Il n'y avait pas un instant à perdre.
«Que me fait savoir M. Harvey par votre entremise? demanda James
Burbank.
-- Ceci, d'abord, répondit John Bruce. C'est que la troupe armée,
qui a passé le fleuve pour se porter sur Camdless-Bay, compte de
quatorze à quinze cents hommes.
-- Je ne l'avais pas évaluée à moins. Après? Est-ce Texar qui
s'est mis à sa tête?
-- Il a été impossible à M. Harvey de le savoir, reprit John
Bruce. Ce qui est certain, c'est que Texar n'est plus à
Jacksonville depuis vingt-quatre heures!
-- Cela doit cacher quelque nouvelle machination de ce misérable,
dit James Burbank.
-- Oui, répondit John Bruce, c'est l'avis de M. Harvey.
D'ailleurs, Texar n'a pas besoin d'être là pour faire exécuter
l'ordre relatif à la dispersion des esclaves affranchis.
-- Les disperser... s'écria James Burbank, les disperser en
s'aidant de l'incendie et du pillage!...
-- Aussi, M. Harvey pense-t-il, puisqu'il en est temps encore, que
vous feriez bien de mettre votre famille en sûreté en lui faisant
quitter immédiatement Castle-House?
-- Castle-House est en état de résister, répondit James Burbank,
et nous ne le quitterons que si la situation devient intenable. --
Il n'y a rien de nouveau à Jacksonville?
-- Rien, monsieur Burbank.
-- Et les troupes fédérales n'ont encore fait aucun mouvement vers
la Floride?
-- Aucun depuis qu'elles ont occupé Fernandina et la baie de
Saint-Mary.
-- Ainsi, le but de votre mission?...
-- C'était d'abord de vous apprendre que la dispersion des
esclaves n'est qu'un prétexte, imaginé par Texar, pour dévaster la
plantation et s'emparer de votre personne!
-- Vous ne savez pas, répondit James Burbank en insistant, si
Texar est à la tête de ces malfaiteurs?
-- Non, monsieur Burbank. M. Harvey a vainement cherché à le
savoir. Moi-même, depuis que nous avons quitté Jacksonville, je
n'ai pu me renseigner à cet égard.
-- Est-ce que les hommes de la milice, qui se sont joints à cette
bande d'assaillants, sont nombreux?
-- Une centaine au plus, répondit John Bruce. Mais cette populace
qu'ils entraînent à leur suite est composée des pires malfaiteurs.
Texar les fait armer, et il est à craindre qu'ils ne se livrent à
tous les excès. Je vous le répète, monsieur Burbank, l'opinion de
M. Harvey est que vous feriez bien d'abandonner immédiatement
Castle-House. Aussi, m'a-t-il chargé de vous dire qu'il mettait
son cottage de Hampton-Red à votre disposition. Ce cottage est
situé à une dizaine de milles en amont, sur la rive droite du
fleuve. Là, on peut être en sûreté pendant quelques jours...
-- Oui... Je sais!...
-- Je pourrais secrètement y conduire votre famille et vous-même,
à la condition de quitter Castle-House à l'instant même, avant que
toute retraite fût devenue impossible...
-- Je remercie M. Harvey, et vous aussi, mon ami, dit James
Burbank. Nous n'en sommes pas encore là.
-- Comme vous voudrez, monsieur Burbank, répondit John Bruce. Je
n'en reste pas moins à votre disposition pour le cas où vous
auriez besoin de mes services.»
L'attaque qui commençait en ce moment nécessita toute l'attention
de James Burbank.
Une violente fusillade venait d'éclater soudain, sans que l'on pût
encore apercevoir les assaillants, qui se tenaient à l'abri des
premiers arbres. Les balles pleuvaient sur la palissade, sans lui
causer grand dommage, il est vrai. Malheureusement, James Burbank
et ses compagnons ne pouvaient que faiblement riposter, ayant à
peine une quarantaine de fusils à leur disposition. Cependant,
placés dans de meilleures conditions pour tirer, leurs coups
étaient plus assurés que ceux des miliciens, mis en tête de la
colonne. Aussi, un certain nombre d'entre eux furent-ils atteints
sur la lisière des bois.
Ce combat à distance dura une demi-heure environ, plutôt à
l'avantage du personnel de Camdless-Bay. Puis les assaillants se
ruèrent sur l'enceinte pour l'emporter d'assaut. Comme ils
voulaient l'attaquer sur plusieurs points à la fois, ils s'étaient
munis de planches et de madriers qu'ils avaient pris dans les
chantiers de la plantation, maintenant livrés aux flammes. En
vingt endroits, ces madriers, jetés en travers du rio, permirent
aux gens de l'Espagnol d'atteindre le pied des palanques, non sans
avoir éprouvé de sérieuses pertes en morts et en blessés. Et
alors, ils s'accrochèrent aux pieux, ils se hissèrent les uns sur
les autres, mais ils ne réussirent point à passer. Les Noirs,
exaspérés contre ces incendiaires, les repoussaient avec un grand
courage. Toutefois, il était manifeste que les défenseurs de
Camdless-Bay ne pouvaient se porter sur tous les points menacés
par un trop grand nombre d'ennemis. Jusqu'à la nuit tombante,
néanmoins, ils purent leur tenir tête, tout en n'ayant encore reçu
que des blessures peu graves. James Burbank et Walter Stannard,
bien qu'ils ne se fussent point épargnés, n'avaient pas même été
touchés. Seul, Edward Carrol, frappé d'une balle qui lui déchira
l'épaule, dut rentrer dans le hall de l'habitation, où
Mme Burbank, Alice et Zermah lui donnèrent tous leurs soins.
Cependant, la nuit allait venir en aide aux assaillants. À la
faveur des ténèbres, une cinquantaine des plus déterminés
s'approchèrent de la poterne et ils l'attaquèrent à coups de
hache. Elle résista. Sans doute, ils n'auraient pu l'enfoncer pour
pénétrer dans l'enceinte, si une brèche ne leur eût été ouverte
par un coup d'audace.
En effet, une partie des communs prit feu tout à coup, et les
flammes, dévorant ce bois très sec, rongèrent la partie des
palanques contre laquelle ils étaient appuyés. James Burbank se
précipita vers la partie incendiée de l'enceinte, sinon pour
l'éteindre, du moins pour la défendre...
Alors, à la lueur des flammes, on put voir un homme bondir à
travers la fumée, se précipiter au-dehors, franchir le rio sur les
madriers entassés à sa surface.
C'était un des assaillants qui avait pu pénétrer dans le parc, du
côté du Saint-John, en se glissant à travers les roseaux de la
rive. Puis, sans avoir été vu, il s'était introduit dans une des
écuries. Là, au risque de périr dans les flammes, il avait mis le
feu à quelques bottes de paille pour détruire cette portion des
palanques.
Une brèche était donc ouverte. En vain, James Burbank et ses
compagnons essayèrent-ils de barrer le passage. Une masse
d'assaillants se précipita au travers, et le parc fut aussitôt
envahi par quelques centaines d'hommes.
Beaucoup tombèrent de part et d'autre, car on se battait corps à
corps. Les coups de feu éclataient en toutes directions. Bientôt
Castle-House fut entièrement cerné, tandis que les Noirs, accablés
par le nombre, rejetés hors du parc, étaient forcés de prendre la
fuite au milieu des bois de Camdless-Bay. Ils avaient lutté tant
qu'ils avaient pu, avec dévouement, avec courage; mais, à résister
plus longtemps dans ces conditions inégales, ils eussent été
massacrés jusqu'au dernier.
James Burbank, Walter Stannard, Perry, les sous-régisseurs, John
Bruce qui, lui aussi, s'était bravement battu, quelques Noirs
enfin, avaient dû chercher refuge derrière les murailles de
Castle-House.
Il était alors près de huit heures du soir. La nuit était sombre à
l'ouest. Vers le nord, le ciel s'éclairait encore du reflet des
incendies, allumés à la surface du domaine.
James Burbank et Walter Stannard rentrèrent précipitamment.
«Il vous faut fuir, dit James Burbank, fuir à l'instant! Soit que
ces bandits pénètrent ici de vive force, soit qu'ils attendent au
pied de Castle-House jusqu'à l'instant où nous serons obligés de
nous rendre, il y a péril à rester! L'embarcation est prête! Il
est temps de partir! Ma femme, Alice, je vous en supplie, suivez
Zermah avec Dy au Roc-des-Cèdres! Là, vous serez en sûreté: et, si
nous sommes forcés de fuir à notre tour, nous vous retrouverons,
nous vous rejoindrons...
-- Mon père, dit Miss Alice, venez avec nous... et vous aussi,
monsieur Burbank!...
-- Oui!... James, oui!... viens!... s'écria Mme Burbank.
-- Moi! répondit James Burbank. Abandonner Castle-House à ces
misérables. Jamais, tant que la résistance sera possible!... Nous
pouvons tenir contre eux longtemps encore!... Et, lorsque nous
vous saurons en sûreté, nous n'en serons que plus forts pour nous
défendre!
-- James!...
-- Il le faut!»
Des hurlements plus terribles retentirent. La porte retentissait
des coups que lui assénaient les assaillants, en attaquant la
façade principale de Castle-House, du côté du fleuve.
«Partez! s'écria James Burbank. La nuit est déjà obscure!... On ne
vous verra pas dans l'ombre! Partez!... Vous nous paralysez en
restant ici!... Pour Dieu, partez!»
Zermah avait pris les devants, tenant la petite Dy par la main.
Mme Burbank dut s'arracher aux bras de son mari, Alice à ceux de
son père. Toutes deux disparurent par l'escalier qui s'engageait
dans le sous-sol pour descendre au tunnel de la crique Marino.
«Et maintenant, mes amis, dit James Burbank, en s'adressant à
Perry, aux sous-régisseurs, aux quelques Noirs qui ne l'avaient
pas quitté, défendons-nous jusqu'à la mort!»
Tous, à sa suite, gravirent le grand escalier du hall et allèrent
se poster aux fenêtres du premier étage. De là, aux centaines de
coups de feu qui criblaient de balles la façade de Castle-House,
ils répondirent par des coups de fusil plus rares, mais plus sûrs,
puisqu'ils portaient dans la masse des assaillants. Il faudrait
donc que ceux-ci en arrivassent à forcer la porte principale, soit
par la hache soit par le feu. Cette fois, personne ne leur
ouvrirait une brèche pour les introduire dans l'habitation. Ce qui
avait été tenté au-dehors contre une palissade de bois ne pouvait
plus l'être au-dedans contre des murs de pierre.
Cependant, en se déniant du mieux possible, au milieu de
l'obscurité déjà profonde, une vingtaine d'hommes résolus
s'approchèrent du perron. La porte fut alors attaquée plus
violemment. Il fallait qu'elle fût solide pour résister aux coups
de haches et de pics. Cette tentative coûta la vie à plusieurs des
assaillants, car la disposition des meurtrières permettait de
croiser les feux sur ce point.
En même temps, une circonstance vint aggraver la situation. Les
munitions menaçaient de manquer. James Burbank, ses amis, ses
régisseurs, les Noirs qui avaient été armés de fusils, en avaient
consommé la plus grande part, depuis trois heures que durait cet
assaut. S'il fallait résister pendant quelque temps encore,
comment le pourrait-on, puisque les dernières cartouches allaient
être brûlées? Faudrait-il abandonner Castle-House à ces forcenés,
qui n'en laisseraient que des ruines?
Et pourtant, il n'y aurait que ce parti à prendre, si les
assaillants parvenaient à forcer la porte, qui s'ébranlait déjà.
James Burbank le sentait bien, mais il voulait attendre. Une
diversion ne pouvait-elle à chaque instant se produire?
Maintenant, il n'y avait plus à craindre ni pour Mme Burbank, ni
pour sa fille, ni pour Alice Stannard. Et des hommes se devaient à
eux-mêmes de lutter jusqu'au bout contre ce ramas de meurtriers,
d'incendiaires et de pillards.
«Nous avons encore des munitions pour une heure! s'écria James
Burbank. Épuisons-les, mes amis, et ne livrons pas notre Castle-
House!»
James Burbank n'avait pas achevé sa phrase, qu'une sourde
détonation retentit au loin.
«Un coup de canon!» s'écria-t-il.
Une autre détonation se fit entendre encore dans la direction de
l'ouest, de l'autre côté du fleuve.
«Un second coup! dit M. Stannard.
-- Écoutons!» répondit James Burbank.
Troisième détonation qu'une poussée du vent apporta plus
distinctement jusqu'à Castle-House.
«Est-ce un signal pour rappeler les assaillants sur la rive
droite? dit Walter Stannard.
-- Peut-être! répondit John Bruce. Il est possible qu'il y ait une
alerte là-bas.
-- Oui, et, si ces trois coups de canon n'ont pas été tirés de
Jacksonville... dit le régisseur.
-- C'est qu'ils ont été tirés des navires fédéraux! s'écria James
Burbank. La flottille aurait-elle enfin forcé l'entrée du Saint-
John et remonté le fleuve?»
En somme, il n'était pas impossible à ce que le commodore Dupont
fût devenu maître du fleuve, au moins dans la partie inférieure de
son cours.
Il n'en était rien. Ces trois coups de canon avaient été tirés de
la batterie de Jacksonville. Cela ne fut bientôt que trop évident,
car ils ne se renouvelèrent pas. Il n'y avait donc aucun
engagement entre les navires nordistes et les troupes confédérées,
soit sur le Saint-John, soit sur les plaines du comté de Duval.
Et, il n'y eut plus à douter que ce fut un signal de rappel,
adressé aux chefs du détachement de la milice, lorsque Perry, qui
s'était porté à l'une des meurtrières latérales, s'écria:
«Ils se retirent!... Ils se retirent!»
James Burbank et ses compagnons se dirigèrent aussitôt vers la
fenêtre du centre, qui fut entrouverte.
Les coups de hache ne retentissaient plus sur la porte. Les coups
de feu avaient cessé. On n'entrevoyait plus un seul des
assaillants. Si leurs cris, leurs derniers hurlements, passaient
encore dans l'air, ils s'éloignaient manifestement.
Ainsi donc, un incident quelconque avait obligé les autorités de
Jacksonville à rappeler toute cette troupe sur l'autre rive du
Saint-John. Sans doute, il avait été convenu que trois coups de
canon seraient tirés pour le cas où quelque mouvement de l'escadre
menacerait les positions des confédérés. Aussi les assaillants
avaient-ils brusquement suspendu leur dernier assaut. Maintenant,
à travers les champs dévastés du domaine, ils suivaient cette
route encore éclairée des lueurs de l'incendie, et, une heure plus
tard, ils repassaient le fleuve à l'endroit où les attendaient
leurs embarcations, deux milles au-dessous de Camdless-Bay.
