raison, James, reprit Edward Carrol. Il importe que la

Floride rentre au plus tôt sous l'autorité du gouvernement de

Washington. Oui! il me tarde que l'armée fédérale y vienne faire

la loi, ou nous serons forcés d'abandonner nos plantations.

-- Ce ne peut plus être qu'une question de jours, mon cher

Burbank, répondit Walter Stannard. Avant-hier, lorsque j'ai quitté

Jacksonville, les esprits commençaient à s'inquiéter des projets

que l'on prête au commodore Dupont de franchir les passes du

Saint-John. Et cela a fourni un prétexte pour menacer ceux qui ne

pensent point comme les partisans de l'esclavage. Je crains bien

que quelque émeute ne tarde pas à renverser les autorités de la

ville au profit d'individus de la pire espèce!

-- Cela ne m'étonne pas, répondit James Burbank. Aussi, devons-

nous attendre de bien mauvais jours aux approches de l'armée

fédérale! Mais il est impossible de les éviter.

-- Que faire, d'ailleurs? reprit Walter Stannard. S'il se trouve à

Jacksonville et même en certains points de la Floride, quelques

braves colons qui pensent comme nous sur cette question de

l'esclavage, ils ne sont pas assez nombreux pour pouvoir s'opposer

aux excès des sécessionnistes. Nous ne devons compter, pour notre

sécurité, que sur l'arrivée des fédéraux, et encore serait-il à

souhaiter, si leur intervention est décidée, qu'elle fût exécutée

promptement.

-- Oui!... Qu'ils viennent donc, s'écria James Burbank, et qu'ils

nous délivrent de ces mauvais drôles!»

On verra bientôt si les hommes du Nord, que leurs intérêts de

famille ou de fortune obligeaient, pour vivre au milieu d'une

population esclavagiste, à se conformer aux usages du pays,

étaient en droit de tenir ce langage et n'avaient pas lieu de tout

craindre.

Ce que James Burbank et ses amis pensaient de la guerre était

vrai. Le gouvernement fédéral préparait une expédition dans le but

de soumettre la Floride. Il ne s'agissait pas tant de s'emparer de

l'État ou de l'occuper militairement, que d'en fermer toutes les

passes aux contrebandiers, dont le métier consistait à forcer le

blocus maritime, autant pour exporter les productions indigènes

que pour introduire des armes et munitions. Aussi le _Shannon _ne

se hasardait-il plus à desservir les côtes méridionales de la

Géorgie, qui étaient alors au pouvoir des généraux nordistes. Par

prudence, il s'arrêtait sur la frontière, un peu au delà de

l'embouchure du Saint-John, vers le nord de l'île Amélia, à ce

port de Fernandina, d'où part le chemin de fer de Cedar-Keys qui

traverse obliquement la péninsule floridienne pour aboutir au

golfe du Mexique. Plus haut que l'île Amélia et le rio de Saint-

Mary, le _Shannon _eût couru le risque d'être capturé par les

navires fédéraux, qui surveillaient incessamment cette portion du

littoral.

Il s'en suit donc que les passagers du steam-boat étaient

principalement ceux des Floridiens que leurs affaires

n'obligeaient point à se rendre au delà des frontières de la

Floride. Tous demeuraient dans les villes, bourgs ou hameaux,

bâtis sur les rives du Saint-John ou de ses affluents, et, pour la

plupart, soit à Saint-Augustine, soit à Jacksonville. En ces

diverses localités, ils pouvaient débarquer par les appontements

placés aux escales, ou en se servant de ces estacades de bois, ces

«piers», établis à la mode anglaise, qui les dispensaient de

recourir aux embarcations du fleuve.

L'un des passagers du steam-boat, cependant, allait l'abandonner

en pleine rivière. Son projet était, sans attendre que le _Shannon

_se fût arrêté à l'une des escales réglementaires, de débarquer

sur un endroit de la rive, où il n'y avait en vue ni un village

quelconque ni une maison isolée, pas même une cabane de chasse ou

de pêche.

Ce passager était Texar.

Vers six heures du soir, le _Shannon _lança trois aigus coups de

sifflet. Ses roues furent presque aussitôt stoppées, et il se

laissa descendre au courant, qui est très modéré sur cette partie

du fleuve. Il se trouvait alors par le travers de la Crique-Noire.

Cette crique est une profonde échancrure, évidée dans la rive

gauche, au fond de laquelle se jette un petit rio sans nom, qui

passe au pied du fort Heilman, presque à la limite des comtés de

Putnam et de Duval. Son étroite ouverture disparaît tout entière

sous une voûte de ramures épaisses, dont le feuillage s'entremêle

comme la trame d'un tissu très serré. Cette sombre lagune est,

pour ainsi dire, inconnue des gens du pays. Personne n'a jamais

tenté de s'y introduire, et personne ne savait qu'elle servît de

demeure à ce Texar. Cela tient à ce que la rive du Saint-John, à

l'ouverture de la Crique-Noire, ne semble être interrompue en

aucun point de ses berges. Aussi, avec la nuit qui tombait

rapidement, fallait-il être un marinier très pratique de cette

ténébreuse crique pour s'y introduire dans une embarcation.

Aux premiers coups de sifflet du _Shannon, _un cri avait répondu

immédiatement -- par trois fois. La lueur d'un feu, qui brillait

entre les grandes herbes de la rive, s'était mise en mouvement.

Cela indiquait qu'un canot s'avançait pour accoster le steam-boat.

Ce n'était qu'un squif -- petite embarcation d'écorce qu'une

simple pagaie suffit à diriger et à conduire. Bientôt ce squif ne

fut plus qu'à une demi-encablure du _Shannon._

Texar s'avança alors vers la coupée du rouffle de l'avant, et, se

faisant un porte-voix de sa main:

«Aoh? héla-t-il.

-- Aoh! lui fut-il répondu.

-- C'est toi, Squambô?

-- Oui, maître!

-- Accoste!»

Le squif accosta. À la clarté du fanal attaché au bout de son

étrave, on put voir l'homme qui la manoeuvrait. C'était un Indien,

noir de tignasse, nu jusqu'à la ceinture, -- un homme solide, à en

juger par le torse qu'il montrait aux lueurs du fanal.

À ce moment, Texar se retourna vers ses compagnons et leur serra

la main en disant un «au revoir» significatif. Après avoir jeté un

regard menaçant du côté de M. Burbank, il descendit l'escalier,

placé à l'arrière du tambour de la roue de bâbord, et rejoignit

l'Indien Squambô. En quelques tours de roues, le steam-boat se fut

éloigné du squif, et personne à bord ne put soupçonner que la

légère embarcation allait se perdre sous les obscurs fouillis de

la rive.

«Un coquin de moins à bord! dit alors Edward Carrol, sans se

préoccuper d'être entendu des compagnons de Texar.

-- Oui, répondit James Burbank, et, c'est en même temps, un

dangereux malfaiteur. Pour moi, je n'ai aucun doute à cet égard,

bien que le misérable ait toujours su se tirer d'affaire par ses

alibis véritablement inexplicables!

-- En tout cas, dit M. Stannard, si quelque crime est commis,

cette nuit, aux environs de Jacksonville, on ne pourra pas l'en

accuser, puisqu'il a quitté le _Shannon!_

-- Je n'en sais rien! répliqua James Burbank. On me dirait qu'on

l'a vu voler ou assassiner, au moment où nous parlons, à cinquante

milles dans le nord de la Floride, que je n'en serais pas

autrement surpris! Il est vrai, s'il parvenait à prouver qu'il

n'est pas l'auteur de ce crime, cela ne me surprendrait pas

davantage, après ce qui s'est passé! -- Mais, c'est trop nous

occuper de cet homme. Vous retournez à Jacksonville, Stannard?

-- Ce soir même.

-- Votre fille vous y attend?

-- Oui, et j'ai hâte de la rejoindre.

-- Je le comprends, répondit James Burbank. Et quand comptez-vous

nous rejoindre à Camdless-Bay?

-- Dans quelques jours.

-- Venez donc le plus tôt que vous pourrez, mon cher Stannard.

Vous le savez, nous sommes à la veille d'événements très sérieux,

qui s'aggraveront encore à l'approche des troupes fédérales.

Aussi, je me demande si votre fille Alice et vous ne seriez pas

plus en sûreté dans notre habitation de Castle-House qu'au milieu

de cette ville, où les sudistes sont capables de se porter à tous

les excès!

-- Bon! est-ce que je ne suis pas du Sud, mon cher Burbank?

-- Sans doute, Stannard, mais vous pensez et vous agissez comme si

vous étiez du Nord!»

Une heure après, le _Shannon, _emporté par le jusant devenu de

plus en plus rapide, dépassait le petit hameau de Mandarin, juché

sur une verdoyante colline. Puis, cinq à six milles au-dessous, il

s'arrêtait près de la rive droite du fleuve. Là était établi un

quai d'embarquement que les navires peuvent accoster pour y

prendre charge. Un peu au-dessus débordait un pier élégant, légère

passerelle de bois, suspendue à la courbe de deux câbles de fer.

C'était le débarcadère de Camdless-Bay.

À l'extrémité du pier attendaient deux Noirs, munis de fanaux, car

la nuit était déjà très sombre.

James Burbank prit congé de M. Stannard, et, suivi d'Edward

Carrol, il s'élança sur la passerelle.

Derrière lui marchait la métisse Zermah, qui répondit de loin à

une voix enfantine:

«Me voilà, Dy!... Me voilà!

-- Et père?...

-- Père aussi!»

Les fanaux s'éloignèrent, et le _Shannon _reprit sa marche, en

obliquant vers la rive gauche. Trois milles au delà de Camdless-

Bay, de l'autre côté du fleuve, il s'arrêtait à l'appontement de

Jacksonville, afin de mettre à terre le plus grand nombre de ses

passagers.

Là, Walter Stannard débarqua en même temps que trois ou quatre de

ces gens, dont Texar s'était séparé, une heure et demie avant,

lorsque l'Indien était venu le prendre avec le squif. Il ne

restait plus qu'une demi-douzaine de voyageurs à bord du steam-

boat, les uns à destination de Pablo, petit bourg, bâti près du

phare qui s'élève à l'entrée des bouches du Saint-John, les autres

à destination de l'île Talbot, située au large de l'ouverture des

passes de ce nom, les derniers, enfin, à destination du port de

Fernandina. Le _Shannon _continua donc à battre les eaux du

fleuve, dont il put franchir la barre sans accidents. Une heure

après, il avait disparu au tournant de la crique Trout, où le

Saint-John mêle ses lames déjà houleuses à la houle de l'Océan.

II

Camdless-Bay

Camdless-Bay, tel était le nom de la plantation qui appartenait à

James Burbank. C'est là que le riche colon demeurait avec toute sa

famille. Ce nom de Camdless venait d'une des criques du Saint-

John, qui s'ouvre un peu en amont de Jacksonville et sur la rive

opposée du fleuve. Par suite de cette proximité, on pouvait

communiquer facilement avec la cité floridienne. Une bonne

embarcation, un vent de nord ou de sud, en profitant du jusant

pour aller ou du flot pour revenir, il ne fallait pas plus d'une

heure pour franchir les trois milles, qui séparent Camdless-Bay de

ce chef-lieu du comté de Duval.

James Burbank possédait une des plus belles propriétés du pays.

Riche par lui-même et par sa famille, sa fortune se complétait

encore d'immeubles importants, situés dans l'État de New-Jersey,

qui confine à l'État de New-York.

Cet emplacement, sur la rive droite du Saint-John, avait été très

heureusement choisi pour y fonder un établissement d'une valeur

considérable. Aux heureuses dispositions déjà fournies par la

nature, la main de l'homme n'avait rien eu à reprendre. Ce terrain

se prêtait de lui-même à tous les besoins d'une vaste

exploitation. Aussi la plantation de Camdless-Bay, dirigée par un

homme intelligent, actif, dans toute la force de l'âge, bien

secondé de son personnel, et auquel les capitaux ne manquaient

point, était-elle en parfait état de prospérité.

Un périmètre de douze milles, une surface de quatre mille acres[1],

telle était la contenance superficielle de cette plantation. S'il

en existait de plus grandes dans les États du sud de l'Union, il

n'en était pas de mieux aménagées. Maison d'habitation, communs,

écuries, étables, logements pour les esclaves, bâtiments

d'exploitation, magasins destinés à contenir les produits du sol,

chantiers disposés pour leur manipulation, ateliers et usines,

railways convergeant de la périphérie du domaine vers le petit

port d'embarquement, routes pour les charrois, tout était

merveilleusement compris au point de vue pratique. Que ce fut un

Américain du Nord qui eût conçu, ordonné, exécuté ces travaux,

cela se voyait dès le premier coup d'oeil. Seuls, les

établissements de premier ordre de la Virginie ou des Carolines

eussent pu rivaliser avec le domaine de Camdless-Bay. En outre, le

sol de la plantation comprenait des «high-hummoks», hautes terres

naturellement appropriées à la culture des céréales, des «low-

hummoks», basses terres qui conviennent plus spécialement à la

culture des caféiers et des cacaoyers, des «marshs», sortes de

savanes salées, où prospèrent les rizières et les champs de cannes

à sucre.

