III

Dans l’école privée de Clevedon, où je fus d’abord placé, nous avions

des offices religieux d’un ordre plus «ritualiste» que ceux auxquels

j’avais été habitué chez mon père. L’école possédait une chapelle sombre

et d’atmosphère mystique; les pasteurs revêtaient des étoles de couleur,

et maints offices se faisaient en chant grégorien. Mais je n’ai pas le

moindre souvenir d’avoir éprouvé une impression de surprise en

constatant la différence de l’enseignement religieux donné dans cette

école avec celui que l’on m’avait appris à la maison; simplement, je me

sentais un peu intéressé et alarmé tout ensemble devant les menues

différences du rituel; et je me rappelle que l’espèce de plain-chant que

nous étions forcés d’employer ne laissait pas de me produire un effet

déprimant.

A l’école d’Eton, ensuite, je me retrouvai tout à fait dans l’atmosphère

religieuse qui m’était familière, avec une grande solennité extérieure,

de beaux chants anglais, et une extrême imprécision de dogme. Selon

toute apparence, c’était là que j’aurais dû recevoir une profonde

impression religieuse. Mais, en fait, je n’en reçus aucune, non plus

d’ailleurs que les autres jeunes garçons de ma connaissance. Ma

confirmation eut à être reculée pendant deux ans, en raison de

l’indifférence que l’on me soupçonnait d’avoir à l’égard de cette

cérémonie, et que j’avais pour elle en réalité. Le fait est que je

considérais cette confirmation comme une simple formalité extérieure,

sanctionnant une espèce de maturité spirituelle; si bien que je fus fort

étonné lorsque, m’étant enfin décidé à interroger mon père sur la date

où aurait lieu ma confirmation,--puisque la plupart de mes amis avaient

déjà depuis longtemps obtenu la leur,--je m’entendis répondre que

j’aurais dû, moi aussi, être confirmé depuis un an ou deux, mais que

l’on avait ajourné la chose parce que je n’avais point paru la désirer.

Mon père ajouta que, puisque j’avais pris moi-même l’initiative de le

questionner à ce sujet, il m’autorisait à recevoir la confirmation.

Cette réponse éveilla en moi un léger sentiment de protestation: car je

m’étais si complètement accoutumé à me laisser diriger par mon père en

matière de religion que jamais l’idée ne m’était venue de la

possibilité, pour moi, de prendre une initiative quelconque en cette

matière.

Mais la confirmation elle-même, et accompagnée de très tendres

entretiens avec mon père, n’apporta aucune différence dans mes

sentiments religieux. Pour me préparer à la cérémonie, je m’adressai à

un «tuteur» professionnel, qui me prit en particulier une demi-douzaine

de fois, et me parla surtout de morale, en me recommandant l’énergie

intérieure. Je ne me souviens pas qu’il m’ait rien dit sur le dogme: ce

genre de chose était, sans doute, considéré comme établi d’avance.

Cependant, mon tuteur me suggéra l’idée d’une sorte de confession

rudimentaire, mais naturellement sans qu’il s’agît d’absolution, car je

ne crois pas que j’aie jamais, même à ce moment, réfléchi à la

possibilité d’une pareille sanction. Aussi bien ne voulus-je même pas

admettre ce projet d’une confession de mes péchés, en déclarant que je

n’avais rien que je souhaitasse révéler. Enfin mon tuteur me donna la

_Religion Personnelle_ de Goulburn, un gros livre épais et mortellement

ennuyeux. J’ai retrouvé le volume, il y a quelques années, et j’ai

constaté que les pages n’en étaient pas coupées. En vérité, toute

l’affaire de ma confirmation a eu pour moi si peu d’importance que je ne

parviens même pas à me rappeler le nom de l’évêque qui s’est trouvé

chargé de me confirmer. Le seul incident qui se rattache à ma

confirmation, dans ma mémoire, est une consultation que j’ai eue, ce

jour-là, avec trois amis, touchant la question de savoir s’il serait

convenable de jouer au tennis dans l’après-midi du jour de la fête, ou

bien s’il serait décidément plus convenable de passer la journée entière

dans une inaction respectueuse. Nous n’étions, certes, aucunement

hypocrites, ni non plus méprisants: nous désirions sincèrement faire ce

qui seyait, dans l’espèce; et nous nous demandions simplement si notre

partie de tennis pouvait ou non se concilier avec les convenances les

plus irréprochables. En fin de compte, nous décidâmes que la chose était

possible, et nous jouâmes notre partie, tout au plus avec un air

légèrement réservé. Ma mère, de son côté, me donna ce jour-là une petite

croix de Malte en argent, où elle avait fait graver la date de ma

confirmation, le 26 mars 1887. Je portai cette croix attachée à ma

chaîne de montre pendant quelque temps,--car dans notre école d’Eton, à

ce moment, il n’y avait pas plus d’opposition à la religion que

d’enthousiasme pour elle,--mais je ne tardai pas à la perdre, sans que

cette perte me laissât trop de regret.