Bientôt les cris se furent éteints dans l'éloignement. Aux
bruyantes détonations succéda un silence absolu. C'était comme un
silence de mort sur la plantation.
Il était alors neuf heures et demie du soir. James Burbank et ses
compagnons redescendirent au rez-de-chaussée dans le hall. Là se
trouvait Edward Carrol, étendu sur un divan, légèrement blessé,
plutôt affaibli par la perte de son sang.
On lui apprit ce qui s'était passé à la suite du signal envoyé de
Jacksonville. Castle-House, en ce moment, du moins, n'avait plus
rien à craindre de la bande de Texar.
«Oui, sans doute, dit James Burbank, mais force est restée à la
violence, à l'arbitraire! Ce misérable a voulu disperser mes Noirs
affranchis, et ils sont dispersés! Il a voulu dévaster la
plantation par vengeance, et il n'y reste plus que des ruines!
-- James, dit Walter Stannard, il pouvait nous arriver de plus
grands malheurs encore. Aucun de nous n'a succombé en défendant
Castle-House. Votre femme, votre fille, la mienne, auraient pu
tomber entre les mains de ces malfaiteurs, et elles sont en
sûreté.
-- Vous avez raison, Stannard, et Dieu en soit loué! Ce qui a été
fait par ordre de Texar ne restera pas impuni, et je saurai faire
justice du sang versé!...
-- Peut-être, dit alors Edward Carrol, est-il regrettable que
madame Burbank, Alice, Dy et Zermah aient quitté Castle-House! Je
sais bien que nous étions très menacés alors!... Cependant,
j'aimerais mieux à présent les savoir ici!...
-- Avant le jour, j'irai les rejoindre, répondit James Burbank.
Elles doivent être dans une inquiétude mortelle, et il faut les
rassurer. Je verrai alors s'il y a lieu de les ramener à Camdless-
Bay ou de les laisser pendant quelques jours au Roc-des-Cèdres!
-- Oui, répondit M. Stannard, il ne faut rien précipiter. Tout
n'est peut-être pas fini... et, tant que Jacksonville sera sous la
domination de Texar, nous aurons lieu de craindre...
-- C'est pourquoi j'agirai prudemment, répondit James Burbank. --
Perry, vous veillerez à ce qu'une embarcation soit prête un peu
avant le jour. Il me suffira d'un homme pour remonter...»
Un cri douloureux, un appel désespéré, interrompit soudain James
Burbank.
Ce cri venait de la partie du parc dont les pelouses s'étendaient
devant l'habitation. Il fut bientôt suivi de ces mots:
«Mon père!... Mon père!...
-- La voix de ma fille! s'écria M. Stannard.
-- Ah! quelque nouveau malheur!...» répondit James Burbank. Et
tous, ouvrant la porte, se précipitèrent au-dehors.
Miss Alice se tenait là, à quelques pas, près de Mme Burbank, qui
était étendue sur le sol.
Dy ni Zermah ne se trouvaient avec elles.
«Mon enfant?...» s'écria James Burbank.
À sa voix, Mme Burbank se releva. Elle ne pouvait parler... Elle
tendit le bras vers le fleuve.
«Enlevées!... Enlevées!...
-- Oui!... par Texar!...» répondit Alice.
Puis elle s affaissa près de Mme Burbank.
XII
Les six jours qui suivent
Lorsque Mme Burbank et Miss Alice s'étaient engagées dans le
tunnel qui conduit à la petite crique Marino sur la rive du Saint-
John, Zermah les précédait. Celle-ci tenait la petite fille d'une
main, de l'autre, elle portait une lanterne, dont la faible lueur
éclairait leur marche. Arrivée à l'extrémité du tunnel, Zermah
avait prié Mme Burbank de l'attendre. Elle voulait s'assurer que
l'embarcation et les deux Noirs, qui devaient la conduire au Roc-
des-Cèdres, se trouvaient à leur poste. Après avoir ouvert la
porte qui fermait l'extrémité du tunnel, elle s'était avancée vers
le fleuve.
Depuis une minute -- rien qu'une minute -- Mme Burbank et Miss
Alice guettaient le retour de Zermah, lorsque la jeune fille
remarqua que la petite Dy n'était plus là.
«Dy?... Dy?...» cria Mme Burbank, au risque de trahir sa présence
en cet endroit.
L'enfant ne répondit pas. Habituée à toujours suivre Zermah, elle
l'avait accompagnée en dehors du tunnel, du côté de la crique,
sans que sa mère s'en fût aperçue.
Soudain, des gémissements se firent entendre. Pressentant quelque
nouveau danger, ne songeant même pas à se demander s'il ne les
menaçait pas elles-mêmes, Mme Burbank et Miss Alice s'élancèrent
au-dehors, coururent vers la rive du fleuve, et n'arrivèrent sur
la berge que pour voir une embarcation s'éloigner dans l'ombre.
«À moi... À moi!... C'est Texar!... criait Zermah.
-- Texar!... Texar!...» s'écria Miss Alice à son tour.
Et, de la main, elle montrait l'Espagnol, éclairé par le reflet
des incendies de Camdless-Bay, debout à l'arrière de
l'embarcation, laquelle ne tarda pas à disparaître.
Puis tout se tut.
Les deux Noirs, égorgés, gisaient sur le sol.
Alors Mme Burbank, affolée, suivie d'Alice qui n'avait pu la
retenir, se précipita vers la rive, appelant sa petite fille.
Aucun cri ne répondit aux siens. L'embarcation était devenue
invisible, soit que l'ombre la dérobât aux regards, soit qu'elle
traversât le fleuve pour accoster en quelque point de la rive
gauche.
Cette recherche se poursuivit inutilement pendant une heure.
Enfin, Mme Burbank, à bout de force, tomba sur la berge. Miss
Alice, déployant alors une énergie extraordinaire, parvint à
relever la malheureuse mère, à la soutenir, presque à la porter.
Au loin, dans la direction de Castle-House, éclataient les
détonations des armes à feu, et parfois les effroyables hurlements
de la bande assiégeante. Il fallait revenir de ce côté, pourtant!
Il fallait essayer de rentrer dans l'habitation par le tunnel, de
s'en faire ouvrir la porte qui communiquait avec l'escalier du
sous-sol. Une fois là, Miss Alice parviendrait-elle à se faire
entendre?
La jeune fille entraîna Mme Burbank, qui n'avait plus conscience
de ce qu'elle faisait. En revenant le long de la rive, il fallut
vingt fois s'arrêter. Toutes deux pouvaient à chaque instant
tomber dans une de ces bandes qui dévastaient la plantation. Peut-
être eût-il mieux valu attendre le jour? Mais, sur cette berge,
comment donner à Mme Burbank les soins qu'exigeait son état? Aussi
Miss Alice résolut-elle, coûte que coûte, de regagner Castle-
House. Toutefois, comme de suivre les courbes du fleuve allongeait
son chemin, elle pensa qu'il valait mieux aller plus directement à
travers les prairies, en se guidant sur la lueur des baraccons en
flammes. C'est ce qu'elle fit, et c'est ainsi qu'elle arriva aux
abords de l'habitation.
Là, Mme Burbank resta sans mouvement, près de Miss Alice, qui ne
pouvait plus se soutenir elle-même.
À ce moment, le détachement de la milice, suivie de la horde des
pillards, après avoir abandonné l'assaut, était loin déjà de
l'enceinte. On n'entendait plus aucun cri, ni à l'extérieur, ni à
l'intérieur. Miss Alice put croire que les assaillants, après
s'être emparés de Castle-House, l'avaient quitté, sans y avoir
laissé un seul de ses défenseurs. Alors elle éprouva une suprême
angoisse, et tomba à son tour épuisée, pendant qu'un dernier
gémissement lui échappait, un dernier appel. Il avait été entendu.
James Burbank et ses amis s'étaient jetés au-dehors. Maintenant,
ils savaient tout ce qui s'était passé à la crique Marino.
Qu'importait que ces bandits se fussent éloignés d'eux?
Qu'importait qu'ils n'eussent plus à craindre de se voir entre
leurs mains? Un effroyable malheur venait de les frapper. La
petite Dy était au pouvoir de Texar!
Voilà ce que Miss Alice raconta en phrases entrecoupées de
sanglots. Voilà ce qu'entendit Mme Burbank, revenue à elle, et
noyée dans ses larmes. Voilà ce qu'apprirent James Burbank,
Stannard, Carrol, Perry, et leurs quelques compagnons. Cette
pauvre enfant enlevée, entraînée on ne savait où, entre les mains
du plus cruel ennemi de son père!... Que pouvait-il y avoir au
delà, et était-il possible que l'avenir réservât de plus grandes
douleurs à cette famille?
Tous furent accablés de ce dernier coup. Après que Mme Burbank eut
été transportée dans sa chambre et déposée sur son lit, Miss Alice
était restée près d'elle.
En bas, dans le hall, James Burbank et ses amis cherchaient à se
concerter sur ce qu'il y aurait à faire pour retrouver Dy, pour
l'arracher avec Zermah aux mains de Texar. Oui, sans doute, la
dévouée métisse essayerait de défendre l'enfant jusqu'à la mort!
Mais, prisonnière d'un misérable animé d'une haine personnelle,
n'allait-elle pas payer de sa vie les dénonciations qu'elle avait
portées contre lui?
Alors, James Burbank s'accusait d'avoir obligé sa femme à quitter
Castle-House, de lui avoir préparé un moyen d'évasion qui avait
tourné si mal. Était-ce donc le hasard seul auquel il fallait
attribuer la présence de Texar à la crique Marino? Non,
évidemment. Texar, d'une façon ou d'une autre, connaissait
l'existence du tunnel. Il s'était dit que les défenseurs de
Camdless-Bay tenteraient peut-être de s'échapper par là,
lorsqu'ils ne pourraient plus tenir dans l'habitation. Et, après
avoir conduit sa troupe sur la rive droite du fleuve, après en
avoir forcé les palissades de l'enceinte, après avoir obligé James
Burbank et les siens à se réfugier derrière les murs de Castle-
House, nul doute qu'il ne fût venu se poster avec quelques-uns de
ses complices près de la crique Marino. Là, il avait inopinément
surpris les deux Noirs qui gardaient l'embarcation, il avait fait
égorger ces malheureux dont les cris ne purent être entendus au
milieu du tumulte des assaillants. Puis l'Espagnol avait attendu
que Zermah se montrât, et la petite Dy un peu après elle. Les
voyant seules, il dut penser que ni Mme Burbank ni son mari, ni
ses amis, ne s'étaient encore décidés à fuir Castle-House. Donc,
il fallait se contenter de cette proie, et il avait enlevé
l'enfant et la métisse pour les conduire en quelque retraite
inconnue où il serait impossible de les retrouver!
Et de quel coup plus terrible le misérable aurait-il pu frapper la
famille Burbank? Ce père, cette mère, les eût-il fait souffrir
davantage, s'il leur eût arraché le coeur!
Ce fut une horrible nuit que passèrent les survivants de Camdless-
Bay. Ne devaient-ils pas craindre, en outre, que les assaillants
songeassent, à revenir, plus nombreux ou mieux armés, afin
d'obliger les derniers défenseurs de Castle-House à se rendre?
Cela n'arriva pas, heureusement. Le jour reparut sans que James
Burbank et ses compagnons eussent été mis en alerte par une
nouvelle attaque.
Combien il aurait été utile, cependant, de savoir à quel propos
ces trois coups de canon avaient été tirés la veille, et pourquoi
les assaillants s'étaient repliés, alors qu'un dernier effort --
un effort d'une heure à peine -- leur eût livré l'habitation!
Devait-on croire que ce rappel était motivé par quelque
démonstration des fédéraux qui aurait eu lieu à l'embouchure du
Saint-John? Les navires du commodore Dupont étaient-ils maîtres de
Jacksonville? Rien n'eût été plus désirable dans l'intérêt de
James Burbank et des siens. Ils auraient pu commencer en toute
sécurité les plus actives recherches pour retrouver Dy et Zermah,
s'attaquer directement à Texar, si l'Espagnol n'avait pas battu en
retraite avec ses partisans, le poursuivre comme le promoteur des
dévastations de Camdless-Bay, et surtout comme l'auteur du double
rapt de la métisse et de l'enfant.
Cette fois, il n'y aurait pas d'alibi possible et de la nature de
celui que l'Espagnol avait invoqué au début de cette histoire,
quand il avait comparu, devant le magistrat de Saint-Augustine. Si
Texar n'était pas à la tête de cette bande de malfaiteurs qui
avait envahi Camdless-Bay -- ce que le messager de M. Harvey
n'avait pu dire à James Burbank -- le dernier cri de Zermah
n'avait-il pas clairement révélé quelle part directe il avait
prise au rapt. Et d'ailleurs, Miss Alice ne l'avait-elle pas
reconnu au moment où son embarcation s'éloignait?
Oui! la justice fédérale saurait bien faire avouer à ce misérable
en quel lieu il avait entraîné ses victimes, et le punir de crimes
qu'il ne pourrait plus nier.
Malheureusement, rien ne vint confirmer les hypothèses de James
Burbank relativement à l'arrivée de la flottille nordiste dans les
eaux du Saint-John. À cette date du 3 mars, aucun navire n'avait
encore quitté la baie de Saint-Mary. Cela fut amplement démontré
par des nouvelles que l'un des régisseurs alla chercher le jour
même sur l'autre rive du fleuve. Nul bâtiment n'avait encore paru
à la hauteur du phare de Pablo. Tout se bornait à l'occupation de
Fernandina et du fort Clinch. Il semblait que le commodore Dupont
ne voulût s'avancer qu'avec une extrême circonspection jusqu'au
centre de la Floride. Quant à Jacksonville, le parti de l'émeute y
dominait toujours. Après l'expédition de Camdless-Bay, l'Espagnol
avait reparu dans la ville. Il y organisait la résistance pour le
cas où les canonnières de Stevens tenteraient de franchir la barre
du fleuve. Sans doute, quelque fausse alerte l'avait rappelé la
veille avec sa bande de pillards. Après tout, l'oeuvre de
vengeance de Texar n'était-elle pas suffisante, maintenant que la
plantation était dévastée, les chantiers détruits par l'incendie,
les Nègres dispersés dans les forêts du comté et auxquels il ne
restait plus rien de leurs baraccons en ruine, enfin la petite Dy
enlevée à son père, à sa mère, sans qu'on put retrouver trace de
l'enlèvement.
