IV

Ce fut après avoir quitté le collège d’Eton, et avant d’entrer à

l’université de Cambridge, que je ressentis pour la première fois une

émotion d’ordre religieux. J’étais venu passer une année à Londres, et

d’abord, pendant quelques semaines, je m’étais senti vaguement intéressé

par la théosophie; puis, tout d’un coup, je devins entièrement absorbé

et fasciné par la beauté musicale et par toute la solennité de la vie

religieuse de la cathédrale de Saint-Paul. La célébration des grands

offices à Saint-Paul est vraiment, comme l’on m’a assuré que le disait

Gounod, l’une des manifestations religieuses les plus saisissantes de

l’Europe. Sous leur influence, je commençai à aller à la communion

toutes les semaines, comme aussi à suivre tous les autres offices que je

pouvais,--parfois debout à l’orgue, observant avec bonheur les mystères

des jeux et des pédales, ou parfois assis en bas, dans les stalles. Je

n’appréciais pas du tout les sermons, encore que ceux du chanoine Liddon

me fissent vaguement un certain effet. Au fond, la musique seule

m’attirait; et ce fut par cette ouverture que je commençai à entrevoir

des lueurs du monde spirituel. Mais je dois reconnaître que mon sens de

l’adoration religieuse fut aussi développé et dirigé, vers ce même

temps, par l’admiration passionnée que m’avait inspirée le roman

historique et mystique de M. Shorthouse, _John Inglesant_[2]. J’avais lu

et relu ce livre à d’innombrables reprises, sans me dissimuler

d’ailleurs ses tendances au panthéisme. Maintenant encore, j’en sais des

passages par cœur, en particulier ceux qui traitent de la personne du

Christ. J’avais l’impression d’avoir enfin découvert le secret de ces

cérémonies religieuses dont j’avais toujours pris ma part, jusque-là,

avec une indifférence banale. J’ajouterai qu’une ou deux amitiés très

chaudes, que j’avais contractées pendant ce séjour à Londres, m’aidaient

encore à marcher dans la même voie.

[2] C’était un roman historique, à la fois, et religieux, dont le

succès avait été énorme auprès du public anglais. L’auteur y

racontait l’histoire d’un jeune homme qui, tout en restant fidèle à

son anglicanisme, avait transporté dans celui-ci une foule

d’aspirations et de pratiques catholiques. On pourra lire,

d’ailleurs, une longue analyse de _John Inglesant_ dans la première

série de mes _Écrivains étrangers_. (T. W.)

V

A Cambridge, ensuite, toutes ces impressions religieuses m’abandonnèrent

une fois de plus, à l’exception d’une curiosité assez vive, mais aussi

passagère que soudaine, qui m’avait attiré vers la doctrine de

Swedenborg. Cette petite crise passée, je perdis de nouveau tout intérêt

pour les choses religieuses. Mes prières même furent abandonnées, sauf

pendant un moment, après que mon père m’eut fait cadeau d’une belle

édition des _Preces Privatæ_ de l’évêque Andrews, en grec et en latin.

Pareillement, j’avais renoncé à la communion; et l’unique fil qui me

rattachât encore un peu au surnaturel était, une fois de plus, la

musique. M’abstenant presque toujours des offices de la chapelle de mon

collège, j’allais souvent, d’autre part, écouter l’office du soir au

Collège du Roi, très différent de ceux de la cathédrale de Saint-Paul,

mais qui, lui aussi, m’apparaissait dans son genre d’une beauté

incomparable. Une demi-douzaine de fois même, en compagnie d’un de mes

anciens camarades d’Eton fraîchement converti, j’assistai à la

grand’messe du dimanche dans cette église catholique de Cambridge où,

plus tard, je devais officier en qualité de vicaire; mais je me souviens

que ce spectacle ne me produisit aucune impression, sauf peut-être un

mélange confus de mépris et de frayeur. Chose curieuse: je me rappelle,

au contraire, très nettement la sensation agréable de surprise que

j’éprouvai lorsque, à l’_Asperges_, un jour, une goutte d’eau bénite

m’arrosa le visage. Mon ami m’avait prêté un _Jardin de l’âme_, que je

ne lui ai jamais rendu. Douze ans plus tard, devenu moi-même catholique,

je lui ai écrit pour lui rappeler ce prêt, en ajoutant que, maintenant,

ce livre m’appartenait plus que jamais.

