Un coup nouveau m’attendait à Damas. Je lus dans le _Guardian_ que le
prédicateur à qui je devais ma notion d’une doctrine distinctement
catholique, celui-là même qui m’avait amené à faire ma première
confession, venait de se soumettre à l’Église romaine. Je ne saurais
décrire le choc et l’horreur que fut pour moi cette nouvelle. J’écrivis
de Damas au susdit prédicateur une lettre qui--ou du moins je me plais
maintenant à le supposer--ne contenait pas un seul mot amer: mais le
fait est que je ne reçus aucune réponse. Le destinataire m’a simplement
dit, depuis, que l’absence de reproches, dans le ton de ma lettre,
l’avait étonné.
Ce fut également à Damas que, une fois de plus, je revins à mon projet
de fondation d’une maison religieuse; et, par une sorte de défi aux
sentiments qui commençaient à me troubler, je décidai avec un ami que la
constitution et le cérémonial de notre fondation seraient expressément
«anglais». Nous ne devions porter aucun vêtement eucharistique, mais des
surplis et écharpes noires; après quoi, nous ne devions, dans notre
ordre nouveau, rien faire de particulier, trop heureux simplement
d’appartenir à une maison pieuse.
Ce fut dans ces dispositions que je revins en Angleterre, avec l’espoir
d’y trouver un havre de paix. Là, du moins, je le savais, je ne serais
plus agité à chaque instant par des preuves trop évidentes de mon
isolement; sans compter que j’y trouverais aussi, exactement,
l’atmosphère de repos et de beauté dont j’avais besoin. J’avais été
nommé vicaire assistant à Kemsing, le village même où avait eu lieu
cette inoubliable retraite qui m’avait initié pour la première fois à
l’idée d’un dogme ordonné. L’emploi que l’on m’avait imposé était des
plus faciles: car l’état de ma santé m’empêchait encore de me livrer à
tout travail un peu fatigant.
V
Et, en vérité, je vécus à Kemsing une vie extraordinairement heureuse,
pendant environ une année. La vieille église avait été restaurée avec un
goût exquis, la musique était fort belle, le cérémonial plein de
dignité, et nettement «catholique». Le presbytère où je demeurais avec
l’un de mes amis était une maison charmante, toujours peuplée de
personnes charmantes; et, dans cette atmosphère appropriée, mes troubles
disparurent aussi complètement que possible.
Ce fut là que, pour la première fois, après une seconde retraite prêchée
par le Père Mathurin, mon curé introduisit régulièrement l’usage de
célébrer la communion, chaque dimanche, avec des surplis de toile. Nous
n’employions cependant ces surplis, ainsi que les lumières et les
hosties, que dans la matinée du dimanche, et non pas aux offices
solennels de midi: car nous avions à considérer les vues très
anti-catholiques du châtelain du lieu, qui, tout en étant un vieillard
des plus courtois, apportait un véritable fanatisme à affirmer sa
position d’ultra-protestant. J’ai souvent admiré l’étonnante réserve de
ce châtelain pendant qu’il nous accueillait, mon curé et moi, dans sa
belle vieille maison: car je savais qu’au fond de son cœur il nous
croyait des ennemis avérés de la croix du Christ, et des collaborateurs
plus ou moins conscients de la Femme Écarlate de Rome. J’ajouterai que
je n’aimais pas beaucoup, pour ma part, cette façon d’adopter une
certaine forme de culte le matin et une autre à midi: car je me
fortifiais de jour en jour dans les principes de la Haute Église, et je
me souviens d’avoir été félicité de mes instincts «catholiques» par le
pasteur de Londres à qui j’allais régulièrement me confesser quatre fois
par année. Ce fut aussi durant cette période que je m’affiliai à trois
sociétés ritualistes de Londres. Mais l’essentiel est que, pendant tout
ce temps, je me sentais infiniment heureux à Kemsing.
Il m’était redevenu tout à fait possible, en concentrant résolument mes
regards sur les seuls objets qui me convenaient, de croire que l’Église
d’Angleterre était ce qu’elle prétendait être, la mère spirituelle du
peuple anglais et une partie authentique de l’Église universelle du
Christ. Je m’étais lié d’amitié avec des personnes excellentes, dont je
suis heureux de pouvoir dire que leur affection m’est restée fidèle
jusqu’à ce jour; j’avais commencé à m’occuper soigneusement de mes
prédications; et je travaillais beaucoup à instruire les enfants du
village. Les seules occasions que j’eusse de me rappeler les faits
extérieurs étaient, de temps à autre, des réunions ecclésiastiques, et
puis aussi, parfois, de petits paragraphes secs et coupants, dans les
journaux, m’apprenant que telle ou telle personne que j’avais connue
autrefois venait d’être «reçue dans l’Église catholique romaine».