James Burbank n'en fut que trop certain, quand, pendant la
matinée, Walter Stannard et lui eurent remonté la rive droite du
fleuve. En vain avaient-ils exploré les moindres anses, cherché
quelque indice qui leur aurait indiqué la direction suivie par
l'embarcation. Toutefois, cette recherche n'avait pu être que bien
incomplète, et il faudrait également visiter la rive gauche.
Mais, en ce moment, était-ce possible? Ne fallait-il pas attendre
que Texar et ses partisans fussent réduits à l'impuissance par
l'arrivée des fédéraux? Mme Burbank, dans l'état où elle se
trouvait, Miss Alice, qui ne pouvait plus la quitter, Edward
Carrol, alité pour quelques jours, n'eût-il pas été imprudent de
les laisser seuls à Castle-House, lorsqu'un retour des assaillants
était toujours à redouter?
Et, ce qui était plus désespérant encore, c'est que James Burbank
ne pouvait même songer à porter plainte contre Texar, ni pour la
dévastation de son domaine, ni pour l'enlèvement de Zermah et de
la petite fille. Le seul magistrat auquel il aurait eu à
s'adresser, c'était l'auteur même de ces crimes. Il fallait donc
attendre que la justice régulière eût repris son cours à
Jacksonville.
«James, dit M. Stannard, si les dangers qui menacent votre enfant
sont terribles, du moins Zermah est avec elle, et vous pouvez
compter sur son dévouement qui ira...
-- Jusqu'à la mort... soit! répondit James Burbank. Et quand
Zermah sera morte?...
-- Écoutez-moi, mon cher James, répondit M. Stannard. En y
réfléchissant, ce n'est pas l'intérêt de Texar d'en venir à cette
extrémité. Il n'a pas encore quitté Jacksonville, et, tant qu'il y
sera, je pense que ses victimes n'ont aucun acte de violence à
craindre de sa part. Votre enfant ne peut-elle être une garantie,
un otage contre les représailles qu'il doit redouter, non
seulement de vous, mais aussi de la justice fédérale, pour avoir
renversé les autorités régulières de Jacksonville et dévasté la
plantation d'un nordiste? Évidemment. Aussi son intérêt est-il de
les épargner, et mieux vaut attendre que Dupont et Sherman soient
les maîtres du territoire pour agir contre lui!
-- Et quand le seront-ils?... s'écria James Burbank.
-- Demain... aujourd'hui, peut-être! Je vous le répète, Dy est la
sauvegarde de Texar. C'est pour cela qu'il a saisi l'occasion de
l'enlever, sachant bien aussi qu'il vous briserait le coeur, mon
pauvre James, et le misérable y a cruellement réussi!»
Ainsi raisonnait M. Stannard, et il y avait de sérieux motifs pour
que son raisonnement fût juste. Parvint-il à convaincre James
Burbank? Non, sans doute. Lui rendit-il un peu d'espoir? Pas
davantage. C'était impossible. Mais James Burbank comprit que, lui
aussi, il devrait s'astreindre à parler devant sa femme comme
Walter Stannard venait de parler devant lui. Autrement,
Mme Burbank n'eût pas survécu à ce dernier coup. Et, lorsqu'il fut
de retour à l'habitation, il fit valoir avec force ces arguments
auxquels lui-même ne pouvait se rendre.
Pendant ce temps, Perry et les sous-régisseurs visitaient
Camdless-Bay. C'était un spectacle navrant. Cela parut même faire
une grande impression sur Pygmalion qui les accompagnait. Cet
«homme libre» n'avait point cru devoir suivre les esclaves
affranchis, dispersés par Texar. Cette liberté d'aller coucher
dans les bois, d'y souffrir du froid et de la faim, lui paraissait
excessive. Aussi avait-il préféré rester à Castle-House, dût-il,
comme Zermah, déchirer son acte d'affranchissement pour conquérir
le droit d'y demeurer.
«Tu le vois, Pyg! lui répétait M. Perry. La plantation est
dévastée, nos ateliers sont en ruine. Voilà ce que nous a coûté la
liberté donnée à des gens de ta couleur!
-- Monsieur Perry, répondait Pygmalion, ce n'est pas ma faute...
-- C'est ta faute, au contraire! Si tes pareils et toi, vous
n'aviez pas applaudi tous ces déclamateurs qui tonnaient contre
l'esclavage, si vous aviez protesté contre les idées du Nord, si
vous aviez pris les armes pour repousser les troupes fédérales,
jamais M. Burbank n'aurait eu cette pensée de vous affranchir, et
le désastre ne se serait pas abattu sur Camdless-Bay!
-- Que puis-je y faire, maintenant, reprenait le désolé Pyg, que
puis-je y faire monsieur Perry?
-- Je vais te le dire, Pyg, et c'est ce que tu ferais, s'il y
avait en toi le moindre sentiment de justice!
-- Tu es libre, n'est-ce pas?
-- Il paraît!
-- Par conséquent, tu t'appartiens?
-- Sans doute!
-- Et, si tu t'appartiens, rien ne t'empêche de disposer de toi
comme il te plaît?
-- Rien, monsieur Perry.
-- Eh bien, à ta place, Pyg, je n'hésiterais pas. J'irais me
proposer à la plantation voisine, je m'y revendrais comme esclave,
et le prix de ma vente, je l'apporterais à mon ancien maître pour
l'indemniser du tort que je lui ai fait en me laissant
affranchir!»
Le régisseur parlait-il sérieusement? on ne saurait le dire, tant
le digne homme était capable de déraisonner, lorsqu'il enfourchait
son habituel dada. En tout cas, le piteux Pygmalion, déconcerté,
irrésolu, abasourdi, ne sut rien répondre.
Toutefois, il n'y avait pas à cela le moindre doute, l'acte de
générosité, accompli par James Burbank, venait d'attirer le
malheur et la ruine sur la plantation. Le désastre matériel,
c'était assez visible, devait se chiffrer par une somme
considérable. Il ne restait plus rien des baraccons, détruits
après avoir été préalablement saccagés par les pillards. Des
scieries, des ateliers, on ne voyait plus qu'un morceau de
cendres, restes de l'incendie, d'où s'échappaient encore des
fumerolles de vapeur grisâtre. À la place des chantiers, qui
servaient à l'emmagasinage des bois déjà débités, à la place des
fabriques, où se trouvaient les appareils pour «sérancer» le
coton, les presses hydrauliques pour le mettre en balles, les
machines pour la manipulation de la canne à sucre, il n'y avait
que des murs noircis, prêts à s'écrouler, des tas de briques
rougies par le feu à l'endroit où s'élevait la cheminée des
usines. Puis, à la surface des champs de caféiers, des rizières,
des potagers, des enclos réservés aux animaux domestiques, la
dévastation était complète, comme si une troupe de fauves eût
ravagé le riche domaine pendant de longues heures! En présence de
ce lamentable spectacle, l'indignation de M. Perry ne pouvait se
contenir. Sa colère s'échappait en paroles menaçantes. Pygmalion
n'était rien moins que rassuré à voir les farouches regards que le
régisseur lançait sur lui. Aussi finit-il par le quitter pour
regagner Castle-House, afin, dit-il, «de réfléchir plus à son aise
à la proposition de se vendre que le régisseur venait de lui
faire.» Et, sans doute, la journée ne put suffire à ses
réflexions, car, le soir venu, il n'avait encore pris aucune
décision à cet égard.
Cependant, ce jour même, quelques-uns des anciens esclaves étaient
rentrés secrètement à Camdless-Bay. On imagine ce que dut être
leur désolation, lorsqu'ils ne trouvèrent pas une seule case qui
n'eût été détruite. James Burbank donna aussitôt des ordres pour
que l'on subvînt à leurs besoins du mieux possible. Un certain
nombre de ces Noirs put être logé à l'intérieur de l'enceinte,
dans la partie des communs respectée par l'incendie. On les
employa tout d'abord à enterrer ceux de leurs compagnons morts en
défendant Castle-House, et aussi les cadavres des assaillants qui
avaient été tués dans l'attaque, -- les blessés ayant été emmenés
par leurs camarades. Il en fut pareillement des deux malheureux
Nègres, égorgés au moment où Texar et ses complices les
surprenaient à leur poste, près de la petite crique Marino.
Ces soins pris, James Burbank ne pouvait songer encore à la
réorganisation de son domaine. Il fallait attendre que la question
fût décidée entre le Sud et le Nord dans l'État de Floride.
D'autres soucis, bien autrement graves, l'absorbaient jour et
nuit. Tout ce qu'il était en son pouvoir de faire pour retrouver
les traces de sa petite fille, il le faisait. En outre, la santé
de Mme Burbank était très compromise. Bien que Miss Alice ne la
quittât pas d'un instant et la soignât avec une sollicitude
filiale, il importait qu'un médecin fût appelé près d'elle.
Il y en avait un, à Jacksonville, qui possédait toute la confiance
de la famille Burbank. Ce médecin n'hésita pas à venir à Camdless-
Bay, dès qu'il y fut mandé. Il prescrivit quelques remèdes. Mais
pourraient-ils être efficaces tant que la petite Dy ne serait pas
rendue à sa mère? Aussi, laissant Edward Carrol, qui devait être
retenu quelque temps à la chambre, James Burbank et Walter
Stannard allaient-ils chaque jour explorer les deux rives du
fleuve. Ils fouillaient les îlots du Saint-John; ils
interrogeaient les gens du pays; ils s'informaient jusque dans les
moindres hameaux du comté; ils promettaient de l'argent, et
beaucoup, à qui leur apporterait un indice quelconque... Leurs
efforts demeuraient infructueux. Comment aurait-on pu leur
apprendre que c'était au fond de la Crique-Noire que se cachait
l'Espagnol? Personne ne le savait. Et d'ailleurs, pour mieux
soustraire ses victimes à toutes les recherches, Texar n'avait-il
pas dû les entraîner vers le haut cours du fleuve? Le territoire
n'était-il pas assez grand, n'y avait-il pas assez de retraites
dans les vastes forêts du centre, au milieu des immenses marais du
sud de la Floride, dans la région de ces inaccessibles Everglades,
pour que Texar pût si bien y cacher ses deux victimes qu'on ne
parviendrait pas à arriver jusqu'à elles?
En même temps, par ce médecin, qui venait à Camdless-Bay, James
Burbank fut chaque jour tenu au courant de ce qui se passait à
Jacksonville et dans le nord du comté de Duval.
Les fédéraux n'avaient encore fait aucune démonstration nouvelle
sur le territoire floridien, cela n'était pas douteux. Des
instructions spéciales, venues de Washington, leur commandaient-
elles donc de s'arrêter sur la frontière sans chercher à la
franchir? Une pareille attitude eût été désastreuse pour les
intérêts des unionistes, établis sur les territoires du Sud, et
plus particulièrement pour James Burbank, si compromis par ses
derniers actes vis-à-vis des confédérés. Quoi qu'il en soit,
l'escadre du commodore Dupont se trouvait encore dans l'estuaire
de Saint-Mary, et, si les gens de Texar avaient été rappelés par
ces trois coups de canon, le soir du 2 mars, c'est que les
autorités de Jacksonville s'étaient laissé prendre à une fausse
alerte -- erreur à laquelle Castle-House devait d'avoir échappé au
pillage et à la ruine.
Quant à l'Espagnol, ne songeait-il pas à recommencer une
expédition qu'il pouvait considérer comme incomplète, puisque
James Burbank n'était pas en son pouvoir? Hypothèse peu probable.
En ce moment, sans doute, l'attaque de Castle-House, l'enlèvement
de Dy et de Zermah, suffisaient à ses vues. D'ailleurs, quelques
bons citoyens n'avaient pas craint de manifester leur
désapprobation pour l'affaire de Camdless-Bay et leur dégoût à
l'égard du chef des émeutiers de Jacksonville, bien que leur
opinion ne fût pas pour préoccuper Texar. L'Espagnol dominait plus
que jamais dans le comté de Duval avec son parti de forcenés. Ces
gens, sans aveu, ces aventuriers, sans scrupules, en prenaient à
leur aise. Chaque jour, ils s'abandonnaient à des plaisirs de
toutes sortes, qui dégénéraient en orgies. Le bruit en arrivait
jusqu'à la plantation, et le ciel réverbérait l'éclat des
illuminations publiques que l'on pouvait prendre pour la lueur de
quelque nouvel incendie. Les gens modérés, réduits à se taire,
durent subir le joug de cette faction, soutenue par la populace du
comté.
En somme, l'inaction momentanée de l'armée fédérale venait
singulièrement en aide aux nouvelles autorités du pays. Elles en
profitaient pour faire courir le bruit que les nordistes ne
passeraient pas la frontière, qu'ils avaient ordre de reculer en
Géorgie et dans les Carolines, que la péninsule floridienne ne
subirait pas l'invasion des troupes anti-esclavagistes, que sa
qualité d'ancienne colonie espagnole la mettait en dehors de la
question dont les États-Unis cherchaient à régler le sort par les
armes, etc. Aussi, dans tous les comtés, se produisait-il donc un
certain courant plus favorable que contraire aux idées dont les
partisans de la violence se faisaient les représentants. On le vit
bien, en maint endroit, mais plutôt sur la portion septentrionale
de la Floride, du côté de la frontière géorgienne, où les
propriétaires de plantations, surtout les gens du Nord, furent
très maltraités, leurs esclaves mis en fuite, leurs scieries et
chantiers détruits par l'incendie, leurs établissements dévastés
par les troupes des confédérés, comme Camdless-Bay venait de
l'être par la populace de Jacksonville.
Cependant, il ne semblait pas -- maintenant du moins -- que la
plantation eût lieu de craindre un nouvel envahissement, ni
Castle-House, une nouvelle agression. Toutefois, combien il
tardait à James Burbank que les fédéraux fussent maîtres du
territoire! Dans l'état actuel des choses, on ne pouvait rien
tenter directement contre Texar, ni le poursuivre devant la
justice pour des faits qui ne sauraient être démentis, cette fois,
ni obliger à révéler en quel lieu il retenait Dy et Zermah.
