Est-ce donc qu’il n’y a point de lacunes ou de déceptions qui attendent
l’anglican converti au catholicisme? Ce converti trouvera dans sa
nouvelle demeure autant de lacunes qu’il en existe dans la nature
humaine; et le nombre de ses déceptions variera d’après celui de ses
illusions.
Il y a d’abord, par exemple, une attitude assez singulière que prennent
maints catholiques d’une foi bien assurée, en présence de la conversion
de non-catholiques, et en particulier d’anglicans. Je veux parler de
l’état d’esprit de ces personnes qui, tout en pratiquant elles-mêmes
avec ferveur leur foi religieuse, semblent être d’une indifférence
entière pour la tâche «missionnaire» de l’Église. «J’apprends que B...
est devenu catholique! disait un jour une brave dame catholique. Quel
intérêt a-t-il bien pu avoir pour se convertir?»
Une telle attitude d’esprit n’est pas seulement un défaut: pour moi,
personnellement, elle a été une déception très réelle. Jamais je
n’aurais pensé d’avance qu’une attitude comme celle-là pût exister chez
quelqu’un qui faisait cas de sa foi. Et j’ajouterai, pour dire la
vérité, que cette attitude est loin d’être aussi rare qu’on pourrait le
supposer. Or, c’est là le fait de sectaires: car, la religion catholique
serait fausse, si on ne la concevait point comme destinée à toute
l’humanité. Cette religion doit être «catholique» littéralement,
universelle, ou rien. Sans compter que, dès l’enfance, j’avais été
instruit à penser que les catholiques avaient la passion du
prosélytisme, si bien que dans nulle autre confession religieuse on ne
pouvait trouver aujourd’hui autant de cette ardeur pour convertir autrui
qui est, généralement, l’un des signes d’une conviction forte. Et voici
que m’étant converti, je découvrais autour de moi non seulement de
l’indifférence dans bien des cas, mais même une espèce d’opposition plus
ou moins voilée contre tout mode d’activité dirigé en ce sens! «Les
convertis ont trop de zèle! m’entendais-je répéter à droite et à gauche.
Ils sont indiscrets et impétueux. Mieux vaut nous en tenir aux vieux
chemins éprouvés: gardons notre foi pour nous-mêmes, et laissons les
autres garder la leur!»
Il est vrai que, depuis peu, j’en suis arrivé à juger moins sévèrement
cet état d’esprit sectaire, en découvrant qu’il était, bien des fois, la
conséquence fatale des siècles de suspicion et d’illégalité qu’ont eu à
subir les catholiques anglais. Ceux-ci ont été si longtemps accoutumés à
devoir cacher leurs mystères sacrés afin de protéger à la fois ces
mystères et soi-même, qu’une sorte de vague tradition tacite s’est
formée en eux, leur enseignant qu’il vaut mieux pratiquer loyalement
leur religion pour leur compte, et s’exposer le moins possible à
n’importe quels risques. Si mon hypothèse est fondée, le défaut dont je
parle ne laisse pas d’avoir une excuse; mais, quoi qu’il en soit, ce
n’en est pas moins un défaut. Et d’ailleurs, chose curieuse, ce n’est
point surtout parmi les anciennes familles catholiques d’Angleterre
qu’il se rencontre; ces familles sont même, en général, aussi ardentes à
la tâche missionnaire que les convertis: c’est bien plutôt parmi les
«parvenus» spirituels, parmi les catholiques d’une ou deux générations
seulement, que ce «snobisme» spirituel est le plus fréquent.
Un second défaut, proche parent du premier, est une certaine jalousie à
l’endroit des convertis. C’est là un défaut sur lequel je ne me serais
point permis d’insister si j’avais eu moi-même à en souffrir
sensiblement: car, dans ce cas, j’aurais eu à me méfier de mes propres
impressions. Mais le fait est que je n’en ai point souffert. J’ai reçu,
au contraire, de toutes parts, les marques d’une générosité
merveilleuse, même touchant des sujets tels que mon privilège d’être
ordonné prêtre, à Rome, après la très courte période de neuf mois de vie
catholique. Naturellement, il s’est trouvé bien des personnes pour
désapprouver la rapidité avec laquelle j’ai été ainsi promu à la
prêtrise; mais, dans aucun de ces cas, je n’ai pu soupçonner la présence
de cette jalousie qui se traduit en un désir de vexer le néophyte. D’une
manière générale, j’ai été étonné de la bonté que les catholiques m’ont
toujours montrée.
