II

Est-ce donc qu’il n’y a point de lacunes ou de déceptions qui attendent

l’anglican converti au catholicisme? Ce converti trouvera dans sa

nouvelle demeure autant de lacunes qu’il en existe dans la nature

humaine; et le nombre de ses déceptions variera d’après celui de ses

illusions.

Il y a d’abord, par exemple, une attitude assez singulière que prennent

maints catholiques d’une foi bien assurée, en présence de la conversion

de non-catholiques, et en particulier d’anglicans. Je veux parler de

l’état d’esprit de ces personnes qui, tout en pratiquant elles-mêmes

avec ferveur leur foi religieuse, semblent être d’une indifférence

entière pour la tâche «missionnaire» de l’Église. «J’apprends que B...

est devenu catholique! disait un jour une brave dame catholique. Quel

intérêt a-t-il bien pu avoir pour se convertir?»

Une telle attitude d’esprit n’est pas seulement un défaut: pour moi,

personnellement, elle a été une déception très réelle. Jamais je

n’aurais pensé d’avance qu’une attitude comme celle-là pût exister chez

quelqu’un qui faisait cas de sa foi. Et j’ajouterai, pour dire la

vérité, que cette attitude est loin d’être aussi rare qu’on pourrait le

supposer. Or, c’est là le fait de sectaires: car, la religion catholique

serait fausse, si on ne la concevait point comme destinée à toute

l’humanité. Cette religion doit être «catholique» littéralement,

universelle, ou rien. Sans compter que, dès l’enfance, j’avais été

instruit à penser que les catholiques avaient la passion du

prosélytisme, si bien que dans nulle autre confession religieuse on ne

pouvait trouver aujourd’hui autant de cette ardeur pour convertir autrui

qui est, généralement, l’un des signes d’une conviction forte. Et voici

que m’étant converti, je découvrais autour de moi non seulement de

l’indifférence dans bien des cas, mais même une espèce d’opposition plus

ou moins voilée contre tout mode d’activité dirigé en ce sens! «Les

convertis ont trop de zèle! m’entendais-je répéter à droite et à gauche.

Ils sont indiscrets et impétueux. Mieux vaut nous en tenir aux vieux

chemins éprouvés: gardons notre foi pour nous-mêmes, et laissons les

autres garder la leur!»

Il est vrai que, depuis peu, j’en suis arrivé à juger moins sévèrement

cet état d’esprit sectaire, en découvrant qu’il était, bien des fois, la

conséquence fatale des siècles de suspicion et d’illégalité qu’ont eu à

subir les catholiques anglais. Ceux-ci ont été si longtemps accoutumés à

devoir cacher leurs mystères sacrés afin de protéger à la fois ces

mystères et soi-même, qu’une sorte de vague tradition tacite s’est

formée en eux, leur enseignant qu’il vaut mieux pratiquer loyalement

leur religion pour leur compte, et s’exposer le moins possible à

n’importe quels risques. Si mon hypothèse est fondée, le défaut dont je

parle ne laisse pas d’avoir une excuse; mais, quoi qu’il en soit, ce

n’en est pas moins un défaut. Et d’ailleurs, chose curieuse, ce n’est

point surtout parmi les anciennes familles catholiques d’Angleterre

qu’il se rencontre; ces familles sont même, en général, aussi ardentes à

la tâche missionnaire que les convertis: c’est bien plutôt parmi les

«parvenus» spirituels, parmi les catholiques d’une ou deux générations

seulement, que ce «snobisme» spirituel est le plus fréquent.

Un second défaut, proche parent du premier, est une certaine jalousie à

l’endroit des convertis. C’est là un défaut sur lequel je ne me serais

point permis d’insister si j’avais eu moi-même à en souffrir

sensiblement: car, dans ce cas, j’aurais eu à me méfier de mes propres

impressions. Mais le fait est que je n’en ai point souffert. J’ai reçu,

au contraire, de toutes parts, les marques d’une générosité

merveilleuse, même touchant des sujets tels que mon privilège d’être

ordonné prêtre, à Rome, après la très courte période de neuf mois de vie

catholique. Naturellement, il s’est trouvé bien des personnes pour

désapprouver la rapidité avec laquelle j’ai été ainsi promu à la

prêtrise; mais, dans aucun de ces cas, je n’ai pu soupçonner la présence

de cette jalousie qui se traduit en un désir de vexer le néophyte. D’une

manière générale, j’ai été étonné de la bonté que les catholiques m’ont

toujours montrée.