Par quelle série d'angoisses passèrent James Burbank et les siens
en présence de ces retards si prolongés! Ils ne pouvaient croire,
cependant, que les fédéraux songeassent à s'immobiliser sur la
frontière. La dernière lettre de Gilbert disait formellement que
l'expédition du commodore Dupont et de Sherman avait la Floride
pour objectif. Depuis cette lettre, le gouvernement fédéral avait-
il donc envoyé des ordres contraires à la baie d'Edisto où
l'escadre attendait avant de reprendre la mer? Un succès des
troupes confédérées, survenu en Virginie ou dans les Carolines,
obligeait-il l'armée de l'Union à s'arrêter dans sa marche vers le
Sud? Quelle série d'inquiétudes permanentes pour cette famille si
éprouvée depuis le commencement de la guerre! À combien de
catastrophes ne devait-elle pas s'attendre encore!
Ainsi s'écoulèrent les cinq jours qui suivirent l'envahissement de
Camdless-Bay. Nulle nouvelle des dispositions prises par les
fédéraux. Nulle nouvelle de Dy ni de Zermah, bien que James
Burbank eût tout fait pour retrouver leurs traces, bien que pas
une seule journée se fût écoulée, sans avoir été marquée par un
nouvel effort!
On arriva au 9 mars. Edward Carrol était complètement guéri. Il
allait pouvoir se joindre aux démarches qui seraient faites par
ses amis. Mme Burbank se trouvait toujours dans un état de
faiblesse extrême. Il semblait que sa vie menaçait de s'en aller
avec ses larmes. Dans son délire, elle appelait sa petite fille
d'une voix déchirante, elle voulait courir à sa recherche. Ces
crises étaient suivies de syncopes qui mettaient son existence en
danger. Que de fois Miss Alice put craindre que cette mère
infortunée mourût entre ses bras!
Un seul bruit de la guerre arriva à Jacksonville dans la matinée
du 9 mars. Malheureusement, il était de nature à donner une
nouvelle force aux partisans de l'idée séparatiste.
D'après ce bruit, le général confédéré Van Dorn aurait repoussé
les soldats de Curtis, le 6 mars, au combat de Bentonville, dans
l'Arkansas, puis obligé les fédéraux à battre en retraite. En
réalité, il n'y avait eu qu'un simple engagement avec l'arrière-
garde d'un petit corps nordiste, et ce succès allait être bien
autrement compensé, quelques jours après, par la victoire de Pea-
Ridge. Cela suffit, cependant, à provoquer parmi les sudistes un
redoublement d'insolence. Et, à Jacksonville, ils célébrèrent
cette action sans importance comme un complet échec de l'armée
fédérale. De là, de nouvelles fêtes et de nouvelles orgies, dont
le bruit retentit douloureusement à Camdless-Bay.
Tels sont les faits qu'apprit James Burbank, vers six heures du
soir, quand il revint après exploration sur la rive gauche du
fleuve.
Un habitant du comté de Putnam croyait avoir trouvé des traces de
l'enlèvement à l'intérieur d'un îlot du Saint-John, quelques
milles au-dessus de la Crique-Noire. Pendant la nuit précédente,
cet homme croyait avoir entendu comme un appel désespéré, et il
était venu rapporter le fait à James Burbank. En outre, l'Indien
Squambô, le confident de Texar, avait été vu, dans ces parages
avec son squif. Qu'on eût aperçu l'Indien, rien de moins douteux,
et ce détail fut même confirmé par un passager du _Shannon, _qui,
revenant de Saint-Augustine, avait débarqué ce jour-là au pier de
Camdless-Bay.
Il n'en fallait pas davantage pour que James Burbank voulût
s'élancer sur cette piste. Edward Carrol et lui, accompagnés de
deux Noirs, s'étant jetés dans une embarcation, avaient remonté le
fleuve. Après s'être rapidement portés vers l'îlot indiqué, ils
l'avaient fouillé avec soin, avaient visité quelques cabanes de
pêcheurs, qui ne leur semblèrent même pas avoir été récemment
occupées. Sous les taillis presque impénétrables de l'intérieur,
pas un seul vestige d'êtres humains. Rien sur les berges qui
indiquât qu'une embarcation y eût accosté. Squambô ne fut aperçu
nulle part; s'il était venu rôder autour de cet îlot, très
probablement il n'y avait pas débarqué.
Cette expédition demeura donc sans résultat, comme tant d'autres.
Il fallut revenir à la plantation, avec la certitude d'avoir,
cette fois encore, suivi une fausse piste.
Or, ce soir là, James Burbank, Walter Stannard et Edward Carrol
causaient de cette inutile recherche, au moment où ils étaient
réunis dans le hall. Vers neuf heures après avoir laissé
Mme_ _Burbank assoupie plutôt qu'endormie dans sa chambre, Miss
Alice vint les rejoindre, et apprit que cette dernière tentative
n'avait donné aucun résultat.
Cette nuit allait être assez obscure. La lune, dans son premier
quartier, avait déjà disparu sous l'horizon. Un profond silence
enveloppait Castle-House, la plantation, tout le lit du fleuve.
Les quelques Noirs, retirés dans les communs, commençaient à
s'endormir. Lorsque le silence était troublé, c'est que des
clameurs lointaines, des détonations de pièces d'artifice,
venaient de Jacksonville, où l'on célébrait à grand fracas le
succès des confédérés.
Chaque fois que ces bruits arrivaient jusque dans le hall, c'était
un nouveau coup porté à la famille Burbank.
«Il faudrait pourtant savoir ce qui en est, dit Edward Carrol, et
s'assurer si les fédéraux ont renoncé à leurs projets sur la
Floride!
-- Oui! il le faut! répondit M. Stannard. Nous ne pouvons vivre
dans cette incertitude!...
-- Eh bien, dit James Burbank, j'irai à Fernandina, dès demain...
et là, je m'informerai...»
En ce moment, on frappa légèrement à la porte principale de
Castle-House, du côté de l'avenue qui conduisait à la rive du
Saint-John.
Un cri échappa à Miss Alice, qui s'élança vers cette porte. James
Burbank voulut en vain retenir la jeune fille. Et, comme on
n'avait pas encore répondu, un nouveau coup fut frappé plus
distinctement.
XIII
Pendant quelques heures
James Burbank s'avança vers le seuil. Il n'attendait personne.
Peut-être quelque importante nouvelle lui arrivait-elle de
Jacksonville, apportée par John Bruce de la part de son
correspondant, M. Harvey?
On frappa une troisième fois d'une main plus impatiente.
«Qui est là? demanda James Burbank.
-- Moi! fut-il répondu.
-- Gilbert!...» s'écria Miss Alice.
Elle ne s'était pas trompée. Gilbert à Camdless-Bay! Gilbert
apparaissant au milieu des siens, heureux de venir passer quelques
heures avec eux et sans rien savoir, sans doute, des désastres qui
les avaient frappés!
En un instant, le jeune lieutenant fut dans les bras de son père,
tandis qu'un homme, qui l'accompagnait, refermait la porte avec
soin, après avoir jeté un dernier regard en arrière.
C'était Mars, le mari de Zermah, le dévoué matelot du jeune
Gilbert Burbank.
Après avoir embrassé son père, Gilbert se retourna. Puis,
apercevant Miss Alice, il lui prit la main qu'il serra dans un
irrésistible mouvement de tendresse.
«Ma mère! s'écria-t-il. Où est ma mère?... Est-il vrai qu'elle
soit mourante?...
-- Tu sais donc, mon fils?... répondit James Burbank.
-- Je sais tout, la plantation dévastée par les bandits de
Jacksonville, l'attaque de Castle-House, ma mère... morte peut-
être!...»
La présence du jeune homme dans ce pays où il courait
personnellement tant de dangers, s'expliquait maintenant.
Voici ce qui s'était passé:
Depuis la veille, plusieurs canonnières de l'escadre du commodore
Dupont s'étaient portées au delà des bouches du Saint-John. Après
avoir remonté le fleuve, elles durent s'arrêter devant la barre, à
quatre milles au-dessous de Jacksonville. Quelques heures plus
tard, un homme, se disant un des gardiens du phare de Pablo, vint
à bord de la canonnière de Stevens, sur laquelle Gilbert
remplissait les fonctions de second. Là, cet homme parla de tout
ce qui s'était passé à Jacksonville, ainsi que de l'envahissement
de Camdless-Bay, de la dispersion des Noirs, de la situation
désespérée de Mme_ _Burbank. Que l'on juge de ce que dut éprouver
Gilbert en entendant le récit de ces déplorables événements.
Alors, il fut pris d'un irrésistible désir de revoir sa mère. Avec
l'autorisation du commandant Stevens, il quitta la flottille, il
se jeta dans un de ces légers canots qu'on appelle «gigs».
Accompagné de son fidèle Mars, il put passer inaperçu au milieu
des ténèbres -- du moins il le croyait --, et prit terre à un
demi-mille au-dessous de Camdless-Bay, afin d'éviter de débarquer
au petit port qui pouvait être surveillé.
Mais, ce qu'il ignorait, ce qu'il ne pouvait savoir, c'est qu'il
était tombé dans un piège tendu par Texar. À tout prix, l'Espagnol
avait voulu se procurer cette preuve réclamée par les magistrats
de Court-Justice, -- cette preuve que James Burbank entretenait
une correspondance avec l'ennemi. Aussi pour attirer le jeune
lieutenant à Camdless-Bay, un gardien du phare de Pablo, qui lui
était dévoué, s'était-il chargé d'apprendre à Gilbert une partie
des faits dont Castle-House venait d'être le théâtre, et plus
particulièrement l'état de sa mère. Le jeune lieutenant, parti
dans les conditions que l'on connaît, avait été espionné pendant
qu'il remontait le cours du fleuve. Toutefois, en se glissant le
long des roseaux qui bordent la haute grève du Saint-John, il
était parvenu, sans le savoir, à dépister les gens de l'Espagnol,
chargés de le suivre. Si ces espions ne l'avaient point vu
débarquer sur la berge au-dessous de Camdless-Bay, du moins
espéraient-ils s'emparer de lui à son retour, puisque toute cette
partie de la rive se trouvait sous leur surveillance.
«Ma mère... ma mère!... reprit Gilbert. Où est-elle?
-- Me voilà, mon fils!» répondit Mme Burbank.
Elle venait d'apparaître sur le palier de l'escalier du hall, elle
le descendit lentement, se retenant à la rampe, et tomba sur un
divan, tandis que Gilbert la couvrait de baisers.
Dans son assoupissement, la malade avait entendu frapper à la
porte de Castle-House. Aussitôt, reconnaissant la voix de son
fils, elle avait retrouvé assez de forces pour se relever, pour
rejoindre Gilbert, pour venir pleurer avec lui, avec tous les
siens.
Le jeune homme la pressait dans ses bras.
«Mère!... mère!... disait-il. Je te revois donc!... Comme tu
souffres!... Mais tu vis!... Ah! nous te guérirons!... Oui! Ces
mauvais jours vont finir!... Nous serons réunis... bientôt!...
Nous te rendrons la santé!... Ne crains rien pour moi, mère!...
Personne ne saura que Mars et moi, nous sommes venus ici!...»
Et, tout en parlant, Gilbert, qui voyait sa mère faiblir, essayait
de la ranimer par ses caresses.
Cependant Mars semblait avoir compris que Gilbert et lui ne
connaissaient pas toute l'étendue du malheur qui les avait
frappés. James Burbank, MM. Carrol et Stannard, silencieux,
courbaient la tête. Miss Alice ne pouvait retenir ses larmes. En
effet, la petite Dy n'était pas là, ni Zermah, qui aurait dû
deviner que son mari venait d'arriver à Camdless-Bay, qu'il était
dans l'habitation, qu'il l'attendait...
Aussi, le coeur étreint par l'angoisse, regardant dans tous les
coins du hall, demanda-t-il à M. Burbank:
«Qu'y a-t-il donc, maître?»
En ce moment, Gilbert se releva.
«Et Dy?... s'écria-t-il. Est-ce que Dy est déjà couchée?... Où est
ma petite soeur?
-- Où est ma femme?» dit Mars.
Un instant après, le jeune officier et Mars savaient tout. En
remontant la berge du Saint-John, depuis l'endroit où les
attendait leur canot, ils avaient bien vu, dans l'ombre, les
ruines accumulées sur la plantation. Mais ils pouvaient croire que
tout se bornait à quelque désastre matériel, conséquence de
l'affranchissement des Noirs!... Maintenant, ils n'ignoraient
rien. L'un ne retrouvait plus sa soeur à l'habitation. L'autre n'y
retrouvait plus sa femme... Et personne pour leur dire en quel
endroit Texar les avait entraînées depuis sept jours!
Gilbert revint s'agenouiller près de Mme Burbank. Il mêlait ses
larmes aux siennes. Mars, la face injectée, la poitrine haletante,
allait, venait, ne pouvait se contenir.
Enfin sa colère éclata.
«Je tuerai Texar! s'écria-t-il. J'irai à Jacksonville... demain...
cette nuit... à l'instant...
-- Oui, viens, Mars, viens!...» répondit Gilbert.
James Burbank les arrêta.
«Si cela eût été à faire, dit-il, je n'aurais pas attendu ton
arrivée, mon fils! Oui! ce misérable eût déjà payé de sa vie le
mal qu'il nous a causé! Mais, avant tout, il faut qu'il dise ce
que lui seul peut dire! Et quand je te parle ainsi, Gilbert, quand
je recommande à toi, et à Mars d'attendre, c'est qu'il faut
attendre!
-- Soit, mon père! répondit le jeune homme. Du moins, je
fouillerai le territoire, je chercherai...
-- Eh! crois-tu donc que je ne l'aie pas fait? s'écria M. Burbank.
Pas un jour ne s'est passé, sans que nous n'ayons exploré les
rives du fleuve, les îlots qui peuvent servir de refuge à ce
Texar! Et pas un seul indice, rien qui ait pu me mettre sur la
trace de ta soeur, Gilbert, de ta femme, Mars! Carrol et Stannard
ont tout tenté avec moi!... Jusqu'ici nos recherches ont été
inutiles!...
-- Pourquoi ne pas porter plainte à Jacksonville? demanda le jeune
officier. Pourquoi ne pas poursuivre Texar comme coupable d'avoir
provoqué le pillage de Camdless-Bay, d'avoir enlevé?...
-- Pourquoi? répondit James Burbank. Parce que Texar est le maître
maintenant, parce que tout ce qui est honnête tremble devant les
coquins qui lui sont dévoués, parce que la populace est pour lui,
et aussi les milices du comté!
-- Je tuerai Texar! répétait Mars, comme s'il eût été sous
l'obsession d'une idée fixe.
-- Tu le tueras quand il en sera temps! répondit James Burbank. À
présent, ce serait aggraver la situation.
-- Et quand sera-t-il temps?... demanda Gilbert.
-- Quand les fédéraux seront les maîtres de la Floride, lorsqu'ils
auront occupé Jacksonville!