Mais j’ai rencontré une foule de cas, j’ai entendu une foule de paroles
qui m’obligent à reconnaître, sans l’ombre d’un doute, que bien des
nouveaux convertis ont à subir jalousie et suspicion de la part de
certains catholiques, et que, même, c’est là une des plus grandes
épreuves de leur vie. Une telle attitude est d’ailleurs, elle aussi,
éminemment humaine et naturelle. «Tu les as rendus égaux à nous, s’écrie
l’homme de la parabole, à nous qui avons dû supporter la tâche et la
chaleur de toute la journée!» Et puis encore cette attitude est,
souvent, plus ou moins justifiée par l’arrogance de tels ou tels
convertis qui pénètrent dans l’Église, pour ainsi dire, la bannière
déployée et les tambours battants, comme s’ils étaient des conquérants
au lieu d’être des vaincus. Mais, en toute honnêteté, j’estime que cette
arrogance parmi les convertis est chose assez peu commune. La longue
période d’instruction à travers laquelle ils doivent passer, les
pénibles sacrifices que beaucoup d’entre eux ont à faire, tout cela,
sans parler de l’admirable grâce divine qui les a introduits dans
l’Église, tout cela a d’ordinaire pour effet de purifier et de
discipliner l’âme à un haut degré. Tout compte fait, et toutes choses
d’ailleurs égales, le converti a été appelé par Dieu pour donner un plus
grand témoignage de sincérité que l’homme qui, étant catholique dès le
berceau, n’a jamais eu d’autre devoir que de conserver sa foi. Toutes
choses égales, il y a plus d’héroïsme à rompre avec le passé qu’à lui
rester fidèle.
Ici encore, cependant, ce n’est point parmi les véritables catholiques
de toujours que se manifestent habituellement la jalousie et la
suspicion à l’égard des convertis: mais, cette fois encore, c’est
surtout parmi ceux qui désireraient passer pour tels, parmi ceux qui,
avec leur résolution de bien marquer l’absence chez eux de «l’esprit du
converti», se sentent conduits à proclamer ce fait par le moyen d’un
certain mépris mêlé de reproches. Ils ne sont entrés en possession de
leur fortune qu’à une date relativement récente, et c’est afin de cacher
leurs origines religieuses qu’ils rabrouent ceux qui ne sauraient
prétendre à faire partie d’une telle aristocratie spirituelle.
Il y a donc des défauts chez les catholiques--je pourrais en citer
quelques autres encore--et ce serait chose tout à fait inutile de
chercher à les nier. Mais ces défauts ne sont aucunement de l’espèce que
soupçonnent ou prétendent les non-catholiques. Ces défauts réels sont
ceux qui relèvent communément de notre nature humaine, les défauts
ordinaires de tous ceux des membres de l’humanité qui échouent à se
laisser délivrer de leur faiblesse native par une pénétration complète
de leur foi religieuse. Mais, au contraire, les défauts que les
anglicans supposent être les plus caractéristiques dans l’Église romaine
n’ont absolument rien de caractéristique. Tout d’abord, il n’y a chez
les catholiques aucune trace de cette division sur les matières de la
foi que l’anglican est obligé d’accepter, un peu comme sa «croix», dans
sa propre Église; il n’existe point, chez les catholiques, d’«écoles de
pensée», au sens où l’entendent les anglicans; et l’on ne saurait
découvrir l’ombre même d’une différence _dogmatique_ entre les deux
groupes de tempéraments qui se partagent plus ou moins toute l’espèce
humaine, les «maximistes» et les «minimistes», ou, comme disent les
anglicans à propos de l’Église catholique, les ultramontains et les
gallicans. Dans la mesure où ces deux camps existent vraiment--et encore
que, pour ma part, en toute franchise, je doive reconnaître
l’impossibilité absolue où je suis de classer les catholiques de cette
manière--j’imagine que la différence entre eux ne se rapporte qu’au plus
ou moins d’opportunité présente d’un certain mode d’action proposé, ou
bien ne désigne qu’un goût plus ou moins fort de ce qu’on appelle les
méthodes «romaines», et ainsi de suite. Jamais la division entre les
catholiques n’atteint des questions d’ordre important: tout au plus
s’agit-il de menus détails pratiques, et des plus secondaires.