Mais j’ai rencontré une foule de cas, j’ai entendu une foule de paroles

qui m’obligent à reconnaître, sans l’ombre d’un doute, que bien des

nouveaux convertis ont à subir jalousie et suspicion de la part de

certains catholiques, et que, même, c’est là une des plus grandes

épreuves de leur vie. Une telle attitude est d’ailleurs, elle aussi,

éminemment humaine et naturelle. «Tu les as rendus égaux à nous, s’écrie

l’homme de la parabole, à nous qui avons dû supporter la tâche et la

chaleur de toute la journée!» Et puis encore cette attitude est,

souvent, plus ou moins justifiée par l’arrogance de tels ou tels

convertis qui pénètrent dans l’Église, pour ainsi dire, la bannière

déployée et les tambours battants, comme s’ils étaient des conquérants

au lieu d’être des vaincus. Mais, en toute honnêteté, j’estime que cette

arrogance parmi les convertis est chose assez peu commune. La longue

période d’instruction à travers laquelle ils doivent passer, les

pénibles sacrifices que beaucoup d’entre eux ont à faire, tout cela,

sans parler de l’admirable grâce divine qui les a introduits dans

l’Église, tout cela a d’ordinaire pour effet de purifier et de

discipliner l’âme à un haut degré. Tout compte fait, et toutes choses

d’ailleurs égales, le converti a été appelé par Dieu pour donner un plus

grand témoignage de sincérité que l’homme qui, étant catholique dès le

berceau, n’a jamais eu d’autre devoir que de conserver sa foi. Toutes

choses égales, il y a plus d’héroïsme à rompre avec le passé qu’à lui

rester fidèle.

Ici encore, cependant, ce n’est point parmi les véritables catholiques

de toujours que se manifestent habituellement la jalousie et la

suspicion à l’égard des convertis: mais, cette fois encore, c’est

surtout parmi ceux qui désireraient passer pour tels, parmi ceux qui,

avec leur résolution de bien marquer l’absence chez eux de «l’esprit du

converti», se sentent conduits à proclamer ce fait par le moyen d’un

certain mépris mêlé de reproches. Ils ne sont entrés en possession de

leur fortune qu’à une date relativement récente, et c’est afin de cacher

leurs origines religieuses qu’ils rabrouent ceux qui ne sauraient

prétendre à faire partie d’une telle aristocratie spirituelle.

Il y a donc des défauts chez les catholiques--je pourrais en citer

quelques autres encore--et ce serait chose tout à fait inutile de

chercher à les nier. Mais ces défauts ne sont aucunement de l’espèce que

soupçonnent ou prétendent les non-catholiques. Ces défauts réels sont

ceux qui relèvent communément de notre nature humaine, les défauts

ordinaires de tous ceux des membres de l’humanité qui échouent à se

laisser délivrer de leur faiblesse native par une pénétration complète

de leur foi religieuse. Mais, au contraire, les défauts que les

anglicans supposent être les plus caractéristiques dans l’Église romaine

n’ont absolument rien de caractéristique. Tout d’abord, il n’y a chez

les catholiques aucune trace de cette division sur les matières de la

foi que l’anglican est obligé d’accepter, un peu comme sa «croix», dans

sa propre Église; il n’existe point, chez les catholiques, d’«écoles de

pensée», au sens où l’entendent les anglicans; et l’on ne saurait

découvrir l’ombre même d’une différence _dogmatique_ entre les deux

groupes de tempéraments qui se partagent plus ou moins toute l’espèce

humaine, les «maximistes» et les «minimistes», ou, comme disent les

anglicans à propos de l’Église catholique, les ultramontains et les

gallicans. Dans la mesure où ces deux camps existent vraiment--et encore

que, pour ma part, en toute franchise, je doive reconnaître

l’impossibilité absolue où je suis de classer les catholiques de cette

manière--j’imagine que la différence entre eux ne se rapporte qu’au plus

ou moins d’opportunité présente d’un certain mode d’action proposé, ou

bien ne désigne qu’un goût plus ou moins fort de ce qu’on appelle les

méthodes «romaines», et ainsi de suite. Jamais la division entre les

catholiques n’atteint des questions d’ordre important: tout au plus

s’agit-il de menus détails pratiques, et des plus secondaires.

