Mon cher Cobden, je suis sensible à l'intérêt que vous voulez bien
prendre à ma santé. Elle est toujours chancelante. En ce moment j'ai
une grande inflammation, et probablement des ulcérations à ces deux
tubes qui conduisent l'air au poumon, et les aliments à l'estomac.
La question est de savoir si ce mal s'arrêtera ou fera des progrès.
Dans ce dernier cas, il n'y aurait plus moyen de respirer ni de
manger, _a very awkward situation indeed_. J'espère n'être pas
soumis à cette épreuve, à laquelle cependant je ne néglige pas de me
préparer, en m'exerçant à la patience et à la résignation. Est-ce
qu'il n'y a pas une source inépuisable de consolation et de force
dans ces mots: _Non sicut ego volo, sed sicut tu._
Une chose qui m'afflige plus que ces perspectives physiologiques,
c'est la faiblesse intellectuelle dont je sens si bien le progrès.
Il faudra que je renonce sans doute à achever l'oeuvre commencée.
Mais, après tout, ce livre a-t-il toute l'importance que je me
plaisais à y attacher? La postérité ne pourra-t-elle pas fort bien
s'en passer? Et s'il faut combattre l'amour désordonné de la
conservation matérielle, n'est-il pas bon d'étouffer aussi les
bouffées de vanité d'auteur, qui s'interposent entre notre coeur et
le seul objet qui soit digne de ses aspirations?
D'ailleurs, je commence à croire que l'idée principale que j'ai
cherché à propager n'est pas perdue; et hier un jeune homme m'a
envoyé en communication un travail intitulé _Essai sur le capital_.
J'y ai lu cette phrase:
«Le capital est le signe caractéristique et la mesure du progrès. Il
en est le véhicule nécessaire et unique, sa mission spéciale est de
servir de transition de la valeur à la gratuité. Par conséquent, au
lieu de peser sur le prix naturel, comme on dit, son rôle constant
est de l'abaisser sans cesse» (_voir ci-après la lettre page 204_).
Or, cette phrase renferme et résume le plus fécond des phénomènes
économiques que j'aie essayé de décrire. En elle est le gage d'une
réconciliation inévitable entre les classes propriétaires et
prolétaires. Puisque ce point de vue de l'ordre social n'est pas
tombé, puisqu'il a été aperçu par d'autres, qui l'exposeront à tous
les yeux mieux que je ne pourrais faire, je n'ai pas tout à fait
perdu mon temps, et je puis chanter, avec un peu moins de
répugnance, mon _Nunc dimittis_.
J'ai lu la relation du congrès de Francfort. Vous êtes le seul qui
sachiez donner à cette oeuvre un caractère pratique, une action sur
le monde des affaires. Les autres orateurs s'en tiennent à des lieux
communs fort usés. Mais je persiste toujours à penser que
l'association finira par avoir une grande influence indirecte, en
éveillant et formant l'opinion publique. Sans doute, vous ne ferez
pas décréter officiellement la paix universelle; mais vous rendrez
les guerres plus impopulaires, plus difficiles, plus rares, plus
odieuses.
Il ne faut pourtant pas se dissimuler que l'affaire de Grèce a porté
un très-rude coup aux amis de la paix; et il faudra bien du temps
pour qu'ils s'en relèvent. Quel est, par exemple, le député français
assez hardi pour seulement parler de désarmement partiel, en
présence du principe international impliqué dans cette affaire
grecque, avec l'assentiment (et c'est là surtout ce qui est grave)
de la nation britannique? Désarmer! s'écrierait-on, désarmer au
moment où une puissance formidable agit ouvertement en vertu de ce
principe, qu'au moindre grief, qu'elle se croira contre un autre
gouvernement, elle pourra non-seulement employer la force contre ce
gouvernement, mais encore saisir les _propriétés privées_ de ses
citoyens! Tant qu'un tel principe restera debout, coûte que coûte,
il faut que nous restions tous armés jusqu'aux dents.
Il fut un temps, mon ami, où la diplomatie elle-même essaya de faire
prévaloir le respect des _propriétés particulières_ en mer, pendant
la guerre. Ce principe est entré dans nos moeurs militaires. En
1814, les Anglais n'ont rien pris, dans le midi de la France, sans
le payer. En 1823, nous avons fait la guerre en Espagne sur les
mêmes errements; et quelque injuste que fût cette guerre, au point
de vue politique, elle marqua admirablement la distinction,
désormais reçue, entre le domaine public et la propriété
personnelle. M. de Chateaubriand essaya à cette époque de faire
admettre, dans le droit international, la suppression de la
_course_, des _lettres de marque_, en un mot, le respect de la
propriété privée. Il échoua; mais ses efforts attestent un grand
progrès de la civilisation.
Combien lord Palmerston nous rejette loin de ce temps! Il est donc
admis maintenant que, si l'Angleterre a à se plaindre du roi Othon,
il n'est pas un Grec qui puisse se dire propriétaire d'une barque,
ou d'un tonneau de marchandise. Par la même raison, si la France a
quelque grief contre la Belgique, la Suisse, le Piémont, elle peut
envoyer des bataillons s'emparer des maisons, des récoltes, des
bestiaux, etc.; c'est de la barbarie... Je le répète, avec un tel
système, il faut que chacun reste armé jusqu'aux dents, et se tienne
prêt à défendre son bien.--Car, mon ami, les hommes ne sont pas
encore des Quakers. Ils n'ont pas renoncé au droit de _défense
personnelle_, et probablement ils n'y renonceront jamais.