On le sait, les cotons de la Géorgie et de la Floride sont des

plus appréciés sur les divers marchés de l'Europe et de

l'Amérique, grâce à la longueur et la qualité de leurs soies.

Aussi, les champs de cotonniers, avec leurs plants dessinés en

lignes régulièrement espacées, leurs feuilles d'un vert tendre,

leurs fleurs de ce jaune où l'on retrouve la pâleur des mauves,

produisaient-ils un des plus importants revenus de la plantation.

À l'époque de la récolte, ces champs, d'une superficie d'un acre à

un acre et demi, se couvraient de cases où demeuraient alors les

esclaves, femmes et enfants, chargés de cueillir les capsules et

d'en tirer les flocons, -- travail très délicat qui ne doit point

en altérer les fibres. Ce coton, séché au soleil, nettoyé par le

moulinage au moyen de roues à dents et de rouleaux, comprimé à la

presse hydraulique, mis en ballots cerclés de fer, était ainsi

emmagasiné pour l'exportation. Les navires à voile ou à vapeur

pouvaient venir prendre chargement de ces ballots au port même de

Camdless-Bay.

Concurremment avec les cotonniers, James Burbank exploitait aussi

de vastes champs de caféiers et de cannes à sucre. Ici, c'étaient

des réserves de mille à douze cents arbustes, hauts de quinze à

vingt pieds, semblables par leurs fleurs à des jasmins d'Espagne,

et dont les fruits, gros comme une petite cerise, contiennent les

deux grains qu'il n'y a plus qu'à extraire et à faire sécher. Là,

c'étaient des prairies, on pourrait dire des marais, hérissés de

milliers de ces longs roseaux, hauts de neuf à dix-huit pieds,

dont les panaches se balancent comme les cimiers d'une troupe de

cavalerie en marche. Objet de soins tout spéciaux à Camdless-Bay,

cette récolte de cannes donnait le sucre sous forme d'une liqueur

que la raffinerie, très en progrès dans les États du Sud,

transformait en sucre raffiné; puis, comme produits dérivés, les

sirops qui servent à la fabrication du tafia ou du rhum, et le vin

de canne, mélange de la liqueur saccharine avec du jus d'ananas et

d'oranges. Bien que moins importante, si on la comparait à celle

des cotonniers, cette culture ne laissait pas d'être très

fructueuse. Quelques enclos de cacaoyers, des champs de maïs,

d'ignames, de patates, de blé indien, de tabac, deux ou trois

centaines d'acres en rizières, apportaient encore un large tribut

de bénéfices à l'établissement de James Burbank.

Mais il se faisait encore une autre exploitation qui procurait des

gains au moins égaux à ceux de l'industrie cotonnière. C'était le

défrichement des inépuisables forêts dont la plantation était

couverte. Sans parler du produit des cannelliers, des poivriers,

des orangers, des citronniers, des oliviers, des figuiers, des

manguiers, des jaquiers, ni du rendement de presque tous les

arbres à fruits de l'Europe, dont l'acclimatement est superbe en

Floride, ces forêts étaient soumises à une coupe régulière et

constante. Que de richesses en campêche, en gazumas ou ormes du

Mexique, maintenant employés à tant d'usages, en baobabs, en bois

corail à tiges et à fleurs d'un rouge de sang, en paviers, sortes

de marronniers à fleurs jaunes, en noyers noirs, en chênes-verts,

en pins australs, qui fournissent d'admirables échantillons pour

la charpente et la mâture, en pachiriers, dont le soleil de midi

fait éclater les graines comme autant de pétards, en pins-

parasols, en tulipiers, sapins, cèdres et surtout en cyprès, cet

arbre si répandu à la surface de la péninsule qu'il y forme des

forêts dont la longueur va de soixante à cent milles. James

Burbank avait dû créer plusieurs scieries importantes en divers

points de la plantation. Des barrages, établis sur quelques-uns

des rios, tributaires du Saint-John, convertissaient en chute leur

cours paisible, et ces chutes donnaient largement la force

mécanique que nécessitait le débit des poutres, madriers ou

planches, dont cent navires auraient pu prendre, chaque année, des

cargaisons entières.

Il faut citer, en outre, de vastes et grasses prairies, qui

nourrissaient des chevaux, des mules, et un nombreux bétail, dont

les produits subvenaient à tous les besoins agricoles.

Quant aux volatiles d'espèces si variées, qui habitaient les bois

ou couraient les champs et les plaines, on imaginerait

difficilement à quel point ils pullulaient à Camdless-Bay -- comme

dans toute la Floride, d'ailleurs. Au-dessus des forêts planaient

les aigles à tête blanche, de grande envergure, dont le cri aigu

ressemble à la fanfare d'une trompette fêlée, des vautours, d'une

férocité peu ordinaire, des butors géants, au bec pointu comme une

baïonnette. Sur la rive du fleuve, entre les grands roseaux de la

berge, sous l'entrecroisement des bambous gigantesques, vivaient

des flamants rosés ou écarlates, des ibis tout blancs qu'on eût

dit envolés de quelque monolithe égyptien, des pélicans de taille

colossale, des myriades de sternes, des hirondelles de mer de

toutes sortes, des crabiers vêtus d'une huppe et d'une pelisse

verte, des courlans, au plumage de pourpre, au duvet brun et

tacheté de points blanchâtres, des jacamars, martins-pêcheurs à

reflets dorés, tout un monde de plongeons, de poules d'eau, de

canards «widgeons» appartenant à l'espèce des siffleurs, des

sarcelles, des pluviers, sans compter les pétrels, les puffins,

les becs-en-ciseaux, les corbeaux de mer, les mouettes, les

paille-en-queue, qu'un coup de vent suffisait à chasser jusqu'au

Saint-John, et parfois même des exocets ou poissons-volants, qui

sont de bonne prise pour les gourmets. À travers les prairies

pullulaient les bécassines, les bécasseaux, les courlis, les

barges marbrées, les poules sultanes au plumage à la fois rouge,

bleu, vert, jaune et blanc comme une palette volante, les coqs à

fraise, les perdrix ou «colins-ouïs», les écureuils grisâtres, les

pigeons à tête blanche et à pattes rouges; puis, comme quadrupèdes

comestibles, des lapins à queue longue, intermédiaires entre le

lapin et le lièvre d'Europe, des daims par hardes; enfin des

raccoons ou ratons-laveurs, des tortues, des ichneumons, et aussi,

par malheur, trop de serpents d'espèce venimeuse. Tels étaient les

représentants du règne animal sur ce magnifique domaine de

Camdless-Bay, -- sans compter les Nègres, mâles et femelles,

asservis pour les besoins de la plantation. Et de ces êtres

humains, que fait donc cette monstrueuse coutume de l'esclavage,

si ce n'est des animaux, achetés ou vendus comme bêtes de somme?

Comment James Burbank, un partisan des doctrines anti-

esclavagistes, un nordiste qui n'attendait que le triomphe du

Nord, n'avait-il donc pas encore affranchi les esclaves de sa

plantation? Hésiterait-il à le faire, dès que les circonstances le

permettraient? Non, certes! Et ce n'était plus qu'une question de

semaines, de jours peut-être, puisque l'armée fédérale occupait

déjà quelques points rapprochés de l'État limitrophe et se

préparait à opérer en Floride.

Déjà, d'ailleurs, James Burbank avait pris à Camdless-Bay toutes

les mesures qui pouvaient améliorer le sort de ses esclaves. Ils

étaient environ sept cents noirs des deux sexes, proprement logés

dans de larges baraccons[2], entretenus avec soin, nourris à leur

convenance, ne travaillant que dans la limite de leurs forces. Le

régisseur-général et les sous-régisseurs de la plantation avaient

ordre de les traiter avec justice et douceur. Aussi, les divers

services n'en étaient-ils que mieux remplis, bien que depuis

longtemps les châtiments corporels ne fussent plus en usage à

Camdless-Bay. Contraste frappant avec les habitudes de la plupart

des autres plantations floridiennes, et système qui n'était pas vu

sans défaveur par les voisins de James Burbank. De là, comme on va

s'en rendre compte, une situation très difficile dans le pays,

surtout à cette époque où le sort des armes allait trancher la

question de l'esclavage.

Le nombreux personnel de la plantation était logé dans des cases

saines et confortables. Groupées par cinquantaines, ces cases

formaient une dizaine de hameaux, autrement dit baraccons,

agglomérés le long des eaux courantes. Là, ces Noirs vivaient avec

leurs femmes et leurs enfants. Chaque famille était autant que

possible affectée au même service des champs, des forêts ou des

usines, de manière que ses membres ne fussent point dispersés, aux

heures de travail. À la tête de ces divers hameaux, un sous-

régisseur, faisant les fonctions de gérant, pour ne pas dire de

maire, administrait sa petite commune, qui relevait du chef-lieu

de canton. Ce chef-lieu, c'était le domaine privé de Camdless-Bay,

enfermé dans un périmètre de hautes palissades, dont les

palanques, sortes de pieux jointifs, plantés verticalement, se

cachaient à demi sous la verdure de l'exubérante végétation

floridienne. Là s'élevait l'habitation particulière de la famille

Burbank.

Moitié maison, moitié château, cette habitation avait reçu et

méritait le nom de Castle-House.

Depuis bien des années, Camdless-Bay appartenait aux ancêtres de

James Burbank. À une époque où les déprédations des Indiens

étaient à craindre, ses possesseurs avaient dû en fortifier la

principale demeure. Le temps n'était pas éloigné où le général

Jessup défendait encore la Floride contre les Séminoles. Pendant

longtemps, les colons avaient eu terriblement à souffrir de ces

nomades. Non seulement le vol les dépouillait, mais le meurtre

ensanglantait leurs habitations que l'incendie détruisait ensuite.

Les villes elles-mêmes furent plus d'une fois menacées de

l'invasion et du pillage. En maint endroit s'élèvent des ruines

que ces sanguinaires Indiens ont laissées après leur passage. À

moins de quinze milles de Camdless-Bay, près du hameau de

Mandarin, on montre encore la «maison de sang», dans laquelle un

colon, M. Motte, sa femme et ses trois jeunes filles, avaient été

scalpés, puis massacrés par ces bandits. Mais, actuellement, la

guerre d'extermination entre l'homme blanc et l'homme rouge est

finie. Les Séminoles, vaincus finalement, ont dû se réfugier au

loin, vers l'ouest du Mississipi. On n'entend plus parler d'eux,

sauf de quelques bandes qui errent encore dans la portion

marécageuse de la Floride méridionale. Le pays n'a donc plus rien

à craindre de ces féroces indigènes.

On comprend dès lors que les habitations des colons eussent été

construites de manière à pouvoir tenir contre une attaque soudaine

des Indiens, et résister en attendant l'arrivée des bataillons de

volontaires, enrégimentés dans les villes ou hameaux du voisinage.

Ainsi avait-il été fait du château de Castle-House.

Castle-House s'élevait sur un léger renflement du sol, au milieu

d'un parc réservé, d'une superficie de trois acres, qui

s'arrondissait à quelques centaines de yards en arrière de la rive

du Saint-John. Un cours d'eau, assez profond, entourait ce parc,

dont une haute enceinte de palanques complétait la défense, et il

ne donnait entrée que par un seul ponceau, jeté sur le rio

circulaire. En arrière du mamelon, un ensemble de beaux arbres,

groupés par masses, redescendaient les pentes du parc, auquel ils

faisaient un large cadre de verdure. Une fraîche avenue de

bambous, dont les tiges se croisaient en nervures ogivales,

formait une longue nef, qui se développait depuis le débarcadère

du petit port de Camdless-Bay jusqu'aux premières pelouses. Au-

dedans, sur tout l'espace laissé libre entre les arbres,

s'étendaient de verdoyants gazons, coupés de larges allées,

bordées de barrières blanches, qui se terminaient par une

esplanade sablée devant la façade principale de Castle-House.

Ce château, assez irrégulièrement dessiné, offrait beaucoup

d'imprévu dans l'ensemble de sa construction et non moins de

fantaisie dans ses détails. Mais, pour le cas où des assaillants

eussent forcé les palanques du parc, il aurait pu -- chose

importante surtout -- se défendre rien que par lui-même et

soutenir un siège de quelques heures. Ses fenêtres du rez-de-

chaussée étaient grillagées de barreaux de fer. La porte

principale, sur la façade antérieure, avait la solidité d'une

herse. En de certains points, au faîte des murailles, bâties avec

une sorte de pierre marmoréenne, se dressaient plusieurs

poivrières en encorbellement, qui rendaient la défense plus

facile, puisqu'elles permettaient de prendre en flanc les

agresseurs. En somme, avec ses ouvertures réduites au strict

nécessaire, son donjon central qui le dominait et sur lequel se

déployait le pavillon étoile des États-Unis, ses lignes de

créneaux dont certaines arêtes étaient pourvues, l'inclinaison de

ses murs à leur base, ses toits élevés, ses pinacles multiples,

l'épaisseur de ses parois à travers lesquelles se creusaient çà et

là un certain nombre d'embrasures, cette habitation ressemblait

plus à un château fort qu'à un cottage ou une maison de plaisance.

