Je vais d’abord essayer de décrire le mieux possible ma première
éducation religieuse, et la situation intime qui en est résultée pour
moi.
J’ai été élevé dans les sentiments et les idées de l’anglicanisme
modéré, et, naturellement, j’ai d’abord accepté celui-ci comme le mode
le plus représentatif, comme le plus légitime aussi, de toute la
communion protestante. J’ai appris,--autant du moins que je pouvais les
comprendre,--les dogmes établis naguère par les théologiens anglais du
dix-septième siècle; j’ai été instruit à être suffisamment respectueux
de l’autorité établie, affranchi de tout excès d’enthousiasme, méprisant
et hostile à l’égard de Rome. J’ai été instruit encore à croire dans la
Présence réelle sans vouloir tenter de la définir; à apprécier la
solennité et la beauté du culte sans lui attribuer une portée absolue.
Enfin mes premiers maîtres m’ont fait étudier d’abord toute la Bible en
général, et c’est seulement ensuite que j’ai abordé l’étude du Nouveau
Testament. J’ai d’ailleurs l’impression,--si je puis parler ainsi sans
paraître impertinent,--que mon éducation religieuse a été des plus
sages. Je m’intéressais à la religion; je suivais les cérémonies du
culte dans des cathédrales et des églises magnifiques, avec permission
de m’en aller avant le sermon; j’étais nourri des allégories de
Wilberforce, ainsi que des histoires des premiers martyrs chrétiens; et
les vertus qui m’étaient recommandées comme les plus admirables étaient
les précieuses vertus de la véracité, du courage, de l’honneur, de
l’obéissance, et du respect. Je ne crois pas que mon éducation m’ait
amené à aimer Dieu consciemment; mais du moins je n’ai jamais éprouvé
cette terreur devant toute manifestation de la force divine, ou encore
devant les menaces de l’enfer, qui souvent s’impose pour toujours à des
âmes formées sous la discipline protestante. Autant qu’il me souvient,
j’acceptais Dieu, assez froidement, comme un Père d’une présence et
d’une autorité universelles. Quant à la personne de Notre-Seigneur,
celle-là m’apparaissait beaucoup plus d’après les Évangiles que d’après
ma propre expérience spirituelle. Je pensais à elle au passé ou au
futur, rarement au présent.
L’influence de mon père sur moi a toujours été si grande que je
tâcherais vainement à vouloir la définir. Je n’ai pas l’idée que mon
père m’ait jamais bien compris: mais sa personnalité était si dominante
et si pénétrante que ce manque de compréhension de sa part, à mon
endroit, n’a guère amené de différence dans l’ensemble de son action sur
moi. Le fait est qu’il a formé et façonné mes vues en matière religieuse
de telle sorte que, aussi longtemps qu’il a vécu, concevoir des opinions
autres que les siennes m’aurait produit l’effet d’un blasphème. Il y
avait bien dès lors, dans son système de croyances, certains points qui
m’embarrassaient, et qui continuent à m’embarrasser aujourd’hui encore:
mais ces points ne me causaient pas plus de doutes touchant l’excellence
et la vérité de la foi de mon père que les difficultés intellectuelles
que m’offre à présent la Révélation divine ne me causent de doutes
concernant son autorité.