Il n’existe pas non plus, à ma connaissance, de «mécontentement sourd» à
l’intérieur de l’Église. Certes, j’entends continuellement parler de
quelque chose de tel, mais toujours seulement de la part de
non-catholiques. Il n’existe aucune révolte intellectuelle, du moins que
je sache, chez les esprits les plus vigoureux de la communion romaine,
et jamais je n’en ai entendu parler que par des non-catholiques. Il
n’existe aucune trace de ce que l’on a appelé «l’aliénation du sexe
fort». Au contraire, dans notre pays tout de même qu’en Italie et en
France, je ne cesse pas de m’étonner de la prédominance extraordinaire
des hommes sur les femmes, pour tout ce qui est de l’assistance à la
messe et des autres pratiques, dans nos églises. Le desservant d’une
paroisse suburbaine, à qui je parlais tout récemment de cela, m’a dit
que, la veille encore, il avait eu le loisir d’observer le nombre et
l’espèce des personnes qui avaient assisté à un salut du soir; et il m’a
assuré que la proportion des hommes, par rapport aux femmes, avait été
de deux pour un. J’ajoute que ceci, cependant, ne constitue qu’une
exception: mais le fait qu’elle illustre n’en est pas moins
incontestable.
Toutes ces accusations, que l’on se plaît à lancer librement contre
nous, m’apparaissent dépourvues de fondement. Certes, il y a parmi les
catholiques, comme ailleurs, des tempéraments chauds et froids, des
natures apostoliques et d’autres qui seraient plutôt diplomatiques.
Certes il peut se faire, à l’occasion, qu’une petite révolte surgisse,
comme elle surgirait dans n’importe quelle société humaine. Certes il
peut arriver que des âmes pleines de soi se dissocient de la vie
catholique, ou bien, chose plus triste encore, tâchent à rester
catholiques de nom tout en n’ayant plus rien de catholique dans
l’esprit. Mais ce que je nie énergiquement, c’est que ces divers
incidents puissent être considérés, si peu que ce soit, comme des
tendances, et plus encore que, à les tenir pour des tendances, ces
incidents puissent être regardés, si peu que ce soit, comme
caractéristiques du catholicisme. Il n’est pas vrai que le calme
merveilleux que l’on voit à la surface de l’Église se trouve, en fait,
recouvrir d’ardents conflits intérieurs. Je le nie de la façon la plus
formelle: car, simplement, cela n’est point.
Pareillement il est tout à fait faux que la religion catholique ait pour
trait distinctif un formalisme qui ne se retrouve pas, au même degré
caractéristique, dans les confessions protestantes. Tout au plus cette
accusation, souvent répétée, repose-t-elle sur une ombre de vérité: en
effet, c’est chose certaine que, parmi les catholiques, l’excès
d’émotion et la sentimentalité violente sont généralement découragés, et
que l’on est communément enclin à faire consister plutôt l’essence de la
religion dans l’adhésion et l’obéissance de la volonté. D’où résulte
que, naturellement, des personnes d’une nature relativement peu dévote,
lorsqu’elles sont catholiques, continuent à pratiquer leur religion en
n’accomplissant que le plus strict minimum de leurs obligations, et
cela, parfois, dans des conditions assez médiocres et prosaïques; tandis
que les mêmes personnes, si elles appartenaient à l’anglicanisme,
renonceraient complètement à toute pratique religieuse. Si bien que,
peut-être, il serait vrai de dire que le niveau _émotionnel_ moyen d’une
réunion de catholiques est plus bas que le niveau correspondant d’une
réunion de protestants: mais de cela ne dérive en aucune façon que les
catholiques soient plus formalistes que les protestants. Ces âmes
froides et peu dévotes adhèrent à leur religion simplement par
obéissance; et il y aurait en vérité quelque chose de singulier à
vouloir les condamner pour un tel motif! L’obéissance à la volonté de
Dieu--ou même à ce que l’on croit être la volonté de Dieu--n’est-elle
pas en réalité _plus_ méritoire, et non pas _moins_, lorsqu’elle ne se
trouve pas accompagnée de consolations émotionnelles et de ferveur
sentimentale?
En résumé, donc, je serais porté à déclarer ceci: que, à en juger par
une expérience de neuf années de sacerdoce anglican et huit années de
sacerdoce catholique, il y a des défauts aussi bien dans la communion
anglicane que dans la communion catholique; mais que, dans le cas des
anglicans, ces défauts sont essentiels et radicaux, puisqu’ils
constituent des fissures dans ce qui devrait être divinement intact,
c’est-à-dire dans des choses telles que la certitude de la foi, l’unité
des croyants, l’autorité de ceux qui devraient être les pasteurs au nom
de Dieu; tandis que, dans le cas de l’Église catholique, ces défauts
sont simplement ceux de la faiblesse humaine, inséparables de l’état
d’imperfection où tout homme est plongé. Les défauts de l’anglicanisme,
et de tout le protestantisme en général, sont des preuves établissant
que le système entier n’est point de portée divine; les défauts dans le
système catholique nous montrent seulement que ce système a un côté
humain en même temps qu’un côté divin, et c’est là ce que pas un
catholique n’a jamais songé à nier.