On l'a dit, il avait fallu le bâtir ainsi pour la sûreté de ceux

qui l'habitaient à l'époque où se faisaient ces sauvages

incursions des Indiens sur le territoire de la Floride. Il

existait même un tunnel souterrain, qui, après avoir passé sous la

palissade et le rio circulaire, mettait Castle-House en

communication avec une petite crique du Saint-John, nommée crique

Marino. Ce tunnel aurait pu servir à quelque secrète évasion en

cas d'extrême danger.

Certainement, au temps actuel, les Séminoles, repoussés de la

péninsule, n'étaient plus à craindre, et cela depuis une vingtaine

d'années. Mais savait-on ce que réservait l'avenir? Et ce danger

que James Burbank n'avait plus à redouter de la part des Indiens,

qui sait s'il ne viendrait pas de la part de ses compatriotes?

N'était-il pas lui, nordiste isolé au fond de ces États du sud,

exposé à toutes les phases d'une guerre civile, qui avait été si

sanglante jusqu'alors, si féconde en représailles?

Toutefois, cette nécessité de pourvoir à la sûreté de Castle-House

n'avait point nui au confort intérieur. Les salles étaient vastes,

les appartements luxueux et superbement aménagés. La famille

Burbank y trouvait, au milieu d'un site admirable, toutes les

aises, toutes les satisfactions morales que peut donner la

fortune, quand elle est unie à un véritable sens artiste chez ceux

qui la possèdent.

En arrière du château, dans le parc réservé, de magnifiques

jardins se développaient jusqu'à la palissade, dont les palanques

disparaissaient sous les arbustes grimpants et les sarments de la

grenadille, où les oiseaux-mouches voltigeaient par myriades. Des

massifs d'orangers, des corbeilles d'oliviers, de figuiers, de

grenadiers, de pontédéries aux bouquets d'azur, des groupes de

magnolias, dont les calices à teintes de vieil ivoire parfumaient

l'air, des buissons de palmiers sabal, agitant leurs éventails

sous la brise, des guirlandes de coboeas aux nuances violettes,

des touffes de tupéas à rosettes vertes, de yuccas avec leur

cliquetis de sabres acérés, de rhododendrons rosés, des buissons

de myrtes et de pamplemousses, enfin tout ce que peut produire la

flore d'une zone qui touche au Tropique, était réuni dans ces

parterres pour la jouissance de l'odorat et le plaisir des yeux.

À la limite de l'enceinte, sous le dôme des cyprès et des baobabs,

étaient enfouies les écuries, les remises, les chenils, les

aménagements de la laiterie et des basses-cours. Grâce à la ramure

de ces beaux arbres, impénétrable même au soleil de cette

latitude, les animaux domestiques n'avaient rien à craindre des

chaleurs de l'été. Dérivées des rios voisins, les eaux courantes y

maintenaient une agréable et saine fraîcheur.

On le voit, ce domaine privé, spécial aux hôtes de Camdless-Bay,

c'était une enclave merveilleusement agencée au milieu du vaste

établissement de James Burbank. Ni le tapage des moulins à coton,

ni les frémissements des scieries, ni les chocs de la hache sur

les troncs d'arbres, ni aucun de ces bruits que comporte une

exploitation si importante, ne parvenaient à franchir les

palanques de l'enceinte. Seuls, les mille oiseaux de

l'ornithologie floridienne pouvaient la dépasser en voltigeant

d'arbre en arbre. Mais ces chanteurs ailés, dont le plumage

rivalise avec les étincelantes fleurs de cette zone, n'étaient pas

moins bien accueillis que les parfums dont la brise s'imprégnait

en caressant les prairies et les forêts du voisinage.

Telle était Camdless-Bay, la plantation de James Burbank, et l'une

des plus riches de la Floride orientale.

III

Où en est la guerre de Sécession

Quelques mots sur la guerre de Sécession, à laquelle cette

histoire doit être intimement mêlée.

Et, tout d'abord, que ceci soit bien établi dès le début: ainsi

que l'a dit le comte de Paris, ancien aide de camp du général Mac

Clellan, dans sa remarquable _Histoire de la guerre civile en

Amérique, _cette guerre n'a eu pour cause ni une question de

tarifs, ni une différence réelle d'origine entre le Nord et le

Sud. La race anglo-saxonne régnait également sur tout le

territoire des États-Unis. Aussi, la question commerciale n'a-t-

elle jamais été en jeu dans cette terrible lutte entre frères.

«C'est l'esclavage qui, prospérant dans une moitié de la

république et aboli dans l'autre, y avait créé deux sociétés

hostiles. Il avait profondément modifié les moeurs de celle où il

dominait, tout en laissant intactes les formes apparentes du

gouvernement. C'est lui qui fut non pas le prétexte ou l'occasion,

mais la cause unique de l'antagonisme dont la conséquence

inévitable fut la guerre civile.»

Dans les États à esclaves, il y avait trois classes. En bas,

quatre millions de Nègres asservis, soit le tiers de la

population. En haut, la caste des propriétaires, relativement peu

instruite, riche, dédaigneuse, qui se réservait absolument la

direction des affaires publiques. Entre les deux, la classe

remuante, paresseuse, misérable, des petits Blancs. Ceux-ci,

contre toute attente, se montrèrent ardents pour le maintien de

l'esclavage, par crainte de voir la classe des Nègres affranchis

s'élever à leur niveau.

Le Nord devait donc trouver contre lui non seulement les riches

propriétaires, mais aussi ces petits Blancs qui, surtout dans les

campagnes, vivaient au milieu de la population serve. La lutte fut

donc effroyable. Elle produisit même dans les familles de telles

dissensions que l'on vit des frères combattre, l'un sous le

drapeau confédéré, l'autre sous le drapeau fédéral. Mais un grand

peuple ne devait pas hésiter à détruire l'esclavage jusque dans

ses racines. Dès le siècle dernier, l'illustre Franklin en avait

demandé l'abolition. En 1807, Jefferson avait recommandé au

Congrès «de prohiber un trafic dont la moralité, l'honneur et les

plus chers intérêts du pays exigeaient depuis longtemps la

disparition». Le Nord eut donc raison de marcher contre le Sud et

de le réduire. D'ailleurs, il allait s'ensuivre une union plus

étroite entre tous les éléments de la république, et la

destruction de cette illusion si funeste, si menaçante, que chaque

citoyen devait d'abord obéissance à son propre État, et, seulement

en second lieu, à l'ensemble de la fédération américaine.

Or, ce fut précisément en Floride, que se réveillèrent les

premières questions relatives à l'esclavage. Au commencement de ce

siècle, un chef indien métis, nommé Oscéola, avait pour femme une

esclave marronne, née dans ces parties marécageuses du territoire

floridien qu'on nomme Everglades. Un jour, cette femme fut

ressaisie comme esclave et emmenée par force. Oscéola souleva les

Indiens, commença la campagne anti-esclavagiste, fut pris et

mourut dans la forteresse où on l'avait enfermé. Mais la guerre

continua, et, dit l'historien Thomas Higginson, «la somme d'argent

que nécessita une pareille lutte fut trois fois plus considérable

que celle qui avait été jadis payée à l'Espagne pour l'acquisition

de la Floride».

Voici maintenant quels avaient été les débuts de cette guerre de

Sécession; puis quel était l'état des choses pendant ce mois de

février 1862, époque où James Burbank et sa famille allaient

éprouver des contre-coups si terribles qu'il nous a paru

intéressant d'en avoir fait l'objet de cette histoire.

Le 16 octobre 1859, l'héroïque capitaine John Brown, à la tête

d'une petite troupe d'esclaves fugitifs, s'empare de Harpers-Ferry

en Virginie. L'affranchissement des hommes de couleur, tel est son

but. Il le proclame hautement. Vaincu par les compagnies de la

milice, il est fait prisonnier, condamné à mort et pendu à

Charlestown, le 2 décembre 1859, avec six de ses compagnons.

Le 20 décembre 1860, une convention se réunit dans la Caroline du

Sud et adopte d'enthousiasme le décret de sécession. L'année

suivante, le 4 mars 1861, Abraham Lincoln est nommé président de

la république. Les États du Sud regardent son élection comme une

menace pour l'institution de l'esclavage. Le 11 avril 1861, le

fort Sumter, un de ceux qui défendent la rade de Charlestown,

tombe au pouvoir des sudistes, commandés par le général

Beauregard. La Caroline du Nord, la Virginie, l'Arkansas, le

Tennessee, adhèrent aussitôt à l'acte séparatiste.

Soixante-quinze mille volontaires sont levés par le gouvernement

fédéral. Tout d'abord, on s'occupe de mettre Washington, la

capitale des États-Unis d'Amérique, à l'abri d'un coup de main des

confédérés. On ravitaille les arsenaux du Nord qui étaient vides,

alors que ceux du Sud avaient été largement approvisionnés sous la

présidence de Buchanan. Le matériel de guerre se complète au prix

des plus extraordinaires efforts. Puis, Abraham Lincoln déclare

les ports du Sud en état de blocus.

C'est en Virginie que se passent les premiers faits de guerre. Mac

Clellan repousse les rebelles dans l'Ouest. Mais, le 21 juillet, à

Bull-Run, les troupes fédérales, réunies sous les ordres de Mac

Dowel, sont mises en déroute et s'enfuient jusqu'à Washington. Si

les sudistes ne tremblent plus pour Richmond, leur capitale, les

nordistes ont lieu de trembler pour la capitale de la République

américaine. Quelques mois après, les fédéraux sont encore défaits

à Ball's-Bluff. Toutefois, cette affaire malheureuse est bientôt

compensée par diverses expéditions, qui mirent aux mains des

unionistes le fort Hatteras et Port-Royal-Harbour, dont les

séparatistes ne parvinrent plus à s'emparer. À la fin de 1861, le

commandement général des troupes de l'Union est donné au major-

général George Mac Clellan.

Cependant, cette année-là, les corsaires esclavagistes ont couru

les mers des deux mondes. Ils ont trouvé accueil dans les ports de

la France, de l'Angleterre, de l'Espagne et du Portugal, -- faute

grave qui, en reconnaissant aux sécessionnistes les droits de

belligérants, eut pour résultat d'encourager la course et de

prolonger la guerre civile.

Puis, vinrent les faits maritimes qui eurent un si grand

retentissement. C'est le _Sumter _et son fameux capitaine Semmes.

C'est l'apparition du bélier _Manassas. _C'est, le 12 octobre, le

combat naval à la tête des passes du Mississipi. C'est, le 8

novembre, la prise du _Trent, _navire anglais à bord duquel le

capitaine Wilkes capture les commissaires confédérés -- ce qui

faillit amener la guerre entre l'Angleterre et les États-Unis.

Entre-temps, les abolitionnistes et les esclavagistes se livrent

de sanglants combats avec des alternatives de succès et de revers

jusque dans l'État du Missouri. Des principaux généraux du Nord,

l'un, Lyon, est tué, ce qui provoque la retraite des fédéraux à

Rolla et la marche de Price avec les troupes confédérées vers le

Nord. On se bat à Frederictown, le 21 octobre, à Springfield, le

25, et, le 27, Frémont occupe cette ville avec les fédéraux. Au 19

décembre, le combat de Belmont, entre Grant et Polk, demeure

incertain. Enfin, l'hiver, si rigoureux dans ces contrées de

l'Amérique septentrionale, vient mettre un terme aux opérations.

Les premiers mois de l'année 1862 sont employés en efforts

véritablement prodigieux de part et d'autre.

Au Nord, le Congrès vote un projet de loi qui lève cinq cent mille

volontaires -- ils seront un million à la fin de la lutte --, et

approuve un emprunt de cinq cent millions de dollars. Les grandes

armées sont créées, principalement celle du Potomac. Leurs

généraux sont Banks, Butler, Grant, Sherman, Mac Clellan, Meade,

Thomas, Kearney, Halleck, pour ne citer que les plus célèbres.

Tous les services vont entrer en fonction. Infanterie, cavalerie,

artillerie, génie, sont endivisionnés d'une manière à peu près

uniforme. Le matériel de guerre se fabrique à outrance, carabines

Minié et Colt, canons rayés des systèmes Parrott et Rodman, canons

à âme lisse et columbiads Dahlgren, canons-obusiers, canons-

revolvers, obus Shrapnell, parcs de siège. On organise la

télégraphie et l'aérostation militaire, le reportage des grands

journaux, les transports qui seront faits par vingt mille chariots

attelés de quatre-vingt-quatre mille mules. On réunit des

approvisionnements de toutes sortes, sous la direction du chef de

l'ordonnance. On construit de nouveaux navires du type bélier, les

«rams» du colonel Ellet, les «gun-boats» ou canonnières du

commodore Foote, qui vont apparaître pour la première fois dans

une guerre maritime.

Au Sud, le zèle n'est pas moins grand. Il y a bien les fonderies

de canon de la Nouvelle-Orléans, celles de Memphis, les forges de

Tredogar, près de Richmond, qui fabriquent des Parrotts et des

Rodmans. Mais cela ne peut suffire. Le gouvernement confédéré

s'adresse à l'Europe. Liège et Birmingham lui envoient des

cargaisons d'armes, des pièces des systèmes Armstrong et

Whitworth. Les forceurs de blocus, qui viennent chercher à vil

prix du coton dans ses ports, n'en obtiennent qu'en échange de

tout ce matériel de guerre. Puis l'armée s'organise. Ses généraux

sont Johnston, Lee, Beauregard, Jackson, Critenden, Floyd, Pillow.