-- Et s'il est trop tard, alors?
-- Mon fils!... Mon fils!... je t'en supplie... ne dis pas cela!
s'écria Mme Burbank.
-- Non, Gilbert, ne dites pas cela!» répéta Miss Alice.
James Burbank prit la main de son fils.
«Gilbert, écoute-moi, dit-il. Nous voulions comme toi, comme Mars,
faire justice immédiate de Texar, au cas où il aurait refusé de
dire ce que sont devenues ses victimes. Mais, dans l'intérêt de ta
soeur, Gilbert, dans l'intérêt de ta femme, Mars, notre colère a
dû céder devant la prudence. Il y a tout lieu de croire, en effet,
qu'entre les mains de Texar, Dy et Zermah sont des otages dont il
se fera une sauvegarde, car ce misérable doit craindre d'être
poursuivi pour avoir renversé les honnêtes magistrats de
Jacksonville, pour avoir déchaîné une bande de malfaiteurs sur
Camdless-Bay, pour avoir incendié et pillé la plantation d'un
nordiste! Si je ne le croyais pas, Gilbert, est-ce que je te
parlerais avec cette conviction? Est-ce que j'aurais eu l'énergie
d'attendre?...
-- Est-ce que je ne serais pas morte!» dit Mme Burbank.
La malheureuse femme avait compris que, s'il allait à
Jacksonville, son fils se livrait à Texar. Et qui donc eût alors
pu sauver un officier de l'armée fédérale, tombé au pouvoir des
sudistes, au moment où les fédéraux menaçaient la Floride?
Cependant le jeune officier n'était plus maître de lui. Il
s'obstinait à vouloir partir. Et, comme Mars répétait: «Je tuerai
Texar:
-- Viens donc! dit-il.
-- Tu n'iras pas, Gilbert!»
Mme Burbank s'était levée dans un dernier effort. Elle était allée
se placer devant la porte. Mais, épuisée par cet effort, ne
pouvant plus se soutenir, elle s'affaissa.
«Ma mère!... ma mère! s'écria le jeune homme.
-- Restez, Gilbert!» dit Miss Alice.
Il fallut reporter Mme Burbank dans sa chambre, où la jeune fille
demeura près d'elle. Puis, James Burbank rejoignit Edward Carrol
et M. Stannard dans le hall. Gilbert était assis sur le divan, la
tête dans les mains. Mars, à l'écart, se taisait.
«Maintenant, Gilbert, dit James Burbank, tu es en possession de
toi-même. Parle donc. De ce que tu vas nous dire dépendront les
résolutions que nous devrons prendre. Nous n'avons d'espoir que
dans une prompte arrivée des fédéraux dans le comté. Ont-ils donc
renoncé à leur projet d'occuper la Floride?
-- Non, mon père.
-- Où sont-ils?
-- Une partie de l'escadre se dirige, en ce moment, vers Saint-
Augustine, afin d'établir le blocus de la côte.
-- Mais le commodore ne songe-t-il point à se rendre maître du
Saint-John? demanda vivement Edward Carrol.
-- Le bas cours du Saint-John nous appartient, répondit le jeune
lieutenant. Nos canonnières sont déjà mouillées dans le fleuve,
sous les ordres du commandant Stevens.
-- Dans le fleuve! et elles n'ont pas encore cherché à s'emparer
de Jacksonville?... s'écria M. Stannard.
-- Non, car elles ont dû s'arrêter devant la barre, à quatre
milles au-dessous du port.
-- Les canonnières arrêtées... dit James Burbank, arrêtées par un
obstacle infranchissable?...
-- Oui, mon père, répondit Gilbert, arrêtées par le manque d'eau.
Il faut que la marée soit assez forte pour permettre de passer
cette barre, et encore sera-ce assez difficile. Mars connaît
parfaitement le chenal, et c'est lui qui doit nous piloter.
-- Attendre!... Toujours attendre! s'écria James Burbank. Et
combien de jours?
-- Trois jours au plus, et vingt-quatre heures seulement, si le
vent du large pousse le flot dans l'estuaire.»
Trois jours ou vingt-quatre heures, que ce temps serait long pour
les hôtes de Castle-House! Et, d'ici-là, si les confédérés
comprenaient qu'ils ne pourraient défendre la ville, s'ils
l'abandonnaient comme ils avaient abandonné Fernandina, le fort
Clinch, les autres points de la Géorgie et de la Floride
septentrionale, Texar ne s'enfuirait-il pas avec eux? Alors, en
quel endroit irait-on le chercher?
Cependant, s'attaquer à lui, en ce moment où il faisait la loi à
Jacksonville, où la populace le soutenait dans ses violences,
c'était impossible. Il n'y avait pas à revenir là-dessus.
M. Stannard demanda alors à Gilbert s'il était vrai que les
fédéraux eussent éprouvé quelque insuccès dans le Nord, et ce
qu'on devait penser de la défaite de Bentonville.
«La victoire de Pea-Ridge, répondit le jeune lieutenant, a permis
aux troupes de Curtis de reprendre le terrain qu'elles avaient un
instant perdu. La situation des nordistes est excellente, leur
succès assuré dans un délai qu'il est difficile de prévoir. Quand
ils auront occupé les points principaux de la Floride, ils
empêcheront la contrebande de guerre qui se fait par les passes du
littoral, et les munitions comme les armes ne tarderont pas à
manquer aux confédérés. Donc, avant peu, ce territoire aura
retrouvé le calme et la sécurité sous la protection de notre
escadre!... Oui... dans quelques jours!... Mais, d'ici-là...»
L'idée de sa soeur, exposée à tant de périls, lui revint avec une
telle force que M. Burbank dut détourner ce souvenir, en ramenant
la conversation sur la question des belligérants. Gilbert ne
pouvait-il lui apprendre encore bien des nouvelles, qui n'avaient
pu arriver à Jacksonville, ou, du moins, à Camdless-Bay?
Il y en avait quelques-unes, en effet, et d'une grande importance
pour les nordistes des territoires de la Floride.
On se rappelle qu'à la suite de la victoire de Donelson, l'État de
Tennessee, presque entièrement, était rentré sous la domination
des fédéraux. Ceux-ci, en combinant une attaque simultanée de leur
armée et de leur flotte, songeaient à se rendre maîtres de tout le
cours du Mississipi. Ils l'avaient donc descendu jusqu'à l'île 10,
où leurs troupes allaient prendre contact avec la division du
général Beauregard, chargé de la défense du fleuve. Déjà, le 24
février, les brigades du général Pope, après avoir débarqué à
Commerce, sur la rive droite du Mississipi, venaient de repousser
le corps de J. Thomson. Arrivées à l'île 10 et au village de New-
Madrid, il est vrai, elles avaient dû s'arrêter devant un
formidable système de redoutes préparé par Beauregard. Si, depuis
la chute de Donelson et de Nasheville, toutes les positions du
fleuve au-dessus de Memphis devaient être considérées comme
perdues pour les confédérés, on pouvait encore défendre celles qui
se trouvaient au-dessous. C'était sur ce point qu'allait se livrer
bientôt une bataille, décisive peut-être.
Mais, en attendant, la rade de Hampton-Road, à l'entrée du James-
River, avait été le théâtre d'un combat mémorable. Ce combat
venait de mettre aux prises les premiers échantillons de ces
navires cuirassés, dont l'emploi a changé la tactique navale et
modifié les marines de l'Ancien et du Nouveau-Monde.
À la date du 5 mars, le _Monitor, _cuirassé construit par
l'ingénieur suédois Erikcson, et le _Virginia, _ancien _Merrimak
_transformé, étaient prêts à prendre la mer, l'un à New York,
l'autre à Norfolk.
Vers cette époque, une division fédérale, réunie sous les ordres
du capitaine Marston, se trouvait à l'ancre à Hampton-Road, près
de Newport-News. Cette division se composait du _Congress, _du
_Saint-Laurence, _du _Cumberland _et de deux frégates à vapeur.
Tout à coup, le 2 mars, dans la matinée, apparaît le _Virginia,
_commandé par le capitaine confédéré Buchanan. Suivi de quelques
autres navires de moindre importance, il vient se jeter d'abord
sur le _Congress, _ensuite sur le _Cumberland _qu'il perce de son
éperon et qu'il coule avec cent vingt hommes de son équipage.
Revenant alors vers le _Congress, _échoué sur les vases, il le
défonce à coups d'obus et le livre aux flammes. La nuit seule
l'empêcha de détruire les trois autres bâtiments de l'escadre
fédérale.
On s'imaginerait difficilement l'effet que produisit cette
victoire d'un petit navire cuirassé contre les vaisseaux de haut
bord de l'Union. Cette nouvelle s'était propagée avec une rapidité
vraiment merveilleuse. De là, une consternation profonde chez les
partisans du Nord, puisqu'un _Virginia _pouvait venir jusque dans
l'Hudson couler les navires de New York. De là aussi, une joie
excessive pour le Sud, qui voyait déjà le blocus levé et le
commerce redevenu libre sur toutes ses côtes.
C'est même ce succès maritime qui avait été si bruyamment célébré
la veille à Jacksonville. Les confédérés pouvaient se croire
maintenant à l'abri des bâtiments du gouvernement fédéral. Peut-
être, même, à la suite de la victoire de Hampton-Road, l'escadre
du commodore Dupont serait-elle immédiatement rappelée vers le
Potomac ou la Chesapeake? Aucun débarquement ne menacerait plus
alors la Floride. Les idées esclavagistes, appuyées par la partie
la plus violente des populations du Sud, triompheraient sans
conteste. Ce serait la consolidation de Texar et de ses partisans
dans une situation où ils pouvaient faire tant de mal!
Toutefois, parmi les confédérés, on s'était hâté de triompher trop
tôt. Et, ces nouvelles, déjà connues dans le nord de la Floride,
Gilbert les compléta en rapportant les bruits qui circulaient, au
moment où il avait quitté la canonnière du commandant Stevens.
La seconde journée du combat naval de Hampton-Road, en effet,
avait été bien différente de la première. Le matin du 9 mars, au
moment où le _Virginia _se disposait à attaquer le _Minnesota,
_l'une des deux frégates fédérales, un ennemi, dont il ne
soupçonnait même pas la présence, s'offrit à lui. Singulière
machine, qui s'était détachée du flanc de la frégate, «une boîte à
fromage posée sur un radeau», dirent les confédérés. Cette boîte à
fromage, c'était le _Monitor, _commandé par le lieutenant Warden.
Il avait été envoyé dans ces parages pour détruire les batteries
du Potomac. Mais, arrivé à l'embouchure du James-River, le
lieutenant Warden, ayant entendu le canon de Hampton-Road, pendant
la nuit, avait conduit le _Monitor _sur le lieu du combat.
Placés à dix mètres l'un de l'autre, ces deux formidables engins
de guerre se canonnèrent pendant quatre heures, et ils
s'abordèrent, ce fut sans grand résultat. Enfin, le _Virginia,
_atteint à sa ligne de flottaison et menacé de sombrer, dut fuir
dans la direction de Norfolk. Le _Monitor, _qui devait couler lui-
même neuf mois plus tard, avait complètement vaincu son rival.
Grâce à lui, le gouvernement fédéral venait de reprendre toute sa
supériorité sur les eaux de Hampton-Road.
«Non, mon père, dit Gilbert, en achevant son récit, notre escadre
n'est point rappelée dans le Nord. Les six canonnières de Stevens
sont mouillées devant la barre du Saint-John. Je vous le répète,
dans trois jours au plus tard, nous serons maîtres de
Jacksonville!
-- Tu vois bien, Gilbert, répondit M. Burbank, qu'il faut attendre
et retourner à ton bord! Mais, pendant que tu te dirigeais vers
Camdless-Bay, ne crains-tu pas d'avoir été suivi?...
-- Non, mon père, répondit le jeune lieutenant. Mars et moi, nous
avons dû échapper à tous les regards.
-- Et cet homme, qui est venu t'apprendre ce qui s'était passé à
la plantation, l'incendie, le pillage, la maladie de ta mère, qui
est-il?
-- Il m'a dit être un des gardiens qui ont été chassés du phare de
Pablo, et il venait prévenir le commandant Stevens du danger que
couraient les nordistes dans cette partie de la Floride.
-- Il n'était pas instruit de ta présence à bord?
-- Non, et il en a paru même fort surpris, répondit le jeune
lieutenant. Mais pourquoi ces questions, mon père?
-- C'est que je redoute toujours quelque piège de la part de
Texar. Il fait plus que soupçonner, il sait que tu sers dans la
marine fédérale. Il a pu apprendre que tu étais sous les ordres du
commandant Stevens. S'il avait voulu t'attirer ici...
-- Ne craignez rien, mon père. Nous sommes arrivés à Camdless-Bay,
sans avoir été vus en remontant le fleuve, et il en sera de même
lorsque nous le descendrons...
-- Pour retourner à ton bord... non ailleurs!
-- Je vous l'ai promis, mon père. C'est à notre bord que Mars et
moi nous serons rentrés avant le jour.
-- À quelle heure partirez-vous?
-- Au renversement de la marée, c'est-à-dire vers deux heures et
demie du matin.
-- Qui sait? reprit M. Carrol. Peut-être les canonnières de
Stevens ne seront-elles pas retenues pendant trois jours encore
devant la barre du Saint-John?
-- Oui!... il suffit que le vent du large fraîchisse pour donner
assez d'eau sur la barre, répondit le jeune lieutenant. Ah! dût-il
souffler en tempête, qu'il souffle donc! Que nous ayons enfin
raison de ces misérables!... Et alors...
-- Je tuerai Texar», répéta Mars.
Il était un peu plus de minuit. Gilbert et Mars ne devaient pas
quitter Castle-House avant deux heures, puisqu'il fallait attendre
que la marée descendante leur permît de rejoindre la flottille du
commandant Stevens. L'obscurité serait très profonde, et il y
avait bien des chances pour qu'ils pussent passer inaperçus,
quoique de nombreuses embarcations eussent pour mission de
surveiller le cours du Saint-John, en aval de Camdless-Bay.
Le jeune officier remonta alors près de sa mère. Il trouva Miss
Alice assise à son chevet. Mme Burbank, brisée par le dernier
effort qu'elle venait de faire, était tombée dans une sorte
d'assoupissement très douloureux, à en juger par les sanglots qui
s'échappaient de sa poitrine.
