II

Je vais d’abord essayer de décrire le mieux possible ma première

éducation religieuse, et la situation intime qui en est résultée pour

moi.

J’ai été élevé dans les sentiments et les idées de l’anglicanisme

modéré, et, naturellement, j’ai d’abord accepté celui-ci comme le mode

le plus représentatif, comme le plus légitime aussi, de toute la

communion protestante. J’ai appris,--autant du moins que je pouvais les

comprendre,--les dogmes établis naguère par les théologiens anglais du

dix-septième siècle; j’ai été instruit à être suffisamment respectueux

de l’autorité établie, affranchi de tout excès d’enthousiasme, méprisant

et hostile à l’égard de Rome. J’ai été instruit encore à croire dans la

Présence réelle sans vouloir tenter de la définir; à apprécier la

solennité et la beauté du culte sans lui attribuer une portée absolue.

Enfin mes premiers maîtres m’ont fait étudier d’abord toute la Bible en

général, et c’est seulement ensuite que j’ai abordé l’étude du Nouveau

Testament. J’ai d’ailleurs l’impression,--si je puis parler ainsi sans

paraître impertinent,--que mon éducation religieuse a été des plus

sages. Je m’intéressais à la religion; je suivais les cérémonies du

culte dans des cathédrales et des églises magnifiques, avec permission

de m’en aller avant le sermon; j’étais nourri des allégories de

Wilberforce, ainsi que des histoires des premiers martyrs chrétiens; et

les vertus qui m’étaient recommandées comme les plus admirables étaient

les précieuses vertus de la véracité, du courage, de l’honneur, de

l’obéissance, et du respect. Je ne crois pas que mon éducation m’ait

amené à aimer Dieu consciemment; mais du moins je n’ai jamais éprouvé

cette terreur devant toute manifestation de la force divine, ou encore

devant les menaces de l’enfer, qui souvent s’impose pour toujours à des

âmes formées sous la discipline protestante. Autant qu’il me souvient,

j’acceptais Dieu, assez froidement, comme un Père d’une présence et

d’une autorité universelles. Quant à la personne de Notre-Seigneur,

celle-là m’apparaissait beaucoup plus d’après les Évangiles que d’après

ma propre expérience spirituelle. Je pensais à elle au passé ou au

futur, rarement au présent.

L’influence de mon père sur moi a toujours été si grande que je

tâcherais vainement à vouloir la définir. Je n’ai pas l’idée que mon

père m’ait jamais bien compris: mais sa personnalité était si dominante

et si pénétrante que ce manque de compréhension de sa part, à mon

endroit, n’a guère amené de différence dans l’ensemble de son action sur

moi. Le fait est qu’il a formé et façonné mes vues en matière religieuse

de telle sorte que, aussi longtemps qu’il a vécu, concevoir des opinions

autres que les siennes m’aurait produit l’effet d’un blasphème. Il y

avait bien dès lors, dans son système de croyances, certains points qui

m’embarrassaient, et qui continuent à m’embarrasser aujourd’hui encore:

mais ces points ne me causaient pas plus de doutes touchant l’excellence

et la vérité de la foi de mon père que les difficultés intellectuelles

que m’offre à présent la Révélation divine ne me causent de doutes

concernant son autorité.