On adjoint des corps irréguliers, tels que milices et guérillas,

aux quatre cent mille volontaires, enrôlés pour trois ans au plus

et un an au moins, que le Congrès séparatiste, à la date du 8

août, accorde à son président Jefferson Davis.

Cependant ces préparatifs n'empêchent pas la lutte de reprendre

dès la seconde moitié du premier hiver. De tout le territoire à

esclaves, le gouvernement fédéral n'occupe encore que le Maryland,

la Virginie occidentale, le Kentucky en quelques portions, le

Missouri pour la plus grande part, et un certain nombre de points

du littoral.

Les nouvelles hostilités commencent d'abord dans l'est du

Kentucky. Le 7 janvier, Garfield bat les confédérés à Middle-

Creek, et le 20, ils sont de nouveau battus à Logan-Cross ou Mill-

Springs. Le 2 février, Grant s'embarque avec deux divisions sur

quelques grands vapeurs du Tennessee que va soutenir la flottille

cuirassée de Foote. Le 6, le fort Henry tombe en son pouvoir.

Ainsi est brisé un anneau de cette chaîne «sur laquelle, dit

l'historien de cette guerre civile, s'appuyait tout le système de

défense de son adversaire Johnston». Le Cumberland et la capitale

du Tennessee sont donc menacés directement et à court délai par

les troupes fédérales. Aussi Johnston cherche-t-il à concentrer

toutes ses forces au fort Donelson, afin de retrouver un point

d'appui plus sûr pour la défensive.

À cette époque, une autre expédition, comprenant un corps de seize

mille hommes sous les ordres de Burnside, une flottille composée

de vingt-quatre vapeurs armés en guerre et de cinquante

transports, descend la Chesapeake et appareille de Hampton-Roads,

le 12 janvier. Malgré de violentes tempêtes, le 24 janvier, elle

donne dans les eaux du Pimlico-Sound pour s'emparer de l'île

Roanoke et réduire la côte de la Caroline du Nord. Mais l'île est

fortifiée. À l'ouest, le canal se défend par un barrage de coques

submergées. Des batteries et des ouvrages de campagne en rendent

l'accès difficile. Cinq à six mille hommes, soutenus par une

flottille de sept canonnières, sont prêts à empêcher tout

débarquement. Néanmoins, malgré le courage de ses défenseurs, du 7

au 8 février, cette île tombe au pouvoir de Burnside avec vingt

canons et plus de deux mille prisonniers. Le lendemain, les

fédéraux sont maîtres d'Elizabeth-City et de toute la côte de

l'Albemarle-Sound, c'est-à-dire du nord de cette mer intérieure.

Enfin, pour achever de décrire la situation jusqu'au 6 février, il

faut parler de ce général sudiste, cet ancien professeur de

chimie, Jackson, ce soldat puritain qui défend la Virginie. Après

le rappel de Lee à Richmond, il commande l'armée. Il quitte

Vinchester, le 1er janvier, avec ses dix mille hommes, traverse

les Alléghanies pour prendre Bath sur le railway de l'Ohio. Vaincu

par le climat, écrasé par les tempêtes de neige, il est forcé de

rentrer à Vinchester, sans avoir atteint son objectif.

Et maintenant, en ce qui concerne plus spécialement les côtes du

Sud, depuis la Caroline jusqu'à la Floride, voici ce qui s'est

passé.

Durant la seconde moitié de l'année 1861, le Nord possédait assez

de rapides bâtiments pour faire la police de ces mers, bien qu'il

n'eût pu s'emparer du fameux _Sumter, _qui, en janvier 1862, vint

relâcher à Gibraltar, afin d'exploiter les eaux européennes. Le

_Jefferson-Davis, _voulant échapper aux fédéraux, se réfugie à

Saint-Augustine en Floride et périt au moment où il donne dans les

passes. Presque en même temps, un des navires employés à la

croisière de la Floride, _l'Anderson, _capture le corsaire

_Beauregard. _Mais, en Angleterre, de nouveaux bâtiments sont

armés pour la course. C'est alors qu'une proclamation d'Abraham

Lincoln étend le blocus aux côtes de la Virginie et de la Caroline

du Nord, et même le blocus fictif, le blocus sur le papier, qui

comprend quatre mille cinq cents kilomètres de côtes. Pour les

surveiller, on n'a que deux escadres: l'une doit bloquer

l'Atlantique, l'autre le golfe du Mexique.

Le 12 octobre, pour la première fois, les confédérés tentent de

dégager les bouches du Mississipi avec le _Manassas -- _premier

navire qui fut blindé pendant cette guerre -- soutenu d'une

flottille de brûlots. Si le coup ne réussit pas, si la corvette

_Richmond _peut s'en tirer saine et sauve le 29 décembre, un petit

vapeur, le _Sea-Bird, _parvient à enlever une goélette fédérale en

vue du fort Monroe.

Cependant, il est nécessaire d'avoir un point qui puisse servir de

base d'opération pour les croisières de l'Atlantique. Le

gouvernement fédéral décide alors de s'emparer du fort Hatteras,

qui commande la passe du même nom, passe très fréquentée par les

forceurs de blocus. Ce fort est difficile à prendre. Il est

soutenu par une redoute carrée, appelée fort Clark. Un millier

d'hommes et le 7e régiment de la Caroline du Nord concourent à le

défendre. N'importe. L'escadre fédérale, composée de deux

frégates, trois corvettes, un aviso, deux grands vapeurs, vient

mouiller le 27 août devant les passes. Le commodore Stringham et

le général Butler attaquent. La redoute est prise. Le fort

Hatteras, après une assez longue résistance, hisse le drapeau

blanc. La base d'opération est acquise aux nordistes pour toute la

durée de la guerre.

En novembre, c'est l'île de Santa-Rosa, à l'est de Pensacola, sur

le golfe du Mexique, une dépendance de la côte floridienne, qui,

malgré les efforts des confédérés, reste au pouvoir des fédéraux.

Toutefois, la prise du fort Hatteras ne paraît pas suffisante pour

la bonne conduite des opérations ultérieures. Il faut occuper

d'autres points sur le littoral de la Caroline du Sud, de la

Géorgie, de la Floride. Deux frégates à vapeur, le _Wasbah _et le

_Susquehannah, _trois frégates à voiles, cinq corvettes, six

canonnières, plusieurs avisos, vingt-cinq bâtiments charbonniers

chargés des approvisionnements, trente-deux vapeurs pouvant

transporter quinze mille six cents hommes sous les ordres du

général Sherman, sont donnés au commodore Dupont. La flottille

appareille le 25 octobre, devant le fort Monroe. Après avoir

essuyé un terrible coup de vent au large du cap Hatteras, elle

vient reconnaître les passes de Hilton-Head, entre Charlestown et

Savannah. Là est la baie de Port-Royal, l'une des plus importantes

de la confédération américaine, où le général Ripley commande les

forces des esclavagistes. Les deux forts Walker et Beauregard

battent l'entrée de la baie à quatre mille mètres l'un de l'autre.

Huit vapeurs la défendent, et sa barre la rend presque inabordable

à une flotte d'assaillants.

Le 5 novembre, le chenal a été balisé, et, après un échange de

quelques coups de canon, Dupont pénètre dans la baie, sans pouvoir

débarquer encore les troupes de Sherman. Le 7, avant midi, il

attaque le fort Walker, puis le fort Beauregard. Il les écrase

sous une grêle de ses plus gros obus. Les forts sont évacués. Les

fédéraux en prennent possession presque sans combat, et Sherman

occupe ce point si important pour la suite des opérations

militaires. C'était un coup porté au coeur même des États

esclavagistes. Les îles voisines tombent l'une après l'autre au

pouvoir des fédéraux, même l'île Tybee et le fort Pulaski, lequel

commande la rivière de Savannah. L'année finie, Dupont est maître

des cinq grandes baies de North-Edisto, de Saint-Helena, de Port-

Royal, de Tybee, de Warsaw, et de tout ce chapelet d'îlots semés

sur la côte de la Caroline et de la Géorgie. Enfin, le 1er janvier

1862, un dernier succès lui permet de réduire les ouvrages

confédérés, élevés sur les rives du Coosaw.

Telle était la situation des belligérants au commencement de

février de l'année 1862. Tels étaient les progrès du gouvernement

fédéral vers le Sud, au moment où les navires du commodore Dupont

et les troupes de Sherman menaçaient la Floride.

IV

La famille Burbank

Il était sept heures et quelques minutes, lorsque James Burbank et

Edward Carrol montèrent les marches du perron sur lequel s'ouvrait

la porte principale de Castle-House, du côté du Saint-John.

Zermah, tenant la fillette par la main, le gravit après eux. Tous

se trouvèrent dans le hall, sorte de grand vestibule, dont le

fond, arrondi en dôme, contenait la double révolution du grand

escalier qui desservait les étages supérieurs.

Mme Burbank était là, en compagnie de Perry, le régisseur général

de la plantation.

«Il n'y a rien de nouveau à Jacksonville?

-- Rien, mon ami.

-- Et pas de nouvelles de Gilbert?

-- Si... une lettre!

-- Dieu soit loué!»

Telles furent les premières demandes et réponses échangées entre

Mme Burbank et son mari.

James Burbank, après avoir embrassé sa femme et la petite Dy,

décacheta la lettre qui venait de lui être remise.

Cette lettre n'avait point été ouverte en l'absence de James

Burbank. Étant donné la situation de celui qui l'écrivait et de

celle de sa famille en Floride, Mme Burbank avait voulu que son

mari fût le premier à connaître ce qu'elle contenait.

«Cette lettre, sans doute, n'est pas venue par la poste? demanda

James Burbank.

-- Oh! non, monsieur James! répondit Perry. C'eût été trop

imprudent de la part de M. Gilbert!

-- Et qui s'est chargé de l'apporter?...

-- Un homme de la Géorgie sur le dévouement duquel notre jeune

lieutenant a cru pouvoir compter.

-- Quel jour est arrivée cette lettre?

-- Hier.

-- Et l'homme?...

-- Il est reparti le soir même.

-- Bien payé de son service?...

-- Oui, mon ami, bien payé, répondit Mme Burbank, mais par

Gilbert, et il n'a rien voulu recevoir de notre part».

Le hall était éclairé par deux lampes posées sur une table de

marbre, devant un large divan. James Burbank alla s'asseoir près

de cette table. Sa femme et sa fille prirent place auprès de lui.

Edward Carrol, après avoir serré la main à sa soeur, s'était jeté

dans un fauteuil. Zermah et Perry se tenaient debout près de

l'escalier. Tous deux étaient assez de la famille pour que la

lettre pût être lue en leur présence.

James Burbank l'avait ouverte.

«Elle est du 3 février, dit-il.

-- Déjà quatre jours de date! répondit Edward Carrol. C'est long

dans les circonstances où nous sommes...

-- Lis donc, père, lis donc!» s'écria la petite fille avec une

impatience bien naturelle à son âge.

Voici ce que disait cette lettre:

«À bord du _Wabash, _au mouillage d'Edisto.

«3 février 1862.

«Cher père,

«Je commence par embrasser ma mère, ma petite soeur et toi. Je

n'oublie pas non plus mon oncle Carrol, et, pour ne rien omettre,

j'envoie à la bonne Zermah toutes les tendresses de son mari, mon

brave et dévoué Mars. Nous allons tous les deux aussi bien que

possible, et nous avons une fière envie d'être près de vous! Cela

ne tardera pas, dût nous maudire monsieur Perry, qui, en voyant

les progrès du Nord, doit pester comme un entêté esclavagiste

qu'il est, le digne régisseur!»

-- Voilà pour vous, Perry, dit Edward Carrol.

-- Chacun a ses idées là-dessus!» répondit M. Perry, en homme qui

n'entend point sacrifier les siennes.

James Burbank continua:

«Cette lettre vous arrivera par un homme dont je suis sûr, n'ayez

aucune crainte à cet égard. Vous avez dû apprendre que l'escadre

du commodore Dupont s'est emparée de la baie de Port-Royal et des

îles voisines. Le Nord gagne donc peu à peu sur le Sud. Aussi est-

il très probable que le gouvernement fédéral va chercher à occuper

les principaux ports de la Floride. On parle d'une expédition que

Dupont et Sherman feraient de concert vers la fin de ce mois. Très

vraisemblablement alors, nous irions occuper la baie de Saint-

Andrews. De là, on serait à portée de pénétrer dans l'état

floridien.

«Que j'ai hâte d'être là, cher père, et surtout avec notre

flottille victorieuse! La situation de ma famille, au milieu de

cette population esclavagiste, m'inquiète toujours. Mais le moment

approche où nous pourrons faire hautement triompher les idées qui

ont toujours eu cours à la plantation de Camdless-Bay. «Ah! si je

pouvais m'échapper, ne fût-ce que vingt-quatre heures, comme

j'irais vous voir! Non! Ce serait trop imprudent pour vous comme

pour moi, et mieux vaut prendre patience. Encore quelques

semaines, et nous serons tous réunis à Castle-House!