Gilbert ne voulut pas troubler cet état de torpeur où il y avait
plus d'abattement que de sommeil. Il s'assit près du lit, après
que Miss Alice lui eut fait signe de ne pas parler. Là,
silencieusement, ils veillèrent ensemble cette pauvre femme que le
malheur n'avait pas fini de frapper peut-être! Avaient-ils besoin
de paroles pour échanger leurs pensées? Non! Ils souffraient de la
même souffrance, ils se comprenaient sans rien dire, ils se
parlaient par le coeur.
Enfin, l'heure de quitter Castle-House arriva. Gilbert tendit la
main à Miss Alice, et tous deux se penchèrent sur Mme Burbank,
dont les yeux à demi fermés ne purent les voir.
Puis, Gilbert pressa de ses lèvres le front de sa mère que la
jeune fille voulut baiser après lui. Mme Burbank éprouva comme un
douloureux tressaillement; mais elle ne vit pas son fils se
retirer, ni Miss Alice le suivre pour lui donner un dernier adieu.
Gilbert et elle retrouvèrent James Burbank et ses amis qui
n'avaient point quitté le hall.
Mars, après être allé observer les environs de Castle-House, y
rentrait à ce moment.
«Il est l'heure de partir, dit-il.
-- Oui, Gilbert, répondit James Burbank. Pars donc!... Nous ne
nous reverrons plus qu'à Jacksonville...
-- Oui! à Jacksonville, et dès demain, si la marée nous permet de
franchir la barre. Quant à Texar...
-- C'est vivant qu'il nous le faut!... Ne l'oublie pas, Gilbert!
-- Oui!... Vivant!...»
Le jeune homme embrassa son père, il serra les mains de son oncle
Carrol de M. Stannard:
«Viens, Mars», dit-il.
Et tous deux, suivant la rive droite du fleuve, le long des berges
de la plantation, marchèrent rapidement pendant une demi-heure.
Ils ne rencontrèrent personne sur la route. Arrivés à l'endroit où
ils avaient laissé leur gig, caché sous un amoncellement de
roseaux, ils s'embarquèrent pour aller prendre le fil du courant
qui devait les entraîner rapidement vers la barre du Saint-John.
XIV
Sur le Saint-John
Le fleuve était alors désert dans cette partie de son cours. Pas
une seule lueur n'apparaissait sur la rive opposée. Les lumières
de Jacksonville se cachaient derrière le coude que fait la crique
de Camdless, en s'arrondissant vers le nord. Leur reflet seul
montait au-dessus et teintait la plus basse couche des nuages.
Bien que la nuit fût sombre, le gig pouvait facilement prendre
direction sur la barre. Comme aucune vapeur ne se dégageait des
eaux du Saint-John, il aurait été facile de le suivre et de le
poursuivre, si quelque embarcation confédérée l'eût attendu au
passage -- ce que Gilbert et son compagnon ne croyaient pas avoir
lieu de craindre.
Tous deux gardaient un profond silence. Au lieu de descendre ce
fleuve, ils auraient voulu le traverser pour aller chercher Texar
jusque dans Jacksonville, pour se rencontrer face à face avec lui.
Et alors, remontant le Saint-John, ils eussent fouillé toutes les
forêts, toutes les criques de ses rives. Où M. James Burbank avait
échoué, ils auraient réussi peut-être. Et pourtant, il n'était que
sage d'attendre. Lorsque les fédéraux seraient maîtres de la
Floride, Gilbert et Mars pourraient agir avec plus de chances de
succès vis-à-vis de l'Espagnol. D'ailleurs, le devoir leur
ordonnait de rejoindre avant le jour la flottille du commandant
Stevens. Si la barre devenait praticable plus tôt qu'on ne
l'espérait, ne fallait-il pas que le jeune lieutenant fût à son
poste de combat, et Mars au sien, pour piloter les canonnières à
travers ce chenal, dont il connaissait la profondeur à tout
instant de la mer montante?
Mars, assis à l'arrière du gig, maniait sa pagaie avec vigueur.
Devant lui, Gilbert observait soigneusement le cours du fleuve en
amont, prêt à signaler tout obstacle ou tout danger qui se
présenterait, barque ou tronc en dérive. Après s'être obliquement
écartée de la rive droite, afin de prendre le milieu du chenal, la
légère embarcation n'aurait plus qu'à suivre le fil du courant, où
elle se maintiendrait d'elle-même. Jusque-là, il suffisait que,
d'un mouvement de la main, Mars forçât sur bâbord ou sur tribord
pour tenir une direction convenable.
Sans doute, mieux eût valu ne point s'éloigner de la sombre
lisière d'arbres et de roseaux gigantesques, qui bordent la rive
droite du Saint-John. À la longer sous la retombée des épaisses
ramures, on risquait moins d'être aperçu. Mais, un peu au-dessous
de la plantation, un coude très accusé de la rive renvoie le
courant vers l'autre bord. Il s'est établi là un large remous, qui
eût rendu la navigation du gig infiniment plus pénible tout en
retardant sa marche. Aussi Mars, ne voyant rien de suspect en
aval, cherchait-il plutôt à s'abandonner aux eaux vives du milieu
qui descendent rapidement vers l'embouchure. Du petit port de
Camdless-Bay jusqu'à l'endroit où la flottille était mouillée au-
dessous de la barre, on comptait de quatre à cinq milles, et, avec
l'aide du jusant, sous la poussée des bras vigoureux de Mars, le
gig ne pouvait être embarrassé de les enlever en deux heures. Il
serait donc de retour, avant que les premières lueurs du jour
eussent éclairé la surface du Saint-John.
Un quart d'heure après leur embarquement, Gilbert et Mars se
trouvaient en plein fleuve. Là, ils purent constater que, si leur
rapidité était considérable, la direction du courant les portait
vers Jacksonville. Peut-être même, inconsciemment, Mars appuyait-
il de ce côté, comme s'il eût été sollicité par quelque
irrésistible attraction. Cependant il fallait éviter ce lieu
maudit, dont les abords devaient être gardés avec plus de soin que
la partie centrale du Saint-John.
«Droit, Mars, droit!» se contenta de dire le jeune officier.
Et le gig dut se maintenir dans le fil du courant, à un quart de
mille de la rive gauche.
Le port de Jacksonville ne se montrait ni sombre ni silencieux,
cependant. De nombreuses lumières couraient sur les quais ou
tremblotaient dans les embarcations à la surface des eaux.
Quelques-unes même se déplaçaient rapidement, comme si une active
surveillance eût été organisée sur un assez large rayon.
En même temps, des chants, mêlés de cris, indiquaient que les
scènes de plaisir ou d'orgie continuaient à troubler la ville.
Texar et ses partisans croyaient-ils donc toujours à la défaite
des nordistes en Virginie et à la retraite possible de la
flottille fédérale? Ou bien profitaient-ils de leurs derniers
jours pour se livrer à tous les excès, au milieu d'une population
ivre de whiskey et de gin?
Quoi qu'il en soit, comme le gig filait toujours dans le lit du
courant, Gilbert avait lieu de croire qu'il serait bientôt à
l'abri des plus grands dangers, du moment qu'il aurait dépassé
Jacksonville, quand, soudain, il fit signe à Mars de s'arrêter. À
moins d'un mille au-dessous du port, il venait d'apercevoir une
longue ligne de taches noires, semées comme une série d'écueils
d'une rive à l'autre du fleuve.
C'était une ligne d'embarcations, embossées en cet endroit, qui
barrait le Saint-John. Évidemment, si les canonnières parvenaient
à franchir la barre, ces embarcations seraient impuissantes à les
arrêter, et elles n'auraient plus qu'à battre en retraite; mais,
pour le cas où des chaloupes fédérales tenteraient de remonter le
fleuve, elles seraient peut-être capables de s'opposer à leur
passage. C'est pour cette raison qu'elles étaient venues former un
barrage pendant la nuit. Toutes étaient immobiles en travers du
Saint-John, soit qu'elles se maintinssent avec leurs avirons, soit
qu'elles fussent mouillées sur leurs grappins. Bien qu'on ne pût
le voir, nul doute qu'elles eussent à bord un assez grand nombre
d'hommes, bien armés pour l'offensive comme pour la défensive.
Toutefois Gilbert fit cette remarque que le chapelet
d'embarcations ne barrait pas encore le fleuve, lorsqu'il l'avait
remonté pour atteindre Camdless-Bay. Cette précaution n'avait donc
été prise que depuis le passage du gig, et peut-être en prévision
d'une attaque dont il n'était point question au moment où le jeune
lieutenant venait de quitter la flottille de Stevens.
Il fallut, dès lors, abandonner le milieu du fleuve, afin de
s'abriter le plus possible le long de la rive droite. Peut-être le
canot resterait-il inaperçu, s'il manoeuvrait à travers le
fouillis des roseaux et dans l'ombre des arbres de la berge. En
tout cas, il n'existait aucun autre moyen d'éviter le barrage du
Saint-John.
«Mars, tâche de pagayer sans bruit jusqu'au moment où nous aurons
dépassé cette ligne, dit le jeune lieutenant.
-- Oui, monsieur Gib.
-- Il y aura sans doute à lutter contre les remous, et s'il faut
te venir en aide...
-- J'y suffirai», répondit Mars.
Et, faisant évoluer le gig, il le ramena rapidement du côté de la
rive droite, lorsqu'il n'était déjà plus qu'à trois cents yards
au-dessus de la ligne d'embossage.
Puisque l'embarcation n'avait pas été aperçue pendant qu'elle
traversait obliquement le fleuve -- et elle aurait pu l'être --
maintenant qu'elle se confondait avec les sombres masses de la
berge, il était impossible qu'elle fût découverte. À moins que
l'extrémité du barrage s'appuyât sur la rive, il était à peu près
certain qu'elle pourrait le franchir. Dans le chenal même du
Saint-John, il eût été plus qu'imprudent de le tenter.
Mars pagayait au milieu d'une obscurité que rendait plus profonde
encore l'épais rideau des arbres. Il évitait soigneusement de
heurter des souches, dont la tête émergeait çà et là, ou de
frapper l'eau trop bruyamment, bien qu'il eût parfois à vaincre un
contre-courant que certaines dérivations des remous rendaient
assez rude. À dériver dans ces conditions, Gilbert éprouverait un
retard d'une heure, sans doute. Mais peu importerait qu'il fit
jour alors; il serait assez près du mouillage des canonnières pour
n'avoir plus rien à craindre de Jacksonville.
Vers quatre heures, le canot était arrivé à la hauteur des
embarcations. Ainsi que l'avait prévu Gilbert, étant donné le peu
de profondeur du fleuve en cet endroit du chenal, le passage avait
été laissé libre le long de la rive. Quelques centaines de pieds
au delà, une pointe, qui faisait saillie sur le Saint-John --
pointe très boisée -- s'abritait confusément sous un massif de
palétuviers et d'énormes bambous.
Il s'agissait de contourner cette pointe, très sombre du côté de
l'amont. En aval, au contraire, les masses de verdure cessaient
brusquement. Le littoral, plus déclive aux approches de l'estuaire
du Saint-John, se découpait en une suite de criques et de
marécages, formant une grève très basse, très découverte. Là, plus
un arbre, plus de rideau obscur, et, par conséquent, les eaux
redevenaient assez claires. Il n'était donc pas impossible qu'un
point noir et mouvant, comme le gig, trop petit pour que deux
hommes pussent s'y coucher, fût aperçu de quelque embarcation
rôdant au large de la pointe.
Au delà, il est vrai, le remous ne se faisait plus sentir. C'était
un courant assez vif, qui longeait la rive sans chercher la
direction du chenal. Si le canot doublait heureusement cette
pointe, il serait rapidement entraîné vers la barre, et il
arriverait en peu de temps au mouillage du commandant Stevens.
Mars se glissait donc le long de la rive avec une extrême
prudence. Ses yeux essayaient de percer les ténèbres, observant le
bas cours du fleuve. Il rasait la berge d'aussi près que possible,
luttant contre le remous qui était encore très violent au revers
de la pointe. La pagaie pliait sous ses bras vigoureux, pendant
que Gilbert, le regard tourné vers l'amont, ne cessait de fouiller
la surface du Saint-John.
Cependant le gig s'approchait peu à peu de la pointe. Quelques
minutes encore, et il en aurait atteint l'extrémité, qui se
prolongeait sous la forme d'une fine langue de sable. Il n'en
était plus qu'à vingt-cinq ou trente yards, quand, soudain, Mars
s'arrêta.
«Es-tu fatigué, demanda le jeune lieutenant, et veux-tu que je te
remplace?...
-- Pas un mot, monsieur Gilbert!» répondit Mars.
Et, en même temps, de deux violents coups de pagaie, il se lança
obliquement, comme s'il eût voulu s'échouer contre la rive.
Aussitôt, dès qu'il fut à portée, il saisit une des branches qui
pendaient sur les eaux; puis, hâlant dessus, il fit disparaître
l'embarcation sous un sombre berceau de verdure. Un instant après,
leur amarre tournée à l'une des racines d'un palétuvier, Gilbert
et Mars, immobiles, se trouvaient au milieu d'une obscurité telle
qu'ils ne pouvaient plus se voir.
Cette manoeuvre n'avait pas duré dix secondes.
Le jeune lieutenant saisit alors le bras de son compagnon, et il
allait lui demander l'explication de cette manoeuvre, lorsque
Mars, tendant le bras à travers le feuillage, montra un point
mouvant sur la partie moins sombre des eaux.
C'était une embarcation conduite par quatre hommes qui remontait
le courant, après avoir doublé la langue de terre, et se dirigeait
de manière à longer la berge au-dessus de la pointe.
Gilbert et Mars eurent alors la même pensée: avant tout et malgré
tout, regagner leur bord. Si leur canot était découvert, ils
n'hésiteraient pas à sauter sur la rive, ils fileraient entre les
arbres, ils s'enfuiraient par la berge jusqu'à la hauteur de la
barre. Là, le jour venu, soit qu'on aperçût leurs signaux de la
plus rapprochée des canonnières, soit qu'ils dussent la rejoindre
à la nage, ils feraient tout ce qu'il était humainement possible
de faire pour revenir à leur poste.
Mais, presque aussitôt, ils allaient comprendre que toute retraite
par terre leur serait coupée.
En effet, lorsque l'embarcation fut arrivée à vingt pieds au plus
du berceau de verdure, une conversation s'établit entre les gens
qui la montaient et une demi-douzaine d'autres, dont les ombres
apparaissaient entre les arbres sur l'arête de la berge.
«Le plus difficile est fait? cria-t-on de terre.
-- Oui, répondit-on du fleuve. Cette pointe à doubler avec marée
descendante, c'est aussi dur que de remonter un rapide!
