Mugron, le 20 décembre 1845.
Mon cher monsieur Fonteyraud, je ne répondrai pas aujourd'hui à
votre lettre si aimable, si bonne, si intéressante par les sujets
dont elle m'entretient et par la manière dont elle en parle. Ceci
n'est qu'un simple accusé de réception dont je charge une personne
qui part dans quelques heures pour Paris.
J'avais de vos nouvelles par le journal de la Ligue, par M.
Guillaumin et par M. Cobden, qui me parle de vous en termes que je
ne veux pas vous répéter pour ne pas blesser votre modestie...
Cependant je me ravise. M. Cobden sera assez justement célèbre un
jour, pour que vous soyez bien aise de savoir le jugement qu'il a
porté de vous. D'ailleurs ce jugement renferme un conseil, et je
n'ai pas le droit de l'arrêter au passage, d'autant que vous
persistez à me donner le titre de _maître_. J'en remplirai les
fonctions une fois, sinon en vous donnant des avis, du moins en vous
transmettant ceux qui émanent d'une autorité bien imposante pour les
disciples du _free-trade_.
Voici donc comment s'exprime M. Cobden:
«Let me thank you for introducing to us Mr. Fonteyraud, who excited
our admiration not only by his superior talents, but by the warmth
of his zeal in the cause of free-trade. I have rarely met with a
young man of his age possessing so much knowledge and so mature a
judgement both as respects _men_ and _things_. If he be preserved
from the temptations which beset the path of young men of literary
pursuits in Paris,» (M. Cobden veut-il parler des écoles
sentimentalistes ou des piéges de l'esprit de parti, c'est ce que
j'ignore) «he possesses the ability to render himself very useful in
the cause of humanity.»
Le reste ne pouvant s'adresser qu'à votre amour-propre,
permettez-moi de le supprimer.
Il est doux, il est consolant de marcher dans la vie appuyé par un
tel témoignage. Il y a bien quelque chose au fond du coeur qui nous
parle de notre propre mérite; mais quand nous voyons l'aveuglement
de tous les hommes à ce sujet, comment pouvons-nous avoir jamais la
certitude que le sentiment de nos forces en est la mesure? Pour
vous, vous voilà jugé et consacré; vous êtes voué à la cause de
l'humanité. _Apprendre et répandre_, telle doit être votre devise,
telle est votre destinée.
Oh! comme mon coeur battait quand je lisais votre description du
grand meeting de Manchester! Comme vous, je sentais l'enthousiasme
me pénétrer par tous les pores. Jamais rien de semblable, quoi qu'en
dise Salomon, s'était-il vu sous le soleil? On a vu de grandes
réunions d'hommes se passionner pour une conquête, pour une
victoire, pour un intérêt, pour le triomphe de la force brutale;
mais avait-on jamais vu dix mille hommes s'unir pour faire prévaloir
par des moyens pacifiques, par la parole, par le sacrifice, un grand
principe de justice universelle? Quand la liberté du commerce serait
une erreur, une chimère, la Ligue n'en serait pas moins glorieuse,
car elle a donné au monde le plus puissant et le plus moral de tous
les instruments de civilisation. Comment ne voit-on pas que ce n'est
pas seulement l'affranchissement des échanges, mais successivement
toutes les réformes, tous les actes de justice et de réparation, que
l'humanité pourra réaliser à l'aide de ces gigantesques et vivantes
organisations!
Aussi, avec quel bonheur, je dirai presque avec quel délire de joie,
j'ai accueilli la nouvelle que vous me donniez à la fin de votre
lettre! La France aurait aussi sa ligue! la France verrait cesser
son éternelle adolescence; elle rougirait du puérilisme honteux dans
lequel elle végète, elle se ferait homme! Oh! vienne ce jour, et je
le saluerai comme le plus beau de ma vie. Ne cesserons-nous jamais
d'attacher la gloire au développement de la force matérielle, de
vouloir trancher toutes les questions par l'épée, de ne glorifier
que le courage du champ de bataille, quels que soient son mobile et
ses oeuvres? Comprendrons-nous enfin que, puisque _l'opinion est la
reine du monde_, c'est l'opinion qu'il faut travailler, c'est à
l'opinion qu'il faut communiquer des lumières qui lui montrent la
bonne voie et de l'énergie pour y marcher?
Mais après l'enthousiasme est venue la réflexion. Je tremble que
quelque germe funeste ne se glisse dans les commencements de notre
ligue, par exemple l'esprit de transaction, de transition,
d'atermoiements, de ménagements. Tout est perdu si elle ne se
rallie, si elle n'adhère étroitement à un _principe absolu_. Comment
les ligueurs eux-mêmes pourraient-ils s'entendre, si la ligue
admettait divers principes, à diverses doses? Et s'ils ne
s'entendaient pas entre eux, quelle influence pourraient-ils exercer
au dehors?--Ne soyons que vingt, ou dix, ou cinq; mais que ces
vingt, ou dix, ou cinq aient le même but, la même volonté, la même
foi. Vous avez assisté à l'agitation anglaise; je l'ai moi-même
beaucoup étudiée, et je sais (ce que je vous prie de bien dire à nos
amis) que si la Ligue eût fait la moindre concession, à aucune
époque de son existence, il y a longtemps que l'aristocratie en
serait débarrassée.
Donc, qu'une association se forme en France; qu'elle entreprenne
d'affranchir le commerce et l'industrie de tout monopole; qu'elle se
dévoue au triomphe du principe, et vous pouvez compter sur moi. De la
parole, de la plume, de la bourse, je suis à elle. S'il faut subir des
poursuites judiciaires, essuyer des persécutions, braver le ridicule,
je suis à elle. Quelque rôle qu'on m'y donne, quelque rang qu'on m'y
assigne, sur les hustings ou dans le cabinet, je suis à elle. Dans des
entreprises de ce genre, en France plus qu'ailleurs, ce qu'il faut
redouter, ce sont les rivalités d'amour-propre; et l'amour-propre est le
premier sacrifice que nous devons faire sur l'autel du bien public. Je
me trompe, l'indifférence et l'apathie sont peut-être de plus grands
dangers. Puisque ce projet a été formé, ne le laissez pas tomber. Oh!
que ne suis-je auprès de vous!
J'allais finir ma lettre sans vous remercier d'avance de ce que vous
direz dans la _Revue britannique_ de ma publication. Une simple
traduction ne peut mériter de grands éloges. Quoi qu'il en soit,
éloges et critiques sont bien venus quand ils sont sincères.
Adieu; votre affectionné.