«Et maintenant je termine en me demandant si je n'ai oublié

personne dans mes embrassades. Si, vraiment! J'ai oublié monsieur

Stannard et ma charmante Alice qu'il me tarde tant de revoir!

Toutes mes amitiés à son père, et à elle, plus que mes amitiés!...

«Respectueusement et de tout coeur,

«GILBERT BURBANK.»

James Burbank avait posé sur la table la lettre que Mme Burbank

prit alors et porta à ses lèvres. Puis, la petite Dy mit

franchement un gros baiser sur la signature de son frère.

«Brave garçon! dit Edward Carrol.

-- Et brave Mars! ajouta Mme Burbank, en regardant Zermah, qui

serrait la fillette dans ses bras.

-- Il faudra prévenir Alice, ajouta Mme Burbank, que nous avons

reçu une lettre de Gilbert.

-- Oui! je lui écrirai, répondit James Burbank. D'ailleurs, dans

quelques jours, je dois aller à Jacksonville, et je verrai

Stannard. Depuis que Gilbert a écrit cette lettre, d'autres

nouvelles ont pu venir au sujet de l'expédition projetée. Ah!

qu'ils arrivent donc enfin, nos amis du Nord, et que la Floride

rentre sous le drapeau de l'Union! Ici, notre situation finirait

par n'être plus tenable!»

En effet, depuis que la guerre se rapprochait du Sud, une

modification manifeste s'opérait en Floride sur la question qui

mettait les États-Unis aux prises. Jusqu'à cette époque,

l'esclavage ne s'était pas considérablement développé dans cette

ancienne colonie espagnole qui n'avait pas pris part au mouvement

avec la même ardeur que la Virginie ou les Carolines. Mais des

meneurs s'étaient bientôt mis à la tête des partisans de

l'esclavage. Maintenant, ces gens, prêts à l'émeute, ayant tout à

gagner dans les troubles, dominaient les autorités à Saint-

Augustine et principalement à Jacksonville où ils s'appuyaient sur

la plus vile populace. C'est pourquoi cette situation de James

Burbank, dont on connaissait l'origine et les idées, pouvait à un

certain moment devenir très inquiétante.

Il y avait près de vingt ans que James Burbank, après avoir quitté

le New-Jersey où il possédait encore quelques propriétés, était

venu s'établir à Camdless-Bay avec sa femme et son fils âgé de

quatre ans. On sait combien la plantation avait prospéré, grâce à

son intelligente activité et au concours d'Edward Carrol, son

beau-frère. Aussi avait-il pour ce grand établissement qui lui

venait de ses ancêtres, un attachement inébranlable. C'était là

qu'était né son second enfant, la petite Dy, quinze ans après son

installation dans ce domaine.

James Burbank avait alors quarante-six ans. C'était un homme

fortement constitué, habitué au travail, ne s'épargnant guère. On

le savait d'un caractère énergique. Très attaché à ses opinions,

il ne se gênait point de les faire hautement connaître. Grand,

grisonnant à peine, il avait une figure un peu sévère, mais

franche et encourageante. Avec la barbiche des Américains du Nord,

sans favoris et sans moustache, c'était bien le type du yankee de

la Nouvelle-Angleterre. Dans toute la plantation, on l'aimait, car

il était bon, on lui obéissait, car il était juste. Ses Noirs lui

étaient profondément dévoués, et il attendait, non sans

impatience, que les circonstances lui permissent de les

affranchir. Son beau-frère, à peu près du même âge, s'occupait

plus spécialement de la comptabilité de Camdless-Bay. Edward

Carrol s'entendait parfaitement avec lui en toutes choses, et

partageait sa manière de voir sur la question de l'esclavage.

Il n'y avait donc que le régisseur Perry qui fût d'un avis

contraire au milieu de ce petit monde de Camdless-Bay. Il ne

faudrait pas croire pourtant que ce digne homme maltraitât les

esclaves. Bien au contraire. Il cherchait même à les rendre aussi

heureux que le comportait leur condition.

«Mais, disait-il, il y a des contrées, dans les pays chauds, où

les travaux de la terre ne peuvent être confiés qu'à des Noirs.

Or, des Noirs, qui ne seraient pas esclaves, ne seraient plus des

Noirs!»

Telle était sa théorie qu'il discutait toutes les fois que

l'occasion s'en présentait. On la lui passait volontiers, sans en

jamais tenir compte. Mais, à voir le sort des armes qui favorisait

les anti-esclavagistes, Perry ne dérageait plus. Il «s'en

passerait de belles» à Camdless-Bay, quand M. Burbank aurait

affranchi ses Nègres.

On le répète, c'était un excellent homme, très courageux aussi. Et

quand James Burbank et Edward Carrol avaient fait partie de ce

détachement de la milice, nommé les «minute-men» les hommes-

minutes, parce qu'ils devaient être prêts à partir à tout instant,

il s'était bravement joint à eux contre les dernières bandes des

Séminoles.

Mme Burbank, à cette époque ne portait pas les trente-neuf ans de

son âge. Elle était encore fort belle. Sa fille devait lui

ressembler un jour. James Burbank avait trouvé en elle une

compagne aimante, affectueuse, à laquelle il devait pour une

grande part le bonheur de sa vie. La généreuse femme n'existait

que pour son mari, pour ses enfants qu'elle adorait et au sujet

desquels elle éprouvait les plus vives craintes, étant donné les

circonstances qui allaient amener la guerre civile jusqu'en

Floride. Et si Diana, ou mieux Dy, comme on l'appelait

familièrement, fillette de six ans, gaie, caressante, tout

heureuse de vivre, demeurait à Castle-House près de sa mère,

Gilbert n'y était plus. De là, d'incessantes angoisses que

Mme Burbank ne pouvait pas toujours dissimuler.

Gilbert était un jeune homme, ayant alors vingt-quatre ans, dans

lequel on retrouvait les qualités morales de son père avec un peu

plus d'épanchement, et les qualités physiques avec un peu plus de

grâce et de charme. Un hardi compagnon, d'ailleurs, très rompu à

tous les exercices du corps, très habile aussi en équitation comme

en navigation ou en chasse. À la grande terreur de sa mère, les

immenses forêts et les marais du comté de Duval avaient été trop

souvent le théâtre de ses exploits non moins que les criques et

les passes du Saint-John, jusqu'à l'extrême bouche de Pablo.

Aussi, Gilbert se trouvait-il naturellement entraîné et fait à

toutes les fatigues du soldat, quand furent tirés les premiers

coups de feu de la guerre de Sécession. Il comprit que son devoir

l'appelait parmi les troupes fédérales et n'hésita pas. Il demanda

à partir. Quelque chagrin que cela dût causer à sa femme, quelque

danger même que pût comporter cette situation, James Burbank ne

songea pas un instant à contrarier le désir de son fils. Il pensa,

comme lui, que c'était là un devoir et le devoir est au-dessus de

tout.

Gilbert partit donc pour le Nord, mais son départ fut tenu aussi

secret que possible. Si l'on eût su à Jacksonville que le fils de

James Burbank avait pris du service dans l'armée nordiste, cela

eût pu attirer des représailles sur Camdless-Bay. Le jeune homme

avait été recommandé à des amis que son père avait encore dans

l'État de New-Jersey. Ayant toujours montré du goût pour la mer,

on lui procura facilement un engagement dans la marine fédérale.

On avançait rapidement en ce temps-là, et comme Gilbert n'était

pas de ceux qui restent en arrière, il marcha d'un bon pas. Le

gouvernement de Washington avait les yeux sur ce jeune homme qui,

dans la position où se trouvait sa famille, n'avait pas craint de

venir lui offrir ses services. Gilbert se distingua à l'attaque du

fort Sumter. Il était sur le _Richmond, _lorsque ce navire fut

abordé par le _Manassas _à l'embouchure du Mississipi, et il

contribua largement pour sa part à le dégager et à le reprendre.

Après cette affaire, il fut promu enseigne, bien qu'il ne sortît

pas de l'école navale d'Annapolis, pas plus que tous ces officiers

improvisés qui furent empruntés au commerce. Avec son nouveau

grade, il entra dans l'escadre du commodore Dupont, il assista aux

brillantes affaires du fort Hatteras, puis à la prise des Seas-

Islands. Depuis quelques semaines, il était lieutenant à bord

d'une des canonnières du commodore Dupont qui allaient bientôt

forcer les passes du Saint-John.

Oui! ce jeune homme, lui aussi, avait grande hâte que cette guerre

sanglante prît fin! Il aimait, il était aimé. Son service terminé,

il lui tardait de revenir à Camdless-Bay, où il devait épouser la

fille de l'un des meilleurs amis de son père.

M. Stannard n'appartenait point à la classe des colons de la

Floride. Resté veuf avec quelque fortune, il avait voulu se

consacrer entièrement à l'éducation de sa fille. Il habitait

Jacksonville, d'où il n'avait que trois à quatre milles de fleuve

à remonter pour se rendre à Camdless-Bay. Depuis quinze ans, il ne

se passait pas de semaine qu'il ne vînt rendre visite à la famille

Burbank. On peut donc dire que Gilbert et Alice Stannard furent

élevés ensemble. De là, un mariage projeté de longue date,

maintenant décidé, qui devait assurer le bonheur des deux jeunes

gens. Bien que Walter Stannard fût originaire du Sud, il était

anti-esclavagiste, ainsi que quelques-uns de ses concitoyens en

Floride; mais ceux-ci n'étaient pas assez nombreux pour tenir tête

à la majorité des colons et des habitants de Jacksonville, dont

les opinions tendaient à s'accuser chaque jour davantage en faveur

du mouvement séparatiste. Il s'ensuivait que ces honnêtes gens

commençaient à être fort mal vus des meneurs du comté, des petits

Blancs surtout et de la populace, prête à les suivre dans tous les

excès.

Walter Stannard était un Américain, de la Nouvelle-Orléans.

Mme Stannard, d'origine française, morte fort jeune, avait légué à

sa fille les qualités généreuses qui sont particulières au sang

français. Au moment du départ de Gilbert, Miss Alice avait montré

une grande énergie, consolant et rassurant Mme Burbank. Bien

qu'elle aimât Gilbert comme elle en était aimée, elle ne cessait

de répéter à sa mère que partir était un devoir, que se battre

pour cette cause, c'était se battre pour l'affranchissement d'une

race humaine, et, en somme, pour la liberté. Miss Alice avait

alors dix-neuf ans. C'était une jeune fille blonde aux yeux

presque noirs, au teint chaud, d'une taille élégante, d'une

physionomie distinguée. Peut-être était-elle un peu sérieuse, mais

si mobile d'expression que le moindre sourire transformait son

joli visage.

Véritablement, la famille Burbank ne serait pas connue dans tous

ses membres les plus fidèles, si l'on omettait de peindre en

quelques traits les deux serviteurs, Mars et Zermah.

On l'a vu par sa lettre, Gilbert n'était pas parti seul. Mars, le

mari de Zermah, l'avait accompagné. Le jeune homme n'eût pas

trouvé un compagnon plus dévoué à sa personne que cet esclave de

Camdless-Bay, devenu libre en mettant le pied sur les territoires

anti-esclavagistes. Mais, pour Mars, Gilbert était toujours son

jeune maître, et il n'avait pas voulu le quitter, bien que le

gouvernement fédéral eût déjà formé des bataillons noirs où il eût

trouvé sa place.

Mars et Zermah n'étaient point de race nègre par leur naissance.

C'étaient deux métis. Zermah avait pour frère cet héroïque

esclave, Robert Small, qui, quatre mois plus tard, allait enlever

aux confédérés, dans la baie même de Charlestown, un petit vapeur

armé de deux canons dont il fit hommage à la flotte fédérale.

Zermah avait donc de qui tenir, Mars aussi. C'était un heureux

ménage, que, pendant les premières années, l'odieux trafic de

l'esclavage avait menacé plus d'une fois de briser. C'est même au

moment où Mars et Zermah allaient être séparés l'un de l'autre par

les hasards d'une vente, qu'ils étaient entrés à Camdless-Bay dans

le personnel de la plantation.

Voici en quelles circonstances:

Zermah avait actuellement trente et un ans, Mars trente-cinq. Sept

ans auparavant, ils s'étaient mariés alors qu'ils appartenaient à

un certain colon nommé Tickborn, dont l'établissement se trouvait

à une vingtaine de milles en amont de Camdless-Bay. Depuis

quelques années, ce colon avait eu des rapports fréquents avec

Texar. Celui-ci rendait souvent visite à la plantation où il

trouvait bon accueil. Rien d'étonnant à cela, puisque Tickborn, en

somme, ne jouissait d'aucune estime dans le comté. Son

intelligence étant fort médiocre, ses affaires n'ayant point

prospéré, il fut obligé de mettre en vente un lot de ses esclaves.

Précisément, à cette époque, Zermah, très maltraitée comme tout le

personnel de la plantation Tickborn, venait de mettre au monde un

pauvre petit être, dont elle fut presque aussitôt séparée. Pendant

qu'elle expiait en prison une faute dont elle n'était même pas

coupable, son enfant mourut entre ses bras. On juge ce que fut la

douleur de Zermah, ce que fut la colère de Mars. Mais que

pouvaient ces malheureux contre un maître auquel leur chair

appartenait, morte ou vivante, puisqu'il l'avait achetée?

