Pise, 11 octobre 1850.
Je me sens envie de vivre, mon cher Paillottet, quand je lis la relation
de vos anxiétés à la nouvelle de ma mort.--Grâce au ciel, je ne suis pas
mort, ni même guère plus malade. J'ai vu ce matin un médecin qui va
essayer de me débarrasser au moins quelques instants de cette douleur à
la gorge, dont la continuité est si importune.--Mais enfin, si la
nouvelle eût été vraie, il aurait bien fallu l'accepter et se
résigner.--Je voudrais que tous mes amis pussent acquérir, à cet égard,
la philosophie que j'ai acquise moi-même. Je vous assure que je rendrais
le dernier souffle sans peine, presque avec joie, si je pouvais être sûr
de laisser, après moi, à ceux qui m'aiment, non de cuisants regrets,
mais un souvenir doux, affectueux, un peu mélancolique. Quand je serai
plus malade, c'est à quoi je les préparerai.....
Rome, 26 novembre 1850.
Mon cher Paillottet, chaque fois que je reçois une lettre de Paris,
il me semble que mes correspondants sont des _Toinette_, et que je
suis un _Argan_.
«La coquine a soutenu pendant une heure durant que je n'étais pas
malade! vous savez, m'amour, ce qui en est.»
Vous prenez bien tous un intérêt amical à mon mal; mais vous me
traitez ensuite en homme bien portant. Vous me préparez des
occupations, vous me demandez mon avis sur plusieurs sujets graves,
puis vous me dites de ne vous écrire que quelques lignes. Je
voudrais bien que vous eussiez mis dans votre lettre le secret, en
même temps que le conseil, de tout dire en quelques mots. Comment
puis-je vous parler des _Incompatibilités parlementaires_, des
corrections à y apporter, des raisons qui me font penser que ce
sujet ne peut être accolé, ni pour le fond ni pour la forme, avec le
discours sur l'impôt des boissons,--le tout en une ligne? Et puis il
faut bien que je dise quelque chose de Carey, puisque vous m'envoyez
ses épreuves en Toscane;--des _Harmonies_, puisque vous m'annoncez
que l'édition est épuisée.
Dans votre bonne lettre, que je reçois aujourd'hui, vous manifestez
la crainte qu'à la vue de Rome, l'enthousiasme ne me saisisse et ne
nuise à ma guérison en ébranlant mes nerfs. Vous me placez toujours
là dans l'hypothèse d'un homme bien portant. Figurez-vous, mon ami,
qu'il y a deux raisons, aussi fortes l'une que l'autre, pour que les
monuments de Rome ne fassent pas éclater en moi un enthousiasme
dangereux. La première, c'est que je ne vois aucun de ces
monuments, étant à peu près confiné dans ma chambre au milieu des
cendres et des cafetières; la seconde, c'est que la source de
l'enthousiasme est en moi complétement tarie, toutes les forces de
mon attention et de mon imagination se portant sur les moyens
d'avaler un peu de nourriture ou de boisson, et d'accrocher un peu
de sommeil entre deux quintes.
J'ai beau écrire à Florence, je suis sans aucune nouvelle des
épreuves de Carey. Dieu sait quand elles m'arriveront.
Adieu! je finis brusquement. J'aurais mille choses à vous dire pour
M. et Mme Planat, pour M. de Fontenay, pour M. Manin. Bientôt, quand
je serai mieux, je causerai plus longtemps avec vous. Maintenant
c'est tout ce que j'ai pu faire que d'arriver à cette page.
Rome, 8 décembre 1850.
Cher Paillottet, suis-je mieux? Je ne puis le dire; je me sens
toujours plus faible. Mes amis croient que les forces me reviennent.
Qui a raison?
La famille Cheuvreux quitte Rome immédiatement, par suite de la
maladie de madame Girard. Jugez de ma douleur. J'aime à croire
qu'elle vient surtout de celle de ces bons amis; mais assurément des
motifs plus égoïstes y ont une grande part.
Par un hasard providentiel, hier j'écrivis à ma famille pour qu'on
m'expédiât une espèce de Michel Morin, homme plein de gaieté et de
ressources, cocher, cuisinier, etc., etc., qui m'a souvent servi et
qui m'est entièrement dévoué. Dès qu'il sera ici, je serai maître de
partir quand je voudrai pour la France. Car il faut que vous sachiez
que le médecin et mes amis ont pris à ce sujet une délibération
solennelle. Ils ont pensé que la nature de ma maladie me crée des
difficultés si nombreuses, que tous les avantages du climat ne
compensent pas les soins domestiques.
D'après ces dispositions, mon cher Paillottet, vous ne viendrez pas
à Rome, gagner auprès de moi les oeuvres de miséricorde. L'affection
que vous m'avez vouée est telle que vous en serez contrarié, j'en
suis sûr. Mais consolez-vous en pensant qu'à raison de la nature de
ma maladie, vous auriez pu faire bien peu pour moi, si ce n'est de
venir me tenir compagnie deux heures par jour, chose encore plus
agréable que raisonnable. Je voudrais pouvoir vous donner à ce sujet
des explications. Mais, bon Dieu! des explications! il faudrait
beaucoup écrire, et je ne puis. Mon ami, sous des milliers de
rapports j'éprouve le supplice de Tantale. En voici un nouvel
exemple: je voudrais vous dire toute ma pensée, et je n'en ai pas la
force...
Ce que vous et Guillaumin aurez fait pour les _Incompatibilités_
sera bien fait.
Quant à l'affaire Carey, je vous avoue qu'elle me présente un peu de
louche. D'un côté, Garnier annonce que le journal prend parti pour
la _propriété-monopole_. D'une autre part, Guillaumin m'apprend que
M. Clément va intervenir dans la lutte. Si le _Journal des
Économistes_ veut me punir d'avoir traité avec indépendance une
question scientifique, il est bien peu généreux de choisir le moment
où je suis sur un grabat, privé de la faculté de lire, d'écrire, de
penser, et cherchant à conserver au moins celle de manger, de boire
et de dormir qui me quitte.
Pressentant que je ne pourrais accepter le combat, j'ai ajouté à ma
réponse à Carey quelques considérations adressées au _Journal des
Économistes_. Vous me direz comment elles ont été reçues.
Fontenay ne sera-t-il donc jamais prêt à entrer en lice? Il doit
comprendre combien son assistance me serait nécessaire. Garnier dit:
Nous avons pour nous Smith, Ricardo, Malthus, J. B. Say, Rossi et
tous les économistes, _moins Carey et Bastiat_. J'espère bien que
la foi dans la légitimité de la propriété foncière trouvera bientôt
d'autres défenseurs, et je compte surtout sur Fontenay.
Je vous prie d'écrire à Michel Chevalier, de lui dire combien je
suis reconnaissant de son excellent article sur mon livre. Il n'a
d'autre défaut que d'être trop bienveillant et de laisser trop peu
de place à la critique. Dites à Chevalier que je n'attends qu'un peu
de force pour lui adresser moi-même l'expression de mes vifs
sentiments de gratitude. Je fais des voeux sincères pour qu'il
hérite du fauteuil de M. Droz; ce ne sera que tardive justice.