Ainsi, de jour en jour, l’enseignement de Rome se poursuivait pour moi.
J’étais comme un jeune garçon introduit pour la première fois dans un
grand dépôt de machines. Autour de moi, les roues mugissaient,
d’immenses mouvements se prolongeaient; le fracas et la puissance
m’étourdissaient; et cependant, peu à peu, je commençais à apprendre
qu’il y avait quelque chose qui jusque-là m’était resté inconnu, quelque
chose que je n’aurais jamais pu découvrir dans mon calme demi-jour du
Nord. C’étaient ici les bureaux du monde spirituel; ici la grâce était
distribuée, le dogme défini, les provisions faites pour les âmes de
l’univers entier. Ici Dieu avait choisi son siège pour régner sur son
peuple, dans ce lieu où autrefois Domitien, _Dominus et Deus Noster_, ce
singe de Dieu, avait régné concurremment avec le vicaire de Dieu, encore
caché dans l’ombre. Le vendredi saint, sous les ruines du Palatin,
j’entendais lire: «Si tu laisses cet homme en liberté, tu n’es pas l’ami
de César!» Or, à présent, «cet homme» est roi, et César n’est plus rien.
C’est ici en vérité, infiniment plus que partout ailleurs, c’est ici que
le levain plongé il y a dix-neuf siècles par la main de Dieu dans la
pâte pesante de l’Empire romain s’est exprimé en degrés, en lois, et en
dogmes; c’est ici que le sang de Pierre, qui a arrosé le sol au-dessous
de l’obélisque du Vatican, continue de circuler, plus vivant que jamais,
dans les veines de Pie X, _Pontifex maximus et Pater Patrum_, à cent pas
de distance de ce même obélisque!
Voilà l’une des choses que j’ai apprises à Rome; et cette chose-là
valait dix mille fois le conflit qui se livrait en moi à son sujet. Je
comprenais enfin que rien d’humain n’était étranger à Dieu; que les
efforts des nations préchrétiennes les avaient amenées très près de la
Porte de Vérité; que leurs petits systèmes et tous leurs travaux
n’avaient pas été méprisés par Celui qui les avait permis; et que «Dieu,
ayant parlé en diverses occasions et de diverses manières, dans les
temps passés, à nos pères par les prophètes, nous avait enfin parlé
directement par son Fils, qu’il avait proclamé l’héritier de toutes
choses, et par lequel aussi il avait créé le monde, et qui, étant la
splendeur de sa gloire et la figure de sa substance, et faisant
purgation de nos péchés, se trouve assis à la droite de la Majesté
Suprême».
V
Et après avoir appris cela à Rome, j’ai appris une fois de plus, de
retour en Angleterre, que l’Église est aussi tendre qu’elle est forte.
Pareille à son Époux divin, elle voit toutes les choses et tous les
hommes, régissant des forces immenses; et cependant, dans sa divinité,
elle ne dédaigne pas «le moindre de ces petits». Pour le monde, elle est
une reine, rigide, hautaine, impérieuse, revêtue d’or et de joyaux: mais
pour ses propres enfants elle est une mère, bien plus encore qu’une
reine. Elle cicatrise les plaies des plus humbles de ses enfants, elle
écoute leurs doléances à peine perceptibles, elle leur enseigne
patiemment leurs leçons, et désire passionnément de les voir croître
comme autant de princes. Mais surtout elle connaît la manière de leur
parler de leur Père, de leur interpréter Sa volonté, de leur raconter
l’histoire de Ses exploits. Elle insuffle en eux quelque chose de son
propre amour et de son propre respect; elle les encourage à être francs
et sans crainte, à la fois vis-à-vis d’elle et vis-à-vis de Lui. Elle
les prend par la main et, par un sentier secret, les introduit en Sa
présence.
Tout ce que j’avais trouvé naguère de direction et d’encouragement dans
mon ancienne maison, je l’ai retrouvé à présent de la part des prêtres
de cette Église, et en les découvrant doués de science aussi bien que
d’amour. Toute cette liberté de foi et de pensée individuelles, que
quelques-uns se figurent être le privilège des confessions
non-catholiques, j’ai trouvé tout cela expressément procuré et garanti
dans nos temples, et j’en ai usé désormais avec bien plus de confiance,
sachant que l’œil infaillible de l’Église était sur moi, et que, sans
faute, elle m’avertirait d’abord, et enfin me frapperait, s’il
m’arrivait de me hasarder trop loin. Ses bras sont aussi ouverts à ceux
qui veulent servir Dieu dans le silence et la solitude qu’à ceux qui
«dansent devant lui de toutes leurs forces». Car, pareille à la charité,
dont elle est l’incarnation, l’Église «est patiente, elle est bonne,
elle supporte toutes choses». En elle «nous savons en partie et en
partie nous prévoyons»; nous sommes assurés de ce que nous avons reçu,
et nous attendons avec espoir ce qui est encore à venir. C’est en elle
que je comprends suprêmement que, «lorsque j’étais un enfant, je parlais
comme un enfant, j’entendais comme un enfant, je pensais comme un
enfant; mais que, lorsque je suis devenu un homme, j’ai dépouillé les
choses de l’enfant».
Ainsi donc, tout ce qui se rencontre dans les autres systèmes, pour
individuels qu’on les suppose, tout cela se retrouve dans l’Église: le
mysticisme du Nord, la patience de l’Orient, la confiance joyeuse du
Sud, et l’entreprise hardie de l’Ouest. L’Église comprend et réchauffe
le cœur aussi bien qu’elle guide et informe la tête. Elle regarde la
virginité comme l’état le plus honorable, et, en même temps, regarde le
mariage comme un sacrement très saint et indissoluble. Elle seule
reconnaît explicitement la vocation de l’individu et, en même temps, les
idéals de la race, avec un respect pour la foi subjective égal à sa
fidélité envers la vérité objective. Elle seule, en effet, est
parfaitement familière et tendre avec l’âme isolée, comprenant ses
besoins, suppléant à ses lacunes, traitant soigneusement ses faiblesses
et ses péchés; simplement parce qu’elle est grande comme le monde, et
vieille comme les âges, et infinie de cœur comme Dieu.