VIII

Ainsi le temps coulait, et mon inquiétude s’aggravait. Je commençais à

réfléchir sur mon cas. Je me disais que la vie que je menais à Kemsing

était trop heureuse pour être sainte, et je méditais d’autres plans

d’avenir. J’avais acquis, à ce moment, une certaine habileté dans la

prédication. Je pris part à une mission paroissiale, et fus invité par

le chanoine missionnaire de notre diocèse à venir décidément m’installer

près de lui pour l’aider dans son œuvre. Mais j’avais, depuis lors,

formé le rêve de me vouer à la vie religieuse sous sa forme la plus

pure: et j’ajouterai que mes velléités de me rendre à l’invitation du

chanoine missionnaire furent encore bien réduites lorsque j’appris que,

dans la chapelle de Cantorbéry que nous aurions eue, force nous aurait

été de renoncer à ce beau cérémonial accoutumé. En toute honnêteté, je

ne pense pas que j’aie été, à ce moment ni jamais, un simple

«ritualiste», attachant une importance prépondérante à la liturgie; mais

il me semblait évident que la foi et son expression devaient aller de

front, et que nous nous rendrions gratuitement la tâche malaisée en

voulant prêcher une religion dont les signes extérieurs et

l’accompagnement liturgique indispensable se trouveraient absents. Je

n’en finis pas moins, cependant, par me décider à accepter l’invitation,

si le successeur de mon père, l’archevêque Temple, était d’avis que je

l’acceptasse. L’archevêque se montra plein de bonté pour moi: mais sa

réponse, après une demi-heure d’entretien, fut tout à fait péremptoire.

Elle me fit entendre que j’étais trop jeune pour une tâche aussi

importante; si bien que je m’en retournai à Kemsing avec la résolution

arrêtée de m’offrir plutôt à faire partie de cette communauté anglicane

de la Résurrection dont j’avais entendu parler bien des fois déjà, avec

des éloges respectueux.

Quelques semaines après, j’eus à ce sujet un entretien avec le révérend

Gore (aujourd’hui évêque d’Oxford), dans sa maison de chanoine à

Westminster; et je fus définitivement admis à l’épreuve, dans la

communauté. Le révérend Gore, lui aussi, me témoigna une bonté et une

sympathie extrêmes. Il semblait comprendre mes aspirations, tandis que,

de mon côté, je me sentais profondément ému à la fois de sa propre

attitude et de la calme atmosphère religieuse qui l’entourait. J’avais

désormais l’impression que tous mes troubles avaient pris fin. La pensée

de la vie nouvelle qui s’ouvrait devant moi m’excitait et me ravissait

infiniment, et il me devenait plus facile que jamais de traiter toutes

les «difficultés romaines» comme des tentations diaboliques. En revoyant

tout cela aujourd’hui, je comprends que mon attention était simplement

distraite, et mon imagination absorbée par la nouveauté du spectacle qui

allait s’offrir à moi; en réalité, mon inquiétude de naguère persistait

sans aucun changement. Mais il n’en est pas moins vrai que, lorsque je

me rendis à Birkenhaed pour assister à la retraite annuelle de la

communauté, par laquelle devait commencer ma période d’épreuve, aucune

pensée de pouvoir jamais abandonner la communion anglicane ne

m’apparaissait concevable. J’allais être lancé parmi les flots d’une mer

entièrement nouvelle; j’allais vivre comme avaient vécu les moines d’il

y a cinq siècles; j’allais réaliser--d’une manière imprévue, il est

vrai--mes anciens rêves de Llandaff et de Damas; j’allais me consacrer à

Dieu, une fois pour toutes, dans la plus haute des vocations accessibles

à l’homme.

Les confessions d'un converti · 第 23 / 60 题