Pendant l’été de 1902, je dis à ma mère, au cours d’une promenade avec
elle, que j’avais eu des troubles intérieurs touchant la validité de
l’anglicanisme; mais je lui affirmai que mes troubles s’étaient de
nouveau dissipés, et je lui promis que, s’ils faisaient mine de
reparaître, je viendrais aussitôt m’en entretenir avec elle. Or, dès la
Noël suivante, je me vis dans l’obligation de tenir cette dernière
promesse; et en vérité, je ne saurais dire combien je fus touché de la
manière dont ma mère accueillit ma confidence. Depuis lors, elle et mon
supérieur furent tenus au courant de chacune des phases de la crise que
je traversais. J’exécutais à la lettre chacune de leurs recommandations,
je lisais tous les livres que l’on me donnait, et qui avaient pour objet
de défendre le point de vue anglican; je consultais toutes les autorités
vivantes que l’on me proposait. J’ajouterai que ma mère et mon supérieur
m’ont traité, l’un et l’autre, jusqu’au dernier jour, avec une bonté et
une sympathie extrêmes. Sous tous les rapports, je me félicite
aujourd’hui d’avoir agi à leur égard comme je l’ai fait: car tous les
deux, ma mère et mon supérieur, lorsqu’ensuite je me suis soumis à Rome,
et que, suivant l’usage en pareil cas, un flot d’accusations s’est
répandu sur moi, se sont empressés d’informer tous leurs correspondants
de la fausseté absolue de ces accusations, du moins en ce qui touchait
ma prétendue dissimulation.
V
Ce fut, je crois bien, au mois d’octobre de l’année 1902 que l’abîme de
détresse où j’étais plongé me devint si intolérable que, avec la
permission de mon supérieur, j’écrivis une longue lettre à un prêtre
catholique des plus en vue, pour lui faire l’exposé de toutes mes
difficultés. (Je dirai tout à l’heure ce qu’elles étaient au juste.) La
réponse que je reçus me surprit alors infiniment: elle m’étonne beaucoup
moins aujourd’hui, puisque le prêtre en question est mort, un peu plus
tard, tout à fait en dehors de la communion catholique. Il me
définissait très soigneusement la doctrine de l’infaillibilité papale,
m’indiquait le sens précis attaché à ce dogme par l’opinion générale de
l’Église, et, en conclusion, me conseillait d’attendre. Il me
disait--chose que j’ai reconnue depuis n’être pas vraie--que, si les
«minimistes» semblaient avoir triomphé pour ce qui concernait la formule
du décret proclamant l’infaillibilité, c’étaient au contraire les
«maximistes» qui avaient eu constamment le dessus depuis lors; et il
ajoutait que, bien que pour son propre compte, étant un «minimiste», il
se sentît personnellement le droit de rester au point où il était, il ne
se croirait pas cependant autorisé à recevoir personne dans l’Église
sans que le nouveau converti adhérât pleinement aux termes qui
prévalaient maintenant, c’est-à-dire aux principes des «maximistes».
Après quoi il déclarait que ces principes étaient parfaitement
impossibles à admettre pour des personnes raisonnables. D’où résultait
pratiquement, comme je l’ai dit, la conclusion que je ferais mieux d’en
rester où j’étais. Il y avait même dans sa lettre une phrase qui m’a
donné, dès ce moment, un rapide soupçon de ce que j’appellerais la
déloyauté objective de sa position. Je l’avais prié de se souvenir de
moi dans sa messe; et lui, en réponse, il me priait de me souvenir de
lui dans la mienne!
Après ma réception dans l’Église, ce prêtre notoire m’a écrit de
nouveau, pour me demander de quelle manière j’avais surmonté le grave
obstacle qu’il m’avait indiqué. Je lui ai répondu que de telles
distinctions artificielles n’avaient pas pu m’empêcher de vouloir m’unir
à ce qui m’apparaissait incontestablement désormais le centre divin de
l’Unité, et que j’avais simplement accepté le décret du Vatican dans le
sens où l’Église elle-même l’avait promulgué et accepté.
Mais d’abord la lettre de mon correspondant, lorsqu’elle me parvint, me
calma et me rassura pour quelque temps. Aussi bien n’avais-je que trop
besoin d’être rassuré. Mon supérieur, de son côté, me fit observer qu’il
m’aurait été impossible d’avoir plus manifestement une indication de la
volonté de Dieu à mon endroit, me prouvant que celle-ci était que je
demeurasse dans la communion où il m’avait placé. Le fait même que
j’avais écrit à un prêtre catholique, et reçu de lui une réponse
décourageante, nous semblait alors, à mon supérieur et à moi, un signe
évident de la vraie nature de mon devoir. Ce fait semblait nous prouver
également que, même à l’intérieur de l’Église romaine, existaient de
larges divergences d’opinion, et que, même là, je chercherais vainement
cette unité à laquelle j’aspirais. L’histoire ultérieure du prêtre en
question, son excommunication, et sa mort en dehors de l’Église, ont
d’ailleurs assez montré, naturellement, que tel n’était point le cas, et
que l’Église ne souffre pas d’être représentée par des hommes qui, de
bonne foi ou non, défigurent sa doctrine.
Toujours est-il que je me trouvai de nouveau rassuré: mais pour très peu
de temps. Presque immédiatement, mes doutes reparurent. Je m’étais
engagé de divers côtés à des prédications qui m’auraient occupé pendant
tout cet hiver, et dont la date était toute proche. Je demandai la
permission d’en être dispensé; mais mon supérieur estima qu’il valait
mieux ne pas m’accorder cette permission; et le fait est qu’aujourd’hui,
en revoyant ma situation, j’ai l’idée que le travail actif était
vraiment, pour moi, la meilleure chance de faire taire le vacarme
douloureux de mes doutes intérieurs.
Je prêchai donc quelques missions, allai passer la Noël chez ma mère, et
revins de nouveau à Mierfield. Mais ma détresse ne faisait que grandir.
J’avais même sollicité les prières d’un converti de fraîche date, qui,
plus tard, a été comme moi ordonné prêtre, et qui était venu demeurer
chez ma mère durant les vacances; et je lui avais exposé une ou deux de
mes difficultés, pour voir quelle réponse il y ferait. De nouveau,
cependant, mon angoisse s’apaisa un peu dans la bienfaisante atmosphère
de Mierfield; et ce fut très à contre-cœur que je dus m’en aller de mon
cher couvent pour aller prêcher une mission et diriger les offices de la
semaine sainte dans une paroisse du Sud de l’Angleterre. Le vendredi
saint, je prêchai les Trois Heures; et, le soir du jour de Pâques, je
parus pour la dernière fois dans une chaire anglicane, où je pris pour
thème de mon sermon l’accueil fait par Notre-Seigneur à Madeleine
pénitente. Je crois me rappeler que, dès ce jour-là, lorsque je
redescendis les degrés de la chaire après mon sermon, j’eus déjà une
prévision de ce qui allait m’arriver. Je revins à Mierfield dans un état
profond d’épuisement corporel, spirituel et mental.