VII

Je vais maintenant essayer de résumer brièvement la nature de ces doutes

et de ces objections qui, depuis le mois d’octobre de l’année

précédente, m’avaient de plus en plus préoccupé. Parfois, pour essayer

d’y échapper, je me réfugiais désespérément dans la prière: mais bientôt

mes angoisses me ressaisissaient, et, de nouveau, je me mettais à lire

tous les livres qui avaient quelque chance de pouvoir me rassurer.

Il y avait, d’abord, la conception générale du plan divin; et en second

lieu il y avait les faits réels qui m’entouraient dans le monde. Je vais

commencer par ce second point, qui, moins important à mes yeux que le

premier, l’a cependant précédé dans mes pensées. Voici en quoi il

consistait:

J’acceptais le christianisme comme la révélation de Dieu. C’était là,

pour moi, un axiome dont je ne m’arrêterai pas à exposer les fondements.

J’acceptais également la Bible comme un récit inspiré, et divinement

garanti, des faits positifs de cette Révélation. Mais j’en étais arrivé

à comprendre, comme je l’ai déjà expliqué, la nécessité de l’existence

d’une Église enseignante qui fût chargée de conserver et d’interpréter

les vérités du christianisme à la série des générations successives.

C’est seulement pour une religion morte que des documents écrits peuvent

suffire. Une religion vivante doit toujours être en état de s’adapter à

un milieu nouveau sans rien perdre de son identité propre. D’où résulte

cette conclusion certaine que, si le christianisme est, comme je le

crois, une Révélation réelle, l’Église enseignante doit, en tout cas,

avoir une opinion touchant le trésor confié à ses soins, et notamment

touchant les divers points indispensables au salut de ses enfants. Cette

Église peut rester elle-même dans l’indécision et peut permettre des

vues divergentes sur des points purement théoriques; elle peut souffrir,

par exemple, que ses théologiens discutent au long des siècles les modes

d’action de Dieu, ou bien encore les meilleures manières philosophiques

d’interpréter les mystères du dogme; elle peut encore autoriser la

discussion sur les limites précises de certains de ses pouvoirs, et sur

leur façon de s’exercer. Mais dans les choses qui affectent directement

et pratiquement les âmes, comme par exemple le fait de la grâce, ses

voies, les conditions nécessaires du salut, et le reste, il faut que non

seulement l’Église ait une opinion définie, mais il faut aussi qu’elle

la proclame constamment, et que, non moins constamment, elle impose

silence à ceux qui voudraient obscurcir son opinion ou la défigurer.

Or, tel n’était pas du tout le cas pour la communion chrétienne dont je

me trouvais faire partie.

J’étais desservant d’une Église qui ne semblait pas avoir une opinion

fixe, même sur les matières les plus directement liées au salut des

âmes. Ainsi, j’avais pour devoir de prêcher et de pratiquer le système

de rédemption que Dieu nous a donné par le moyen de la vie et de la mort

de Jésus-Christ, et je savais bien que ce système était sacramentel. Or,

lorsque je regardais autour de moi, en quête d’un clair exposé de ce

système, il m’était impossible de le découvrir. Il est vrai que bien des

individus acceptaient et enseignaient ce que j’enseignais moi-même; il y

avait notamment les sociétés auxquelles j’appartenais, l’Union anglicane

et la Confrérie du Saint-Sacrement, qui s’accordaient de la manière la

plus absolue avec moi sur ce terrain: mais il m’était impossible de dire

que les autorités de mon Église en fussent au même point. Pour m’en

tenir à un seul exemple, mais capital--la doctrine de la

Pénitence--j’ignorais tout à fait si mon Église me permettait ou non

d’enseigner que cette pénitence était normalement indispensable pour le

pardon du péché mortel. Au contraire, presque tous nos évêques niaient

cela, et quelques-uns d’entre eux se refusaient même complètement à

reconnaître le pouvoir de l’absolution. Mais, en admettant même que mes

propres vues fussent tolérées--ce qu’elles n’étaient pas, tout au moins

en droit strict--le fait que des vues qui excluaient les miennes se

trouvassent jouir d’une égale tolérance, ce fait me prouvait que mes

vues ne faisaient point partie de la doctrine foncière de mon Église. En

mettant les choses au mieux, j’enseignais mon opinion privée sur un

point qui demeurait encore, officiellement, indéfini. J’enseignais comme

une certitude ce qui était encore incertain. De telle sorte que, à

mesure que je me rendais un compte plus clair de cette situation, il me

devenait de plus en plus impossible de dire que l’Église d’Angleterre

proclamât le sacrement de la Confession.

