Dans l’école privée de Clevedon, où je fus d’abord placé, nous avions
des offices religieux d’un ordre plus «ritualiste» que ceux auxquels
j’avais été habitué chez mon père. L’école possédait une chapelle sombre
et d’atmosphère mystique; les pasteurs revêtaient des étoles de couleur,
et maints offices se faisaient en chant grégorien. Mais je n’ai pas le
moindre souvenir d’avoir éprouvé une impression de surprise en
constatant la différence de l’enseignement religieux donné dans cette
école avec celui que l’on m’avait appris à la maison; simplement, je me
sentais un peu intéressé et alarmé tout ensemble devant les menues
différences du rituel; et je me rappelle que l’espèce de plain-chant que
nous étions forcés d’employer ne laissait pas de me produire un effet
déprimant.
A l’école d’Eton, ensuite, je me retrouvai tout à fait dans l’atmosphère
religieuse qui m’était familière, avec une grande solennité extérieure,
de beaux chants anglais, et une extrême imprécision de dogme. Selon
toute apparence, c’était là que j’aurais dû recevoir une profonde
impression religieuse. Mais, en fait, je n’en reçus aucune, non plus
d’ailleurs que les autres jeunes garçons de ma connaissance. Ma
confirmation eut à être reculée pendant deux ans, en raison de
l’indifférence que l’on me soupçonnait d’avoir à l’égard de cette
cérémonie, et que j’avais pour elle en réalité. Le fait est que je
considérais cette confirmation comme une simple formalité extérieure,
sanctionnant une espèce de maturité spirituelle; si bien que je fus fort
étonné lorsque, m’étant enfin décidé à interroger mon père sur la date
où aurait lieu ma confirmation,--puisque la plupart de mes amis avaient
déjà depuis longtemps obtenu la leur,--je m’entendis répondre que
j’aurais dû, moi aussi, être confirmé depuis un an ou deux, mais que
l’on avait ajourné la chose parce que je n’avais point paru la désirer.
Mon père ajouta que, puisque j’avais pris moi-même l’initiative de le
questionner à ce sujet, il m’autorisait à recevoir la confirmation.
Cette réponse éveilla en moi un léger sentiment de protestation: car je
m’étais si complètement accoutumé à me laisser diriger par mon père en
matière de religion que jamais l’idée ne m’était venue de la
possibilité, pour moi, de prendre une initiative quelconque en cette
matière.
Mais la confirmation elle-même, et accompagnée de très tendres
entretiens avec mon père, n’apporta aucune différence dans mes
sentiments religieux. Pour me préparer à la cérémonie, je m’adressai à
un «tuteur» professionnel, qui me prit en particulier une demi-douzaine
de fois, et me parla surtout de morale, en me recommandant l’énergie
intérieure. Je ne me souviens pas qu’il m’ait rien dit sur le dogme: ce
genre de chose était, sans doute, considéré comme établi d’avance.
Cependant, mon tuteur me suggéra l’idée d’une sorte de confession
rudimentaire, mais naturellement sans qu’il s’agît d’absolution, car je
ne crois pas que j’aie jamais, même à ce moment, réfléchi à la
possibilité d’une pareille sanction. Aussi bien ne voulus-je même pas
admettre ce projet d’une confession de mes péchés, en déclarant que je
n’avais rien que je souhaitasse révéler. Enfin mon tuteur me donna la
_Religion Personnelle_ de Goulburn, un gros livre épais et mortellement
ennuyeux. J’ai retrouvé le volume, il y a quelques années, et j’ai
constaté que les pages n’en étaient pas coupées. En vérité, toute
l’affaire de ma confirmation a eu pour moi si peu d’importance que je ne
parviens même pas à me rappeler le nom de l’évêque qui s’est trouvé
chargé de me confirmer. Le seul incident qui se rattache à ma
confirmation, dans ma mémoire, est une consultation que j’ai eue, ce
jour-là, avec trois amis, touchant la question de savoir s’il serait
convenable de jouer au tennis dans l’après-midi du jour de la fête, ou
bien s’il serait décidément plus convenable de passer la journée entière
dans une inaction respectueuse. Nous n’étions, certes, aucunement
hypocrites, ni non plus méprisants: nous désirions sincèrement faire ce
qui seyait, dans l’espèce; et nous nous demandions simplement si notre
partie de tennis pouvait ou non se concilier avec les convenances les
plus irréprochables. En fin de compte, nous décidâmes que la chose était
possible, et nous jouâmes notre partie, tout au plus avec un air
légèrement réservé. Ma mère, de son côté, me donna ce jour-là une petite
croix de Malte en argent, où elle avait fait graver la date de ma
confirmation, le 26 mars 1887. Je portai cette croix attachée à ma
chaîne de montre pendant quelque temps,--car dans notre école d’Eton, à
ce moment, il n’y avait pas plus d’opposition à la religion que
d’enthousiasme pour elle,--mais je ne tardai pas à la perdre, sans que
cette perte me laissât trop de regret.
