Je vais maintenant essayer de résumer brièvement la nature de ces doutes
et de ces objections qui, depuis le mois d’octobre de l’année
précédente, m’avaient de plus en plus préoccupé. Parfois, pour essayer
d’y échapper, je me réfugiais désespérément dans la prière: mais bientôt
mes angoisses me ressaisissaient, et, de nouveau, je me mettais à lire
tous les livres qui avaient quelque chance de pouvoir me rassurer.
Il y avait, d’abord, la conception générale du plan divin; et en second
lieu il y avait les faits réels qui m’entouraient dans le monde. Je vais
commencer par ce second point, qui, moins important à mes yeux que le
premier, l’a cependant précédé dans mes pensées. Voici en quoi il
consistait:
J’acceptais le christianisme comme la révélation de Dieu. C’était là,
pour moi, un axiome dont je ne m’arrêterai pas à exposer les fondements.
J’acceptais également la Bible comme un récit inspiré, et divinement
garanti, des faits positifs de cette Révélation. Mais j’en étais arrivé
à comprendre, comme je l’ai déjà expliqué, la nécessité de l’existence
d’une Église enseignante qui fût chargée de conserver et d’interpréter
les vérités du christianisme à la série des générations successives.
C’est seulement pour une religion morte que des documents écrits peuvent
suffire. Une religion vivante doit toujours être en état de s’adapter à
un milieu nouveau sans rien perdre de son identité propre. D’où résulte
cette conclusion certaine que, si le christianisme est, comme je le
crois, une Révélation réelle, l’Église enseignante doit, en tout cas,
avoir une opinion touchant le trésor confié à ses soins, et notamment
touchant les divers points indispensables au salut de ses enfants. Cette
Église peut rester elle-même dans l’indécision et peut permettre des
vues divergentes sur des points purement théoriques; elle peut souffrir,
par exemple, que ses théologiens discutent au long des siècles les modes
d’action de Dieu, ou bien encore les meilleures manières philosophiques
d’interpréter les mystères du dogme; elle peut encore autoriser la
discussion sur les limites précises de certains de ses pouvoirs, et sur
leur façon de s’exercer. Mais dans les choses qui affectent directement
et pratiquement les âmes, comme par exemple le fait de la grâce, ses
voies, les conditions nécessaires du salut, et le reste, il faut que non
seulement l’Église ait une opinion définie, mais il faut aussi qu’elle
la proclame constamment, et que, non moins constamment, elle impose
silence à ceux qui voudraient obscurcir son opinion ou la défigurer.
Or, tel n’était pas du tout le cas pour la communion chrétienne dont je
me trouvais faire partie.
J’étais desservant d’une Église qui ne semblait pas avoir une opinion
fixe, même sur les matières les plus directement liées au salut des
âmes. Ainsi, j’avais pour devoir de prêcher et de pratiquer le système
de rédemption que Dieu nous a donné par le moyen de la vie et de la mort
de Jésus-Christ, et je savais bien que ce système était sacramentel. Or,
lorsque je regardais autour de moi, en quête d’un clair exposé de ce
système, il m’était impossible de le découvrir. Il est vrai que bien des
individus acceptaient et enseignaient ce que j’enseignais moi-même; il y
avait notamment les sociétés auxquelles j’appartenais, l’Union anglicane
et la Confrérie du Saint-Sacrement, qui s’accordaient de la manière la
plus absolue avec moi sur ce terrain: mais il m’était impossible de dire
que les autorités de mon Église en fussent au même point. Pour m’en
tenir à un seul exemple, mais capital--la doctrine de la
Pénitence--j’ignorais tout à fait si mon Église me permettait ou non
d’enseigner que cette pénitence était normalement indispensable pour le
pardon du péché mortel. Au contraire, presque tous nos évêques niaient
cela, et quelques-uns d’entre eux se refusaient même complètement à
reconnaître le pouvoir de l’absolution. Mais, en admettant même que mes
propres vues fussent tolérées--ce qu’elles n’étaient pas, tout au moins
en droit strict--le fait que des vues qui excluaient les miennes se
trouvassent jouir d’une égale tolérance, ce fait me prouvait que mes
vues ne faisaient point partie de la doctrine foncière de mon Église. En
mettant les choses au mieux, j’enseignais mon opinion privée sur un
point qui demeurait encore, officiellement, indéfini. J’enseignais comme
une certitude ce qui était encore incertain. De telle sorte que, à
mesure que je me rendais un compte plus clair de cette situation, il me
devenait de plus en plus impossible de dire que l’Église d’Angleterre
proclamât le sacrement de la Confession.