Mon père était, au total, un représentant presque parfait de la Haute
Église d’autrefois. Il avait un amour profond de la dignité et de la
splendeur du culte divin, un grand sentiment de l’autorité de l’Église,
et une orthodoxie inébranlable à l’égard des fondements généraux de la
foi chrétienne. Et cependant il avait beau répéter, avec beaucoup de
sérieux sous son ton de plaisanterie, qu’il aurait dû avoir été un
chanoine dans une cathédrale française; il avait beau réciter
scrupuleusement, chaque jour, les prières du matin et du soir imposées
par l’Église anglicane; il avait beau aimer infiniment l’histoire de
l’Église et la connaître à fond, tout de même que l’histoire des
liturgies chrétiennes et les écrits des Pères: tout cela ne l’empêchait
point, suivant ce qui me semblait dès ce moment, de manquer sur certains
points particuliers à l’application de ses principes. Par exemple, il
n’y a point de coutume plus fortement enracinée dans l’antiquité, ni
enjointe plus explicitement dans le Livre de Prières anglais, que celle
du jeûne du vendredi; il n’y a guère de discipline ecclésiastique plus
primitive que celle qui interdit le mariage d’un homme qui a déjà reçu
les ordres majeurs; et il n’y a rien de plus clair,--me disais-je à ce
moment,--parmi les questions disputées touchant le mariage, que le
principe suivant lequel la rupture du lien matrimonial en faveur de l’un
des conjoints, avec permission pour lui de se remarier, a simultanément
pour effet de relever du même lien l’autre conjoint. Or, je me trouve
encore tout à fait hors d’état de comprendre,--surtout en me rappelant
l’amour enthousiaste de mon père pour ce que j’appellerais la coutume
chrétienne,--de quelle façon cet homme plein de bon sens et de foi
justifiait son attitude à l’égard des trois points susdits; car je ne me
souviens pas que jamais il se soit abstenu de viande un vendredi, ni
aucun autre jour,--tout en ne se faisant pas faute de se mortifier, je
le sais, par maintes autres pratiques;--pareillement, je ne l’ai jamais
entendu soulever la moindre objection théorique en présence de mariages
contractés par des prêtres ou évêques anglicans; et enfin je me rappelle
que toujours, lorsqu’un divorce avait été prononcé par la loi civile,
mon père était d’avis que le conjoint «coupable» n’avait pas le droit
d’obtenir de l’Église la bénédiction d’un second mariage, tandis que
l’autre conjoint en avait le droit.
De même je n’ai jamais pu comprendre, depuis le début, de quelle manière
mon père interprétait ces paroles de son _Credo_: «Je crois en la Sainte
Église catholique.» Je me souviens qu’il retranchait de l’unité
extérieure de cette Église les confessions chrétiennes qui n’admettaient
pas la succession épiscopale; d’autre part, comme j’aurai à le raconter
bientôt avec plus de détail, il hésitait sur la question de savoir si
l’Église de Rome se trouvait ou non déchue de sa place dans le corps du
Christ; tandis que, par ailleurs encore, il témoignait de la plus grande
sympathie pour certains groupes de chrétiens orientaux dont les dogmes
avaient été explicitement condamnés par des conciles que lui-même, mon
père, reconnaissait avoir été pleinement œcuméniques.
De même encore je n’ai jamais bien compris son attitude à l’égard de
doctrines telles que celle du sacrement de pénitence. En théorie, il
maintenait fermement que Jésus-Christ avait donné autorité à ses
ministres d’absoudre et de remettre les péchés des fidèles repentants;
et lui-même, en pratique, durant une certaine crise de ma vie, m’a
recommandé de me confesser à un «discret et savant» pasteur de sa
connaissance; et cependant, autant que je sache, jamais il n’insistait
sur l’utilité de la confession en général, et jamais lui-même ne
recourait à la confession. Il croyait pleinement au pouvoir des clefs
transmises par Jésus à Pierre: mais en même temps il semblait estimer
que ce moyen d’être soulagé ne devait être employé que si nul autre
moyen ne réussissait à procurer la paix de l’âme. En un mot, il semblait
admettre que l’autorité conférée, dans des conditions extraordinairement
solennelles, par le Christ à ses apôtres n’était aucunement nécessaire
pour le pardon du péché mortel commis après le baptême.
Après cela, je suis tout à fait sûr que mon père ne se croyait pas du
tout inconséquent, et avait des principes qui réconciliaient, à ses
propres yeux, ces apparentes contradictions. Mais ce qu’étaient ces
principes, jamais je n’ai pu le savoir. Car encore que rien ne lui fût
aussi agréable que d’être consulté par ses enfants sur des matières
religieuses, en fait mon vénéré père n’était pas très accessible à des
natures timides. Pour ma part, j’avais toujours un peu peur de lui
paraître ignorant, et plus peur encore de le choquer. Pas une seule
fois, dans une difficulté véritable, je n’ai manqué à le trouver
infiniment tendre et attentif, mais son intense personnalité et l’ardeur
presque farouche de sa foi me donnaient toujours l’illusion qu’il
jugerait irrespectueux chez moi, et indigne d’un fils, de ne pas
acquiescer sur-le-champ à tous ses jugements; d’où résultait que,
souvent, je me résignais à ignorer ce que pouvaient être ces jugements
eux-mêmes.