Or, à ce chagrin allait s'en joindre un autre non moins terrible.

En effet, le lendemain du jour où leur enfant était mort, Mars et

Zermah, ayant été mis à l'encan, étaient menacés d'être séparés

l'un de l'autre. Oui! cette consolation de se retrouver ensemble

sous un nouveau maître, ils ne devaient même pas l'avoir. Un homme

s'était présenté, qui offrait d'acheter Zermah, mais Zermah seule,

bien qu'il ne possédât pas de plantation. Un caprice, sans doute!

Et cet homme, c'était Texar. Son ami Tickborn allait donc passer

contrat avec lui, quand, au dernier moment, il se produisit une

surenchère de la part d'un nouvel acheteur.

C'était James Burbank qui assistait à cette vente publique des

esclaves de Tickborn et s'était senti très touché du sort de la

malheureuse métisse, suppliant en vain qu'on ne la séparât pas de

son mari. Précisément, James Burbank avait besoin d'une nourrice

pour sa petite fille. Ayant appris qu'une des esclaves de

Tickborn, dont l'enfant venait de mourir, se trouvait dans les

conditions voulues, il ne songeait qu'à acheter la nourrice; mais,

ému des pleurs de Zermah, il n'hésita pas à proposer de son mari

et d'elle un prix supérieur à tous ceux qu'on avait offerts

jusqu'alors.

Texar connaissait James Burbank, qui l'avait plusieurs fois déjà

chassé de son domaine, comme un homme d'une réputation suspecte.

C'est même de là que datait la haine que Texar avait vouée à toute

la famille de Camdless-Bay.

Texar voulut donc lutter contre son riche concurrent: ce fut en

vain. Il s'entêta. Il fit monter au double le prix que Tickborn

demandait de la métisse et de son mari. Cela ne servit qu'à les

faire payer très cher à James Burbank. Finalement, le couple lui

fut adjugé.

Ainsi, non seulement Mars et Zermah ne seraient pas séparés l'un

de l'autre, mais ils allaient entrer au service du plus généreux

des colons de toute la Floride. Quel adoucissement ce fut à leur

malheur, et avec quelle assurance ils pouvaient maintenant

envisager l'avenir!

Zermah, six ans après, était encore dans toute la maturité de sa

beauté de métisse. Nature énergique, coeur dévoué à ses maîtres,

elle avait eu plus d'une fois l'occasion -- elle devait l'avoir

dans la suite -- de leur prouver son dévouement. Mars était digne

de la femme à laquelle l'acte charitable de James Burbank l'avait

pour jamais rattaché. C'était un type remarquable de ces

Africains, auxquels s'est largement mêlé le sang créole. Grand,

robuste, d'un courage à toute épreuve, il devait rendre de

véritables services à son nouveau maître.

D'ailleurs, ces deux nouveaux serviteurs, adjoints au personnel de

la plantation, ne furent pas traités en esclaves. Ils avaient été

vite appréciés pour leur bonté et leur intelligence. Mars fut

spécialement affecté au service du jeune Gilbert. Zermah devint la

nourrice de Diana. Cette situation ne pouvait que les introduire

plus profondément dans l'intimité de la famille.

Zermah ressentit d'ailleurs pour la petite fille un amour de mère,

cet amour qu'elle ne pouvait plus reporter sur l'enfant qu'elle

avait perdu. Dy le lui rendit bien, et l'affection de l'une avait

toujours répondu aux soins maternels de l'autre. Aussi,

Mme Burbank éprouvait-elle pour Zermah autant d'amitié que de

reconnaissance.

Mêmes sentiments entre Gilbert et Mars. Adroit et vigoureux, le

métis avait heureusement contribué à rendre son jeune maître

habile à tous les exercices du corps. James Burbank ne pouvait que

s'applaudir de l'avoir attaché à son fils.

Ainsi, en aucun temps, la situation de Zermah et de Mars n'avait

été si heureuse, et cela, au sortir des mains d'un Tickborn, après

avoir risqué de tomber dans celles d'un Texar. -- Ils ne devaient

jamais l'oublier.

V

La Crique-Noire

Le lendemain, aux premières lueurs de l'aube, un homme se

promenait sur la berge de l'un des îlots perdus au fond de cette

lagune de la Crique-Noire. C'était Texar. À quelques pas de lui,

un Indien, assis dans le squif qui avait accosté la veille le

_Shannon, _venait d'aborder. C'était Squambô.

Après quelques allées et venues, Texar s'arrêta devant un

magnolier, amena à lui une des basses branches de l'arbre et en

détacha une feuille avec sa tige. Puis, il tira de son carnet un

petit billet qui ne contenait que trois ou quatre mots, écrits à

l'encre. Ce billet, après l'avoir roulé menu, il l'introduisit

dans la nervure inférieure de la feuille. Cela fut fait assez

adroitement pour que cette feuille de magnolier n'eût rien perdu

de son aspect habituel.

«Squambô! dit alors Texar.

-- Maître? répondit l'Indien.

-- Va où tu sais.»

Squambô prit la feuille, il la posa à l'avant du squif, s'assit à

l'arrière, manoeuvra sa pagaie, contourna la pointe extrême de

l'îlot et s'enfonça à travers une passe tortueuse, confusément

engagée sous l'épaisse voûte des arbres.

Cette lagune était sillonnée par un labyrinthe de canaux, un

enchevêtrement d'étroits lacets, remplis d'une eau noire,

comparables à ceux qui s'entrecroisent dans certains

«hortillonages» de l'Europe. Personne, à moins de bien connaître

les passes de ce profond déversoir où se perdaient les dérivations

du Saint-John, n'aurait pu s'y diriger.

Cependant Squambô n'hésitait pas. Où l'on n'eût pas cru apercevoir

une issue, il poussait hardiment son squif. Les basses branches

qu'il écartait, retombaient après lui, et nul n'eût pu dire qu'une

embarcation venait de passer en cet endroit.

L'Indien s'enfonça de la sorte à travers de longs boyaux sinueux,

moins larges, parfois, que ces saignées creusées pour assurer le

drainage des prairies. Tout un monde d'oiseaux aquatiques

s'envolait à son approche. De gluantes anguilles, à la tête

suspecte, se faufilaient sous les racines qui émergeaient des

eaux. Squambô ne s'inquiétait guère de ces reptiles, non plus que

des caïmans endormis qu'il pouvait réveiller en les heurtant dans

leurs couches de vase. Il allait toujours, et, lorsque l'espace

lui manquait pour se mouvoir, il se poussait par l'extrémité de sa

pagaie, comme s'il se fût servi d'une gaffe.

S'il faisait grand jour déjà, si la lourde buée de la nuit

commençait à s'évaporer aux premiers rayons du soleil, on ne

pouvait le voir sous l'abri de cet impénétrable plafond de

verdure. Même au plus fort du soleil, aucune lumière n'aurait pu

le percer. D'ailleurs, ce fond marécageux n'avait besoin que d'une

demi-obscurité, aussi bien pour les êtres grouillants, qui

fourmillaient dans son liquide noirâtre, que pour les mille

plantes aquatiques surnageant à sa surface.

Pendant une demi-heure, Squambô alla ainsi d'un îlot à l'autre.

Lorsqu'il s'arrêta, c'est que son squif venait d'atteindre un des

réduits extrêmes de la crique. En cet endroit, où finissait la

partie marécageuse de cette lagune, les arbres, moins serrés,

moins touffus, laissaient enfin passer la lumière du jour. Au delà

s'étendait une vaste prairie, bordée de forêts, peu élevée au-

dessus du niveau du Saint-John. À peine cinq ou six arbres y

poussaient-ils isolément. Le pied, en s'appuyant sur ce sol

bourbeux, éprouvait la sensation que lui eût donnée un matelas

élastique. Quelques buissons de sassafras, à maigres feuilles,

mélangées de petites baies violettes, traçaient à sa surface leurs

capricieux zig-zags.

Après avoir amarré son squif à l'une des souches de la berge,

Squambô prit terre. Les vapeurs de la nuit commençaient à se

résoudre. La prairie, absolument déserte, sortait peu à peu du

brouillard. Parmi les cinq ou six arbres, dont la silhouette se

détachait confusément au-dessus, poussait un magnolier de moyenne

taille.

L'Indien se dirigea vers cet arbre. Il l'atteignit en quelques

minutes. Il en abaissa une des branches à l'extrémité de laquelle

il fixa cette feuille que Texar lui avait remise. Puis, la

branche, abandonnée à elle-même, remonta, et la feuille alla se

perdre dans la ramure du magnolier.

Squambô revint alors vers le squif et reprit direction vers l'îlot

où l'attendait son maître.

Cette Crique-Noire, ainsi nommée de la sombre couleur de ses eaux,

pouvait couvrir une étendue d'environ cinq à six cents acres.

Alimentée par le Saint-John, c'était une sorte d'archipel

absolument impénétrable à qui n'en connaissait pas les infinis

détours. Une centaine d'îlots occupaient sa surface. Ni ponts, ni

levées ne les reliaient entre eux. De longs cordons de lianes se

tendaient de l'un à l'autre. Quelques hautes branches

s'entrelaçaient au-dessus des milliers de bras qui les séparaient.

Rien de plus. Cela n'était pas pour établir une communication

facile entre les divers points de cette lagune.

Un de ces îlots, situé à peu près au centre du système, était le

plus important par son étendue -- une vingtaine d'acres -- et par

son élévation -- cinq à six pieds au-dessus de l'étiage moyen du

Saint-John entre les plus basses et les plus hautes mers.

À une époque déjà reculée, cet îlot avait servi d'emplacement à un

fortin, sorte de blockhaus, maintenant abandonné, du moins au

point de vue militaire. Ses palissades, à demi rongées par la

pourriture, se dressaient encore sous les grands arbres,

magnoliers, cyprès, chênes verts, noyers noirs, pins australs,

enlacés de longues guirlandes de coboeas et autres interminables

lianes.

Au-dedans de l'enceinte, l'oeil découvrait enfin, sous un massif

de verdure, les lignes géométriques de ce petit fortin ou, mieux,

de ce poste d'observation, qui n'avait jamais été fait que pour

loger un détachement d'une vingtaine d'hommes. Plusieurs

meurtrières s'évidaient à travers ses murailles de bois. Des toits

gazonnés le coiffaient d'une véritable carapace de terre. À

l'intérieur, quelques chambres, ménagées au milieu d'un réduit

central, attenaient à un magasin, destiné aux provisions et aux

munitions. Pour pénétrer dans le fortin, il fallait d'abord

franchir l'enceinte par une étroite poterne, puis traverser la

cour plantée de quelques arbres, gravir enfin une dizaine de

marches en terre, maintenues par des madriers. On trouvait alors

l'unique porte, qui donnait accès au-dedans, et encore, à vrai

dire, n'était-ce qu'une ancienne embrasure, modifiée à cet effet.

Telle était la retraite habituelle de Texar, retraite que personne

ne connaissait. Là, caché à tous les yeux, il vivait avec ce

Squambô, très dévoué à la personne de son maître, mais qui ne

valait pas mieux que lui, et cinq à six esclaves qui ne valaient

pas mieux que l'Indien.

Il y avait loin, on le voit, de cet îlot de la Crique-Noire, aux

riches établissements créés sur les deux rives du fleuve.

L'existence même n'y eût point été assurée pour Texar ni pour ses

compagnons, gens peu difficiles cependant. Quelques animaux

domestiques, une demi-douzaine d'acres, plantés de patates,

d'ignames, de concombres, une vingtaine d'arbres à fruits, presque

à l'état sauvage, c'était tout, sans compter la chasse dans les

forêts voisines et la pêche sur les étangs de la lagune, dont le

produit ne pouvait manquer en aucune saison. Mais, sans doute, les

hôtes de la Crique-Noire possédaient d'autres ressources, dont

Texar et Squambô avaient seuls le secret.

Quant à la sécurité du blockhaus, n'était-elle pas assurée par sa

situation même, au centre de cet inaccessible repaire? D'ailleurs,

qui eût cherché à l'attaquer et pourquoi? En tout cas, toute

approche suspecte eût été immédiatement signalée par les

aboiements des chiens de l'îlot, deux de ces limiers féroces,

importés des Caraïbes, qui furent autrefois employés par les

Espagnols à la chasse aux Nègres.

Voilà ce qu'était la demeure de Texar, et digne de lui. Voici

maintenant ce qu'était l'homme.

Texar avait alors trente-cinq ans. Il était de taille moyenne,

d'une constitution vigoureuse, trempée dans cette vie de grand air

et d'aventures, qui avait toujours été la sienne. Espagnol de

naissance, il ne démentait pas son origine. Sa chevelure était

noire et rude, ses sourcils épais, ses yeux verdâtres, sa bouche

large, avec des lèvres minces et rentrées, comme si elle eût été

faite d'un coup de sabre, son nez court, percé de narines de

fauve. Toute sa physionomie indiquait l'homme astucieux et

violent. Autrefois, il portait sa barbe entière; mais, depuis deux

ans, après qu'elle eut été à demi brûlée d'un coup de feu dans on

ne sait quelle affaire, il l'avait rasée, et la dureté de ses

traits n'en était que plus apparente.