Je n’ignorais pas que bon nombre de mes confrères avaient une manière
très simple d’échapper à ce dilemme. Ils faisaient appel non pas à la
voix vivante de l’Église d’Angleterre, mais à ses formulaires écrits,
qu’ils interprétaient en accord avec leurs propres vues. Mais, pour ma
part, j’avais peine à suivre sincèrement leur exemple, parce que j’avais
commencé à comprendre qu’un formulaire écrit ne peut jamais être décisif
dans une Église où ce formulaire peut être interprété selon plusieurs
sens différents--ce qui était le cas pour celui-là, sans le moindre
doute--et dans une Église où les autorités non seulement se refusent à
décider de l’unique sens véritable, mais tolèrent avec une égale
facilité des sens qui s’excluent et se détruisent l’un l’autre. De plus
en plus, je commençais à sentir la nécessité absolue d’une autorité
vivante qui pût continuer de parler au fur et à mesure que plusieurs
interprétations nouvelles de ses paroles anciennes se disputaient le
privilège d’être conformes à son opinion.
Et, naturellement, bien des personnes me conseillaient de m’en tenir à
mon interprétation propre, sans m’occuper des autres: mais cela m’était
impossible. J’estimais que, puisque mon interprétation était contestée,
je n’avais pas le droit de l’enseigner comme valable. Là-dessus, on me
rappelait le cas de théologiens anglicans tels que Pusey et Keble, qui
avaient tranquillement soutenu comme certaines les vues les plus
mystiques et les plus proches du catholicisme. Mais je répondais qu’il
m’était impossible de m’appuyer sur l’autorité de tels individus
particuliers, si éminents qu’ils fussent, étant donné qu’il y avait
d’autres individus non moins éminents qui soutenaient des vues opposées.
Deux ou trois de mes conseillers, enfin, me disaient que je m’occupais
là de points secondaires, et nullement essentiels. Ils m’assuraient que
les dogmes généraux du _Credo_ étaient les seuls qui fussent
nécessaires, et que sur ceux-là l’Église anglicane se trouvait
suffisamment d’accord. Mais je répondais que ces points dont je
m’occupais étaient, au contraire, les plus pratiques de tous, ne
concernant pas de vagues propositions théologiques, mais les détails les
plus actuels de la vie chrétienne. Pouvais-je ou ne pouvais-je pas dire
à mes pénitents qu’ils étaient tenus de confesser leurs péchés mortels
avant la communion? Et ce que je dis là de la Pénitence n’est qu’un
exemple entre maints autres, car de tous côtés je voyais s’élever les
mêmes questions. Je me trouvais entouré d’une Église dont la pratique
m’apparaissait impossible à justifier. Ses enfants vivaient et mouraient
par dizaine de milliers dans l’ignorance complète de ce que je croyais
être le dogme chrétien, et dans une ignorance qui ne résultait point de
leur propre négligence, mais bien de la volonté réfléchie d’hommes qui
étaient des ministres de mon Église, aussi pleinement accrédités que
moi-même, et qui en outre, tout comme moi, n’aspiraient qu’à enseigner
ses préceptes et à lui obéir.
Et puis, de l’autre côté, je voyais l’Église de Rome. J’avais, je crois
bien, lu et entendu tous les arguments historiques ou théoriques qu’il
était possible d’apporter contre ses titres: mais, à la regarder du
point de vue pratique, il ne pouvait point faire de doute pour moi que
le système de cette Église agissait là où le système de mon Église
anglicane demeurait impuissant. On me disait que cette action était
toute machinale, ou bien encore superstitieuse: mais, en tout cas, elle
était réelle, incontestable. Je me souviens d’avoir, un jour, dans une
conversation privée, comparé les deux systèmes rivaux à deux feux
préparés de deux manières différentes. Le système anglican était comme
si un homme approchait une allumette d’une masse de combustible entassée
en bloc; là où ce geste s’accompagnait de beaucoup de zèle et de
sincérité personnels, sûrement une flamme jaillissait, des âmes se
trouvaient échauffées et éclairées; mais aussitôt que cette influence
personnelle disparaissait, tout redevenait comme auparavant. Dans le
système romain, au contraire, on avait beau me dire que les individus
faisaient voir moins de zèle et moins de piété: en tout cas, le feu
brûlait d’une flamme sûre et constante, tout à fait indépendamment de
l’influence individuelle, parce que le combustible se trouvait préparé
et disposé en bon ordre. Qu’un prêtre fût négligent, ou même relâché,
dans ses vues privées, il n’en résultait aucune différence essentielle:
son troupeau n’en savait pas moins ce qui était nécessaire pour le
salut, et comment il pourrait l’obtenir. Le plus petit enfant élevé dans
l’Église catholique romaine savait, de la manière la plus précise,
comment il pouvait se réconcilier avec Dieu et recevoir sa grâce.