9 septembre 1850.

Mon cher Cobden, je suis sensible à l'intérêt que vous voulez bien

prendre à ma santé. Elle est toujours chancelante. En ce moment j'ai

une grande inflammation, et probablement des ulcérations à ces deux

tubes qui conduisent l'air au poumon, et les aliments à l'estomac.

La question est de savoir si ce mal s'arrêtera ou fera des progrès.

Dans ce dernier cas, il n'y aurait plus moyen de respirer ni de

manger, _a very awkward situation indeed_. J'espère n'être pas

soumis à cette épreuve, à laquelle cependant je ne néglige pas de me

préparer, en m'exerçant à la patience et à la résignation. Est-ce

qu'il n'y a pas une source inépuisable de consolation et de force

dans ces mots: _Non sicut ego volo, sed sicut tu._

Une chose qui m'afflige plus que ces perspectives physiologiques,

c'est la faiblesse intellectuelle dont je sens si bien le progrès.

Il faudra que je renonce sans doute à achever l'oeuvre commencée.

Mais, après tout, ce livre a-t-il toute l'importance que je me

plaisais à y attacher? La postérité ne pourra-t-elle pas fort bien

s'en passer? Et s'il faut combattre l'amour désordonné de la

conservation matérielle, n'est-il pas bon d'étouffer aussi les

bouffées de vanité d'auteur, qui s'interposent entre notre coeur et

le seul objet qui soit digne de ses aspirations?

D'ailleurs, je commence à croire que l'idée principale que j'ai

cherché à propager n'est pas perdue; et hier un jeune homme m'a

envoyé en communication un travail intitulé _Essai sur le capital_.

J'y ai lu cette phrase:

«Le capital est le signe caractéristique et la mesure du progrès. Il

en est le véhicule nécessaire et unique, sa mission spéciale est de

servir de transition de la valeur à la gratuité. Par conséquent, au

lieu de peser sur le prix naturel, comme on dit, son rôle constant

est de l'abaisser sans cesse» (_voir ci-après la lettre page 204_).

Or, cette phrase renferme et résume le plus fécond des phénomènes

économiques que j'aie essayé de décrire. En elle est le gage d'une

réconciliation inévitable entre les classes propriétaires et

prolétaires. Puisque ce point de vue de l'ordre social n'est pas

tombé, puisqu'il a été aperçu par d'autres, qui l'exposeront à tous

les yeux mieux que je ne pourrais faire, je n'ai pas tout à fait

perdu mon temps, et je puis chanter, avec un peu moins de

répugnance, mon _Nunc dimittis_.

J'ai lu la relation du congrès de Francfort. Vous êtes le seul qui

sachiez donner à cette oeuvre un caractère pratique, une action sur

le monde des affaires. Les autres orateurs s'en tiennent à des lieux

communs fort usés. Mais je persiste toujours à penser que

l'association finira par avoir une grande influence indirecte, en

éveillant et formant l'opinion publique. Sans doute, vous ne ferez

pas décréter officiellement la paix universelle; mais vous rendrez

les guerres plus impopulaires, plus difficiles, plus rares, plus

odieuses.

Il ne faut pourtant pas se dissimuler que l'affaire de Grèce a porté

un très-rude coup aux amis de la paix; et il faudra bien du temps

pour qu'ils s'en relèvent. Quel est, par exemple, le député français

assez hardi pour seulement parler de désarmement partiel, en

présence du principe international impliqué dans cette affaire

grecque, avec l'assentiment (et c'est là surtout ce qui est grave)

de la nation britannique? Désarmer! s'écrierait-on, désarmer au

moment où une puissance formidable agit ouvertement en vertu de ce

principe, qu'au moindre grief, qu'elle se croira contre un autre

gouvernement, elle pourra non-seulement employer la force contre ce

gouvernement, mais encore saisir les _propriétés privées_ de ses

citoyens! Tant qu'un tel principe restera debout, coûte que coûte,

il faut que nous restions tous armés jusqu'aux dents.

Il fut un temps, mon ami, où la diplomatie elle-même essaya de faire

prévaloir le respect des _propriétés particulières_ en mer, pendant

la guerre. Ce principe est entré dans nos moeurs militaires. En

1814, les Anglais n'ont rien pris, dans le midi de la France, sans

le payer. En 1823, nous avons fait la guerre en Espagne sur les

mêmes errements; et quelque injuste que fût cette guerre, au point

de vue politique, elle marqua admirablement la distinction,

désormais reçue, entre le domaine public et la propriété

personnelle. M. de Chateaubriand essaya à cette époque de faire

admettre, dans le droit international, la suppression de la

_course_, des _lettres de marque_, en un mot, le respect de la

propriété privée. Il échoua; mais ses efforts attestent un grand

progrès de la civilisation.

Combien lord Palmerston nous rejette loin de ce temps! Il est donc

admis maintenant que, si l'Angleterre a à se plaindre du roi Othon,

il n'est pas un Grec qui puisse se dire propriétaire d'une barque,

ou d'un tonneau de marchandise. Par la même raison, si la France a

quelque grief contre la Belgique, la Suisse, le Piémont, elle peut

envoyer des bataillons s'emparer des maisons, des récoltes, des

bestiaux, etc.; c'est de la barbarie... Je le répète, avec un tel

système, il faut que chacun reste armé jusqu'aux dents, et se tienne

prêt à défendre son bien.--Car, mon ami, les hommes ne sont pas

encore des Quakers. Ils n'ont pas renoncé au droit de _défense

personnelle_, et probablement ils n'y renonceront jamais.