-- Allez-vous mouiller en cet endroit, maintenant! que nous voilà
débarqués sur la pointe?
-- Sans doute, au milieu du remous... Nous garderons mieux
l'extrémité du barrage.
-- Bien! Pendant ce temps, nous allons surveiller la berge, et, à
moins de se jeter dans le marais, j'imagine que ces coquins auront
quelque peine à nous échapper...
-- Si ce n'est fait déjà?
-- Non! Ce n'est pas possible! Évidemment, ils tenteront de
revenir à leur bord avant le jour. Or, comme ils ne peuvent
franchir la ligne des embarcations, ils essaieront de filer le
long de la rive, et nous serons là pour les arrêter au passage.»
Ces quelques phrases suffisaient à faire comprendre ce qui était
arrivé. Le départ de Gilbert et de Mars devait avoir été signalé,
-- nul doute à cet égard. Si, pendant qu'ils remontaient le fleuve
pour atteindre le port de Camdless-Bay, ils avaient pu échapper
aux embarcations chargées de leur couper la route, maintenant que
le fleuve était barré et qu'on les guettait au retour, il leur
serait bien difficile, sinon impossible, de regagner le mouillage
des canonnières.
En somme, dans ces conditions, le gig se trouvait pris entre les
hommes de l'embarcation et ceux de leurs compagnons qui venaient
de prendre pied sur la pointe. Donc, si la fuite était devenue
impraticable en descendant le fleuve, elle ne l'était pas moins
par cette étroite berge, resserrée entre les eaux du Saint-John et
les marais du littoral.
Ainsi Gilbert venait d'apprendre que son passage avait été signalé
sur le Saint-John. Toutefois, peut-être, ignorait-on que son
compagnon et lui eussent débarqué à Camdless-Bay, et que l'un
d'eux fût le fils de James Burbank, et un officier de la marine
fédérale; l'autre, un de ses matelots. Il n'en était rien,
malheureusement. Le jeune lieutenant ne put plus douter du danger
qui le menaçait, lorsqu'il entendit les dernières phrases que ces
gens échangèrent entre eux.
«Ainsi veillez bien! dit-on de terre.
-- Oui... Oui!... fut-il répondu. Un officier fédéral, c'est de
bonne prise, d'autant plus que cet officier est le propre fils de
l'un de ces damnés nordistes de la Floride!
-- Et ça nous sera payé cher, puisque c'est Texar qui paie!
-- Il est possible, cependant, que nous ne réussissions pas à les
enlever cette nuit, s'ils sont parvenus à se cacher dans quelque
creux de la rive. Mais, au jour, nous en fouillerons si bien tous
les trous qu'un rat d'eau ne nous échapperait pas!
-- N'oublions pas qu'il y a recommandation expresse de les avoir
vivants!
-- Oui!... Convenu!... Convenu aussi que, dans le cas où ils se
feraient arrêter sur la berge, nous n'aurons qu'à vous héler pour
que vous veniez les prendre et les conduire à Jacksonville?
-- D'ailleurs, à moins qu'il faille leur donner la chasse, nous
resterons mouillés ici.
-- Et nous, à notre poste, en travers de la berge.
-- Allons! Bonne chance! En vérité, mieux aurait valu passer la
nuit à boire dans les cabarets de Jacksonville...
-- Oui, si ces deux coquins nous échappent! Non, si, demain, nous
les amenons, pieds et poings liés, à Texar!»
Là-dessus, l'embarcation s'éloigna de deux longueurs d'aviron.
Puis, le bruit d'une chaîne, qui se déroulait, indiqua bientôt que
son ancre était par le fond. Quant aux hommes qui occupaient la
lisière de la berge, s'ils ne parlaient plus, du moins entendait-
on le bruit de leurs pas sur les feuilles tombées des arbres. Du
côté du fleuve, comme du côte de la terre, la fuite n'était donc
plus possible.
C'est à quoi réfléchissaient Gilbert et Mars. L'un et l'autre
n'avaient pas fait un seul mouvement ni prononcé une seule parole.
Rien ne pouvait donc trahir la présence du gig enfoui sous le
sombre berceau de verdure, berceau qui était une prison.
Impossible d'en sortir. En admettant qu'il n'y fût point découvert
pendant la nuit, comment Gilbert échapperait-il aux regards,
lorsque le jour paraîtrait? Or, la capture du jeune lieutenant,
c'était non seulement sa vie menacée -- soldat, il en eût
volontiers fait le sacrifice --, mais, si on parvenait à établir
qu'il avait débarqué à Castle-House, c'était son père arrêté de
nouveau par les partisans de Texar, c'était la connivence de James
Burbank avec les fédéraux démontrée sans conteste. Que la preuve
eût manqué à l'Espagnol, quand il accusait pour la première fois
le propriétaire de Camdless-Bay, cette preuve ne lui ferait plus
défaut, lorsque Gilbert serait en son pouvoir. Et alors, que
deviendrait Mme Burbank? Que deviendraient Dy et Zermah, lorsque
le père, le frère, le mari, ne seraient plus là pour continuer
leurs recherches?
En un instant, toutes ces pensées se présentèrent à l'esprit du
jeune officier, et il en avait entrevu les inévitables
conséquences.
Ainsi, au cas où tous deux seraient pris, il ne resterait plus
qu'une seule chance: c'est que les fédéraux s'empareraient de
Jacksonville, avant que Texar eût été en état de nuire. Peut-être,
alors, seraient-ils délivrés assez à temps pour que la
condamnation à laquelle ils ne pouvaient échapper n'eût pas été
suivie d'exécution. Oui! tout espoir était là et n'était plus que
là. Mais, comment hâter l'arrivée du commandant Stevens et de ses
canonnières en amont du fleuve? Comment franchir la barre du
Saint-John, si l'eau manquait encore? Comment guider la flottille
à travers les multiples sinuosités du chenal, si Mars, qui devait
la piloter, tombait entre les mains des sudistes?
Gilbert devait donc risquer même l'impossible pour regagner son
bord avant le jour, et il fallait partir sans perdre un instant.
Était-ce impraticable? Mars ne pouvait-il, en lançant brusquement
le gig à travers le remous, lui rendre sa liberté? Pendant que les
gens de l'embarcation perdraient du temps, soit à lever leur
ancre, soit à larguer leur chaîne, n'aurait-il pas pris assez
d'avance pour se mettre hors d'atteinte?
Non! c'eût été tout compromettre. Le jeune lieutenant ne le savait
que trop. La pagaie de Mars ne pouvait lutter avec avantage contre
les quatre avirons de l'embarcation. Le canot ne tarderait pas à
être rattrapé, pendant qu'il essaierait de filer le long de la
rive. Agir de la sorte, ce serait courir à une perte certaine.
Que faire alors? Convenait-il d'attendre? Le jour allait bientôt
paraître. Il était déjà quatre heures et demie du matin. Quelques
blancheurs flottaient au-dessus de l'horizon dans l'est.
Cependant il importait de prendre un parti, et voici celui auquel
s'arrêta Gilbert.
Après s'être courbé vers Mars, afin de lui parler à voix basse:
«Nous ne pouvons attendre plus longtemps, dit-il. Nous sommes
armés chacun d'un revolver et d'un coutelas. Dans l'embarcation,
il y a quatre hommes. Ce n'est que deux contre un. Nous aurons
l'avantage de la surprise. Tu vas pousser vigoureusement le gig à
travers le remous et le lancer contre l'embarcation en quelques
coups de pagaie. Étant mouillée, elle ne pourra éviter l'abordage.
Nous tomberons sur ces hommes, nous les frapperons, sans leur
laisser le temps de se reconnaître, et nous tirerons au large.
Puis, avant que ceux de la berge aient donné l'alarme, peut-être
aurons-nous franchi le barrage et atteint la ligne des
canonnières. -- Est-ce compris, Mars?»
Mars répondit en prenant son coutelas qu'il passa tout ouvert à sa
ceinture, près de son revolver. Cela fait, il largua doucement
l'amarre du canot et saisit sa pagaie pour la pousser d'un coup
vigoureux.
Mais, au moment où il allait commencer sa manoeuvre, Gilbert
l'arrêta d'un geste.
Une circonstance inattendue venait de lui faire immédiatement
modifier ses projets.
Avec les premières lueurs du jour, un épais brouillard commençait
à se lever sur les eaux. On eût dit d'une ouate humide qui se
déroulait à leur surface en les effleurant de ses volutes
mouvantes. Ces vapeurs, formées en mer, venaient de l'embouchure
du fleuve, et, poussées par une légère brise, elles remontaient
lentement le cours du Saint-John. Avant un quart d'heure, aussi
bien Jacksonville, sur la rive gauche, que les massifs d'arbres de
la berge, sur la rive droite, tout aurait disparu dans
l'amoncellement de ces brumes un peu jaunâtres, dont l'odeur
caractéristique emplissait déjà la vallée.
N'était-ce pas le salut qui s'offrait au jeune lieutenant et à son
compagnon? Au lieu de risquer une lutte inégale, dans laquelle ils
pouvaient succomber tous deux, pourquoi n'essaieraient-ils pas de
se glisser à travers ce brouillard? Gilbert crut, du moins, que
c'était ce qu'il y avait de mieux à faire. C'est pourquoi il
retint Mars, au moment où celui-ci allait brusquement déborder de
la rive. Il s'agissait, au contraire, de la ranger prudemment,
silencieusement, en évitant l'embarcation, dont la silhouette,
indécise déjà, allait s'effacer tout à fait.
Alors les voix recommencèrent à se héler dans l'ombre. Du fleuve
on répondait à la berge.
«Attention au brouillard!
-- Oui! Nous allons lever notre ancre et nous rapprocher davantage
de la rive!
-- C'est bien, mais restez aussi en communication avec les
embarcations du barrage. S'il en passe près de vous, prévenez-les
de croiser en tous sens jusqu'au lever des brumes.
-- Oui!... Oui!... Ne craignez rien, et veillez bien au cas où ces
coquins chercheraient à fuir par terre!»
Évidemment, cette précaution, tout indiquée, allait être prise. Un
certain nombre d'embarcations s'appliqueraient à croiser d'une
rive à l'autre du fleuve. Gilbert le savait; il n'hésita pas. Le
gig, silencieusement manoeuvré par Mars, abandonna le berceau de
verdure et s'avança lentement à travers le remous.
Le brouillard tendait à s'épaissir, bien qu'il fût pénétré d'un
demi-jour blafard, semblable à la lueur qui passe à travers la
corne d'une lanterne. On ne voyait plus rien, même dans un rayon
de quelques yards. Si, par bonheur, le canot n'abordait pas
l'embarcation mouillée au large, il avait bien des chances de
rester inaperçu. Et, en effet, il put l'éviter, pendant que les
hommes s'occupaient à en relever l'ancre avec un bruit de chaîne,
qui marquait à peu près la place dont il fallait s'écarter.
Le gig passa donc, et Mars put appuyer un peu plus vigoureusement
sur sa pagaie.
Le difficile était alors de suivre une direction convenable, sans
s'exposer à prendre le chenal au milieu du fleuve. Il fallait, au
contraire, se tenir à une petite distance de la rive droite. Rien
n'eût pu guider Mars à travers les brumes amoncelées, si ce n'est
peut-être le grondement des eaux qui s'accentuait en rasant le
pied de la berge. On sentait déjà venir le jour. Il grandissait
au-dessus de la masse des vapeurs, bien que le brouillard restât
très épais à la surface du Saint-John.
Pendant une demi-heure, le gig erra, pour ainsi dire, à
l'aventure. Quelquefois, une vague silhouette apparaissait
inopinément. On pouvait croire que ce fût une embarcation,
démesurément agrandie par la réfraction -- phénomène communément
observé au milieu des brouillards en mer. En effet, tout objet s'y
montre aux yeux avec une soudaineté vraiment fantastique, et
l'impression est qu'il a des dimensions énormes. Cela se produisit
fréquemment. Heureusement, ce que Gilbert prenait pour une
chaloupe n'était qu'une bouée de balisage, une tête de roche
émergeant des eaux, ou quelque pieu enfoncé dans le fleuve, dont
la pointe se perdait dans le plafond des vapeurs.
Divers couples d'oiseaux passaient aussi, déployant une envergure
démesurée. Si on les voyait à peine, on entendait, du moins, le
cri perçant qu'ils jetaient à travers l'espace. D'autres
s'envolaient du lit même du fleuve, au moment où l'approche du
canot venait de les mettre en fuite. Il eût été impossible de
reconnaître s'ils allaient se reposer sur la berge, à quelques pas
seulement, ou s'ils se replongeaient sous les eaux du Saint-John.
En tout cas, puisque la marée descendait toujours, Gilbert était
certain que le gig, entraîné par le jusant, gagnait vers le
mouillage du commandant Stevens. Cependant, comme le courant avait
beaucoup molli déjà, rien ne pouvait faire croire que le jeune
lieutenant eût enfin dépassé la ligne d'embossage. Ne devait-il
pas craindre, au contraire, d'être maintenant à sa hauteur et de
tomber brusquement sur l'une des embarcations.
Ainsi, toute éventualité de grave danger n'avait pas disparu
encore. Bientôt même, il fut manifeste que le gig se trouvait en
plus grand péril que jamais. Aussi, à de courts intervalles, Mars
s'arrêtait-il, laissant sa pagaie suspendue au-dessus des eaux.
Des bruits d'aviron, éloignés ou proches, se faisaient
incessamment entendre dans un rayon restreint. Divers cris se
répondaient d'une embarcation à une autre. Quelques formes, dont
les linéaments étaient à peine dessinés, s'estompaient tout à coup
dans le vague du brouillard. C'étaient bien des bateaux en marche
qu'il fallait éviter. Parfois, aussi, les vapeurs s'entrouvraient
soudain, comme si un vaste souffle eût pénétré leur masse. La
portée de la vue s'agrandissant jusqu'à une distance de quelques
centaines de yards, Gilbert et Mars essayaient alors de
reconnaître leur position sur le fleuve. Mais l'éclaircie se
brouillait de nouveau, et le canot n'avait plus que la ressource
de se laisser aller au courant.
Il était un peu plus de cinq heures. Gilbert calcula qu'il devait
être alors à deux milles du mouillage. En effet, il n'avait pas
encore atteint la barre du fleuve. Cette barre eût été aisément
reconnaissable au bruit plus accentué du courant, aux nombreuses
stries des eaux qui s'y entremêlent avec un fracas auquel des
marins ne peuvent se tromper. Si la barre eût été déjà franchie,
Gilbert se fût cru relativement en sûreté, car il n'était pas
probable que les embarcations voulussent se hasarder à cette
distance de Jacksonville sous le feu des canonnières.
