III

Encore mon malaise s’accrut-il lorsque, au sortir de Louqsor, je passai

par Jérusalem et par la Terre sainte. Là aussi, dans ce berceau du

christianisme, je constatai que nous étions moins que rien. Il est vrai

que l’évêque anglican de Jérusalem me témoigna une extrême bonté, me

pria de prêcher dans sa chapelle, me fit cadeau d’une petite croix d’or,

et obtint pour moi la permission de célébrer la communion dans la

chapelle d’Abraham. Mais cette dernière faveur elle-même fut loin

d’avoir de quoi me rassurer. Il nous était défendu de nous servir de

l’autel grec; on avait dû apporter du dehors une table, ainsi que les

ornements habituels, prêtés par une pieuse confrérie anglicane; et ce

fut dans ces conditions que, tout distrait et gêné, épié curieusement de

la porte par un groupe de Grecs, je célébrai ce qu’alors je croyais être

les mystères divins, avec une impression de solitude qui me pesait

lourdement.

La même chose se retrouvait dans toutes les Églises. Chaque secte

imaginable de l’Orient, hérétique ou schismatique, avait son tour à

l’autel du Saint-Sépulcre: car chacune avait au moins derrière soi la

respectabilité de plusieurs siècles, une sorte de continuité historique.

Je pus voir, notamment à Bethléem, des rites bien étranges et bien

invraisemblables. Mais l’Église anglicane, celle que j’avais été

accoutumé à considérer comme le tronc sain d’un arbre pourri, celle-là

n’avait de privilèges nulle part. C’était comme si elle n’eût pas

existé; ou plutôt je la voyais reconnue et traitée par le reste de la

chrétienté, simplement, comme une secte protestante d’origine toute

fraîche. Par une manière d’affirmation solennelle, je me mis à porter

publiquement ma soutane dans les rues, à la grande consternation de

quelques protestants irlandais dont j’avais fait la connaissance, et

dont je me souviens que, dès lors, je me sentais fort ennuyé de songer

que j’étais en pleine communion religieuse avec eux. J’eus même une

véritable querelle avec un marchand du pays qui m’avait dit que, malgré

ma soutane, il supposait que je n’étais pas un prêtre, mais un pasteur.

Il y avait d’autres pasteurs, dans le groupe en compagnie duquel je me

rendis à Damas; et deux ou trois d’entre nous, chaque matin avant de

partir, célébrions le service de communion dans l’une des tentes. L’un

de ces pasteurs, un Américain très pieux et d’un sérieux profond, non

seulement récitait tout haut son office à cheval, mais avait amené avec

soi ses vêtements cultuels, ses vases, ses chandeliers, et ses hosties,

dont je me servais, moi aussi, avec une joie secrète. Je suis heureux

d’ajouter que ce pasteur, de même que moi, a été plus tard reçu dans

l’Église catholique, et ordonné prêtre.

Les confessions d'un converti · 第 19 / 60 题