Mon père était, au total, un représentant presque parfait de la Haute

Église d’autrefois. Il avait un amour profond de la dignité et de la

splendeur du culte divin, un grand sentiment de l’autorité de l’Église,

et une orthodoxie inébranlable à l’égard des fondements généraux de la

foi chrétienne. Et cependant il avait beau répéter, avec beaucoup de

sérieux sous son ton de plaisanterie, qu’il aurait dû avoir été un

chanoine dans une cathédrale française; il avait beau réciter

scrupuleusement, chaque jour, les prières du matin et du soir imposées

par l’Église anglicane; il avait beau aimer infiniment l’histoire de

l’Église et la connaître à fond, tout de même que l’histoire des

liturgies chrétiennes et les écrits des Pères: tout cela ne l’empêchait

point, suivant ce qui me semblait dès ce moment, de manquer sur certains

points particuliers à l’application de ses principes. Par exemple, il

n’y a point de coutume plus fortement enracinée dans l’antiquité, ni

enjointe plus explicitement dans le Livre de Prières anglais, que celle

du jeûne du vendredi; il n’y a guère de discipline ecclésiastique plus

primitive que celle qui interdit le mariage d’un homme qui a déjà reçu

les ordres majeurs; et il n’y a rien de plus clair,--me disais-je à ce

moment,--parmi les questions disputées touchant le mariage, que le

principe suivant lequel la rupture du lien matrimonial en faveur de l’un

des conjoints, avec permission pour lui de se remarier, a simultanément

pour effet de relever du même lien l’autre conjoint. Or, je me trouve

encore tout à fait hors d’état de comprendre,--surtout en me rappelant

l’amour enthousiaste de mon père pour ce que j’appellerais la coutume

chrétienne,--de quelle façon cet homme plein de bon sens et de foi

justifiait son attitude à l’égard des trois points susdits; car je ne me

souviens pas que jamais il se soit abstenu de viande un vendredi, ni

aucun autre jour,--tout en ne se faisant pas faute de se mortifier, je

le sais, par maintes autres pratiques;--pareillement, je ne l’ai jamais

entendu soulever la moindre objection théorique en présence de mariages

contractés par des prêtres ou évêques anglicans; et enfin je me rappelle

que toujours, lorsqu’un divorce avait été prononcé par la loi civile,

mon père était d’avis que le conjoint «coupable» n’avait pas le droit

d’obtenir de l’Église la bénédiction d’un second mariage, tandis que

l’autre conjoint en avait le droit.

De même je n’ai jamais pu comprendre, depuis le début, de quelle manière

mon père interprétait ces paroles de son _Credo_: «Je crois en la Sainte

Église catholique.» Je me souviens qu’il retranchait de l’unité

extérieure de cette Église les confessions chrétiennes qui n’admettaient

pas la succession épiscopale; d’autre part, comme j’aurai à le raconter

bientôt avec plus de détail, il hésitait sur la question de savoir si

l’Église de Rome se trouvait ou non déchue de sa place dans le corps du

Christ; tandis que, par ailleurs encore, il témoignait de la plus grande

sympathie pour certains groupes de chrétiens orientaux dont les dogmes

avaient été explicitement condamnés par des conciles que lui-même, mon

père, reconnaissait avoir été pleinement œcuméniques.

De même encore je n’ai jamais bien compris son attitude à l’égard de

doctrines telles que celle du sacrement de pénitence. En théorie, il

maintenait fermement que Jésus-Christ avait donné autorité à ses

ministres d’absoudre et de remettre les péchés des fidèles repentants;

et lui-même, en pratique, durant une certaine crise de ma vie, m’a

recommandé de me confesser à un «discret et savant» pasteur de sa

connaissance; et cependant, autant que je sache, jamais il n’insistait

sur l’utilité de la confession en général, et jamais lui-même ne

recourait à la confession. Il croyait pleinement au pouvoir des clefs

transmises par Jésus à Pierre: mais en même temps il semblait estimer

que ce moyen d’être soulagé ne devait être employé que si nul autre

moyen ne réussissait à procurer la paix de l’âme. En un mot, il semblait

admettre que l’autorité conférée, dans des conditions extraordinairement

solennelles, par le Christ à ses apôtres n’était aucunement nécessaire

pour le pardon du péché mortel commis après le baptême.

Après cela, je suis tout à fait sûr que mon père ne se croyait pas du

tout inconséquent, et avait des principes qui réconciliaient, à ses

propres yeux, ces apparentes contradictions. Mais ce qu’étaient ces

principes, jamais je n’ai pu le savoir. Car encore que rien ne lui fût

aussi agréable que d’être consulté par ses enfants sur des matières

religieuses, en fait mon vénéré père n’était pas très accessible à des

natures timides. Pour ma part, j’avais toujours un peu peur de lui

paraître ignorant, et plus peur encore de le choquer. Pas une seule

fois, dans une difficulté véritable, je n’ai manqué à le trouver

infiniment tendre et attentif, mais son intense personnalité et l’ardeur

presque farouche de sa foi me donnaient toujours l’illusion qu’il

jugerait irrespectueux chez moi, et indigne d’un fils, de ne pas

acquiescer sur-le-champ à tous ses jugements; d’où résultait que,

souvent, je me résignais à ignorer ce que pouvaient être ces jugements

eux-mêmes.

