VI

J’ai l’idée que les catholiques ne se rendent aucun compte de tous les

obstacles que doivent franchir les anglicans avant de faire leur

soumission à l’Église. Je ne parle pas seulement des souffrances

extérieures, telles que la perte d’amis, de revenus, de positions, et

souvent même des plus modestes commodités de la vie. De ce genre de

pertes je me trouvais garanti, pour ma part, encore que la nécessité

d’abandonner la communauté de Mierfield ait été, sans aucun doute,

l’épreuve la plus cruelle que j’aie eue à subir jamais, au point de vue

de ma vie sociale. J’ai tendrement baisé, à la manière grecque, la porte

de ma chambre, en quittant celle-ci pour la dernière fois. Mais enfin je

ne perdais pas, j’ose le dire, l’amitié personnelle des membres de la

communauté, en tant qu’individus. Je les revois encore, à l’occasion, et

reçois de leurs nouvelles. Aussi bien n’est-ce pas de ce côté de la

lutte que je veux parler, mais bien du conflit purement intérieur.

L’anglican passé au catholicisme se trouve, pour ainsi dire,

simultanément chassé de tous les chemins qu’il suivait. Son âme est

saisie d’une douleur intolérable, et dont l’unique soulagement se trouve

dans une espèce de quiétisme impassible. Se soumettre à l’Église, pour

un anglican, c’est sortir à jamais de ce qui lui est familier et cher,

pour s’en aller dans un immense désert où il est certain d’être épié,

soupçonné, raillé, à chaque rencontre qu’il fera. Ou plutôt c’est là,

certainement, en majeure partie, une illusion, et les choses se révèlent

sous un tout autre aspect lorsque l’ex-anglican est décidément devenu

catholique. Mais il n’en reste pas moins vrai qu’elles lui apparaissent

d’abord sous cet aspect-là, qui pourrait bien être le dernier piège

émotif tendu par Satan. A quoi j’ajouterai que celui-ci ne laisse pas

d’être aidé, dans sa tâche, par la négligence des écrivains catholiques

à rassurer les néophytes sur ce point particulier.

Deux incidents de cet ordre ont presque failli éteindre en moi la

lumière naissante de la foi. Je ne veux pas les décrire ici; mais, dans

les deux cas, ils ont eu pour point de départ une parole imprudente

sortie de la bouche d’un prêtre catholique très sincère et très bon,

dans un discours public. Quand une âme atteint un certain degré de

conflit intérieur, elle cesse d’être tout à fait logique; elle devient

alors quelque chose de très tendre et de très impressionnable,

frémissant au moindre contact, et aspirant à n’être touchée que par des

mains qui ont été percées de clous. Or cette âme endolorie, durant la

crise qui précède sa conversion, se trouve traitée rudement, poussée

impérieusement d’un côté et de l’autre par un directeur qui ne se fait

pas la moindre idée de son état, vivant lui-même au centre de la lumière

vers laquelle l’âme tremblante du converti tâche à s’élever parmi des

souffrances indicibles. Quoi d’étonnant que, plus d’une fois, cette âme

misérable se laisse retomber dans la pénombre, plutôt que d’avoir à en

supporter davantage, et même se persuade qu’une demi-lumière accompagnée

de charité doit être plus proche du cœur de Dieu qu’un soleil éclatant

au milieu d’un désert?

Les confessions d'un converti · 第 34 / 60 题