Une douzaine d'années avant, cet aventurier était venu se fixer en

Floride, et dans ce blockhaus abandonné, dont personne ne songeait

à lui disputer la possession. D'où venait-il? on l'ignorait et il

ne le disait point. Quelle avait été son existence antérieure? on

ne le savait pas davantage. On prétendait -- et c'était vrai --,

qu'il avait fait le métier de négrier et vendu des cargaisons de

Noirs dans les ports de la Géorgie et des Carolines. S'était-il

enrichi à cet odieux trafic? Il n'y paraissait guère. En somme, il

ne jouissait d'aucune estime, même dans un pays, où ne manquent

cependant point les gens de sa sorte.

Néanmoins, si Texar était fort connu, bien que ce ne fût pas à son

avantage, cela ne l'empêchait pas d'exercer une réelle influence

dans le comté, et particulièrement à Jacksonville. Il est vrai,

c'était sur la partie la moins recommandable de la population du

chef-lieu. Il y allait souvent pour des affaires, dont il ne

parlait pas. Il s'y était fait un grand nombre d'amis parmi les

petits Blancs et les plus détestables sujets de la ville. On l'a

bien vu, lorsqu'il était revenu de Saint-Augustine en compagnie

d'une demi-douzaine d'individus d'allure équivoque. Son influence

s'étendait aussi jusque chez certains colons du Saint-John. Il les

visitait quelquefois, et, si on ne lui rendait pas ses visites,

puisque personne ne connaissait sa retraite de la Crique-Noire, il

avait accès dans certaines plantations des deux rives. La chasse

était un prétexte naturel à ces relations, qui s'établissent

facilement entre gens de mêmes moeurs et mêmes goûts.

D'autre part, cette influence s'était encore accrue depuis

quelques années, grâce aux opinions dont Texar avait voulu se

faire le plus ardent défenseur. À peine la question de l'esclavage

avait-elle amené la scission entre les deux moitiés des États-

Unis, que l'Espagnol s'était posé comme le plus opiniâtre, le plus

résolu des esclavagistes. À l'entendre, aucun intérêt ne pouvait

le guider, puisqu'il ne possédait qu'une demi-douzaine de Noirs.

C'était le principe même qu'il prétendait défendre. Par quels

moyens? En faisant appel aux plus exécrables passions, en excitant

la cupidité de la populace, en la poussant au pillage, à

l'incendie, même au meurtre, contre les habitants ou colons qui

partageaient les idées du Nord. Et maintenant, ce dangereux

aventurier ne tendait à rien moins qu'à renverser les autorités

civiles de Jacksonville, à remplacer des magistrats, modérés

d'opinion, estimés pour leur caractère, par les plus forcenés de

ses partisans. Devenu le maître du comté, par l'émeute, il aurait

alors le champ libre pour exercer ses vengeances personnelles.

On comprend, dès lors, que James Burbank et quelques autres

propriétaires de plantations n'eussent point négligé de surveiller

les agissements d'un pareil homme, déjà très redoutable par ses

mauvais instincts. De là, cette haine d'un côté, cette défiance de

l'autre, que les prochains événements allaient encore accroître.

Au surplus, dans ce que l'on croyait savoir du passé de Texar,

depuis qu'il avait cessé de faire la traite, il y avait des faits

extrêmement suspects. Lors de la dernière invasion des Séminoles,

tout semblait prouver qu'il avait eu des intelligences secrètes

avec eux. Leur avait-il indiqué les coups à faire, quelles

plantations il convenait d'attaquer? Les avait-il aidés dans leurs

guets-apens et embûches? Cela ne put être mis en doute en

plusieurs circonstances, et, à la suite d'une dernière invasion de

ces Indiens, les magistrats durent poursuivre l'Espagnol,

l'arrêter, le traduire en justice. Mais Texar invoqua un alibi --

système de défense qui, plus tard, devait lui réussir encore -- et

il fut prouvé qu'il n'avait pu prendre part à l'attaque d'une

ferme, située dans le comté de Duval, puisque, à ce moment, il se

trouvait à Savannah, État de Géorgie, à quelque quarante milles

vers le nord, en dehors de la Floride.

Pendant les années suivantes, plusieurs vols importants furent

commis, soit dans les plantations, soit au préjudice de voyageurs,

attaqués sur les routes floridiennes. Texar était-il auteur ou

complice de ces crimes? Cette fois encore, on le soupçonna; mais,

faute de preuve, on ne put le mettre en jugement.

Enfin, une occasion se présenta où l'on crut avoir pris sur le

fait le malfaiteur jusqu'alors insaisissable. C'était précisément

l'affaire pour laquelle il avait été mandé la veille devant le

juge de Saint-Augustine.

Huit jours auparavant, James Burbank, Edward Carrol et Walter

Stannard revenaient de visiter une plantation voisine de Camdless-

Bay, quand, vers sept heures du soir, à la tombée de la nuit, des

cris de détresse arrivèrent jusqu'à eux. Ils se hâtèrent de courir

vers l'endroit d'où venaient ces cris, et ils se trouvèrent devant

les bâtiments d'une ferme isolée.

Ces bâtiments étaient en feu. La ferme avait été préalablement

pillée par une demi-douzaine d'hommes, qui venaient de se

disperser. Les auteurs du crime ne devaient pas être loin: on

pouvait encore apercevoir deux de ces coquins qui s'enfuyaient à

travers la forêt.

James Burbank et ses amis se jetèrent courageusement à leur

poursuite, et précisément dans la direction de Camdless-Bay. Ce

fut en vain. Les deux incendiaires parvinrent à s'échapper à

travers le bois. Toutefois MM. Burbank, Carrol et Stannard avaient

très certainement reconnu l'un d'eux: c'était l'Espagnol.

En outre -- circonstance plus probante encore -- au moment où cet

individu disparaissait au tournant d'une des lisières de Camdless-

Bay, Zermah, qui passait, avait failli être heurtée par lui. Pour

elle aussi, c'était bien Texar qui fuyait à toutes jambes.

Il est facile de l'imaginer, cette affaire fit grand bruit dans le

comté. Un vol, suivi d'incendie, c'est le crime qui doit être le

plus redouté de ces colons, répartis sur une vaste étendue de

territoire. James Burbank n'hésita donc point à porter une

accusation formelle. Devant son affirmation, les autorités

résolurent d'informer contre Texar.

L'Espagnol fut amené à Saint-Augustine devant le recorder, afin

d'être confronté avec les témoins. James Burbank, Walter Stannard,

Edward Carrol, Zermah, furent unanimes à déclarer qu'ils avaient

reconnu Texar dans l'individu qui fuyait de la ferme incendiée.

Pour eux, il n'y avait pas d'erreur possible. Texar était l'un des

auteurs du crime.

De son côté, l'Espagnol avait fait venir un certain nombre de

témoins à Saint-Augustine. Or, ces témoins déclarèrent

formellement que, ce soir-là, ils se trouvaient avec Texar, à

Jacksonville, dans la «tienda» de Torillo, auberge assez mal famée

mais fort connue. Texar ne les avait pas quittés de toute la

soirée. Détail plus affirmatif encore, à l'heure où se commettait

le crime, l'Espagnol avait eu précisément une dispute avec un des

buveurs installés dans le cabaret de Torillo, -- dispute qui avait

été suivie de coups et menaces, pour lesquels il serait sans doute

déposé une plainte contre lui.

Devant cette affirmation qu'on ne pouvait suspecter -- affirmation

qui fut d'ailleurs reproduite par des personnes absolument

étrangères à Texar --, le magistrat de Saint-Augustine ne put que

clore l'enquête commencée et renvoyer le prévenu des fins de la

plainte.

L'alibi avait donc été pleinement établi, cette fois encore, au

profit de cet étrange personnage.

C'est après cette affaire et en compagnie de ses témoins que Texar

était revenu de Saint-Augustine, le soir du 7 février. On a vu

quelle avait été son attitude à bord du _Shannon, _pendant que le

steam-boat descendait le fleuve. Puis, sur le squif venu au-devant

de lui, conduit par l'Indien Squambô, il avait regagné le fortin

abandonné, où il eût été malaisé de le suivre. Quant à ce Squambô,

Séminole intelligent, rusé, devenu le confident de Texar, celui-ci

l'avait pris à son service, précisément après cette dernière

expédition des Indiens à laquelle son nom fut mêlé -- très

justement.

Dans les dispositions d'esprit où il se trouvait vis-à-vis de

James Burbank, l'Espagnol ne devait songer qu'à tirer vengeance

par tous les moyens possibles. Or, au milieu des conjectures que

pouvait faire naître quotidiennement la guerre, si Texar parvenait

à renverser les autorités de Jacksonville, il deviendrait

redoutable pour Camdless-Bay. Que le caractère énergique et résolu

de James Burbank ne lui permît pas de trembler devant un tel

homme, soit! Mais Mme_ _Burbank n'avait que trop de raisons de

craindre pour son mari et pour tous les siens.

Bien plus, cette honnête famille aurait certainement vécu dans des

transes incessantes, si elle avait pu se douter de ceci: c'est que

Texar soupçonnait Gilbert Burbank d'avoir été rejoindre l'armée du

Nord. Comment l'avait-il appris, puisque ce départ s'était

accompli secrètement? Par l'espionnage, sans doute, et, plus d'une

fois, on verra que des espions s'empressaient à le servir.

En effet, puisque Texar avait lieu de croire que le fils de James

Burbank servait dans les rangs des fédéraux, sous les ordres du

commodore Dupont, n'aurait-on pas pu craindre qu'il cherchât à

tendre quelque piège au jeune lieutenant? Oui! Et s'il fût parvenu

à l'attirer sur le territoire floridien, à s'emparer de sa

personne, à le dénoncer, on devine quel eût été le sort de Gilbert

entre les mains de ces sudistes, exaspérés par les progrès de

l'armée du Nord.

Tel était l'état des choses au moment où commence cette histoire.

Telles étaient la situation des fédéraux, arrivés presque aux

frontières maritimes de la Floride, la position de la famille

Burbank au milieu du comté de Duval, celle de Texar, non seulement

à Jacksonville, mais dans toute l'étendue des territoires à

esclaves. Si l'Espagnol parvenait à ses fins, si les autorités

étaient renversées par ses partisans, il ne lui serait que trop

facile de lancer sur Camdless-Bay une populace fanatisée contre

les anti-esclavagistes.

Environ une heure après avoir quitté Texar, Squambô était de

retour à l'îlot central. Il tira son squif sur la berge, franchit

l'enceinte, monta l'escalier du blockhaus.

«C'est fait? lui demanda Texar.

-- C'est fait, maître!

-- Et... rien?

-- Rien.»

VI

Jacksonville

«Oui, Zermah, oui, vous avez été créée et mise au monde pour être

esclave! reprit le régisseur, réenfourchant son dada favori. Oui!

esclave, et nullement pour être une créature libre.

-- Ce n'est pas mon avis, répondit Zermah d'un ton calme, sans y

mettre aucune animation, tant elle était faite à ces discussions

avec le régisseur de Camdless-Bay.

-- C'est possible, Zermah! Quoi qu'il en soit, vous finirez par

vous ranger à cette opinion qu'il n'y a aucune égalité qui puisse

raisonnablement s'établir entre les Blancs et les Noirs.

-- Elle est tout établie, monsieur Perry, et elle l'a toujours été

par la nature même.

-- Vous vous trompez, Zermah, et la preuve, c'est que les Blancs

sont dix fois, vingt fois, que dis-je? cent fois plus nombreux que

les Noirs à la surface de la terre!

-- Et c'est pour cela qu'ils les ont réduits en esclavage,

répondit Zermah. Ils avaient la force, ils en ont abusé. Mais si

les Noirs eussent été en majorité dans ce monde, ce seraient les

Blancs dont ils auraient fait leurs esclaves!... Ou plutôt non!

Ils eussent certainement montré plus de justice et surtout moins

de cruauté!»

Il ne faudrait pas se figurer que cette conversation, parfaitement

oiseuse, empêchât Zermah et le régisseur de vivre en bon accord.

En ce moment, d'ailleurs, ils n'avaient pas autre chose à faire

que de causer. Seulement, il est permis de croire qu'ils auraient

pu traiter un sujet plus utile, et il en eût été ainsi, sans

doute, sans la manie du régisseur à toujours discuter la question

de l'esclavage.

Tous deux étaient assis à l'arrière de l'une des embarcations de

Camdless-Bay, manoeuvrée par quatre mariniers de la plantation.

Ils traversaient obliquement le fleuve, en profitant de la marée

descendante, et se rendaient à Jacksonville. Le régisseur avait

quelques affaires à traiter pour le compte de James Burbank, et

Zermah allait acheter divers objets de toilette pour la petite Dy.

On était au 10 février. Depuis trois jours, James Burbank était

revenu à Castle-House, et Texar à la Crique-Noire, après l'affaire

de Saint-Augustine.