Mais en tout cas la religion, dans notre maison, se trouvait toujours
colorée et vivifiée par la puissante individualité de mon père. Je me
rappelle, maintenant encore, le sentiment de plénitude et de sécurité
qui en dérivait. Les offices du matin et du soir, d’abord dans la petite
chapelle de Lincoln, où mon père était chancelier depuis ma naissance
jusqu’à ma cinquième année, puis dans son merveilleux oratoire privé de
Truro, où il fut évêque jusqu’après ma treizième année, et enfin dans
les belles chapelles archiépiscopales de Lambeth et d’Addington, après
son élévation au siège de Cantorbéry; ces offices, dont les moindres
détails avaient été soigneusement réglés par mon père lui-même, se
trouvaient observés avec une rigueur et une révérence liturgiques
incomparables, et conservent encore dans mon cœur un étrange parfum qui
jamais, sans doute, ne s’en effacera.
D’autres voies par lesquelles s’est imposée à moi l’influence religieuse
de mon père étaient les suivantes:
Le dimanche après-midi, à la campagne, nous nous promenions avec lui,
lentement et posément, pendant environ une heure et demie, et au cours
de ces promenades l’un de nous, ou parfois mon père, lisait tout haut
des passages d’un livre religieux. Ces livres, en vérité, ne me semblent
pas avoir été très bien choisis pour l’instruction spirituelle de jeunes
garçons. Souvent, par exemple, mon père nous faisait lire les poèmes de
George Herbert[1]; et ces méditations d’un ordre tout spécial, subtiles
et pédantesques, me procuraient par instants un frisson soudain de
plaisir, mais bien plus communément encore elles me causaient une espèce
d’impatience mêlée de mauvaise humeur. Ou bien l’ouvrage que nous
lisions était une interminable vie de saint, ou bien un volume
d’histoire de l’Église, ou encore un certain livre du doyen Stanley sur
la Terre Sainte. Une fois seulement je me rappelle avec un véritable
plaisir de quelle façon mon père m’a fasciné pendant une demi-heure, en
nous lisant tout haut, pendant que nous marchions, le récit du martyre
de sainte Perpétue. Cela se passait dans mon enfance, vers 1880; et je
me rappelle aussi le sentiment de respect un peu effrayé avec lequel je
ne tardai pas à découvrir que notre père nous traduisait tout haut et
d’improviste, dans une langue anglaise irréprochable, le texte latin des
_Acta Martyrum_.
[1] Poète anglais du dix-septième siècle.
A l’issue de ces promenades du dimanche, et quelquefois aussi les jours
de semaine après le déjeuner du matin, nous nous rendions dans le
cabinet de mon père, pour lire avec lui la Bible ou le Nouveau
Testament. Il m’est difficile de décrire ces leçons. La plupart du
temps, mon père se livrait à un commentaire continu et très brillant,
mais souvent bien au-dessus de ma capacité de comprendre. Par
intervalles, il s’arrêtait pour nous poser des questions, et témoignait
d’un grand plaisir lorsque nous avions répondu proprement; de même
encore il était ravi lorsque nous lui posions à notre tour des questions
raisonnables; mais au contraire son visage exprimait un désappointement
très pénible pour nous lorsque nous lui paraissions inattentifs, ou bien
inintelligents. Tout cela était infiniment stimulant pour l’esprit, non
point d’ailleurs sans lui être aussi quelque peu fatigant: mais je crois
bien aujourd’hui que le défaut principal de ces leçons consistait dans
la prédominance du raisonnement sur l’émotion et sur tout l’élément
«spirituel». Le fait est que je n’ai pas souvenir que ces leçons nous
aient rendu plus facile d’aimer Dieu. Elles étaient souvent
intéressantes, et quelquefois même absorbantes; mais, avec toute ma
révérence pour la mémoire de mon père, je ne puis pas dire qu’elles
aient développé en moi le côté «divin» de la religion. Pour mon père
lui-même, avec la grande spiritualité qu’il avait en soi, naturellement,
il suffisait que son âme trouvât une activité agréable dans la sphère
didactique et intellectuelle; mais, pour moi, il résultait de là une
tendance fâcheuse à penser que l’intellectualisme constituait le fond
même de la religion.
