III

A Rome, j’ai appris une leçon éminemment importante, parmi cent autres.

On a fort bien dit que l’architecture gothique représente l’âme aspirant

à Dieu, et que l’architecture romane, ou encore celle de la Renaissance,

représentent Dieu s’unissant aux hommes. Ces deux aspects de la religion

sont également vrais, mais aucun des deux n’est complet sans l’autre.

D’une part, il est vrai que l’âme doit toujours tâcher à percer du

regard les ténèbres pour découvrir un Dieu qui se cache, toujours se

rappeler que l’infini dépasse le fini et qu’une énorme quantité

d’ignorance doit être un élément nécessaire de toute croyance. Les

contours de ce monde, pour ainsi dire, sont noyés dans l’obscurité: la

lueur qui scintille devant nous suffit pour nous faire avancer sur notre

route, mais ne peut guère nous aider à rien d’autre. C’est en silence

que Dieu est connu, et parmi des mystères qu’il se manifeste. «Dieu est

esprit», un esprit sans forme, sans limites, invisible et éternel; et

ceux qui l’adorent doivent l’adorer en «esprit et en vérité». Voilà,

donc, d’une part, la mystique et profonde obscurité de l’expérience

spirituelle!

Mais voici, d’autre part, que Dieu est devenu homme, et que «le Verbe

s’est fait chair»! L’inconnaissable nature divine «est venue habiter

parmi nous, sous un vêtement de chair, et nous avons contemplé sa

gloire». Ce qui était caché a été révélé. Ce n’est pas seulement nous

qui avons soif et qui cherchons: c’est Dieu qui, ayant soif de notre

amour, est mort sur la croix afin de pouvoir ouvrir le royaume des cieux

à tous les fidèles, et qui a déchiré le voile du temple sous le

contre-coup de son soupir d’agonie, et qui, maintenant encore, se tient

et frappe à la porte de tout cœur humain, afin de pouvoir entrer et

s’attabler avec l’homme. Le dôme rond des cieux s’est abaissé sur la

terre; les murs du monde sont devenus visibles; l’immense lumière de la

Révélation ruisselle de tous côtés, par des fenêtres claires, sur un sol

resplendissant; et les anges et les hommes frémissent dans une même

ivresse d’amour divin; le maître-autel se dresse en pleine vue, parmi

une gloire d’or et de cierges; et, au-dessus de lui, la tente de Dieu

fait homme se montre à tous, pour que tous puissent également voir et

adorer.

Or, cet aspect de la religion chrétienne n’avait eu jusque-là, pour moi,

presque aucune importance. J’étais un homme du Nord, élevé dans les

voies des races du Nord. J’aimais la pénombre, et la musique

mystérieuse, et l’ombrage des profondes forêts; je détestais les espaces

amplement ensoleillés, et les trompettes à l’unisson, et les formes

rondes et carrées en architecture. Je préférais la méditation à la

prière vocale, Mme Guyon à saint Thomas, le treizième siècle--tel que je

l’imaginais--au seizième. Jusque vers la fin de ma vie anglicane,

j’aurais été prêt à avouer cela franchement; plus tard, si l’on m’avait

affirmé que tels étaient mes goûts, je m’en serais attristé, car je

commençais à comprendre que le monde était à la fois matériel et

spirituel, et que les croyances définies étaient aussi nécessaires que

les aspirations. Mais, en arrivant à Rome, je dus reconnaître décidément

combien peu j’avais compris jusque-là.