Le jour de ma communion, lui, m’a produit un peu plus d’effet. Tout ce
que je voyais autour de moi m’apparaissait inaccoutumé et mystérieux:
car une fois seulement, auparavant, j’avais eu l’occasion d’assister à
un office de communion. J’eus même vaguement l’idée d’être entré depuis
lors dans un lien plus étroit avec le divin Maître; et, bien que je me
sentisse un peu ennuyé à la pensée que, désormais, j’aurais à me mieux
conduire dans la vie, je me rappelle que, très sincèrement, je me promis
de le faire.
Il y a encore deux autres incidents que je me rappelle comme s’étant
rattachés, durant cette période, à mes sentiments religieux. Le premier
a été la découverte que j’ai faite, dans une chambre inoccupée, au
palais épiscopal de Lambeth, d’un exemplaire des _Prières_ du docteur
Ken, écrites à l’usage des écoliers de Winchester. Ce volume, je ne sais
trop pourquoi, réussit à séduire ma fantaisie; et je me rappelle
également que mon père inscrivit avec grand plaisir son nom et le mien
sur le livre, lorsque je lui demandai si je pouvais le prendre pour moi.
Je fis emploi assidûment, pendant quelques mois, des prières de Ken, qui
m’avaient plu par leur langue, sans doute, ainsi que par une certaine
allure à la fois élégante et solennelle. Puis je cessai tout à fait de
prier; et je me contentai d’aller à la communion aussi souvent que
c’était nécessaire pour les convenances du dehors,--mais chaque fois, je
crois bien, avec les mêmes intentions de me rendre digne de la faveur
divine.
Le second incident m’arriva à Eton, malgré tout ce qu’il avait d’anormal
dans cette maison. Le fils d’un haut dignitaire de l’Église évangélique
avait traversé une espèce de crise religieuse, chez lui, pendant ses
vacances; et, de retour au collège, il s’était mis, avec un beau zèle, à
vouloir convertir ses camarades. Je me trouvai être l’un d’eux, et ce
garçon finit par obtenir de moi, ainsi que de l’un de mes amis, notre
assistance régulière à des séances de lecture de la Bible, accompagnée
de prières, qui avaient lieu dans sa chambre. Quatre autres élèves se
trouvèrent assemblés avec nous; et nous nous tenions assis dans un état
d’inquiétude vague, échangeant de furtifs coups d’œil pendant que notre
apôtre nous exposait sa doctrine. Au moindre bruit de pas dans le
corridor, les Bibles disparaissaient comme dans les tours de
passe-passe; et je me souviens que ces séances se terminèrent à jamais
dès la seconde fois, arrêtées par une soudaine et irrépressible
explosion de rire de la part de mon ami le plus intime. Le pauvre garçon
s’agitait sur sa chaise, le visage écarlate, avec des larmes ruisselant
sur ses joues et des éclats de rire lui échappant par bouffées
successives, tandis que le reste de l’assistance se tournait
alternativement vers lui et vers notre instructeur. Je crois, du reste,
que toute cette affaire aurait pu devenir extrêmement malsaine pour nous
si elle nous avait affectés le moins du monde; mais, fort heureusement,
elle n’y réussit pas, et nous sortîmes de la seconde séance avec
l’opinion toujours bien arrêtée qu’un zèle religieux comme celui-là
était plutôt «commun», et sans la moindre valeur.
Notre évangéliste, cependant, ne se laissa point décourager; et sa
tentative suivante fut même beaucoup plus sérieuse. Il s’arrangea, je ne
sais comment, pour décider un ancien élève à venir à Eton et à y faire
un grand discours, en présence de l’un des principaux maîtres de la
maison, ce qui ne laisse pas d’être bien surprenant. J’assistai
naturellement à la scène, qui fut terrible. L’ancien élève nous débita
une harangue pathétique, consacrée surtout à confesser ouvertement le
grand péché qu’avait été, naguère, sa propre manière de vivre au
collège. Je ne crois pas avoir jamais vu des jeunes gens plus
sincèrement remplis d’horreur, non point, il est vrai, à cause de la
substance d’un tel récit, mais à cause de tout ce qu’il y avait de
scandaleusement «inélégant» à y faire allusion en public.
