Oui, la fortune de ce petit livre--ou plutôt la différence des personnes
qui goûtent ce livre et de celles à qui il déplaît--m’apparaît, elle
aussi, bien significative. En fait, _la Lumière invisible_ rencontre
plus de succès auprès des anglicans qu’auprès des catholiques. Et,
certes, il est naturel que certains anglicans se plaisent à rechercher,
dans mon livre, le témoignage de ma triste décadence, à la fois
littéraire et spirituelle, depuis que j’ai quitté l’Église d’Angleterre:
mais, en dehors même de ce point de vue particulier, c’est chose
certaine que les anglicans préfèrent infiniment ma _Lumière invisible_ à
tout ce que j’ai écrit depuis lors, tandis que la plupart des
catholiques, et moi-même avec eux, estimons que le livre intitulé:
_Richard Raynal, solitaire_, est beaucoup mieux écrit, et d’une portée
religieuse bien supérieure. J’avouerai même que, pour ma part, je
ressens une vive antipathie à l’égard de ma _Lumière invisible_, du
moins au point de vue spirituel. J’ai écrit ce livre dans un état
d’excitation fiévreuse, et sous l’influence de ce qui m’apparaît
maintenant comme une sentimentalité maladive. Je m’entraînais à me
rassurer concernant la vérité de la religion, et cela m’avait conduit à
prendre un ton affirmatif et catégorique qui, plus d’une fois, n’était
pas exempt d’affectation. J’ajouterai que le livre risque même, sous
certains rapports, d’être malfaisant; car il suppose que l’intuition
spirituelle, ou même la simple imagination, constitue un élément
essentiel de toute expérience religieuse, et que la réalisation
personnelle est un mode de croyance préférable à celui de la simple foi
d’une âme qui se borne à recevoir la vérité divine de la main d’une
autorité divine. Pour les catholiques il est presque indifférent de
savoir si l’âme se trouve en état de «réaliser», de transformer en
objets de vision personnelle, les faits révélés et les principes de la
vie spirituelle; l’unique chose importante est que la volonté y adhère,
et que la raison les approuve. Mais pour les anglicans, dont la
théologie ne comporte pas de fondement raisonnable, et parmi lesquels
l’autorité est, il faut bien le dire, inexistante, il est beaucoup plus
naturel de placer le centre de gravité dans les émotions, plutôt que
dans la raison unie à la volonté. La raison, pour eux, doit être
continuellement étouffée, même dans sa propre sphère légitime, et la
volonté presque toujours concentrée au-dedans de soi. De telle sorte que
le seul mode de vie spirituelle, pour les anglicans, le seul royaume où
opère la spiritualité, se trouve être l’expérience du sentiment
individuel. Et si l’antipathie que m’inspire aujourd’hui mon premier
livre peut paraître exagérée, cette exagération doit provenir d’une
sorte de réaction contre les erreurs et les vaines ombres au milieu
desquelles j’ai eu longtemps à vivre.