Le jour de ma communion, lui, m’a produit un peu plus d’effet. Tout ce

que je voyais autour de moi m’apparaissait inaccoutumé et mystérieux:

car une fois seulement, auparavant, j’avais eu l’occasion d’assister à

un office de communion. J’eus même vaguement l’idée d’être entré depuis

lors dans un lien plus étroit avec le divin Maître; et, bien que je me

sentisse un peu ennuyé à la pensée que, désormais, j’aurais à me mieux

conduire dans la vie, je me rappelle que, très sincèrement, je me promis

de le faire.

Il y a encore deux autres incidents que je me rappelle comme s’étant

rattachés, durant cette période, à mes sentiments religieux. Le premier

a été la découverte que j’ai faite, dans une chambre inoccupée, au

palais épiscopal de Lambeth, d’un exemplaire des _Prières_ du docteur

Ken, écrites à l’usage des écoliers de Winchester. Ce volume, je ne sais

trop pourquoi, réussit à séduire ma fantaisie; et je me rappelle

également que mon père inscrivit avec grand plaisir son nom et le mien

sur le livre, lorsque je lui demandai si je pouvais le prendre pour moi.

Je fis emploi assidûment, pendant quelques mois, des prières de Ken, qui

m’avaient plu par leur langue, sans doute, ainsi que par une certaine

allure à la fois élégante et solennelle. Puis je cessai tout à fait de

prier; et je me contentai d’aller à la communion aussi souvent que

c’était nécessaire pour les convenances du dehors,--mais chaque fois, je

crois bien, avec les mêmes intentions de me rendre digne de la faveur

divine.

Le second incident m’arriva à Eton, malgré tout ce qu’il avait d’anormal

dans cette maison. Le fils d’un haut dignitaire de l’Église évangélique

avait traversé une espèce de crise religieuse, chez lui, pendant ses

vacances; et, de retour au collège, il s’était mis, avec un beau zèle, à

vouloir convertir ses camarades. Je me trouvai être l’un d’eux, et ce

garçon finit par obtenir de moi, ainsi que de l’un de mes amis, notre

assistance régulière à des séances de lecture de la Bible, accompagnée

de prières, qui avaient lieu dans sa chambre. Quatre autres élèves se

trouvèrent assemblés avec nous; et nous nous tenions assis dans un état

d’inquiétude vague, échangeant de furtifs coups d’œil pendant que notre

apôtre nous exposait sa doctrine. Au moindre bruit de pas dans le

corridor, les Bibles disparaissaient comme dans les tours de

passe-passe; et je me souviens que ces séances se terminèrent à jamais

dès la seconde fois, arrêtées par une soudaine et irrépressible

explosion de rire de la part de mon ami le plus intime. Le pauvre garçon

s’agitait sur sa chaise, le visage écarlate, avec des larmes ruisselant

sur ses joues et des éclats de rire lui échappant par bouffées

successives, tandis que le reste de l’assistance se tournait

alternativement vers lui et vers notre instructeur. Je crois, du reste,

que toute cette affaire aurait pu devenir extrêmement malsaine pour nous

si elle nous avait affectés le moins du monde; mais, fort heureusement,

elle n’y réussit pas, et nous sortîmes de la seconde séance avec

l’opinion toujours bien arrêtée qu’un zèle religieux comme celui-là

était plutôt «commun», et sans la moindre valeur.

Notre évangéliste, cependant, ne se laissa point décourager; et sa

tentative suivante fut même beaucoup plus sérieuse. Il s’arrangea, je ne

sais comment, pour décider un ancien élève à venir à Eton et à y faire

un grand discours, en présence de l’un des principaux maîtres de la

maison, ce qui ne laisse pas d’être bien surprenant. J’assistai

naturellement à la scène, qui fut terrible. L’ancien élève nous débita

une harangue pathétique, consacrée surtout à confesser ouvertement le

grand péché qu’avait été, naguère, sa propre manière de vivre au

collège. Je ne crois pas avoir jamais vu des jeunes gens plus

sincèrement remplis d’horreur, non point, il est vrai, à cause de la

substance d’un tel récit, mais à cause de tout ce qu’il y avait de

scandaleusement «inélégant» à y faire allusion en public.

