LETTRE AU JOURNAL DES ÉCONOMISTES[25].

[Note 25: Après la mort de Bastiat, il fut aisé à ses amis

d'édifier M. Carey sur sa parfaite loyauté. Cette lettre nous

paraît mériter cependant d'être conservée, d'autant plus que

le post-scriptum contient les éléments d'une importante

démonstration. (_Note de l'éditeur._)]

Mon livre est entre les mains du public. Je ne crains pas qu'il se

rencontre une seule personne qui, après l'avoir lu, dise: «Ceci est

l'ouvrage d'un plagiaire.» Une lente assimilation, fruit des

méditations de toute ma vie, s'y laisse trop voir, surtout si on le

rapproche de mes autres écrits.

Mais qui dit _assimilation_, avoue qu'il n'a pas tout tiré de sa

propre substance.

Oh! oui, je dois beaucoup à M. Carey; je dois à Smith, à J. B. Say,

à Comte, à Dunoyer; je dois à mes adversaires; je dois à l'air que

j'ai respiré; je dois aux entretiens intimes d'un ami de coeur, M.

Félix Coudroy, avec qui, pendant vingt ans, j'ai remué toutes ces

questions dans la solitude, sans que jamais il se soit manifesté

dans nos appréciations et nos idées la moindre divergence;

phénomène bien rare dans l'histoire de l'esprit humain, et bien

propre à faire goûter les délices de la certitude.

C'est dire que je ne revendique pas le titre d'_inventeur_ à l'égard

de l'harmonie. Je crois même que c'est la marque d'un petit esprit,

incapable de rattacher le présent au passé, que de se croire

inventeur de principes. Les sciences ont une _croissance_ comme les

plantes; elles s'étendent, s'élèvent, s'épurent. Mais quel

successeur ne doit rien à ses devanciers?

En particulier, l'_Harmonie des intérêts_ ne saurait être une

invention individuelle. Eh quoi! n'est-elle pas le pressentiment et

l'aspiration de l'humanité, le but de son évolution éternelle?

Comment un publiciste oserait-il s'arroger l'invention d'une idée,

qui est la foi instinctive de tous les hommes?

Cette harmonie, la science économique l'a proclamée dès l'origine.

Cela est attesté par le titre seul des livres physiocrates. Sans

doute, les savants l'ont souvent mal démontrée; ils ont laissé

pénétrer dans leurs ouvrages beaucoup d'erreurs, qui, par cela seul

qu'elles étaient des erreurs, contredisaient leur foi. Qu'est-ce que

cela prouve? que les savants se trompent. Cependant, à travers bien

des tâtonnements, la grande idée de l'harmonie des intérêts a

toujours brillé sur l'école économiste, comme son étoile polaire. Je

n'en veux pour preuve que cette devise qu'on lui a reprochée:

_Laissez faire, laissez passer._ Certes, elle implique la croyance

que les intérêts se font justice entre eux, sous l'empire de la

liberté.

Ceci dit, je n'hésite pas à rendre justice à M. Carey. Il y a peu de

temps que je connais ses ouvrages; je les ai lus fort superficiellement,

à cause de mes occupations, de mes souffrances, et surtout à cause de la

singulière divergence qui, en fait de méthode, caractérise l'esprit

anglais et l'esprit français. Nous généralisons, et c'est ce que nos

voisins dédaignent. Eux vont particularisant à travers des milliers et

des milliers de pages, et c'est à quoi notre attention ne peut suffire.

Quoi qu'il en soit, je reconnais que cette grande et consolante cause,

l'_accord des intérêts des classes_, ne doit à personne plus qu'à M.

Carey. Il l'a signalée et prouvée sous un très-grand nombre de points de

vue divers, de manière à ce qu'il ne puisse pas rester de doute sur la

loi générale.

M. Carey se plaint de ce que je ne l'ai pas cité; c'est peut-être un

tort de ma part, mais il ne remonte pas à l'intention. M. Carey a pu

me montrer des aperçus nouveaux, me fournir des arguments, mais il

ne m'a révélé aucun principe. Je ne pouvais le citer dans mon

chapitre sur l'_échange_, qui est la base de tout; ni dans ceux sur

la _valeur_, sur la _communauté progressive_, sur la _concurrence_.