Il n’existe pas non plus, à ma connaissance, de «mécontentement sourd» à

l’intérieur de l’Église. Certes, j’entends continuellement parler de

quelque chose de tel, mais toujours seulement de la part de

non-catholiques. Il n’existe aucune révolte intellectuelle, du moins que

je sache, chez les esprits les plus vigoureux de la communion romaine,

et jamais je n’en ai entendu parler que par des non-catholiques. Il

n’existe aucune trace de ce que l’on a appelé «l’aliénation du sexe

fort». Au contraire, dans notre pays tout de même qu’en Italie et en

France, je ne cesse pas de m’étonner de la prédominance extraordinaire

des hommes sur les femmes, pour tout ce qui est de l’assistance à la

messe et des autres pratiques, dans nos églises. Le desservant d’une

paroisse suburbaine, à qui je parlais tout récemment de cela, m’a dit

que, la veille encore, il avait eu le loisir d’observer le nombre et

l’espèce des personnes qui avaient assisté à un salut du soir; et il m’a

assuré que la proportion des hommes, par rapport aux femmes, avait été

de deux pour un. J’ajoute que ceci, cependant, ne constitue qu’une

exception: mais le fait qu’elle illustre n’en est pas moins

incontestable.

Toutes ces accusations, que l’on se plaît à lancer librement contre

nous, m’apparaissent dépourvues de fondement. Certes, il y a parmi les

catholiques, comme ailleurs, des tempéraments chauds et froids, des

natures apostoliques et d’autres qui seraient plutôt diplomatiques.

Certes il peut se faire, à l’occasion, qu’une petite révolte surgisse,

comme elle surgirait dans n’importe quelle société humaine. Certes il

peut arriver que des âmes pleines de soi se dissocient de la vie

catholique, ou bien, chose plus triste encore, tâchent à rester

catholiques de nom tout en n’ayant plus rien de catholique dans

l’esprit. Mais ce que je nie énergiquement, c’est que ces divers

incidents puissent être considérés, si peu que ce soit, comme des

tendances, et plus encore que, à les tenir pour des tendances, ces

incidents puissent être regardés, si peu que ce soit, comme

caractéristiques du catholicisme. Il n’est pas vrai que le calme

merveilleux que l’on voit à la surface de l’Église se trouve, en fait,

recouvrir d’ardents conflits intérieurs. Je le nie de la façon la plus

formelle: car, simplement, cela n’est point.

Pareillement il est tout à fait faux que la religion catholique ait pour

trait distinctif un formalisme qui ne se retrouve pas, au même degré

caractéristique, dans les confessions protestantes. Tout au plus cette

accusation, souvent répétée, repose-t-elle sur une ombre de vérité: en

effet, c’est chose certaine que, parmi les catholiques, l’excès

d’émotion et la sentimentalité violente sont généralement découragés, et

que l’on est communément enclin à faire consister plutôt l’essence de la

religion dans l’adhésion et l’obéissance de la volonté. D’où résulte

que, naturellement, des personnes d’une nature relativement peu dévote,

lorsqu’elles sont catholiques, continuent à pratiquer leur religion en

n’accomplissant que le plus strict minimum de leurs obligations, et

cela, parfois, dans des conditions assez médiocres et prosaïques; tandis

que les mêmes personnes, si elles appartenaient à l’anglicanisme,

renonceraient complètement à toute pratique religieuse. Si bien que,

peut-être, il serait vrai de dire que le niveau _émotionnel_ moyen d’une

réunion de catholiques est plus bas que le niveau correspondant d’une

réunion de protestants: mais de cela ne dérive en aucune façon que les

catholiques soient plus formalistes que les protestants. Ces âmes

froides et peu dévotes adhèrent à leur religion simplement par

obéissance; et il y aurait en vérité quelque chose de singulier à

vouloir les condamner pour un tel motif! L’obéissance à la volonté de

Dieu--ou même à ce que l’on croit être la volonté de Dieu--n’est-elle

pas en réalité _plus_ méritoire, et non pas _moins_, lorsqu’elle ne se

trouve pas accompagnée de consolations émotionnelles et de ferveur

sentimentale?

En résumé, donc, je serais porté à déclarer ceci: que, à en juger par

une expérience de neuf années de sacerdoce anglican et huit années de

sacerdoce catholique, il y a des défauts aussi bien dans la communion

anglicane que dans la communion catholique; mais que, dans le cas des

anglicans, ces défauts sont essentiels et radicaux, puisqu’ils

constituent des fissures dans ce qui devrait être divinement intact,

c’est-à-dire dans des choses telles que la certitude de la foi, l’unité

des croyants, l’autorité de ceux qui devraient être les pasteurs au nom

de Dieu; tandis que, dans le cas de l’Église catholique, ces défauts

sont simplement ceux de la faiblesse humaine, inséparables de l’état

d’imperfection où tout homme est plongé. Les défauts de l’anglicanisme,

et de tout le protestantisme en général, sont des preuves établissant

que le système entier n’est point de portée divine; les défauts dans le

système catholique nous montrent seulement que ce système a un côté

humain en même temps qu’un côté divin, et c’est là ce que pas un

catholique n’a jamais songé à nier.

Les confessions d'un converti · 第 55 / 60 题