Cette même attitude d’indifférence s’est encore manifestée de bien

d’autres façons. Les offices de la chapelle, à Eton, comptaient vraiment

pour très peu de chose, au point de vue religieux: c’étaient plutôt des

solennités artistiques, rendant à Dieu un hommage équivalent à celui que

constituaient, vis-à-vis de la reine Victoria, nos acclamations unanimes

lorsqu’elle venait nous voir, ou bien lorsque nous-mêmes, parfois,

étions conduits au château pour lui être présentés. Chacun pouvait à son

gré, personnellement, ressentir ou non un profond enthousiasme:

l’essentiel était seulement que tout le monde témoignât au dehors d’une

déférence convenable. Quelquefois, cependant, l’un ou l’autre des

professeurs ecclésiastiques du collège tentait bravement, dans un

sermon, de faire un appel direct à la conscience de ses auditeurs, en

particulier sur le sujet de la pureté. Mais le fait est que ces

auditeurs, en somme, avant comme après cette prédication, n’avaient sur

ce sujet aucun principe qui leur fût commun. Un élève pouvait être

incroyablement corrompu, au point de vue de la pureté, ou bien au

contraire scrupuleusement soucieux d’une pureté absolue, sans que cela

lui aliénât ou lui valût le moins du monde les égards de ses camarades;

le code moral de notre collège, du moins en ce temps-là, regardait ces

questions comme étant simple affaire de goûts individuels. Il y avait

certaines choses qui nous étaient positivement défendues: nous ne

devions pas être sales, ni lâches, ni dénonciateurs, ni voleurs; mais

quant à la pureté, en particulier, chacun était libre de choisir sa

manière d’être, sans le moindre risque de passer pour un misérable si

l’on adoptait l’un des partis, ou d’être accusé de pruderie si l’on

préférait l’autre. Et aussi ces appels du haut de la chaire, qui le plus

souvent nous étaient faits avec beaucoup de sincérité et d’ardeur, nous

apparaissaient-ils surtout légèrement ridicules. Les autorités du

collège avaient leur opinion sur la matière; nous savions cela,

naturellement, mais n’en continuions pas moins à avoir, de notre côté,

une opinion différente. C’est dire que nulle impression ne nous vint

jamais de ces fervents discours, et que même jamais ceux-ci n’obtinrent

de nous l’honneur d’un commentaire, sauf peut-être pour l’un de nous à

observer, parfois, que «l’excellent A... avait paru bien excité», ce

jour-là. En un mot, une chaleur aussi évidente à nous parler d’un sujet

sur lequel chacun de nous avait depuis longtemps son siège fait, dans un

sens ou dans l’autre, c’était encore là une de ces choses «inélégantes»

dont la crainte et la détestation formaient la plus grosse partie de

notre morale scolaire.

Il y avait là, incontestablement, une lacune des plus graves, ou plutôt

un véritable mal; et j’estime que la principale cause du mal était, de

la part de nos maîtres, l’absence de toute action individuelle sur nos

âmes. Je crois savoir que des efforts ont été faits récemment pour

remédier à cela en une certaine mesure; mais je suis convaincu que

l’unique remède efficace se trouve, en fait, foncièrement impraticable

dans une atmosphère religieuse comme celle de ces grands collèges

anglais. Aussi longtemps que ces collèges protestants n’auront pas

trouvé le moyen d’introduire chez eux quelque chose d’analogue au

système employé dans les écoles catholiques pour l’encouragement de la

dévotion privée, quelque chose d’équivalent à des confessions

régulières, et accompagnées d’un enseignement religieux qui fasse sentir

aux collégiens les avantages qui résultent de cette pratique; aussi

longtemps que tout cela ne sera pas devenu possible dans les écoles

susdites, je ne vois pas comment les formalités publiques de la religion

pourront y être rien de plus que de simples formalités. Seule, la

sauvegarde individuelle du confessionnal catholique aurait de quoi, en

réalité, constituer le remède rêvé; et il va sans dire que cette

sauvegarde se trouve, dans l’espèce, tout à fait impossible à utiliser.

Il n’y a pas jusqu’à un système de confession purement volontaire, comme

celui que pratiquaient autrefois certaines écoles anglicanes, qui, tout

en valant beaucoup mieux que rien, n’entraîne à sa suite des

inconvénients inévitables.

Les confessions d'un converti · 第 11 / 60 题