Mes anciens troubles me revinrent donc après une année de répit, et je
finis même par être plongé dans une inquiétude pénible. Mais cette
inquiétude, je pus le constater dès lors, avait sa source beaucoup plus
dans la région des sentiments que dans celle de l’intelligence. J’avais
beau lire des livres de controverse anglicans, et me nourrir du recueil
de sarcasmes anti-catholiques du savant Littledale, je sentais bien que
tout cela n’atteignait pas la source profonde de mes troubles. Ceux-ci
provenaient surtout, me semble-t-il, de deux choses: tout d’abord, de
cette impression d’isolement que m’avait laissée mon voyage sur le
continent, en me faisant voir l’abîme qui séparait mon anglicanisme du
reste des Églises chrétiennes; et secondement ils venaient de la
nécessité où j’étais de reconnaître la force des prétentions romaines à
continuer l’Église d’avant la Réforme, comme aussi la faiblesse
respective de nos propres prétentions anglicanes. Ces deux choses me
furent encore bien cruellement rappelées pendant un mois que je passai à
Cadenabbia, et pendant lequel je m’étais chargé des fonctions de
chapelain anglican dans cette charmante petite station italienne. A
Kemsing même, j’ai souvenir d’une circonstance encore qui, s’ajoutant à
celles que j’ai mentionnées plus haut, tendait également à accroître mon
inquiétude.
A quelques milles de notre paroisse se trouvait un couvent de
religieuses anglicanes dont les pratiques extérieures étaient absolument
pareilles à celles d’un couvent catholique. Les jours de fêtes non
prévues par notre _Livre de Prières_, telles que la Fête-Dieu et
l’Assomption, l’habitude était que certains pasteurs, à la fois de
Londres et des paroisses d’alentour, vinssent assister aux offices du
couvent; et c’est ainsi que, plusieurs fois, j’eus l’occasion d’y
prendre part. Le missel romain était employé là avec tous ses articles;
et, le jour de la Fête-Dieu, une procession s’organisait qui se
conformait jusque dans le moindre détail aux directions précises de la
liturgie catholique. Un reposoir était installé dans le beau jardin du
couvent, et la procession chantait le _Pange lingua_. Or, il faut savoir
que ces nonnes ne se contentaient nullement de jouer à la vie
religieuse: elles célébraient l’office de nuit toutes les nuits, selon
l’observance la plus stricte, récitaient naturellement le bréviaire
monastique, et vivaient une vie de prière, dans une retraite absolue.
Mais il m’était impossible de me persuader, malgré tous mes efforts, que
l’atmosphère d’une telle maison eût rien de commun avec celle de notre
Église d’Angleterre. Je discutais à l’occasion avec le chapelain du
couvent, qui, tout de même que son successeur, allaient me précéder dans
l’Église catholique. Je critiquais certains détails: mais les réponses
du chapelain, toutes pleines de la science la plus sûre, avait beau
vouloir me prouver que l’Église d’Angleterre, étant catholique, pouvait
prétendre à tous les privilèges catholiques, ces réponses ne parvenaient
pas à me satisfaire. Loin de là, elles m’amenaient à sentir plus
vivement que les privilèges catholiques étaient tout à fait étrangers au
caractère essentiel de l’Église anglicane, ce qui, du même coup,
paraissait impliquer comme conclusion que cette Église n’était pas
catholique. Aussi suis-je certain aujourd’hui que ces visites, plus
encore peut-être que tout le reste, ont commencé à mettre en pleine
lumière devant mes yeux le gouffre qui me séparait de la chrétienté
catholique. Je me souviens d’avoir fait don d’une lampe d’argent pour la
statue de la Vierge, dans ce couvent, par manière d’entraînement, afin
d’essayer de fortifier mes droits à faire partie de l’Église
universelle.