Mais en tout cas la religion, dans notre maison, se trouvait toujours

colorée et vivifiée par la puissante individualité de mon père. Je me

rappelle, maintenant encore, le sentiment de plénitude et de sécurité

qui en dérivait. Les offices du matin et du soir, d’abord dans la petite

chapelle de Lincoln, où mon père était chancelier depuis ma naissance

jusqu’à ma cinquième année, puis dans son merveilleux oratoire privé de

Truro, où il fut évêque jusqu’après ma treizième année, et enfin dans

les belles chapelles archiépiscopales de Lambeth et d’Addington, après

son élévation au siège de Cantorbéry; ces offices, dont les moindres

détails avaient été soigneusement réglés par mon père lui-même, se

trouvaient observés avec une rigueur et une révérence liturgiques

incomparables, et conservent encore dans mon cœur un étrange parfum qui

jamais, sans doute, ne s’en effacera.

D’autres voies par lesquelles s’est imposée à moi l’influence religieuse

de mon père étaient les suivantes:

Le dimanche après-midi, à la campagne, nous nous promenions avec lui,

lentement et posément, pendant environ une heure et demie, et au cours

de ces promenades l’un de nous, ou parfois mon père, lisait tout haut

des passages d’un livre religieux. Ces livres, en vérité, ne me semblent

pas avoir été très bien choisis pour l’instruction spirituelle de jeunes

garçons. Souvent, par exemple, mon père nous faisait lire les poèmes de

George Herbert[1]; et ces méditations d’un ordre tout spécial, subtiles

et pédantesques, me procuraient par instants un frisson soudain de

plaisir, mais bien plus communément encore elles me causaient une espèce

d’impatience mêlée de mauvaise humeur. Ou bien l’ouvrage que nous

lisions était une interminable vie de saint, ou bien un volume

d’histoire de l’Église, ou encore un certain livre du doyen Stanley sur

la Terre Sainte. Une fois seulement je me rappelle avec un véritable

plaisir de quelle façon mon père m’a fasciné pendant une demi-heure, en

nous lisant tout haut, pendant que nous marchions, le récit du martyre

de sainte Perpétue. Cela se passait dans mon enfance, vers 1880; et je

me rappelle aussi le sentiment de respect un peu effrayé avec lequel je

ne tardai pas à découvrir que notre père nous traduisait tout haut et

d’improviste, dans une langue anglaise irréprochable, le texte latin des

_Acta Martyrum_.

[1] Poète anglais du dix-septième siècle.

A l’issue de ces promenades du dimanche, et quelquefois aussi les jours

de semaine après le déjeuner du matin, nous nous rendions dans le

cabinet de mon père, pour lire avec lui la Bible ou le Nouveau

Testament. Il m’est difficile de décrire ces leçons. La plupart du

temps, mon père se livrait à un commentaire continu et très brillant,

mais souvent bien au-dessus de ma capacité de comprendre. Par

intervalles, il s’arrêtait pour nous poser des questions, et témoignait

d’un grand plaisir lorsque nous avions répondu proprement; de même

encore il était ravi lorsque nous lui posions à notre tour des questions

raisonnables; mais au contraire son visage exprimait un désappointement

très pénible pour nous lorsque nous lui paraissions inattentifs, ou bien

inintelligents. Tout cela était infiniment stimulant pour l’esprit, non

point d’ailleurs sans lui être aussi quelque peu fatigant: mais je crois

bien aujourd’hui que le défaut principal de ces leçons consistait dans

la prédominance du raisonnement sur l’émotion et sur tout l’élément

«spirituel». Le fait est que je n’ai pas souvenir que ces leçons nous

aient rendu plus facile d’aimer Dieu. Elles étaient souvent

intéressantes, et quelquefois même absorbantes; mais, avec toute ma

révérence pour la mémoire de mon père, je ne puis pas dire qu’elles

aient développé en moi le côté «divin» de la religion. Pour mon père

lui-même, avec la grande spiritualité qu’il avait en soi, naturellement,

il suffisait que son âme trouvât une activité agréable dans la sphère

didactique et intellectuelle; mais, pour moi, il résultait de là une

tendance fâcheuse à penser que l’intellectualisme constituait le fond

même de la religion.