Le peu de religion que j’avais à ce moment, cela va sans dire, relevait

tout entier de l’ordre artistique. Ma religion n’exerçait pas la moindre

influence sur mes actes, mais avait pour moi l’utilité de me maintenir

en contact, bien superficiellement d’ailleurs, avec des choses qui

n’étaient pas tout à fait de ce monde.

Mon attitude à l’égard de la religion me semble aujourd’hui très

heureusement définie et mise en lumière par une petite aventure qui

m’arriva en Suisse, vers ce même temps:

Un de mes frères et moi, nous avions décidé de gravir le Pizpalù, l’un

des pics de la chaîne de la Bernina, dans l’Engadine; et au moment où

nous atteignions le sommet du pic, après une très pénible ascension qui

avait duré toute la nuit, voici que, soudain, je me sentis défaillir!

Mon frère me fit avaler de l’eau-de-vie, mais qui échoua complètement à

me restaurer; et pendant deux heures environ l’on dut me porter, le long

de l’arête de la montagne, dans un état d’inconscience apparente. Le

fait est que mon frère, pendant la plus grande partie de ce temps, me

crut mort, ou du moins hors d’état de me réveiller de ma torpeur. Or,

bien que je parusse inconscient, et que même je l’eusse été vraiment

pendant quelques instants, au fond je sentais fort bien que j’étais en

train de mourir. J’avais même commencé à me demander quel serait le

premier phénomène du monde surnaturel qui allait se révéler à moi, et je

m’imaginais,--sans doute sous l’influence de la suggestion produite sur

moi par les immenses pics neigeux que j’avais vus au moment de fermer

les yeux,--que ce phénomène initial serait une vision d’un grand trône

blanc. Et cependant pas une minute je n’ai eu conscience de la moindre

appréhension à la pensée de me présenter devant Dieu, ni non plus le

moindre désir de faire un acte de contrition pour les fautes de ma vie

passée. Ma religion, telle qu’elle était, avait un caractère si

personnel et si peu vital que, sans jamais douter de la vérité objective

de ce que l’on m’avait enseigné, je n’éprouvais ni aucune crainte de

Dieu ni aucun amour pour lui; je ne me sentais aucune responsabilité

devant lui, et la perspective de le voir ne me causait pas la moindre

émotion.

Et ceci, je crois bien, symbolisait toute mon attitude à l’égard de la

religion dans la vie ordinaire. Intellectuellement, j’acceptais le dogme

chrétien: mais je n’y apportais rien de ma volonté, et rien non plus de

mon émotion. Sauf pendant quelques minutes passagères d’une sorte

d’excitation superficielle, ma religion n’avait pas en soi l’ombre d’une

vitalité effective.

Aussi bien mon ami le plus intime, à ce moment, se trouvait-il être un

athée absolu,--le seul que j’aie jamais rencontré, je crois bien,--et je

n’éprouvais aucune impression d’un abîme inquiétant entre lui et moi. Un

autre de mes amis, comme je l’ai dit, était un nouveau catholique, tout

brûlant de zèle. Avec celui-là il m’arrivait parfois de discuter, mais

je ne crois pas qu’il me soit jamais venu à l’esprit de concevoir ses

croyances comme n’étant pas manifestement absurdes, encore bien que

j’aie été extrêmement ennuyé, un jour, lorsque mon ami athée, que nous

avions pris comme arbitre, a déclaré que, si seulement l’on admettait le

christianisme, la forme catholique était la seule manière possible

d’interpréter cette religion. Le plus souvent, mon indifférence

religieuse était complète. Je passais alors une bonne partie de mon

temps à étudier l’hypnotisme, où j’avais fini par acquérir une habileté

assez grande. J’ajouterai que, autant du moins que je puis me le

rappeler, aucune personne autorisée n’a tenté, durant cette période, le

plus léger effort pour m’entretenir de questions religieuses.

Les confessions d'un converti · 第 12 / 60 题