Mon cher Cobden, connaissant ma misérable santé, vous n'aurez pas
été surpris de mon absence au congrès de Francfort; surtout vous
n'aurez pas songé à l'attribuer à un défaut de zèle. Indépendamment
du plaisir d'être un de vos collaborateurs dans cette noble
entreprise, il m'eût été bien agréable de rencontrer à Francfort des
amis que j'ai rarement l'occasion de voir, et d'y faire connaissance
avec une foule d'hommes distingués de ces deux excellentes races: la
race anglo-saxonne et la race germanique. Enfin, je suis privé de
cette consolation comme de bien d'autres. Depuis longtemps la bonne
nature m'accoutume peu à peu à toutes sortes de privations, comme
pour me familiariser avec la dernière qui les comprend toutes.
N'ayant pas de vos nouvelles, j'ai ignoré un moment si vous vous
rendiez au congrès, car l'idée ne m'était pas venue qu'on pouvait se
rendre d'Angleterre à Francfort sans passer à Paris; et ne pensant
pas non plus que vous traverseriez notre capitale sans me prévenir,
je concluais que vous étiez vous-même empêché. On m'assure que non,
et j'en félicite le congrès. Tâchez de porter un coup vigoureux à ce
monstre de la guerre, ogre presque aussi dévorant quand il fait sa
digestion, que lorsqu'il fait ses repas; car, vraiment, je crois que
les armements font presque autant de mal aux nations que la guerre
elle-même. De plus, ils empêchent le bien. Pour moi, j'en reviens
toujours à ceci qui me paraît clair comme le jour: tant que le
désarmement ne permettra pas à la France de remanier ses finances,
réformer ses impôts et satisfaire les justes espérances des
travailleurs, ce sera toujours une nation convulsive... et Dieu sait
les conséquences.
Un homme que j'aurais désiré voir, à cause de toutes les marques
d'intérêt dont il m'a comblé, c'est M. Prince Smith, de Berlin; s'il
est au congrès, veuillez lui exprimer l'extrême désir que j'ai de
faire sa connaissance personnelle. Que je serais heureux, mon cher
Cobden, si vous vous décidiez à passer par Paris, et si vous
obteniez de M. Prince Smith de vous accompagner dans cette
excursion! mais je n'ose m'arrêter à de telles espérances. Les
bonnes fortunes ne semblent pas faites pour moi. Depuis longtemps je
m'exerce à prendre le bien quand il vient, mais sans jamais
l'attendre.
Il me semble qu'un petit séjour à Paris doit avoir de l'intérêt pour
des politiques et des économistes. Venez voir de quel calme profond
nous jouissons ici, quoi qu'on en puisse dire dans les journaux.
Assurément, la paix intérieure et extérieure, en face d'un passé si
agité et d'un avenir si incertain, c'est un phénomène qui atteste un
grand progrès dans le bon sens public. Puisque la France s'est tirée
de là, elle se tirera de bien d'autres difficultés.
On a beau dire, l'esprit humain progresse, les intérêts bien
entendus acquièrent de la prépondérance, les discordances sont moins
profondes et moins durables, l'_harmonie_ se fait.