En ce qui regarde l’éducation morale, pareillement, l’attitude de mon

père n’était point sans m’embarrasser quelque peu. Il avait un très

grand sentiment du devoir d’obéissance; et j’ai l’idée que ce sentiment,

poussé à l’excès dans sa froide rigueur, tendait à obscurcir en un

certain degré, à mes propres yeux, les différentes valeurs morales du

péché effectif. Il y avait bien deux ou trois péchés qui

m’apparaissaient comme les formes suprêmes du mal: des péchés tels que

le mensonge, le vol, et la cruauté. Mais au delà de ces actions

éminemment mauvaises, presque tous les autres péchés me faisaient

l’effet de s’équivaloir. Grimper par-dessus les fils de fer qui

bordaient la grande allée, à Truro, en mettant mes pieds ailleurs que

dans les endroits où lesdits fils de fer traversaient les poteaux de

bois,--mon père m’ayant ordonné de faire toujours ainsi pour éviter de

forcer ou de briser les fils,--cela me semblait absolument aussi

coupable que de m’irriter, de bouder, ou même de commettre des actes de

véritable bassesse. De telle sorte que mon appréciation de la moralité

des actions humaines se trouvait quelque peu brouillée, ou même

étouffée, par la faute de cette éducation trop dominée par le principe

de l’obéissance: l’oubli d’un ordre, ou le moindre retard à l’accomplir,

nous étant reprochés par notre père avec autant de sévérité que s’il se

fût agi d’une faute morale délibérée. Plus tard, pendant mon séjour à

Eton, je fus un jour accusé de cruauté grave à l’égard d’un autre élève,

et peu s’en fallut que je fusse fouetté à cette occasion. Or, il se

trouvait que j’étais innocent, et, de fait, une très longue et

minutieuse enquête de mes maîtres finit par aboutir à ma pleine

justification: mais en attendant, lorsque la nouvelle de l’accusation

parvint à mon père, pendant que j’étais chez lui pour les vacances, je

me sentis presque paralysé d’esprit par la terrible atmosphère de

l’indignation paternelle, si bien que je ne pus même pas essayer de me

défendre, si ce n’est par des larmes et par un désespoir silencieux. Et

cependant, en même temps, j’avais conscience d’un vague soulagement,

résultant pour moi de la certitude que, si même j’avais été coupable,

mon père ne m’aurait pas montré plus de colère qu’il avait coutume de

m’en montrer, par exemple, quand je lançais des pierres sur les poissons

dorés de la pièce d’eau, ou bien quand je jouais avec mes doigts durant

les prières.

Telle a été, très brièvement résumée, l’influence de mon père sur ma vie

religieuse. Comme je l’ai dit, je ne crois pas qu’il m’ait rendu facile

d’aimer Dieu; mais incontestablement il a établi dans mon esprit la

notion à jamais indéracinable d’un gouvernement moral de l’univers,

d’une puissance sans limites située derrière les phénomènes, et de

l’austère et solennelle dignité avec laquelle cette puissance morale se

déployait. Mon père lui-même était, avec cela, infiniment tendre de cœur

et affectueux, désireux de mon bien avec une véritable passion, et puis

aussi, au fond,--mais malheureusement à mon insu,--pénétré d’un touchant

désir d’obtenir mon amour et ma confiance: mais sa sollicitude même à

mon endroit obscurcissait en partie la flamme de sa tendresse, ou plutôt

me forçait à ressentir la chaleur de celle-ci beaucoup plus que sa

lumière. J’ajouterai qu’il me dominait complètement par la grande force

de caractère qui était en lui, et que sa mort a produit sur moi une

impression toute pareille à celle que me définissait un autre homme, en

me disant que, à la mort de son père, il lui avait semblé que le toit du

monde venait soudain d’être enlevé.

Les confessions d'un converti · 第 10 / 60 题