17 août 1850.

Mon cher Cobden, connaissant ma misérable santé, vous n'aurez pas

été surpris de mon absence au congrès de Francfort; surtout vous

n'aurez pas songé à l'attribuer à un défaut de zèle. Indépendamment

du plaisir d'être un de vos collaborateurs dans cette noble

entreprise, il m'eût été bien agréable de rencontrer à Francfort des

amis que j'ai rarement l'occasion de voir, et d'y faire connaissance

avec une foule d'hommes distingués de ces deux excellentes races: la

race anglo-saxonne et la race germanique. Enfin, je suis privé de

cette consolation comme de bien d'autres. Depuis longtemps la bonne

nature m'accoutume peu à peu à toutes sortes de privations, comme

pour me familiariser avec la dernière qui les comprend toutes.

N'ayant pas de vos nouvelles, j'ai ignoré un moment si vous vous

rendiez au congrès, car l'idée ne m'était pas venue qu'on pouvait se

rendre d'Angleterre à Francfort sans passer à Paris; et ne pensant

pas non plus que vous traverseriez notre capitale sans me prévenir,

je concluais que vous étiez vous-même empêché. On m'assure que non,

et j'en félicite le congrès. Tâchez de porter un coup vigoureux à ce

monstre de la guerre, ogre presque aussi dévorant quand il fait sa

digestion, que lorsqu'il fait ses repas; car, vraiment, je crois que

les armements font presque autant de mal aux nations que la guerre

elle-même. De plus, ils empêchent le bien. Pour moi, j'en reviens

toujours à ceci qui me paraît clair comme le jour: tant que le

désarmement ne permettra pas à la France de remanier ses finances,

réformer ses impôts et satisfaire les justes espérances des

travailleurs, ce sera toujours une nation convulsive... et Dieu sait

les conséquences.

Un homme que j'aurais désiré voir, à cause de toutes les marques

d'intérêt dont il m'a comblé, c'est M. Prince Smith, de Berlin; s'il

est au congrès, veuillez lui exprimer l'extrême désir que j'ai de

faire sa connaissance personnelle. Que je serais heureux, mon cher

Cobden, si vous vous décidiez à passer par Paris, et si vous

obteniez de M. Prince Smith de vous accompagner dans cette

excursion! mais je n'ose m'arrêter à de telles espérances. Les

bonnes fortunes ne semblent pas faites pour moi. Depuis longtemps je

m'exerce à prendre le bien quand il vient, mais sans jamais

l'attendre.

Il me semble qu'un petit séjour à Paris doit avoir de l'intérêt pour

des politiques et des économistes. Venez voir de quel calme profond

nous jouissons ici, quoi qu'on en puisse dire dans les journaux.

Assurément, la paix intérieure et extérieure, en face d'un passé si

agité et d'un avenir si incertain, c'est un phénomène qui atteste un

grand progrès dans le bon sens public. Puisque la France s'est tirée

de là, elle se tirera de bien d'autres difficultés.

On a beau dire, l'esprit humain progresse, les intérêts bien

entendus acquièrent de la prépondérance, les discordances sont moins

profondes et moins durables, l'_harmonie_ se fait.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 1 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 63 / 148 题