Je n’ignorais pas que bon nombre de mes confrères avaient une manière

très simple d’échapper à ce dilemme. Ils faisaient appel non pas à la

voix vivante de l’Église d’Angleterre, mais à ses formulaires écrits,

qu’ils interprétaient en accord avec leurs propres vues. Mais, pour ma

part, j’avais peine à suivre sincèrement leur exemple, parce que j’avais

commencé à comprendre qu’un formulaire écrit ne peut jamais être décisif

dans une Église où ce formulaire peut être interprété selon plusieurs

sens différents--ce qui était le cas pour celui-là, sans le moindre

doute--et dans une Église où les autorités non seulement se refusent à

décider de l’unique sens véritable, mais tolèrent avec une égale

facilité des sens qui s’excluent et se détruisent l’un l’autre. De plus

en plus, je commençais à sentir la nécessité absolue d’une autorité

vivante qui pût continuer de parler au fur et à mesure que plusieurs

interprétations nouvelles de ses paroles anciennes se disputaient le

privilège d’être conformes à son opinion.

Et, naturellement, bien des personnes me conseillaient de m’en tenir à

mon interprétation propre, sans m’occuper des autres: mais cela m’était

impossible. J’estimais que, puisque mon interprétation était contestée,

je n’avais pas le droit de l’enseigner comme valable. Là-dessus, on me

rappelait le cas de théologiens anglicans tels que Pusey et Keble, qui

avaient tranquillement soutenu comme certaines les vues les plus

mystiques et les plus proches du catholicisme. Mais je répondais qu’il

m’était impossible de m’appuyer sur l’autorité de tels individus

particuliers, si éminents qu’ils fussent, étant donné qu’il y avait

d’autres individus non moins éminents qui soutenaient des vues opposées.

Deux ou trois de mes conseillers, enfin, me disaient que je m’occupais

là de points secondaires, et nullement essentiels. Ils m’assuraient que

les dogmes généraux du _Credo_ étaient les seuls qui fussent

nécessaires, et que sur ceux-là l’Église anglicane se trouvait

suffisamment d’accord. Mais je répondais que ces points dont je

m’occupais étaient, au contraire, les plus pratiques de tous, ne

concernant pas de vagues propositions théologiques, mais les détails les

plus actuels de la vie chrétienne. Pouvais-je ou ne pouvais-je pas dire

à mes pénitents qu’ils étaient tenus de confesser leurs péchés mortels

avant la communion? Et ce que je dis là de la Pénitence n’est qu’un

exemple entre maints autres, car de tous côtés je voyais s’élever les

mêmes questions. Je me trouvais entouré d’une Église dont la pratique

m’apparaissait impossible à justifier. Ses enfants vivaient et mouraient

par dizaine de milliers dans l’ignorance complète de ce que je croyais

être le dogme chrétien, et dans une ignorance qui ne résultait point de

leur propre négligence, mais bien de la volonté réfléchie d’hommes qui

étaient des ministres de mon Église, aussi pleinement accrédités que

moi-même, et qui en outre, tout comme moi, n’aspiraient qu’à enseigner

ses préceptes et à lui obéir.

Et puis, de l’autre côté, je voyais l’Église de Rome. J’avais, je crois

bien, lu et entendu tous les arguments historiques ou théoriques qu’il

était possible d’apporter contre ses titres: mais, à la regarder du

point de vue pratique, il ne pouvait point faire de doute pour moi que

le système de cette Église agissait là où le système de mon Église

anglicane demeurait impuissant. On me disait que cette action était

toute machinale, ou bien encore superstitieuse: mais, en tout cas, elle

était réelle, incontestable. Je me souviens d’avoir, un jour, dans une

conversation privée, comparé les deux systèmes rivaux à deux feux

préparés de deux manières différentes. Le système anglican était comme

si un homme approchait une allumette d’une masse de combustible entassée

en bloc; là où ce geste s’accompagnait de beaucoup de zèle et de

sincérité personnels, sûrement une flamme jaillissait, des âmes se

trouvaient échauffées et éclairées; mais aussitôt que cette influence

personnelle disparaissait, tout redevenait comme auparavant. Dans le

système romain, au contraire, on avait beau me dire que les individus

faisaient voir moins de zèle et moins de piété: en tout cas, le feu

brûlait d’une flamme sûre et constante, tout à fait indépendamment de

l’influence individuelle, parce que le combustible se trouvait préparé

et disposé en bon ordre. Qu’un prêtre fût négligent, ou même relâché,

dans ses vues privées, il n’en résultait aucune différence essentielle:

son troupeau n’en savait pas moins ce qui était nécessaire pour le

salut, et comment il pourrait l’obtenir. Le plus petit enfant élevé dans

l’Église catholique romaine savait, de la manière la plus précise,

comment il pouvait se réconcilier avec Dieu et recevoir sa grâce.

Les confessions d'un converti · 第 35 / 60 题