Le moment de m'étayer de son autorité eût été à propos de la

_propriété foncière_; mais, dans ce premier volume, je traitais la

question par ma propre théorie de la _valeur_, qui n'est pas celle

de M. Carey. À ce moment, je me proposais de faire un chapitre

spécial sur la _rente foncière_, et je croyais fermement que mon

second volume suivrait de près le premier. C'est là que j'aurais

cité M. Carey; et non-seulement je l'aurais cité, mais je me serais

effacé, pour lui attribuer sur la scène le premier rôle: c'était

l'intérêt de la cause. En effet, sur la question foncière, M. Carey

ne peut manquer d'être une autorité importante. Pour étudier la

primitive et naturelle formation de cette propriété, il n'a qu'à

ouvrir les yeux; pour l'exposer, il n'a qu'à décrire ce qu'il voit;

plus heureux que Ricardo, Malthus, Say et nous tous, économistes

européens, qui ne voyons qu'une propriété foncière soumise aux mille

combinaisons factices de la conquête. En Europe, pour remonter au

principe de la propriété foncière, il faut employer le difficile

procédé dont se servait Cuvier pour reconstruire un mastodonte; il

n'est pas très-surprenant que la plupart de nos écrivains se soient

trompés dans cet effort d'analogie. En Amérique, il y a des

mastodontes dans toutes les carrières; il suffit d'ouvrir les yeux.

J'avais donc tout à gagner, ou plutôt la cause avait tout à gagner à

ce que j'invoquasse le témoignage d'un économiste américain.

En terminant, je ne puis m'empêcher de faire observer à M. Carey

qu'un Français ne peut guère lui rendre justice, sans un grand

effort d'impartialité; et comme je suis Français, j'étais loin de

m'attendre à ce qu'il daignât s'occuper de moi et de mon livre. M.

Carey professe pour la France et les Français le mépris le plus

profond et une haine qui va jusqu'au délire. Il a déversé ces

sentiments dans un bon tiers de ses volumineux écrits; et il s'est

donné la peine de réunir, sans aucun discernement, il est vrai, de

nombreux documents statistiques, pour prouver que c'est à peine si,

dans l'échelle de l'humanité, nous sommes au-dessus des Indous. À la

vérité, M. Carey, dans son livre, nie cette haine. Mais, en la

niant, il la prouve; car comment expliquer un tel déni? qui l'a

provoqué? C'est la conscience même de M. Carey, qui, surpris

lui-même, sans doute, de toutes les preuves de haine contre la

France qu'il a accumulées dans son livre, a cru devoir proclamer

qu'il ne haïssait pas la France. Combien de fois n'ai-je pas dit à

M. Guillaumin: Il y a d'excellentes choses dans les ouvrages de M.

Carey, et il serait bien de les faire traduire; ils contribueraient

à faire avancer l'économie politique dans notre pays. Mais aussitôt

j'étais forcé d'ajouter: Pouvons-nous jeter dans le public français

de pareilles diatribes contre la France, et ne risquons-nous pas de

manquer notre but? Le public ne repoussera-t-il pas ce qu'il y a de

bon dans ces livres, à cause de ce qu'il y a de blessant et

d'injuste?

Qu'il me soit permis de finir par une réflexion sur le mot plagiat,

dont je me suis servi au début de cette lettre. Les personnes

auxquelles je puis avoir emprunté un aperçu ou un argument pensent

que je leur suis très-redevable; je suis convaincu du contraire. Si

je ne m'étais laissé entraîner à aucune controverse, si je n'avais

examiné aucun système, si je n'avais cité aucun nom propre, si je

m'étais borné à établir ces deux propositions: _Les services

s'échangent contre des services_; _La valeur est le rapport des

services échangés_;--si ensuite j'eusse expliqué, par ces principes,

toutes les classes si compliquées des transactions humaines, je

crois que le monument que j'ai cherché à élever eût beaucoup gagné

(trop, peut-être, pour cette époque) en clarté, en grandeur et en

simplicité.

_P. S._ Je laisse M. Carey, et je m'adresse, peut-être pour la

dernière fois, c'est-à-dire dans les sentiments de la plus intime

bienveillance, à nos collègues de la rédaction du _Journal des

Économistes_. Dans la note de ce journal qui a provoqué la

réclamation de M. Carey, la direction annonce qu'elle se prononce,

sur la propriété foncière, pour la théorie de Ricardo. La raison

qu'elle en donne, c'est que cette théorie a pour elle l'autorité de

Ricardo d'abord, puis Malthus, Say et tous les économistes, «MM.

Bastiat et Carey exceptés.» L'épigramme est aiguë, et il est certain

que l'économiste américain et moi faisons bien humble figure dans

l'antithèse.

Quoiqu'il en soit, je répète que la direction du journal prend une

résolution décisive pour son autorité scientifique.

N'oubliez pas que la théorie de Ricardo se résume ainsi:

«_La propriété foncière est un monopole injuste, mais nécessaire,

dont l'effet est de rendre fatalement le riche toujours plus riche

et le pauvre toujours plus pauvre._»

Cette formule a pour premier inconvénient d'exciter, par son simple

énoncé, une répugnance invincible, et de froisser, dans le coeur de

l'homme, je ne dis pas tout ce qu'il y a de généreux et de

philanthropique, mais de plus simplement et de plus grossièrement

honnête. Son second tort est d'être fondée sur une observation

inachevée, et par conséquent de choquer la logique.