Si encore tout se bornait aux doctrines et aux actes de lord

Palmerston, ce serait une iniquité de plus à la charge de la

diplomatie; voilà tout. Mais ce qui est grave, ce qui est menaçant,

c'est l'approbation inattendue donnée à cette politique par la

nation anglaise. Il me reste un espoir: c'est que cette approbation

soit une surprise.

Mais tout en politiquant, j'oublie de vous dire que, pour me

conformer aux ordonnances des médecins, sans y avoir grand'foi, je

pars pour l'Italie. Ils m'ont condamné à passer cet hiver à Pise, en

Toscane. De là, j'irai sans doute visiter Florence et Rome. Si vous

avez là quelques amis assez intimes pour que je puisse me présenter

à eux, veuillez me les signaler, sans vous donner la peine de faire

des lettres de recommandation. Si je savais où trouver monsieur et

madame Schwabe, je les préviendrais de cette excursion afin de

prendre leurs ordres. Quand vous aurez occasion de leur écrire,

veuillez leur faire part de ce voyage.

Pise, le 18 octobre 1850.

Mon cher Cobden, je vous remercie de l'intérêt que vous prenez à ma

santé. Je ne puis pas dire qu'elle soit meilleure ou plus mauvaise.

Sa marche est si imperceptible que je sais à peine vers quel

dénoûment elle me conduit. Tout ce que je demande au ciel

maintenant, c'est que les tubes qui descendent de la bouche au

poumon et à l'estomac ne deviennent pas plus douloureux. Je n'avais

jamais pensé au rôle immense qu'ils jouent dans notre vie. Le boire,

le manger, la respiration, la parole, tout passe par là. S'ils ne

fonctionnent pas, on est mort; s'ils fonctionnent mal, c'est bien

pis.

Le premier aspect de l'Italie, et particulièrement de la Toscane, ne

fait pas sur moi la même impression qu'il avait faite sur vous. Cela

n'est pas surprenant: vous arriviez ici en triomphateur, après avoir

fait faire à l'humanité un de ses plus notables progrès; vous étiez

accueilli et fêté par tout ce qu'il y a dans ce pays d'hommes

éclairés, libéraux, amis du bien public; vous voyiez la Toscane par

le haut.--Moi, j'y entre par l'extrémité opposée; tous mes rapports

jusqu'ici ont été avec des bateliers, des voituriers, des garçons

d'auberge, des mendiants et des facchini, ce qui constitue la race

d'hommes la plus rapace, la plus tenace, la plus abjecte qu'on

puisse rencontrer. Je me dis souvent qu'il ne faut pas se hâter de

juger, que très-probablement ma disposition intérieure me met un

verre noirci sur la vue. En effet, il est bien difficile qu'un homme

qui ne peut pas parler, ni guère se tenir debout, ne soit fort

irritable, et partant injuste. Cependant, mon ami, je ne crois pas

me tromper en disant ceci:--Quand les hommes n'ont aucun soin de

leur dignité, quand ils ne reconnaissent d'autre loi que le _sans

gêne_, quand ils ne veulent se soumettre à aucun ordre, à aucune

discipline volontaire, il n'y a pas de ressource.--Ici les hommes

sont très-bienveillants les uns envers les autres; et cette qualité

est poussée si loin, qu'elle devient un défaut et un obstacle

invincible à toute tentative sérieuse vers l'indépendance et la

liberté. Dans les rues, dans les bateaux à vapeur, dans les chemins

de fer, vous verrez toujours les règlements violés. On fume là où il

est défendu de fumer, les gens des secondes envahissent les

premières, ceux qui ne payent pas prennent la place de ceux qui

payent. Ce sont choses reçues dont nul ne se fâche, pas même les

victimes. Ils ont l'air de dire: Il ne s'est pas gêné, il a eu

raison, j'en ferais autant à sa place. Quant aux préposés, gardiens,

capitaines, comment feraient-ils respecter la règle, puisqu'ils sont

toujours les premiers à la violer?

Au reste, mon cher Cobden, ne prenez ces paroles que pour ce

qu'elles sont, les boutades d'un misanthrope. Avant-hier soir,

l'ennui me poussa vers Florence. J'y arrivai à trois heures de

l'après-midi. Comme je n'avais d'autre suite et d'autre bagage qu'un

petit sac de nuit, on ne voulut me recevoir dans aucun hôtel. La

fatigue m'accablait et je ne pouvais m'expliquer, puisque la voix me

fait défaut. Enfin, dans une auberge plus hospitalière, on me donna

une chambre froide et obscure, dans les combles. Aussi, hier, je me

suis empressé de quitter cette ville des _fleurs_, qui n'a été pour

moi que la ville des _soucis_. Cependant, j'ai eu le plaisir de voir

le marquis de Ridolfi. Nous avons beaucoup causé de vous. Plus tard,

si mes _cordes vocales_ reprennent un peu de sonorité, j'irai me

réconcilier avec la ville des Médicis.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 1 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 64 / 148 题