Cette même attitude d’indifférence s’est encore manifestée de bien
d’autres façons. Les offices de la chapelle, à Eton, comptaient vraiment
pour très peu de chose, au point de vue religieux: c’étaient plutôt des
solennités artistiques, rendant à Dieu un hommage équivalent à celui que
constituaient, vis-à-vis de la reine Victoria, nos acclamations unanimes
lorsqu’elle venait nous voir, ou bien lorsque nous-mêmes, parfois,
étions conduits au château pour lui être présentés. Chacun pouvait à son
gré, personnellement, ressentir ou non un profond enthousiasme:
l’essentiel était seulement que tout le monde témoignât au dehors d’une
déférence convenable. Quelquefois, cependant, l’un ou l’autre des
professeurs ecclésiastiques du collège tentait bravement, dans un
sermon, de faire un appel direct à la conscience de ses auditeurs, en
particulier sur le sujet de la pureté. Mais le fait est que ces
auditeurs, en somme, avant comme après cette prédication, n’avaient sur
ce sujet aucun principe qui leur fût commun. Un élève pouvait être
incroyablement corrompu, au point de vue de la pureté, ou bien au
contraire scrupuleusement soucieux d’une pureté absolue, sans que cela
lui aliénât ou lui valût le moins du monde les égards de ses camarades;
le code moral de notre collège, du moins en ce temps-là, regardait ces
questions comme étant simple affaire de goûts individuels. Il y avait
certaines choses qui nous étaient positivement défendues: nous ne
devions pas être sales, ni lâches, ni dénonciateurs, ni voleurs; mais
quant à la pureté, en particulier, chacun était libre de choisir sa
manière d’être, sans le moindre risque de passer pour un misérable si
l’on adoptait l’un des partis, ou d’être accusé de pruderie si l’on
préférait l’autre. Et aussi ces appels du haut de la chaire, qui le plus
souvent nous étaient faits avec beaucoup de sincérité et d’ardeur, nous
apparaissaient-ils surtout légèrement ridicules. Les autorités du
collège avaient leur opinion sur la matière; nous savions cela,
naturellement, mais n’en continuions pas moins à avoir, de notre côté,
une opinion différente. C’est dire que nulle impression ne nous vint
jamais de ces fervents discours, et que même jamais ceux-ci n’obtinrent
de nous l’honneur d’un commentaire, sauf peut-être pour l’un de nous à
observer, parfois, que «l’excellent A... avait paru bien excité», ce
jour-là. En un mot, une chaleur aussi évidente à nous parler d’un sujet
sur lequel chacun de nous avait depuis longtemps son siège fait, dans un
sens ou dans l’autre, c’était encore là une de ces choses «inélégantes»
dont la crainte et la détestation formaient la plus grosse partie de
notre morale scolaire.
Il y avait là, incontestablement, une lacune des plus graves, ou plutôt
un véritable mal; et j’estime que la principale cause du mal était, de
la part de nos maîtres, l’absence de toute action individuelle sur nos
âmes. Je crois savoir que des efforts ont été faits récemment pour
remédier à cela en une certaine mesure; mais je suis convaincu que
l’unique remède efficace se trouve, en fait, foncièrement impraticable
dans une atmosphère religieuse comme celle de ces grands collèges
anglais. Aussi longtemps que ces collèges protestants n’auront pas
trouvé le moyen d’introduire chez eux quelque chose d’analogue au
système employé dans les écoles catholiques pour l’encouragement de la
dévotion privée, quelque chose d’équivalent à des confessions
régulières, et accompagnées d’un enseignement religieux qui fasse sentir
aux collégiens les avantages qui résultent de cette pratique; aussi
longtemps que tout cela ne sera pas devenu possible dans les écoles
susdites, je ne vois pas comment les formalités publiques de la religion
pourront y être rien de plus que de simples formalités. Seule, la
sauvegarde individuelle du confessionnal catholique aurait de quoi, en
réalité, constituer le remède rêvé; et il va sans dire que cette
sauvegarde se trouve, dans l’espèce, tout à fait impossible à utiliser.
Il n’y a pas jusqu’à un système de confession purement volontaire, comme
celui que pratiquaient autrefois certaines écoles anglicanes, qui, tout
en valant beaucoup mieux que rien, n’entraîne à sa suite des
inconvénients inévitables.