J’ai l’idée que les catholiques ne se rendent aucun compte de tous les
obstacles que doivent franchir les anglicans avant de faire leur
soumission à l’Église. Je ne parle pas seulement des souffrances
extérieures, telles que la perte d’amis, de revenus, de positions, et
souvent même des plus modestes commodités de la vie. De ce genre de
pertes je me trouvais garanti, pour ma part, encore que la nécessité
d’abandonner la communauté de Mierfield ait été, sans aucun doute,
l’épreuve la plus cruelle que j’aie eue à subir jamais, au point de vue
de ma vie sociale. J’ai tendrement baisé, à la manière grecque, la porte
de ma chambre, en quittant celle-ci pour la dernière fois. Mais enfin je
ne perdais pas, j’ose le dire, l’amitié personnelle des membres de la
communauté, en tant qu’individus. Je les revois encore, à l’occasion, et
reçois de leurs nouvelles. Aussi bien n’est-ce pas de ce côté de la
lutte que je veux parler, mais bien du conflit purement intérieur.
L’anglican passé au catholicisme se trouve, pour ainsi dire,
simultanément chassé de tous les chemins qu’il suivait. Son âme est
saisie d’une douleur intolérable, et dont l’unique soulagement se trouve
dans une espèce de quiétisme impassible. Se soumettre à l’Église, pour
un anglican, c’est sortir à jamais de ce qui lui est familier et cher,
pour s’en aller dans un immense désert où il est certain d’être épié,
soupçonné, raillé, à chaque rencontre qu’il fera. Ou plutôt c’est là,
certainement, en majeure partie, une illusion, et les choses se révèlent
sous un tout autre aspect lorsque l’ex-anglican est décidément devenu
catholique. Mais il n’en reste pas moins vrai qu’elles lui apparaissent
d’abord sous cet aspect-là, qui pourrait bien être le dernier piège
émotif tendu par Satan. A quoi j’ajouterai que celui-ci ne laisse pas
d’être aidé, dans sa tâche, par la négligence des écrivains catholiques
à rassurer les néophytes sur ce point particulier.
Deux incidents de cet ordre ont presque failli éteindre en moi la
lumière naissante de la foi. Je ne veux pas les décrire ici; mais, dans
les deux cas, ils ont eu pour point de départ une parole imprudente
sortie de la bouche d’un prêtre catholique très sincère et très bon,
dans un discours public. Quand une âme atteint un certain degré de
conflit intérieur, elle cesse d’être tout à fait logique; elle devient
alors quelque chose de très tendre et de très impressionnable,
frémissant au moindre contact, et aspirant à n’être touchée que par des
mains qui ont été percées de clous. Or cette âme endolorie, durant la
crise qui précède sa conversion, se trouve traitée rudement, poussée
impérieusement d’un côté et de l’autre par un directeur qui ne se fait
pas la moindre idée de son état, vivant lui-même au centre de la lumière
vers laquelle l’âme tremblante du converti tâche à s’élever parmi des
souffrances indicibles. Quoi d’étonnant que, plus d’une fois, cette âme
misérable se laisse retomber dans la pénombre, plutôt que d’avoir à en
supporter davantage, et même se persuade qu’une demi-lumière accompagnée
de charité doit être plus proche du cœur de Dieu qu’un soleil éclatant
au milieu d’un désert?