Encore mon malaise s’accrut-il lorsque, au sortir de Louqsor, je passai
par Jérusalem et par la Terre sainte. Là aussi, dans ce berceau du
christianisme, je constatai que nous étions moins que rien. Il est vrai
que l’évêque anglican de Jérusalem me témoigna une extrême bonté, me
pria de prêcher dans sa chapelle, me fit cadeau d’une petite croix d’or,
et obtint pour moi la permission de célébrer la communion dans la
chapelle d’Abraham. Mais cette dernière faveur elle-même fut loin
d’avoir de quoi me rassurer. Il nous était défendu de nous servir de
l’autel grec; on avait dû apporter du dehors une table, ainsi que les
ornements habituels, prêtés par une pieuse confrérie anglicane; et ce
fut dans ces conditions que, tout distrait et gêné, épié curieusement de
la porte par un groupe de Grecs, je célébrai ce qu’alors je croyais être
les mystères divins, avec une impression de solitude qui me pesait
lourdement.
La même chose se retrouvait dans toutes les Églises. Chaque secte
imaginable de l’Orient, hérétique ou schismatique, avait son tour à
l’autel du Saint-Sépulcre: car chacune avait au moins derrière soi la
respectabilité de plusieurs siècles, une sorte de continuité historique.
Je pus voir, notamment à Bethléem, des rites bien étranges et bien
invraisemblables. Mais l’Église anglicane, celle que j’avais été
accoutumé à considérer comme le tronc sain d’un arbre pourri, celle-là
n’avait de privilèges nulle part. C’était comme si elle n’eût pas
existé; ou plutôt je la voyais reconnue et traitée par le reste de la
chrétienté, simplement, comme une secte protestante d’origine toute
fraîche. Par une manière d’affirmation solennelle, je me mis à porter
publiquement ma soutane dans les rues, à la grande consternation de
quelques protestants irlandais dont j’avais fait la connaissance, et
dont je me souviens que, dès lors, je me sentais fort ennuyé de songer
que j’étais en pleine communion religieuse avec eux. J’eus même une
véritable querelle avec un marchand du pays qui m’avait dit que, malgré
ma soutane, il supposait que je n’étais pas un prêtre, mais un pasteur.
Il y avait d’autres pasteurs, dans le groupe en compagnie duquel je me
rendis à Damas; et deux ou trois d’entre nous, chaque matin avant de
partir, célébrions le service de communion dans l’une des tentes. L’un
de ces pasteurs, un Américain très pieux et d’un sérieux profond, non
seulement récitait tout haut son office à cheval, mais avait amené avec
soi ses vêtements cultuels, ses vases, ses chandeliers, et ses hosties,
dont je me servais, moi aussi, avec une joie secrète. Je suis heureux
d’ajouter que ce pasteur, de même que moi, a été plus tard reçu dans
l’Église catholique, et ordonné prêtre.