Il va de soi que, le lendemain même, M. Stannard et sa fille

avaient reçu un petit mot envoyé de Camdless-Bay, qui leur faisait

sommairement connaître ce que marquait la dernière lettre de

Gilbert. Ces nouvelles n'arrivaient pas trop tôt pour rassurer

miss Alice, dont la vie se passait dans une continuelle inquiétude

depuis le début de cette lutte acharnée entre le Sud et le Nord

des États-Unis.

L'embarcation, gréée d'une voile latine, filait rapidement. Avant

un quart d'heure, elle serait au port de Jacksonville. Le

régisseur n'avait donc plus que peu de temps pour finir de

développer sa thèse favorite, et il ne s'en fit pas faute.

«Non, Zermah, reprit-il, non! La majorité, assurée aux Noirs,

n'eût rien changé à l'état des choses. Et, je dis plus, quels que

soient les résultats de la guerre, on en reviendra toujours à

l'esclavage, parce qu'il faut des esclaves pour le service des

plantations.

-- Ce n'est pas le sentiment de M. Burbank, vous le savez bien,

répondit Zermah.

-- Je le sais, mais j'ose dire que M. Burbank se trompe, sauf le

respect que j'ai pour lui. Un Noir doit faire partie du domaine au

même titre que les animaux ou les instruments de culture. Si un

cheval pouvait s'en aller lorsqu'il lui plaît, si une charrue

avait le droit de se mettre, quand il lui convient, en d'autres

mains que celles de son propriétaire, il n'y aurait plus

d'exploitation possible. Que M. Burbank affranchisse ses esclaves,

et il verra ce que deviendra Camdless-Bay!

-- Il l'aurait déjà fait, répondit Zermah, si les circonstances le

lui eussent permis, vous ne l'ignorez pas, monsieur Perry. Et

voulez-vous savoir ce qui serait arrivé si l'affranchissement des

esclaves avait été proclamé à Camdless-Bay? Pas un seul Noir n'eût

quitté la plantation, et rien n'aurait été changé, si ce n'est le

droit de les traiter comme des bêtes de somme. Or, comme vous

n'avez jamais usé de ce droit-là, après l'émancipation, Camdless-

Bay serait restée ce qu'elle était avant.

-- Croyez-vous, par hasard, m'avoir converti à vos idées, Zermah?

demanda le régisseur.

-- En aucune façon, monsieur. D'ailleurs, ce serait inutile et

pour une raison bien simple.

-- Laquelle?

-- C'est qu'au fond, vous pensez là-dessus exactement comme

M. Burbank, M. Carrol, M. Stannard, comme tous ceux qui ont le

coeur généreux et l'esprit juste.

-- Jamais, Zermah, jamais! Et je prétends même que ce que j'en

dis, c'est dans l'intérêt des Noirs! Si on les livre à leur seule

volonté, ils dépériront, et la race en sera bientôt perdue.

-- Je n'en crois rien, monsieur Perry, quoique vous puissiez dire.

En tout cas, mieux vaut que la race périsse que d'être vouée à la

perpétuelle dégradation de l'esclavage!»

Le régisseur eût bien voulu répondre, et on se doute qu'il n'était

point à bout d'arguments. Mais la voile venait d'être amenée, et

l'embarcation se rangea près de l'estacade de bois. Là, elle

devait attendre le retour de Zermah et du régisseur. Tous deux

débarquèrent aussitôt pour aller chacun à ses affaires.

Jacksonville est située sur la rive gauche du Saint-John, à la

limite d'une vaste plaine assez basse, entourée d'un horizon de

magnifiques forêts, qui lui font un cadre toujours verdoyant. Des

champs de maïs et de cannes à sucre, des rizières, plus

particulièrement à la limite du fleuve, occupent une partie de ce

territoire.

Il y avait une dizaine d'années, Jacksonville n'était encore qu'un

gros village, avec un faubourg, dont les cases de torchis ou de

roseaux ne servaient qu'au logement de la population noire. À

l'époque actuelle, le village commençait à se faire ville, autant

par ses maisons plus confortables, ses rues mieux tracées et mieux

entretenues, que par le nombre de ses habitants, qui avait doublé.

L'année suivante, ce chef-lieu du comté de Duval allait gagner

encore, en se reliant par un chemin de fer à Talhassee, la

capitale de la Floride.

Déjà, le régisseur et Zermah avaient pu le remarquer, une assez

grande animation régnait dans la ville. Quelques centaines

d'habitants, les uns, sudistes d'origine américaine, les autres,

des mulâtres et des métis d'origine espagnole, attendaient

l'arrivée d'un steam-boat, dont la fumée apparaissait, en aval du

fleuve, au-dessus d'une pointe basse du Saint-John. Quelques-uns

même, afin d'entrer plus rapidement en communication avec ce

vapeur, s'étaient jetés dans les chaloupes du port, tandis que

d'autres avaient pris place sur ces grands dogres à un mât, qui

fréquentent habituellement les eaux de Jacksonville.

En effet, depuis la veille, il était venu de graves nouvelles du

théâtre de la guerre. Les projets d'opérations, indiqués dans la

lettre de Gilbert Burbank, étaient en partie connus. On n'ignorait

pas que la flottille du commodore Dupont devait très prochainement

appareiller, et que le général Sherman se proposait de

l'accompagner avec des troupes de débarquement. De quel côté se

dirigerait cette expédition? on ne le savait pas d'une façon

positive, bien que tout donnât à penser qu'elle avait le Saint-

John et le littoral floridien pour objectif. Après la Géorgie, la

Floride était donc directement menacée d'une invasion de l'armée

fédérale.

Lorsque le steam-boat qui venait de Fernandina eut accosté

l'estacade de Jacksonville, ses passagers ne purent que confirmer

ces nouvelles. Ils ajoutèrent même que, très vraisemblablement, ce

serait dans la baie de Saint-Andrews que le commodore Dupont

viendrait mouiller, en attendant un moment favorable pour forcer

les passes de l'île Amélia et l'estuaire du Saint-John.

Aussitôt les groupes se répandirent dans la ville, faisant

bruyamment envoler nombre de ces gros urubus, qui sont uniquement

chargés du nettoyage des rues. On criait, on se démenait.

«Résistance aux nordistes! Mort aux nordistes!» Tels étaient les

excitations féroces que des meneurs, à la dévotion de Texar,

jetaient à la population déjà très animée. Il y eut des

démonstrations sur la grande place, devant Court-House, la maison

de justice, et jusque dans l'église épiscopale. Les autorités

allaient avoir quelque peine à calmer cette effervescence, bien

que les habitants de Jacksonville, on l'a déjà fait remarquer,

fussent divisés du moins sur la question de l'esclavage. Mais, en

ces temps de trouble, les plus bruyants comme les plus emportés

font toujours la loi, et les modérés finissent inévitablement par

subir leur domination.

Ce fut, bien entendu, dans les cabarets, dans les tiendas, que les

gosiers, sous l'influence de liqueurs fortes, hurlèrent avec le

plus de violence. Les manoeuvriers en chambre y développèrent

leurs plans pour opposer une invincible résistance à l'invasion.

«Il faut diriger les milices sur Fernandina! disait l'un.

-- Il faut couler des navires dans les passes du Saint-John!

répondait l'autre.

-- Il faut construire des fortifications en terre autour de la

ville et les armer de bouches à feu!

-- Il faut demander du secours par la voie du chemin de fer de

Fernandina à Keys!

-- Il faut éteindre le feu du phare de Pablo, pour empêcher la

flottille d'entrer de nuit dans les bouches!

-- Il faut semer des torpilles au milieu du fleuve!»

Cet engin, presque nouveau dans la guerre de Sécession, on en

avait entendu parler, et, sans trop savoir comment il

fonctionnait, il convenait évidemment d'en faire usage.

«Avant tout, dit un des plus enragés orateurs de la tienda de

Torillo, il faut mettre en prison tous les nordistes de la ville,

et tous ceux des sudistes qui pensent comme eux!»

Il aurait été bien étonnant que personne n'eût songé à émettre

cette proposition, _l'ultima ratio _des sectaires en tous pays.

Aussi fut-elle couverte de hurrahs. Heureusement pour les honnêtes

gens de Jacksonville, les magistrats devaient hésiter quelque

temps encore avant de se rendre à ce voeu populaire.

En courant les rues, Zermah avait observé tout ce qui se passait,

afin d'en informer son maître, directement menacé par ce

mouvement. Si on arrivait à des mesures de violence, ces mesures

ne s'arrêteraient pas à la ville. Elles s'étendraient au delà,

jusqu'aux plantations du comté. Certainement, Camdless-Bay serait

visée une des premières. C'est pourquoi la métisse, voulant se

procurer des renseignements plus précis, se rendit à la maison que

M. Stannard occupait en dehors du faubourg.

C'était une charmante et confortable habitation, agréablement

située dans une sorte d'oasis de verdure que la hache des

défricheurs avait réservée en ce coin de la plaine. Par les soins

de Miss Alice, à l'intérieur comme à l'extérieur, la maison était

tenue d'une manière irréprochable. On sentait déjà une

intelligente et dévouée ménagère dans cette jeune fille, que la

mort de sa mère avait appelée de bonne heure à diriger le

personnel de Walter Stannard.

Zermah fut reçue avec grand empressement par la jeune fille. Miss

Alice lui parla tout d'abord de la lettre de Gilbert. Zermah put

lui en redire les termes presque exacts.

«Oui! il n'est plus loin, maintenant! dit Miss Alice. Mais dans

quelles conditions va-t-il revenir en Floride? Et quels dangers

peuvent encore le menacer jusqu'à la fin de cette expédition?

-- Des dangers, Alice, répondit M. Stannard. Rassure-toi! Gilbert

en a affronté de plus grands pendant la croisière sur les côtes de

Géorgie, et principalement dans l'affaire de Port-Royal.

J'imagine, moi, que la résistance des Floridiens ne sera ni

terrible ni de longue durée. Que peuvent-ils faire avec ce Saint-

John, qui va permettre aux canonnières de remonter jusqu'au coeur

des comtés? Toute défense me paraît devoir être malaisée sinon

impossible.

-- Puissiez-vous dire vrai, mon père, dit Alice, et fasse le Ciel

que cette sanglante guerre se termine enfin!

-- Elle ne peut se terminer que par l'écrasement du Sud, répliqua

M. Stannard. Cela sera long, sans doute, et je crains bien que

Jefferson Davis, ses généraux, Lee, Johnston, Beauregard, ne

résistent longtemps encore dans les États du centre. Non! Les

troupes fédérales n'auront pas facilement raison des confédérés.

Quant à la Floride, il ne leur sera pas difficile de s'en emparer.

Malheureusement, ce n'est pas sa possession qui leur assurera la

victoire définitive.

-- Pourvu que Gilbert ne fasse pas d'imprudences! dit Miss Alice

en joignant les mains. S'il cédait au désir de revoir sa famille

pendant quelques heures, se sachant si près d'elle...

-- D'elle et de vous, Miss Alice, répondit Zermah, car n'êtes-vous

pas déjà de la famille Burbank?

-- Oui, Zermah, par le coeur!

-- Non, Alice, ne crains rien, dit M. Stannard. Gilbert est trop

raisonnable pour s'exposer ainsi, surtout quand il suffira de

quelques jours au commodore Dupont pour occuper la Floride. Ce

serait une témérité sans excuses que de se hasarder dans ce pays,

tant que les fédéraux n'en seront pas les maîtres...

-- Surtout maintenant que les esprits sont plus portés que jamais

à la violence! répondit Zermah.

-- En effet, ce matin, la ville est en effervescence, reprit

M. Stannard. Je les ai vus, je les ai entendus, ces meneurs! Texar

ne les quitte pas depuis huit à dix jours. Il les pousse, il les

excite, et ces malfaiteurs finiront par soulever la basse

population, non seulement contre les magistrats, mais aussi contre

ceux des habitants qui ne partagent pas leur manière de voir.

-- Ne pensez-vous pas, monsieur Stannard, dit alors Zermah, que

vous feriez bien de quitter Jacksonville, au moins pendant quelque

temps? Il serait prudent de n'y revenir qu'après l'arrivée des

troupes fédérales en Floride. M. Burbank m'a chargé de vous le

répéter, il serait heureux de voir Miss Alice et vous à Castle-

House.

-- Oui!... je sais... répondit M. Stannard. Je n'ai point oublié

l'offre de Burbank... En réalité, Castle-House est-il plus sûr que

Jacksonville? Si ces aventuriers, ces gens sans aveu, ces enragés,

deviennent les maîtres ici, ne se répandront-ils pas sur la

campagne, et les plantations seront-elles à l'abri de leurs

ravages?

-- Monsieur Stannard, fit observer Zermah, en cas de danger, il me

semble préférable d'être réunis...

-- Zermah a raison, mon père. Il vaudrait mieux être tous ensemble

à Camdless-Bay.

-- Sans doute, Alice, répondit M. Stannard. Je ne refuse pas la

proposition de Burbank. Mais je ne crois pas que le danger soit si

pressant. Zermah préviendra nos amis que j'ai besoin de quelques

jours encore pour mettre ordre à mes affaires, et, alors, nous

irons demander l'hospitalité à Castle-House...

-- Et, lorsque M. Gilbert arrivera, dit Zermah, au moins trouvera-

t-il là tous ceux qu'il aime!»

Nord contre sud · 第 4 / 10 题