Ce n’est vraiment qu’au bout d’une année de parfait repos que me sont
revenus mes troubles de naguère, et sans que je puisse me rappeler
exactement aujourd’hui l’occasion qui les a réveillés en moi. Il
m’arrivait bien parfois, durant cette première année, d’avoir des
moments de malaise, en particulier après avoir chanté la célébration
chorale. Je me demandais alors si, en fin de compte, c’était chose
possible que je me trouvasse dans l’erreur, et que la cérémonie où je
venais de prendre part, cette fête rendue si belle et par l’art et par
la dévotion, ne fût rien autre qu’un effort «subjectif» de notre Église
pour affirmer nos titres à une qualité que nous ne possédions point. Il
y avait, dans le chœur de notre église, une plaque de cuivre consacrée à
la mémoire d’un certain «Thomas de Hoppe», un prêtre d’avant la Réforme;
et, à plus d’une reprise, j’ai songé malgré moi à ce qu’aurait pensé ce
sir Thomas de toutes nos pratiques anglicanes. Mais je m’étais accoutumé
à traiter toutes les pensées de ce genre comme des tentations. Je les
confessais expressément comme des péchés; je lisais des livres en faveur
de l’Église d’Angleterre, je m’ingéniais de toutes mes forces, dans un
ou deux cas, à retenir des paroissiens qui se sentaient le désir de
passer au catholicisme; et j’achevais de tâcher à me réformer moi-même
par l’adoption d’un langage des plus méprisants à l’égard de ce que
j’appelais la «mission italienne»,--d’une formule qui avait été, je
crois, imaginée autrefois par mon père.
Je me rappelle surtout un incident qui montre bien à quel point ces
pensées étaient alors en train de me préoccuper. J’assistais, dans la
cathédrale de Saint-Paul, à la cérémonie organisée pour fêter le Jubilé
de Diamant de la Reine Victoria; et, parmi les innombrables personnages
curieux qui s’offraient à mes regards, je me rappelle qu’à beaucoup près
c’était le représentant du pape qui m’attirait le plus. Je ne cessais
pas de l’observer, épiant tous ses gestes, et m’efforçant de me
persuader que ce prélat romain se trouvait impressionné par le spectacle
de notre Église d’Angleterre dans toute la plénitude de sa gloire. Cette
cérémonie était d’ailleurs, vraiment, un spectacle frappant; et
j’éprouvais un enthousiasme profond à la vue du groupe magnifique de nos
archevêques et évêques, assemblés sur les marches du chœur, en robes
solennelles. Le bruit avait même couru que ces hauts dignitaires avaient
consenti à porter des mitres, et cette rumeur avait grandement ému notre
monde religieux. En fait, nos évêques ne portaient point de mitres: mais
c’était un plaisir de voir l’éclat fastueux des coiffures très diverses
qu’ils avaient arborées. L’évêque de Londres, que je revois encore,
portait sur la tête une sorte de toque dorée qui valait presque une
mitre; et j’exultais à la pensée des récits et descriptions que devrait
faire le prélat papiste, lorsqu’il reviendrait auprès de ses arrogants
amis de là-bas. J’eus également plaisir à apprendre, un jour ou deux
plus tard, qu’un pasteur anglican de ma connaissance avait été pris pour
un prêtre catholique, dans la foule de la sortie.
Chose étrange: je ne fus que très faiblement affecté par la décision
papale au sujet des ordres anglicans. Certes, cette décision m’avait
surpris, d’autant plus qu’un membre du clergé anglican, revenu de Rome
où il avait été en mesure de se bien renseigner, m’avait assuré que la
décision nous serait favorable; mais, encore une fois, jamais la
déception ainsi éprouvée ne m’a touché très à fond. J’avais simplement
conscience comme d’une certaine sensation de douleur sourde, dans mon
âme, toutes les fois que j’y pensais: mais jamais, durant tout le temps
qui a précédé ma conversion, la condamnation solennelle de nos ordres
anglicans ne m’a fortement remué, dans un sens ni dans l’autre.
Ce fut encore pendant cette année de Kemsing que je reçus ma première
confession, celle d’un jeune élève d’Eton qui demeurait aux environs, et
qui n’allait point tarder à devenir catholique. Je me rappelle mon émoi
à la pensée que quelqu’un pourrait nous déranger pendant la cérémonie:
car, bien que la confession fût prêchée dans notre paroisse, elle n’y
était pour ainsi dire jamais pratiquée. Je finis par fermer à clef la
porte de l’église, tout tremblant d’émoi; j’écoutai la confession, et
puis je m’en revins au presbytère avec le sentiment d’avoir commis une
faute à la fois terrible et splendide.