En ce qui regarde l’éducation morale, pareillement, l’attitude de mon
père n’était point sans m’embarrasser quelque peu. Il avait un très
grand sentiment du devoir d’obéissance; et j’ai l’idée que ce sentiment,
poussé à l’excès dans sa froide rigueur, tendait à obscurcir en un
certain degré, à mes propres yeux, les différentes valeurs morales du
péché effectif. Il y avait bien deux ou trois péchés qui
m’apparaissaient comme les formes suprêmes du mal: des péchés tels que
le mensonge, le vol, et la cruauté. Mais au delà de ces actions
éminemment mauvaises, presque tous les autres péchés me faisaient
l’effet de s’équivaloir. Grimper par-dessus les fils de fer qui
bordaient la grande allée, à Truro, en mettant mes pieds ailleurs que
dans les endroits où lesdits fils de fer traversaient les poteaux de
bois,--mon père m’ayant ordonné de faire toujours ainsi pour éviter de
forcer ou de briser les fils,--cela me semblait absolument aussi
coupable que de m’irriter, de bouder, ou même de commettre des actes de
véritable bassesse. De telle sorte que mon appréciation de la moralité
des actions humaines se trouvait quelque peu brouillée, ou même
étouffée, par la faute de cette éducation trop dominée par le principe
de l’obéissance: l’oubli d’un ordre, ou le moindre retard à l’accomplir,
nous étant reprochés par notre père avec autant de sévérité que s’il se
fût agi d’une faute morale délibérée. Plus tard, pendant mon séjour à
Eton, je fus un jour accusé de cruauté grave à l’égard d’un autre élève,
et peu s’en fallut que je fusse fouetté à cette occasion. Or, il se
trouvait que j’étais innocent, et, de fait, une très longue et
minutieuse enquête de mes maîtres finit par aboutir à ma pleine
justification: mais en attendant, lorsque la nouvelle de l’accusation
parvint à mon père, pendant que j’étais chez lui pour les vacances, je
me sentis presque paralysé d’esprit par la terrible atmosphère de
l’indignation paternelle, si bien que je ne pus même pas essayer de me
défendre, si ce n’est par des larmes et par un désespoir silencieux. Et
cependant, en même temps, j’avais conscience d’un vague soulagement,
résultant pour moi de la certitude que, si même j’avais été coupable,
mon père ne m’aurait pas montré plus de colère qu’il avait coutume de
m’en montrer, par exemple, quand je lançais des pierres sur les poissons
dorés de la pièce d’eau, ou bien quand je jouais avec mes doigts durant
les prières.
Telle a été, très brièvement résumée, l’influence de mon père sur ma vie
religieuse. Comme je l’ai dit, je ne crois pas qu’il m’ait rendu facile
d’aimer Dieu; mais incontestablement il a établi dans mon esprit la
notion à jamais indéracinable d’un gouvernement moral de l’univers,
d’une puissance sans limites située derrière les phénomènes, et de
l’austère et solennelle dignité avec laquelle cette puissance morale se
déployait. Mon père lui-même était, avec cela, infiniment tendre de cœur
et affectueux, désireux de mon bien avec une véritable passion, et puis
aussi, au fond,--mais malheureusement à mon insu,--pénétré d’un touchant
désir d’obtenir mon amour et ma confiance: mais sa sollicitude même à
mon endroit obscurcissait en partie la flamme de sa tendresse, ou plutôt
me forçait à ressentir la chaleur de celle-ci beaucoup plus que sa
lumière. J’ajouterai qu’il me dominait complètement par la grande force
de caractère qui était en lui, et que sa mort a produit sur moi une
impression toute pareille à celle que me définissait un autre homme, en
me disant que, à la mort de son père, il lui avait semblé que le toit du
monde venait soudain d’être enlevé.