Je voyais autour de moi une ville qui n’était que Renaissance, étalée

sous un ciel limpide et un brûlant soleil; et la religion, dans cette

ville, était l’âme demeurant dans le corps. C’était l’assertion de la

réalité du principe humain incarnant le divin. Même les dogmes les plus

exclusivement chrétiens m’étaient exprimés en des images païennes. La

Révélation parlait sous les formes de la religion naturelle; Dieu se

manifestait ouvertement en pleine lumière; les prêtres officiaient,

répandaient l’eau lustrale, allaient en longues processions avec de

l’encens et des cierges, et parfois même donnaient au ciel le nom

d’Olympe. _Sacrum Divo Sebastiano_, je voyais cela inscrit sur un autel

de granit. J’avais à écouter les leçons de prêtres professeurs qui

criaient, riaient, procédaient à leur enseignement avec une bonne humeur

expansive. Je voyais l’image du «père des princes et des rois» exposée

dans les rues, le jour de la fête du Pontife, entourée de fleurs et de

lumières, tout à fait à la façon dont on avait coutume d’honorer

autrefois les souverains temporels. Je descendais dans les catacombes,

le jour de Sainte-Cécile, et j’y respirais une odeur de myrte qui venait

de branches semées sur le sol, rendant à la mémoire de la sainte le même

hommage qui jadis avait été rendu à des vainqueurs de combats tout

profanes. En un mot, je commençais à comprendre que «le Verbe s’était

fait chair et avait habité parmi nous»; et que, de même qu’il avait pris

la substance créée d’une Vierge pour se pourvoir d’un corps naturel, de

même aussi il continuait de prendre la substance créée des hommes--leurs

pensées, leurs expressions, et leurs manières d’agir--pour se pourvoir

de ce corps mystique au moyen duquel il est toujours avec nous. Est-ce

donc que le catholicisme est «matériel»? Oui, certes; il l’est tout à

fait comme la Création et l’Incarnation, ni plus, ni moins.

Je ne saurais songer à décrire ce que signifie cette découverte, pour

une âme de nos races du Nord. A coup sûr, elle signifie le pâlissement

de quelques-unes des anciennes lumières qui, jadis, nous avaient paru

merveilleuses, dans la demi-obscurité de l’expérience individuelle; ou

plutôt la découverte signifie pour nous la disparition de ces lumières,

dans le puissant éclat du plein jour de midi. Placez, à côté d’une pompe

romaine, le plus exquis des offices anglicans: combien vous le verrez

devenir provincial, local, individualiste! A côté d’un professeur romain

enseignant à des auditeurs de toutes les races les devoirs des citoyens

envers l’État, placez un théologien anglican occupé à expliquer les

épîtres de saint Paul à de jeunes étudiants de Cambridge; à côté d’un

frère italien de San-Carlo le plus passionné des missionnaires de

l’Église anglicane! Mettez côte à côte les paysans de la Campagne

romaine chantant des hymnes à Saint-Jean-de-Latran, avec des branches

d’olivier dans les mains, et une pieuse compagnie d’anglicans rassemblés

pour les cantiques du soir; juxtaposez un des officiants de

Sainte-Marie-Majeure et le ritualiste le plus parfaitement entraîné; en

costume de «messe!» Comparez n’importe quel aspect du culte catholique,

tel qu’il se montre à Rome, à un aspect correspondant du culte anglican!

Tout de suite la différence apparaîtra, une différence qui aura pour

effet de révéler la pauvreté, l’insuffisance timide et médiocre des

imitations anglicanes.

Et ainsi, il se trouve qu’un séjour à Rome produit forcément, chez un

homme de ma sorte, une expansion de vues dépassant toutes paroles.

Tandis que, jusqu’alors, j’avais été accoutumé à me représenter le

christianisme comme une fleur délicate, divine en raison même de sa

fragilité surnaturelle, je voyais maintenant que c’était un arbre dans

les branches duquel tous les oiseaux des airs pouvaient loger à l’aise,

un arbre divin par cela seul que l’amplitude de ses branches et la force

de ses racines ne pouvaient s’expliquer d’aucune manière humaine.

Auparavant, je m’étais fait du christianisme l’image d’un doux et subtil

parfum, demandant à être goûté dans le recueillement; et maintenant je

voyais que le christianisme était le levain caché dans les lourdes

mesures du monde, et ayant pour effet de faire lever la pâte dans des

proportions incalculables.

Les confessions d'un converti · 第 56 / 60 题