Tous deux écoutaient donc, se penchant presque au ras de l'eau.
Leur oreille si exercée n'avait encore rien pu percevoir. Il
fallait qu'ils se fussent égarés, soit vers la droite, soit vers
la gauche du fleuve. Maintenant, ne vaudrait-il pas mieux le
prendre obliquement, de manière à rallier une des rives, et, s'il
le fallait, attendre que le brouillard fût moins épais pour se
remettre en bonne route?
C'était le meilleur parti à prendre, puisque les vapeurs
commençaient à monter vers de plus hautes zones. Le soleil, que
l'on sentait au-dessus, les enlevait en les échauffant.
Visiblement, la surface du Saint-John allait réapparaître sur une
vaste étendue, bien avant que le ciel fût redevenu distinct. Puis,
le rideau se déchirerait d'un coup, les horizons sortiraient des
brumes. Peut-être, alors, à un mille au delà de la barre, Gilbert
apercevrait-il les canonnières, évitées de jusant, qu'il lui
serait possible de rejoindre.
En ce moment, un bruit d'eaux entrechoquées se fit entendre.
Presque aussitôt le gig commença à tournoyer comme s'il eût été
emporté dans une sorte de tourbillon. On ne pouvait s'y tromper.
«La barre! s'écria Gilbert.
-- Oui! la barre, répondit Mars, et, une fois franchie, nous
serons au mouillage.»
Mars avait repris sa pagaie et cherchait maintenant à se tenir en
bonne direction.
Soudain, Gilbert l'arrêta. Dans un recul des vapeurs, il venait
d'apercevoir une embarcation, rapidement menée, suivant la même
route. Les hommes qui la montaient avaient-ils vu le canot?
Voulaient-ils lui barrer le passage?
«Revirons sur bâbord», dit le jeune lieutenant.
Mars évolua, et quelques coups de pagaie l'eurent bientôt rejeté
dans un sens contraire.
Mais, de ce côté, des voix se firent entendre. Elles se hélaient
bruyamment. Il y avait certainement sur cette partie du fleuve
plusieurs embarcations qui croisaient de conserve.
Tout d'un coup, et comme si une immense houppe eut largement
balayé l'espace, les vapeurs retombèrent en eau pulvérisée à la
surface du Saint-John.
Gilbert ne put retenir un cri.
Le gig était au milieu d'une douzaine d'embarcations, chargées de
surveiller cette partie du chenal, dont la barre coupait le
sinueux passage après une longue ligne oblique.
«Les voilà!... Les voilà!»
Telles furent les exclamations que se renvoyèrent les bateaux de
l'un à l'autre.
«Oui, nous voilà! répondit le jeune lieutenant. Revolver et
coutelas aux mains, Mars, et défendons-nous!»
Se défendre à deux contre une trentaine d'hommes!
En un instant, trois ou quatre embarcations avaient abordé le gig.
Des détonations éclatèrent. Seuls, les revolvers de Gilbert et de
Mars, que l'on voulait prendre vivants, avaient fait feu. Trois ou
quatre marins furent tués ou blessés. Mais, dans cette lutte
inégale, comment Gilbert et son compagnon n'auraient-ils pas
succombé?
Le jeune lieutenant fut garrotté, malgré son énergique résistance,
puis transporté dans une des embarcations.
«Fuis... Mars!... Fuis!...», cria-t-il une dernière fois.
D'un coup de son coutelas, Mars se débarrassa de l'homme qui le
tenait. Avant qu'on eût pu le ressaisir, l'intrépide mari de
Zermah s'était précipité dans le fleuve. En vain chercha-t-on à le
reprendre. Il venait de disparaître au milieu des tourbillons de
la barre, dont les eaux tumultueuses se changent en torrents au
retour de la marée montante.
XV
Jugement
Une heure plus tard, Gilbert accostait le quai de Jacksonville. On
avait entendu les coups de revolver tirés en aval. S'agissait-il
là d'un engagement entre les embarcations confédérées et la
flottille fédérale? Ne devait-on pas craindre, même, que les
canonnières du commandant Stevens eussent franchi le chenal en cet
endroit? Cela n'avait pas laissé de causer une très sérieuse
émotion parmi la population de la ville. Une partie des habitants
s'était rapidement portée vers les estacades. Les autorités
civiles, représentées par Texar et les plus déterminés de ses
partisans n'avaient point tardé à les suivre. Tous regardaient
dans la direction de la barre, maintenant dégagée des brumes.
Lorgnettes et longues-vues fonctionnaient incessamment. Mais la
distance était trop grande -- environ trois milles -- pour que
l'on pût être fixé sur l'importance de l'engagement et de ses
résultats.
En tout cas, la flottille se tenait toujours au poste de mouillage
qu'elle occupait la veille, et Jacksonville ne devait encore rien
redouter d'une attaque immédiate des canonnières. Les plus
compromis de ses habitants auraient le temps de se préparer à fuir
vers l'intérieur de la Floride.
D'ailleurs, si Texar et deux ou trois de ses compagnons avaient,
plus que tous autres, quelques raisons de craindre pour leur
propre sécurité, il ne leur parut pas qu'il y eût lieu de
s'inquiéter de l'incident. L'Espagnol se doutait bien qu'il
s'agissait de la capture de ce canot, dont il voulait s'emparer à
tout prix.
«Oui, à tout prix! répétait Texar, en cherchant à reconnaître
l'embarcation qui s'avançait vers le port. À tout prix, ce fils de
Burbank, qui est tombé dans le piège que je lui ai tendu! Je la
tiens, enfin, cette preuve que James Burbank est en communication
avec les fédéraux! Sang-Dieu! quand j'aurai fait fusiller le fils,
vingt-quatre heures ne se passeront pas sans que j'aie fait
fusiller le père!»
En effet, bien que son parti fût maître de Jacksonville, Texar,
après le renvoi prononcé en faveur de James Burbank, avait voulu
attendre une occasion propice pour le faire arrêter de nouveau.
L'occasion s'était présentée d'attirer Gilbert dans un piège.
Gilbert, reconnu comme officier fédéral, arrêté en pays ennemi,
condamné comme espion, l'Espagnol pourrait accomplir jusqu'au bout
sa vengeance.
Il ne fut que trop servi par les circonstances. C'était bien le
fils du colon de Camdless-Bay, de James Burbank, qui était ramené
au port de Jacksonville.
Que Gilbert fût seul, que son compagnon se fût noyé ou sauvé, peu
importait puisque le jeune officier était pris. Il n'y aurait plus
qu'à le traduire devant un comité, composé des partisans de Texar,
que celui-ci présiderait en personne.
Gilbert fut accueilli par les huées et les menaces de ce populaire
qui le connaissait bien. Il reçut avec dédain toutes ces clameurs.
Son attitude ne décela aucune crainte, bien qu'une escouade de
soldats eût dû être appelée pour protéger sa vie contre les
violences de la foule. Mais, lorsqu'il aperçut Texar, il ne fut
pas maître de lui et se serait jeté sur l'Espagnol, s il n'eût été
retenu par ses gardiens.
Texar ne fit pas un mouvement, il ne prononça pas une parole, il
affecta même de ne point voir le jeune officier, et il le laissa
s'éloigner avec la plus parfaite indifférence.
Quelques instants après, Gilbert Burbank était enfermé dans la
prison de Jacksonville. On ne pouvait se faire illusion sur le
sort que lui réservaient les sudistes.
Vers midi, M. Harvey, le correspondant de James Burbank, se
présentait à la prison et tentait de voir Gilbert. Il fut
éconduit. Par ordre de Texar, le jeune lieutenant était mis au
secret le plus absolu. Cette démarche eut même pour résultat que
M. Harvey allait être surveillé très sévèrement.
En effet, on n'ignorait pas ses rapports avec la famille Burbank,
et il entrait dans les projets de l'Espagnol que l'arrestation de
Gilbert ne fût pas immédiatement connue à Camdless-Bay. Une fois
le jugement rendu, la condamnation prononcée, il serait temps
d'apprendre à James Burbank ce qui s'était passé, et, lorsqu'il
l'apprendrait, il n'aurait plus le temps de fuir Castle-House afin
d'échapper à Texar.
Il s'ensuivit que M. Harvey ne put envoyer un messager à Camdless-
Bay. L'embargo avait été mis sur les embarcations du port. Toute
communication étant interrompue entre la rive gauche et la rive
droite du fleuve, la famille Burbank ne devait rien savoir de
l'arrestation de Gilbert. Pendant qu'elle le croyait à bord de la
canonnière de Stevens, le jeune officier était détenu dans la
prison de Jacksonville.
À Castle-House, avec quelle émotion on écoutait si quelque
détonation lointaine n'annonçait pas l'arrivée des fédéraux au
delà de la barre. Jacksonville aux mains des nordistes, c'était
Texar aux mains de James Burbank! C'était celui-ci libre de
reprendre, avec son fils, avec ses amis, ces recherches qui
n'avaient point abouti encore!
Rien ne se faisait entendre en aval du fleuve. Le régisseur Perry,
qui vint explorer le Saint-John jusqu'à la ligne du barrage, Pyg
et un des sous-régisseurs, envoyés par la berge à trois milles au-
dessous de la plantation, firent le même rapport. La flottille
était toujours au mouillage. Il ne semblait pas qu'elle fît aucun
préparatif pour appareiller et remonter à la hauteur de
Jacksonville.
Et, d'ailleurs, comment aurait-elle pu franchir la barre? En
admettant que la marée l'eût rendue praticable plus tôt qu'on ne
l'espérait, comment se hasarderait-elle à travers les passes du
chenal, maintenant que le seul pilote qui en connût toutes les
sinuosités n'était plus là? En effet, Mars n'avait pas reparu.
Et, si James Burbank eût su ce qui s'était passé après la capture
du gig, qu'aurait-il pu croire, sinon que le courageux compagnon
de Gilbert avait péri dans les tourbillons du fleuve? Au cas où
Mars se serait sauvé en regagnant la rive droite du Saint-John,
est-ce que son premier soin n'eût pas été de revenir à Camdless-
Bay, puisqu'il lui était impossible de retourner à son bord?
Mars ne reparut point à la plantation.
Le lendemain, 11 mars, vers onze heures, le Comité était assemblé,
sous la présidence de Texar, dans cette même salle de Court-
Justice, où l'Espagnol s'était déjà fait l'accusateur de James
Burbank. Cette fois, les charges qui pesaient sur le jeune
officier étaient suffisamment graves pour qu'il ne pût échapper à
son sort. Il était condamné d'avance. La question du fils une fois
réglée, Texar s'occuperait de la question du père. La petite Dy
entre ses mains, Mme Burbank succombant à ces coups successifs que
sa main avait dirigés, il serait bien vengé! Ne semblait-il pas
que tout vînt le servir à souhait dans son implacable haine?
Gilbert fut extrait de sa prison. La foule l'accompagna de ses
hurlements, comme la veille. Lorsqu'il entra dans la salle du
Comité, où se trouvaient déjà les plus forcenés partisans de
l'Espagnol, ce fut au milieu des plus violentes clameurs.
«À mort, l'espion!... À mort!»
C'était l'accusation que lui jetait cette vile populace,
accusation inspirée par Texar.
Gilbert, cependant, avait repris tout son sang-froid, et il
parvint à se maîtriser, même en face de l'Espagnol, qui n'avait
pas eu la pudeur de se récuser dans une pareille affaire.
«Vous vous nommez Gilbert Burbank, dit Texar, et vous êtes
officier de la marine fédérale?
--Oui.
-- Et maintenant lieutenant à bord de l'une des canonnières du
commandant Stevens?
--Oui.
-- Vous êtes le fils de James Burbank, un Américain du Nord,
propriétaire de la plantation de Camdless-Bay?
--Oui.
-- Avouez-vous avoir quitté la flottille mouillée sous la barre,
dans la nuit du 10 mars?
--Oui.
-- Avouez-vous avoir été capturé, alors que vous cherchiez à
regagner la flottille, en compagnie d'un matelot de votre bord?
--Oui.
-- Voulez-vous dire ce que vous êtes venu faire dans les eaux du
Saint-John?
-- Un homme s'est présenté à bord de la canonnière dont je suis le
second. Il m'a appris que la plantation de mon père venait d'être
dévastée par une troupe de malfaiteurs, que Castle-House avait été
assiégée par des bandits. Je n'ai pas à dire au président du
Comité qui me juge, à qui incombe la responsabilité de ces crimes.
-- Et moi, répondit Texar, j'ai à dire à Gilbert Burbank que son
père avait bravé l'opinion publique en affranchissant ses
esclaves, qu'un arrêté ordonnait la dispersion des nouveaux
affranchis, que cet arrêté devait être mis à exécution...
-- Avec incendie et pillage, répliqua Gilbert, avec un rapt dont
Texar est personnellement l'auteur!
-- Quand je serai devant des juges, je répondrai, répliqua
froidement l'Espagnol. Gilbert Burbank, n'essayez pas
d'intervertir les rôles. Vous êtes un accusé, non un accusateur!
-- Oui... un accusé... en ce moment, du moins», répondit le jeune
officier. Mais les canonnières fédérales n'ont plus que la barre
du Saint-John à franchir pour s'emparer de Jacksonville, et
alors...»
Des cris éclatèrent aussitôt, des menaces contre le jeune
officier, qui osait braver les sudistes en face.
«À mort!... À mort!» cria-t-on de toutes parts.
L'Espagnol ne parvint pas sans peine à calmer cette colère de la
foule. Puis reprenant l'interrogatoire:
«Nous direz-vous, Gilbert Burbank, pourquoi, la nuit dernière,
vous avez quitté votre bord?
-- Je l'ai quitté pour venir voir ma mère mourante.
-- Vous avouez alors que vous avez débarqué à Camdless-Bay?
-- Je n'ai pas à m'en cacher.
-- Et c'était uniquement pour voir votre mère?
-- Uniquement.
-- Nous avons pourtant raison de penser, reprit Texar, que vous
aviez un autre but.
-- Lequel?
-- Celui de correspondre avec votre père, James Burbank, ce
nordiste soupçonné, depuis trop longtemps déjà, d'entretenir des
intelligences avec l'armée fédérale.
-- Vous savez que cela n'est pas, répondit Gilbert, emporté par
une indignation bien naturelle. Si je suis venu à Camdless-Bay, ce
n'est pas comme un officier, mais comme un fils...
-- Ou comme un espion!» répliqua Texar.