Si encore tout se bornait aux doctrines et aux actes de lord
Palmerston, ce serait une iniquité de plus à la charge de la
diplomatie; voilà tout. Mais ce qui est grave, ce qui est menaçant,
c'est l'approbation inattendue donnée à cette politique par la
nation anglaise. Il me reste un espoir: c'est que cette approbation
soit une surprise.
Mais tout en politiquant, j'oublie de vous dire que, pour me
conformer aux ordonnances des médecins, sans y avoir grand'foi, je
pars pour l'Italie. Ils m'ont condamné à passer cet hiver à Pise, en
Toscane. De là, j'irai sans doute visiter Florence et Rome. Si vous
avez là quelques amis assez intimes pour que je puisse me présenter
à eux, veuillez me les signaler, sans vous donner la peine de faire
des lettres de recommandation. Si je savais où trouver monsieur et
madame Schwabe, je les préviendrais de cette excursion afin de
prendre leurs ordres. Quand vous aurez occasion de leur écrire,
veuillez leur faire part de ce voyage.
Pise, le 18 octobre 1850.
Mon cher Cobden, je vous remercie de l'intérêt que vous prenez à ma
santé. Je ne puis pas dire qu'elle soit meilleure ou plus mauvaise.
Sa marche est si imperceptible que je sais à peine vers quel
dénoûment elle me conduit. Tout ce que je demande au ciel
maintenant, c'est que les tubes qui descendent de la bouche au
poumon et à l'estomac ne deviennent pas plus douloureux. Je n'avais
jamais pensé au rôle immense qu'ils jouent dans notre vie. Le boire,
le manger, la respiration, la parole, tout passe par là. S'ils ne
fonctionnent pas, on est mort; s'ils fonctionnent mal, c'est bien
pis.
Le premier aspect de l'Italie, et particulièrement de la Toscane, ne
fait pas sur moi la même impression qu'il avait faite sur vous. Cela
n'est pas surprenant: vous arriviez ici en triomphateur, après avoir
fait faire à l'humanité un de ses plus notables progrès; vous étiez
accueilli et fêté par tout ce qu'il y a dans ce pays d'hommes
éclairés, libéraux, amis du bien public; vous voyiez la Toscane par
le haut.--Moi, j'y entre par l'extrémité opposée; tous mes rapports
jusqu'ici ont été avec des bateliers, des voituriers, des garçons
d'auberge, des mendiants et des facchini, ce qui constitue la race
d'hommes la plus rapace, la plus tenace, la plus abjecte qu'on
puisse rencontrer. Je me dis souvent qu'il ne faut pas se hâter de
juger, que très-probablement ma disposition intérieure me met un
verre noirci sur la vue. En effet, il est bien difficile qu'un homme
qui ne peut pas parler, ni guère se tenir debout, ne soit fort
irritable, et partant injuste. Cependant, mon ami, je ne crois pas
me tromper en disant ceci:--Quand les hommes n'ont aucun soin de
leur dignité, quand ils ne reconnaissent d'autre loi que le _sans
gêne_, quand ils ne veulent se soumettre à aucun ordre, à aucune
discipline volontaire, il n'y a pas de ressource.--Ici les hommes
sont très-bienveillants les uns envers les autres; et cette qualité
est poussée si loin, qu'elle devient un défaut et un obstacle
invincible à toute tentative sérieuse vers l'indépendance et la
liberté. Dans les rues, dans les bateaux à vapeur, dans les chemins
de fer, vous verrez toujours les règlements violés. On fume là où il
est défendu de fumer, les gens des secondes envahissent les
premières, ceux qui ne payent pas prennent la place de ceux qui
payent. Ce sont choses reçues dont nul ne se fâche, pas même les
victimes. Ils ont l'air de dire: Il ne s'est pas gêné, il a eu
raison, j'en ferais autant à sa place. Quant aux préposés, gardiens,
capitaines, comment feraient-ils respecter la règle, puisqu'ils sont
toujours les premiers à la violer?
Au reste, mon cher Cobden, ne prenez ces paroles que pour ce
qu'elles sont, les boutades d'un misanthrope. Avant-hier soir,
l'ennui me poussa vers Florence. J'y arrivai à trois heures de
l'après-midi. Comme je n'avais d'autre suite et d'autre bagage qu'un
petit sac de nuit, on ne voulut me recevoir dans aucun hôtel. La
fatigue m'accablait et je ne pouvais m'expliquer, puisque la voix me
fait défaut. Enfin, dans une auberge plus hospitalière, on me donna
une chambre froide et obscure, dans les combles. Aussi, hier, je me
suis empressé de quitter cette ville des _fleurs_, qui n'a été pour
moi que la ville des _soucis_. Cependant, j'ai eu le plaisir de voir
le marquis de Ridolfi. Nous avons beaucoup causé de vous. Plus tard,
si mes _cordes vocales_ reprennent un peu de sonorité, j'irai me
réconcilier avec la ville des Médicis.