IV

Ainsi, de jour en jour, l’enseignement de Rome se poursuivait pour moi.

J’étais comme un jeune garçon introduit pour la première fois dans un

grand dépôt de machines. Autour de moi, les roues mugissaient,

d’immenses mouvements se prolongeaient; le fracas et la puissance

m’étourdissaient; et cependant, peu à peu, je commençais à apprendre

qu’il y avait quelque chose qui jusque-là m’était resté inconnu, quelque

chose que je n’aurais jamais pu découvrir dans mon calme demi-jour du

Nord. C’étaient ici les bureaux du monde spirituel; ici la grâce était

distribuée, le dogme défini, les provisions faites pour les âmes de

l’univers entier. Ici Dieu avait choisi son siège pour régner sur son

peuple, dans ce lieu où autrefois Domitien, _Dominus et Deus Noster_, ce

singe de Dieu, avait régné concurremment avec le vicaire de Dieu, encore

caché dans l’ombre. Le vendredi saint, sous les ruines du Palatin,

j’entendais lire: «Si tu laisses cet homme en liberté, tu n’es pas l’ami

de César!» Or, à présent, «cet homme» est roi, et César n’est plus rien.

C’est ici en vérité, infiniment plus que partout ailleurs, c’est ici que

le levain plongé il y a dix-neuf siècles par la main de Dieu dans la

pâte pesante de l’Empire romain s’est exprimé en degrés, en lois, et en

dogmes; c’est ici que le sang de Pierre, qui a arrosé le sol au-dessous

de l’obélisque du Vatican, continue de circuler, plus vivant que jamais,

dans les veines de Pie X, _Pontifex maximus et Pater Patrum_, à cent pas

de distance de ce même obélisque!

Voilà l’une des choses que j’ai apprises à Rome; et cette chose-là

valait dix mille fois le conflit qui se livrait en moi à son sujet. Je

comprenais enfin que rien d’humain n’était étranger à Dieu; que les

efforts des nations préchrétiennes les avaient amenées très près de la

Porte de Vérité; que leurs petits systèmes et tous leurs travaux

n’avaient pas été méprisés par Celui qui les avait permis; et que «Dieu,

ayant parlé en diverses occasions et de diverses manières, dans les

temps passés, à nos pères par les prophètes, nous avait enfin parlé

directement par son Fils, qu’il avait proclamé l’héritier de toutes

choses, et par lequel aussi il avait créé le monde, et qui, étant la

splendeur de sa gloire et la figure de sa substance, et faisant

purgation de nos péchés, se trouve assis à la droite de la Majesté

Suprême».

V

Et après avoir appris cela à Rome, j’ai appris une fois de plus, de

retour en Angleterre, que l’Église est aussi tendre qu’elle est forte.

Pareille à son Époux divin, elle voit toutes les choses et tous les

hommes, régissant des forces immenses; et cependant, dans sa divinité,

elle ne dédaigne pas «le moindre de ces petits». Pour le monde, elle est

une reine, rigide, hautaine, impérieuse, revêtue d’or et de joyaux: mais

pour ses propres enfants elle est une mère, bien plus encore qu’une

reine. Elle cicatrise les plaies des plus humbles de ses enfants, elle

écoute leurs doléances à peine perceptibles, elle leur enseigne

patiemment leurs leçons, et désire passionnément de les voir croître

comme autant de princes. Mais surtout elle connaît la manière de leur

parler de leur Père, de leur interpréter Sa volonté, de leur raconter

l’histoire de Ses exploits. Elle insuffle en eux quelque chose de son

propre amour et de son propre respect; elle les encourage à être francs

et sans crainte, à la fois vis-à-vis d’elle et vis-à-vis de Lui. Elle

les prend par la main et, par un sentier secret, les introduit en Sa

présence.

Tout ce que j’avais trouvé naguère de direction et d’encouragement dans

mon ancienne maison, je l’ai retrouvé à présent de la part des prêtres

de cette Église, et en les découvrant doués de science aussi bien que

d’amour. Toute cette liberté de foi et de pensée individuelles, que

quelques-uns se figurent être le privilège des confessions

non-catholiques, j’ai trouvé tout cela expressément procuré et garanti

dans nos temples, et j’en ai usé désormais avec bien plus de confiance,

sachant que l’œil infaillible de l’Église était sur moi, et que, sans

faute, elle m’avertirait d’abord, et enfin me frapperait, s’il

m’arrivait de me hasarder trop loin. Ses bras sont aussi ouverts à ceux

qui veulent servir Dieu dans le silence et la solitude qu’à ceux qui

«dansent devant lui de toutes leurs forces». Car, pareille à la charité,

dont elle est l’incarnation, l’Église «est patiente, elle est bonne,

elle supporte toutes choses». En elle «nous savons en partie et en

partie nous prévoyons»; nous sommes assurés de ce que nous avons reçu,

et nous attendons avec espoir ce qui est encore à venir. C’est en elle

que je comprends suprêmement que, «lorsque j’étais un enfant, je parlais

comme un enfant, j’entendais comme un enfant, je pensais comme un

enfant; mais que, lorsque je suis devenu un homme, j’ai dépouillé les

choses de l’enfant».

Ainsi donc, tout ce qui se rencontre dans les autres systèmes, pour

individuels qu’on les suppose, tout cela se retrouve dans l’Église: le

mysticisme du Nord, la patience de l’Orient, la confiance joyeuse du

Sud, et l’entreprise hardie de l’Ouest. L’Église comprend et réchauffe

le cœur aussi bien qu’elle guide et informe la tête. Elle regarde la

virginité comme l’état le plus honorable, et, en même temps, regarde le

mariage comme un sacrement très saint et indissoluble. Elle seule

reconnaît explicitement la vocation de l’individu et, en même temps, les

idéals de la race, avec un respect pour la foi subjective égal à sa

fidélité envers la vérité objective. Elle seule, en effet, est

parfaitement familière et tendre avec l’âme isolée, comprenant ses

besoins, suppléant à ses lacunes, traitant soigneusement ses faiblesses

et ses péchés; simplement parce qu’elle est grande comme le monde, et

vieille comme les âges, et infinie de cœur comme Dieu.

Les confessions d'un converti · 第 57 / 60 题