Et, ainsi donc, je demeurai pendant près de deux ans un membre avéré de
la communauté. Pendant l’une de ces deux années, je me sentis très
heureux et confiant, sauf un ou deux cas où, brusquement, mes anciens
troubles reparaissaient, et puis m’abandonnaient de nouveau. J’avais
trouvé autour de moi, comme je l’ai dit déjà, une fraternité et une
amitié inappréciables. Maintenant encore, dans mes rêves, il m’arrive de
revenir à Mierfield,--mais jamais, Dieu merci, en qualité d’anglican!
Dans un de ces rêves, je me rappelle que le cardinal Merry del Val
venait d’être élu supérieur de la communauté, et avait reçu notre
soumission. J’étais là, moi aussi, tout rayonnant de joie, éclatant de
rire à force de bonheur. Une autre fois, je revenais à Mierfield comme
prêtre catholique, et m’étonnais de voir qu’il n’existât aucune barrière
de gêne entre mes anciens frères et moi: nous nous tenions ensemble,
dans le grand _hall_, et causions fraternellement comme autrefois. En
réalité, cependant, je ne suis jamais revenu à Mierfield, malgré tout le
plaisir que j’aurais à y retourner, même sans la compagnie de Mgr Merry
del Val: la communauté n’a point cru pouvoir m’y autoriser.
C’est là, aussi, que j’ai commencé pour la première fois à ordonner en
système mes pratiques de dévotion, et aussi à m’essayer dans l’art de la
méditation; et c’est là également que Dieu m’a récompensé avec abondance
de mes pauvres efforts. Déjà il me préparait, comme je le vois bien à
présent, pour la résolution décisive qu’il allait bientôt proposer à mon
libre choix.
I
Ce fut, je crois bien, durant l’été et l’automne de 1902 que je
commençai à écrire un petit livre intitulé _la Lumière invisible_.
Certaines histoires que m’avait racontées mon frère aîné m’avaient
suggéré l’idée de ce livre, et je m’étais mis à l’écrire peu à peu, dans
mes moments de loisir. Les divers récits qui formaient le volume, et où
le mysticisme se mêlait volontiers d’un élément surnaturel, se
déroulaient autour d’une figure principale que j’avais appelée un
«prêtre catholique»; et bien souvent, depuis lors, on m’a demandé si mon
intention avait été de faire de ce personnage un véritable catholique ou
un anglican[4]. Ma seule réponse est que je concevais mon héros comme
pouvant appartenir indistinctement à ces deux confessions. Ma théorie de
l’Église diffusive m’amenait de plus en plus à supprimer, dans mes
pensées aussi bien que dans ma prédication, toute séparation entre ce
que je considérais simplement comme des parties différentes du grand
Corps mystique du Christ; et c’est ainsi que, dans ma _Lumière
invisible_, j’évitais soigneusement tout ce qui aurait risqué de trop
«spécialiser» le «catholicisme» de mon vénérable héros. Ajouterai-je que
ce souci m’apparaît maintenant revêtu d’une signification dont je
n’avais point conscience sur le moment? Il prouve que, dès lors, je
n’avais plus en notre Église d’Angleterre la confiance parfaite qui,
naturellement, m’aurait porté à représenter mon personnage comme un
prêtre anglican.
[4] J’ai publié naguère, à la librairie Perrin, une traduction de
cette _lumière invisible_, en y intercalant quelques autres récits
d’un genre analogue, mais qui, ceux-là, avaient été écrits par le P.
Benson après sa conversion définitive au catholicisme (T. W.).
Avant, pendant, et après la rédaction de ce livre, je me suis senti de
plus en plus attiré par le mysticisme. J’avais écarté de moi la
contemplation froide et positive du dogme, et m’étais efforcé de cacher
celui-ci sous la réalité plus chaude d’une expérience intime d’ordre
spirituel. Dans mon livre même, je tâchais à imprégner du dogme
l’essence des récits, bien plutôt qu’à l’exprimer explicitement. On m’a
aussi demandé si les histoires que je racontais étaient «vraies»; à cela
je puis répondre seulement que le livre, dans son ensemble, n’a pas
d’autre prétention que d’être une œuvre du genre romanesque. Et je
crois, d’ailleurs, qu’il m’a été donné là de réussir assez heureusement
à me maintenir sur le terrain moyen entre le catholicisme et
l’anglicanisme, puisque le livre continue, aujourd’hui encore, à trouver
maints lecteurs à la fois parmi les catholiques et les anglicans. Mais
sans aucun doute j’étais encore, à cette date, très profondément pénétré
d’anglicanisme; car, lorsque j’ai écrit l’une des histoires du livre où
je montrais une religieuse en prière devant le Saint-Sacrement, j’avais
dans l’esprit un couvent anglican où j’étais allé plusieurs fois, et je
me suis également beaucoup inspiré de l’atmosphère de l’endroit même où
je demeurais pendant que j’écrivais ce récit--le presbytère anglican de
Saint-Cuthbert, à Kensington, où le Saint-Sacrement est conservé nuit et
jour sur l’autel.