Ce n'est pas ici le lieu de démontrer la légitimité de la rente

foncière; mais devant donner à cet écrit un but utile, je dirai, en

peu de mots, comment je la comprends, et en quoi errent mes

adversaires.

Vous avez certainement connu à Paris des marchands qui voient leurs

profits s'augmenter annuellement, sans qu'on puisse en conclure

qu'ils grèvent chaque année le prix de leurs marchandises. Bien au

contraire; et il n'y a rien de plus vulgaire et de plus vrai que ce

proverbe: _Se rattraper sur la quantité._--C'est même une loi

générale du débit commercial, que plus il s'étend, plus le marchand

augmente la remise à sa clientèle, tout en faisant de meilleures

affaires. Pour vous en convaincre, vous n'avez qu'à comparer ce que

gagnent, par chapeau, un chapelier de Paris et un chapelier de

village. Voilà donc un exemple bien connu d'un cas où, quand la

prospérité publique se développe, le vendeur s'enrichit toujours et

l'acheteur aussi.

Or, je dis que ce n'est pas seulement la loi générale des profits,

mais encore la loi générale des _Capitaux_ et des _Intérêts_ comme

je l'ai prouvé à M. Proudhon, et la loi générale de la _Rente

foncière_, comme je le prouverais, si je n'étais exténué.

Oui, quand la France prospère, il s'ensuit une hausse générale de la

Rente foncière, et «le riche devient toujours plus riche.» Jusque-là

Ricardo a raison. Mais il ne s'ensuit pas que chaque produit

agricole soit grevé au préjudice des travailleurs; il ne s'ensuit

pas que chaque travailleur soit réduit à donner une plus forte

proportion de son travail pour un hectolitre de blé; il ne s'ensuit

pas, enfin, que «le pauvre devienne toujours plus pauvre.» C'est

justement le contraire qui est vrai. À mesure que la rente augmente,

par l'_effet naturel de la prospérité publique_, elle grève de

_moins en moins_ des produits plus abondants, absolument comme le

chapelier ménage d'autant plus sa clientèle, qu'il est dans un

milieu plus favorable au débit.

Croyez-moi, mes chers collègues, n'excitons pas légèrement le

_Journal des Économistes_ à repousser ces explications.

Enfin, le troisième et peut-être le plus grand tort,

scientifiquement, de la théorie Ricardienne, c'est qu'elle est

démentie par tous les faits particuliers et généraux qui se

produisent sur le globe. Selon cette théorie, nous aurions dû voir,

depuis un siècle, les richesses mobilières, industrielles et

commerciales entraînées vers un déclin rapide et fatal, relativement

aux fortunes foncières. Nous devrions constater la barbarie,

l'obscurité et la malpropreté des villes, la difficulté des moyens

de locomotion nous envahissant. En outre, les marchands, les

artisans, les ouvriers étant réduits à donner une proportion

toujours croissante de leur travail pour obtenir une quantité donnée

de blé, nous devrions voir l'usage du blé diminuer, ou du moins nul

ne pouvant se permettre la même consommation de pain, sans se

refuser d'autres jouissances.--Je vous le demande, mes chers

collègues, le monde civilisé présente-t-il rien de semblable?

Et puis, quelle mission donnerez-vous au journal? Ira-t-il dire aux

propriétaires: «Vous êtes riches, c'est que vous jouissez d'un

monopole injuste mais _nécessaire_; et puisqu'il est nécessaire,

jouissez-en sans scrupule, d'autant qu'il vous réserve des richesses

toujours croissantes!»--Puis vous tournant vers les travailleurs de

toutes classes: «Vous êtes pauvres; vos enfants le seront plus que

vous, et vos petits-enfants davantage encore, jusqu'à ce que

s'ensuive la mort par inanition. Cela tient à ce que vous subissez

un monopole injuste, mais nécessaire; et puisqu'il est nécessaire,

résignez-vous sagement; que la richesse toujours croissante des

riches vous console!»

Certes, je ne demande pas que qui que ce soit adopte mes idées sans

examen; mais je crois que le _Journal des Économistes_ ferait mieux

de mettre la question à l'étude que de se prononcer d'ores et déjà.

Oh! ne croyons pas facilement que Ricardo, Say, Malthus, Rossi, que

de si grands et solides esprits se sont trompés. Mais n'admettons

pas non plus légèrement une théorie qui aboutit à de telles

monstruosités.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 1 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 73 / 148 题